‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 136 sur 144 · L. D£ LÀ RIVE. — RBU6I0N ET LIBRE PENSÉE · texte numérisé non relu

L. D£ LÀ RIVE. — RBU6I0N ET LIBRE PENSÉE

plus d'ampleur. Bon exemple, pour le dire en passant, de ce qu'a d'absolument personnel et d'irréductible la traduction que chacun fait d*un morceau de musique : la même phrase ne m'a jamais ému sans que j*y crusse sentir non l'expression de la foi triomphante, de la paix en Dieu, mais tout au contraire celle du néant de la vie, de l'impuissance désolée de la pensée humaine. Je vais peut-être scandaliser gravement de meilleurs juges que moi : mais Bach, comme Beethoven, et peut-être plus que lui, est pour moi un pessimiste^ le traducteur admirable, sans le savoir peutêtre, des tourments secrets de l'âme qui descend en elle-même, un Pascal de la musique, aussi grand que l'autre.

Yoici d'autres strophes d'une inspiration plus amère, mais de même conclusion que les précédentes. Elles terminent la pièce qui a pour titre : k Printemps.

Heureuse la nature t Heureux qui peut comme elle Prêter an loug espoir à tout ce qui s'enfuit f Heureux qui n'entend pas dans la saison noayelle Un bruit de feuille morte et de passé détruit!

Cette gaîté pour moi devient de l'ironie, Ce sourire est un masque, une dérision. Je vois, BOUS cette chair, palpitante de vie, Le squelette éternel de la destruction.

Non, je ne voudrais pas guérir de ma faiblesse, A la saison nouvelle offrir un cœur nouveau. J'aime mieux, en foulant l'herbe la plus épaisse. Sentir à chaque pas un tertre de tombeau !

Mais quoi ! nous n'avons pas ce monde pour patrie. Pèlerins éternels vers des mondes nouveaux, Pourquoi nous plaignons-nous lorsque l'hétellerie Se recouvre de fleurs et se remplit d'oiseaux ?

Ce bonheur fugitif de la nature en fête Regardons-le sans trouble et sans regrets amers ; Toute joie éphémère est pour nous imparfaite. Les printemps ici-bas ne sont que des hivers.

Nous bornerons là nos citations des poésies de M. de la Rive. Aussi bien elles suffisent à en marquer à la fois les rares qualités et l'imperfection. L'imperfection est grave sans doute : ce qui manque le plus à cette poésie, c'est la poésie, c'est la puissance plastique, puissance qu'il faudrait d'autant plus grande que l'auteur la charge d'un plus lourd fardeau dépensée et, pour tout dire, de philosophie. Toutefois, si je ne me trompe, a. 25

386 U n LA BIYB. — BBUGION BT UBBB FEHSiB.

une telle lacune n'empâcbera pas les espriU de la trempe et de la tion morale de ^aute^r, plus nombreux qu'on ne pense, les hommes, poursuivis au sein d*une entière liberté dépensée par le besoin et le sentiment de l'idéal, de goûter l'ouvrage. Us y trouveront la plus belle des qualités : une pensée honnête, courageuse, sérieuse, recueillie, sincère avant tout.

Le livre, je l'ai dit, se termine par un choix de pentées touchant aux sujets les plus divers, mais pour la plupart morales. Peut-être l'ouvrage eût-il gagné à ce que le choix fût plus sévère. J'avoue ne pas ^>ercevoir clairement le prix ni la nouveauté de celles-ci, par exemple :

Le mjstëre existe.

Sojons de notre avis.

La passion a été donnée à l'homme pour qu'il la subjugue.

Le regard est l'expression de la pensée.

Si nous sommes attaqués, c'est que nous sommes une force, etc.

J'en trouve aussi dans le nombre, qui me parabsent sujettes à contestation : c Paix et bonne volonté sont synonymes. » M. de la Rive en est-il bien sûr? Toute mon expérience intime, et j'imagine que c'est aussi celle de plus d'un de mes frères en faiblesse et en défaillances, proteste là contre. Que de fois la volonté bonne, tendue vers le bien, n'a pas dissipé l'obscurité ni le tourment intérieur, n'a pas su diftcerner^ entre des devoirs, auquel obéir, ni forcer Tâme à l'obéissance I Que de fois elle n'a fait qu'apporter la guerre et non point la paix, selon le mot de celui qui fut, par excellence, l'homme de bonne volonté I

C'est pour la même raison que je récuserai encore cet aphorisme : c Loi profonde et miséricordieuse! notre seul vrai bonheur est dans la lutte contre nous-mème ». Il en est peut-être la rançon, il est le prix chèrement acheté de la victoire, s'il y a victoire; mais la lutte même est tourment^ tant qu'elle dure, et c'est quelquefois toujours.

Au surplus, ce sont là bien minces chicanes. Que d'autres pensées, en revanche, qui respirent la force, ou la pénétration, ou une profonde piété, ou une parfaite liberté d'esprit, ou une sympathie ardente, ou tout cela à la fois t

« La plus grande force des forts, est qu'ils ne doutent pas d'euxmêmes. »

< Si l'on me persuadait que le néant finira par régner seul, fût-ce au bout de milliards de siècles, je ne prendrais plus le moindre intérêt à quoi que ce soit. >

c La prose est la réalité, la poésie, la vérité. » (J'aime à rapprocher cette dernière de l'admirable morceau de Yivet, un autre Genevois, sur la poésie.)

VJiVh BBRT. 387

f Le monde n'est pas aux moqueurs. »

c Si le doute n'était pas possible, l'idée de Dieu ne serait pas susceptible de se modifier dans l'esprit humain. Le doute, l'effort pour satis* faire les aspirations du sentiment religieux, Tactivité qui est le résultat de celte satisfaction, sont des fonctions légitimes de l'entendement. »

Le doute, disait un publiciste trop oublié, Dupont-White, est une fonction aussi saine et aussi légitime que la croyance. C'est le changement des esprits, lequel précède celui des choses.

c( Le Dieu des cités ou le Dieu des déserts? se demande Guérin. C'est bien une des plus grandes difBcultés : Dieu actif ou Dieu contemplatif, Dieu compris ou Dieu senti. Conserver dans l'activité la pureté de l'idéal entrevu et la foi intransigeante dans le bien. Le mieux est peut-être de s'en remettre à la solution donnée par le Christ quand il a dit : Esprit et vérité. »

Religion et libre-pensée, c'est bien là, en môme temps que le titre, le caractère de ce noble petit livre. L'alliance est assez rare, par le temps qui court, pour que nos lecteurs nous sachent gré de leur en avoir signalé un exemple de plus. On ferme ce livre avec un sentiment de profonde estime et de sympathie pour cet esprit pieux sans formalisme, moral sans pédanterie, viril sans raideur, courageux sans ostentation, pour cet homme du monde qui ne se dispense pas de penser.

Df J. Eue Pécaut.

La République et la Patrie viennent de perdre un de leurs plus dévoués et de leurs plus éminents serviteurs. Paul Sert est mort au Tonkin. Comme Td très bien dit M. de Freycinet, c il est mort véritablement au champ d'honneur, écrasé par les fatigues auxquelles il s'était voué pour accomplir la glorieuse tâche qu'il avait entreprise >. Il est mort, à cinquantetrois ans, avant d'avoir achevé son œuvre, si intéressante, si bien comprise, à ce qu'il semble, et si bien commencée d'administration coloniale. '

L'émotion a été grande ù la Chambre et dans le pays tout entier, quand la triste nouvelle a été connue. On le comprend sans peine. Quel républicain, quel Français ne serait ému, ne se sentirait comme frappé d'un malheur personnel, en voyant tout à coup brisée cette double carrière de savant et d'homme politique. Cette double carrière était déjà bien remplie : mais que ne pouvait-on pas attendre encore d'une vive intelligence unie à une incroyable puissance de travail? Que ne promettaient jpas cette maturité de raison et cette grande expérience des affaires et cet esprit de

sagesse et de patience gouvernementale qu'il allait acquérir loin du théâtre où s'agitent les passions de partis?

Paul Bert a parlé, dans une de ses conférences, de c cette race gauloise, qui emprunta à Tenvahisseur germain sa ténacité, au conquérant latin Tamour de Tordre, de la logique et de la clarté, et qui a su, dans ce mélange avec des peuples si divers, garder sa gaieté, sa vivacité, sa sincérité, sa loyauté, sa générosité >. Il était bien un fîls de cette race. Toutes les qualités natives dont il se plaisait à la doter, avec Texagération naturelle de Tamour filial, se trouvaient réunies en lui. Ceux qui l'ont connu dans rintimité savent quelle gaieté, quel entrain, quelle bonne humeur, quelle ardeur généreuse il apportait à la défense des causes qu'il avait embrassées. Il y joignaitlaténacitéquimanqueàunsi grand nombredeGauIois.

Rien 'de contradictoire dans sa nature intellectuelle et morale. Tous les éléments dont elle se composait étaient en parfait accord. Aussi ne connaissait-il ni les scrupules intellectuels excessifs ni les conflits passionnels intérieurs qui paralysent la volonté. Il avait ce qu'il faut à l'homme d*action : des idées claires et bien liées, des sentiments peu complexes et sûrs d'eux-mêmes, de solides certitudes. 11 n'était pas de la famille des dilettantes, qui, à force de considérer les questions sous toutes leurs faces et de prendre goût à ce spectacle, deviennent incapables d'arrêter leur jugement et de prendre parti. Il n'appartenait pas non plus à celle des mélancoliques et des désenchantés. Personne n'était plus étranger que lui à l'esprit pessimiste qui souffle d'Allemagne et de Russie et qui depuis quelque temps inspire notre littérature.

La mort prématurée et inattendue de Paul Bert rappelle celle de Gambetta. Ni Tun, ni l'autre n'ont pu atteindre le plein développement de leur capacité et de leur fortune politiques. Un destin cruel a privé la démocratie française, dont ils personnifiaient les aspirations réformatrices, dont ils auraient su modérer et régler les mouvements, des services qu'ils auraient pu lui rendre, s'il leur avait été donné de vieillir. Mais ce n'est pas le seul rapprochement que l'on puisse établir entre eux. Il est naturel que les noms de Paul Bert et de Gambetta soient associés dans les souvenirs et les regrets, car la physionomie intellectuelle et morale de l'un ressemble par bien des traits à celle de l'autre.

Paul Bert était; comme Gambetta, de ces hommes dont l'optimisme vaillant est singulièrement précieux à un parti et à un pays, parce que. pour un parti et pour un pays, l'espérance est le principe de la force, du courage et de la vie. C'est avec une raison profonde que le christianisme a fait de l'espérance une vertu fondamentale, sans laquelle il n'est point de salut. N'est-ce pas elle, en effet, qui soutient les autres? L^ pessimisme, doctrine de désespoir, est une doctrine de mort.

Gomme Gambetta, Paul Bert aimait passionnément la Fr voulait, non seulement libre, mais grande et glorieuse. De là so; très réfléchie à la politique coloniale. Il pensait, ainsi que le pli de nos économistes, qu'il ne peut être c indifférent à une nation plus ou moins de place sur la terre »; que la colonisation rest moyen d'agrandissement possible pour les États de l'Europe occ: surtout pour la France > ; que la colonisation est « une œuv excellente > en elle-même, et, par cela même, c une tâche » qu aux peuples civilisés ; que la France ne peut se dérober à cette reconnaître incapable de la remplir, sans « se familiariser pe avec ridée de sa déchéance, sentiment démoralisant entre tous peuple » (1).

Les vues de Paul Bert sur l'enseignement public, sur le Gonc le service militaire^ sur la nécessité d'une forte autorité républi différaient pas de celles de Gambetta. Ghez Tun, comme chez Tai procédaient autant et même plus du sentiment patriotique, de h ration de l'intérêt national, que de principes théoriques absolus. I comme pour l'autre, la réforme de renseignement de tous degré première condition, la condition essentielle de la régénération f Je rappellerai à ce sujet le début de la leçon d'ouverture du physiologie, faite à la Sorbonne en 1871, le jour même de l'ai coupable insurrection communalîste. On y voit quelle influence 1 de 1870 eut sur la vie de Paul Bert, et comment ce professeur, ce logiste, ce disciple de Glaude Bernard, fut jeté par un patriotism dans la politique démocratique militante.

c Nous nous retrouvons, après six mois de séparation, — six mo: ribles tempêtes,— au milieu de circonstances bien difficiles et bi loureuses. Mais vous conviendrez avec moi que les épreuves néfa lequelles vient de passer la patrie, que celles, moins sanglan doute, mais peut-être aussi périlleuses, qu'elle sera appelée à subir ne doivent pas nous décourager du travail.Elles nous y appellent traire, elles nous y attachent avec une force nouvelle, car elles < nent un enseignement bien chèrement acheté, mais dont au moi devons profiter.

« Lorsque nous nous sommes quittés, aux premiers jours let 1870, un nuage sombre s'élevait à l'horizon, mais nul ne pouv voir l'effroyable tempête qu'il allaitse déchaîner sur la France. Aujoi après des dévastations inouïes, l'orage s'éloigne, tout en grondant

Nous pouvons contempler nous-mêmes nos désastres. Nous avons

(I) Charles Gide, A quoi servent les colonies, brochure ia-So (Paris, Delagr

390 PAUL BEBT.

massacres dont il semblait qu'à tout jamais les peuples civilisés ne devaient plus être témoins, nous avons vu le vol, organisé savamment, élevé par nos ennemis à la hauteur d'une institution juridique; nous avons vu^ à côté de Textréme dans Théroîsme, Textréme des défaillances; mais lorsque, nous arrachant à toutes ces ruines, au milieu desquelles reste seul debout Thonneur du pays, nous envisageons non le passé, mais l'avenir, nous nous trouvons en face de deux nécessités de situation qai dominent tous les autres problèmes : la revanche et la régénération.

c La revanche, ce n'est pas à celte place qull conviendrait d'en parler. Je n'en dirai rien, sinon que chaque homme de cœur doit prêter et faire prêter à ses enfanl le serment d'Annibal.

c Pas davantage ne pourrais-je m'appesantir sur cette nécessité de tant de réformes, et dans l'organisation sociale et dans l'éducation du peuple, qui doivent déterminer ce que j'appelle abréviativement la régénération; mais soyez sûrs qu'en travaillant assidûment, qu'en apprenant ce qui est connu, qu'en découvrant ce qui ne l'est pas, nous y concourons avec une puissance qu*on a trop longtemps méconnue. Il est temps qu'où ouvre les yeux sur ce que peut la science pour la valeur d'un peuple.

c L'enseignement dont je parlais tout à l'heure, c'est celui-là, et il ressort de la guerre actuelle avec une évidence qui a frappé les moins clairvoyants. Il est une vérité qu'attesteraient tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont observé de près les armées allemandes^ c'est que leurs succès tiennent non seulement au nombre, à l'organisation, à la discipline, à l'outillage, mais surtout à l'instruction, que possède même le dernier soldat^ aux connaissances sérieuses dont font preuve à chaque instant les officiers subalternes, à la véritable science des officiers supérieurs. La science les a rendus dans cette guerre supérieurs à nous en tout, excepté en courage. Grâce à elle, au culte qu'ils lui rendent, aa profit qu'ils en tirent, ils ont pu se croire le droit de marcher avant la France, en tète des nations civilisés ; mais ils se trompent, car le premier rang ne peut appartenir à une race qui n'a aucune idée de la générosité.

(( Il n'en est pas moins vrai qu'ils ont eu en main un moyen d'action dont la puissance s'est révélée de manière à convaincre les plus récalcitrants: c'est l'instruction. Et je veux parler non seulemient de l'instruction spéciale et des choses purement militaires, mais de cette instruction générale qui agrandit et affermit l'esprit et lui donne par une gymnastique solide l'habitude et le pouvoir de résoudre tous les problèmes. A voir de près les officiers supérieurs allemands, on s'apercevait non seulement qu'ils étaient instruits en topographie et en stratégie, mais que leur esprit avait été vigoureusement exercé par les sciences théoriques, mathématiques, physiques, biologiques et sociales.

FAUL BBRT. 391

« G*e8t là ce qne nous savons trop peu en France. Les sciences ne sont le plus souvent considérées que comme une préparation à des études pratiques immédiatemeut applicables. Si Ton veut y consacrer plus avant de son temps, de sa vie, on n'est plus aux yeux de la foule qu*un homme spécial, incapable d'autre chose que de science. Cela tient à ce que nulle part la science n'est encouragée au point de vue de l'éducation, et estimée non seulement pour les résultats qu'elle laisse dans l'esprit, mais pour les habitudes de méthode, de raisonnement et d'indépendance qu'elle lui donne....

« En vous exhortant à l'étude de la physiologie, en vous invitant à prendre dans un laboratoire les habitudes d'analyse et de doute scientifique qu'elle donne à l'intelligence, je n'ai donc pas seulement la pensée et le désir de faire de vous des hommes instruits en physiologie et aptes à faire progresser cette science,mais je crois par là concourir efficacement, autant qu'il est en moi, à cette régénération que doivent appeler les cœurs de tous les bons citoyens (i). •

De même que Gambetta, Paul Bert avait compris que pour fonder en France un gouvernement libéral et démocratique, il fallait commencer par affranchir l'État des influences cléricales. Le cléricalisme était, à ses yeu:x, un principe de corruption et d'asservissement du suffrage universelle; de plus et surtout, un obstacle à l'éducation civique, et par suite au relèvement de la nation. De là, selon lui, la nécessité d'enlever à l'Église catholique les moyens d'action qu'elle s'est appropriés, sans titre positif, grâce à la faiblesse et à la complaisance des gouvernements antérieurs ; de revenir à l'observation rigoureuse du droit ecclésiaslique écrit; de dis* tinguer entre le clergé séculier, concordataire, et le clergé régulier, pour lequel il n'y a pas de loi civile. C'est ce qu'il exprimait par cette formule que j'ai autrefois commentée (â) : Paix aux curés^ guerre aux moines !

c Permettez à un homme qu'on ne soupçonnera jamais, je pense, de cléricalisme, de s'expliquer sur ce point. Nous héritons d'une situation que nous n'avons pas faite. Nous avons un Concordat passé avec l'Église catholique. L'État s'est engagé à loger et à payer ses prêtres; il doit, tant que le contrat existe, l'exécuter dans des conditions honorables et sincères... Ce Concordat, nous continuerons à l'exécuter de notre côté; mais nous exigerons que, de l'autre c6té, on s'y conforme également.

c II y a ici une grave distinction à faire, et il convient de s'expliquer nettement sur ce point. Je me refuse, quant à moi, à confondre, non pas sous le rapport des doctrines et des dogmes que je ne connais pas, que je ne veux pas connaître, mais sous celui de la discipline et des rapports

(4) Paul Bert, Leçon$, diteourt et eonférenees, p. 145 (G. Charpentier). (3) Voyez QrUique philoiophique, i^ série, t. XVIII, p. 65 .

392 PAUL BBRT.

légaux, le curé, fonctionnaire de l*État, ayant des attributions fixes, une résidence, une nationalité, une famille connues, un nom connu, s'occupant à des œuvres connues, baptisant, mariant, confessant, enterrant; je me refuse à le confondre avec le moine, capucin, dominicain, carme, franciscain, oblat, barnabite, jésuite, n'ayant ni domicile, ni nom, ni patrie, ayant abdiqué toute nationalité, se déguisant sous des appellations hétéroclites, rejetant tous devoirs sociaux et civiques, ne daignant obéir aux lois que lorsque ces lois ne le gênent pas, et donnant le spectacle ou d'ane fainéantise contemplative honteuse, ou d'une activité malsaine et destructrice de la patrie.

€ Entre le prêtre séculier, domicilié et connu, et le frocart régulier, vagabond, errant de couvent en couvent, cachant son état civil et parfois son casier judiciaire, la France n'a jamais fait, ne fera jamais confusion. A Fun, elle assurera le libre exercice d'une profession dont se servira qui voudra ; à l'autre, elle signifiera qu'il n'y a place sur le sol de la patrie que pour des citoyens soumis aux fois communes, et vivant dans des maisons ouvertes, à visage découvert. Pour moi, la lutte qui commence et qui ne durera pas aussi longtemps qu'on le croit, car si tous ces gens ont pullulé sous le despotisme comme des champignons à l'ombre, ils n'ont pas plus qu'eux de véritables racines, et ne peuvent pas plus qu'eux vivre au soleil, pour moi, cette lutte doit avoir pour devise : Paix au curé, guerre au moine I

« Ce cri devra être, dans mon sentiment, celui des élections prochaine. Il implique, avec la suppression des congrégations et couvents, la libération du clergé des paroisses. Ce clergé, il est aujourd'hui hostile à la République, d'abord parce qu'il a peur, ensuite parce qu'il n'est pas libre : rassurez4e, libérez-le. Et dans la lutte contre le moine, contre le jésuite, vous l'aurez avec vous, car il le hait autant que vous, parce qu'il en reçoit les ordres tyranniques. Quant à son enseignement dogmatique, ne vous en inquiétez pas : laissez-le dire et prêcher librement. N'avez-vous f»as vos écoles, où former les jeunes esprits et les disposer à la liberté (i)? »

De même que Gambetta, Paul Bert opposait une sorte d'empirisme politique systématisé à ce qu'ils appelaient volontiers, l'un et l'autre, la métaphysique politique de l'ancien parti républicain. Ils entendaient substituer la politique du relatif k celle de V absolu (expressions de Gambetta), la politique scientifique k la politique philosophique et littéraire (expressions de Paul Bert), la politique réaliste et positive, dirigée par la méthode d'observation et d'expérience, à celle des axiomes de la raison, des idées et des théories aprioriques et des déductions qu'en tire une logique

(1) Paul Bert, lepoiw, dùcùMurs et cmférencts, p. éi9.

impériease et inflexible ponr les appliquer et les imposer à un milieu social qu'elle ne se met pas en peine d'étudier et qu'elle semble n'avoir pas besoin de connaître.

Dans leur pensée, ce changement de point de vue, de doctrine et de méthode était d'une importance souveraine. Il devait entraîner les plus heureuses conséquences. 11 devait guérir la France démocratique de l'esprit de cosmopolitisme, de l'esprit de révolution et de l'esprit d'utopie, fruits d'un idéalisme aveugle aux faits et rebelle aux leçons de l'histoire. Il impliquait l'abandon de traditions funestes qui avaient [fait avorter jusqu'alors tous ses essais de fondation et qui l'avaient toujours condamnée à l'impuissance.

Cette conception nouvelle de la république et de la démocratie résultait de l'assimilation de la science sociale aux sciences naturelles, que le positivisme d'Auguste Comte et de Littré avait mise à la mode et répandue dans l'atmosphère intellectuelle de notre pays. Paul Bert en était le représentant dans le nouveau parti républicain, plus encore peut-être que Gambetta, au moins, je crois, d'un jugement plus arrêté et avec un sentiment plus entier de certitude. C'était, chez lui, tendance naturelle du savant, du physiologiste; c'était, peut-on dire en employant une expression de Bacon, son idole de caverne (i). Il aimait h dire de la physiologie « qu'il n'est aucune autre science qui ressemble autant qu'elle à lascience sociale >. Son idée maîtresse était que la foi démocratique et la croyance aux lois naturelles sont indissolublement liées l'une à l'autre, la première dérivant de la seconde.

Ce qui est certain, c'est qu'elles se trouvaient indissolublement liées dans son esprit. Gomme il avait passé de la seconde à la première, il devait voir et il voyait dans la science la meilleure préparation à la politique. Aussi s'élevail-il vivement contre ceux qui <c émettent la prétention de parquer le savant dans sa spécialité » , le déclarant < incapable d'autre chose que de science ». Qu'on relise le discours qu'il prononça, en 1879, à l'inauguration de la statue d'Arago. Il y montre, — sans doute avec le désir de faire ainsi comprendre et apprécier sa propre situation, — que c'est précisément la science qui a fait d'Arago le promoteur de la bonne et vraie méthode de politique républicaine. J'y souligne quelques expressions caractéristiques.

(1) « La plupart des hommes ont une prédilection marquée pour telles ou telles sciences et spéculations particulières, soit parce qu'ils se flattent d'y jouer le rêie d'inventeurs, soit parce qu'ils y ont déjà fait des études pénibles et se sont ainsi familiarisés avec ces genres. Or, quand les hommes de ce caractère viennent à se tourner vers la philosophie et les sujets les plus généreux, ils les tordent, pour ainsi dire, et les moulent sur ces premières imaginations. » (Bacon, Novum organum,)

394 ^ PAUL BSRT.

c La vie publique de François Arago est singulièrement ignorée de nos contemporains, de ceux-là mêmes, je m'en suis assuré pour beaucoup, qui jouent un rôle politique. L'éclat de sa réputation scientifique a-t-il, par un effet de contraste, jeté quelque ombre sur ce côté de son existence? Gela est fort probable. MaisnVt-on pas cherché systématiquement à forcer ce contraste, afin de pouvoir rendre justice à Tastronome, sans être obligé de s'incliner devant le républicain? Ou bien faut-il voir là un effet de cette compassion trop souvent hypocrite qu'il est de bon goût de témoigner aax hommes de science lorsque, émus des agitations et parfois des angoisses du pays, ils descendent dans l'arène politique?...

c Qu'est-ce à dire? Les actes des hommes seraient-ils absolument déréglés, et h* obéiraient^ tls à aucune lot générale? La législation serait-elle autre chose qu'une expérimentation compliquée? Par quelle raison alors interdire la vie publique à ceux qui ont fortement discipliné leur esprit par l'habitude de r expérience et la recherche des lois générales?...

a Deux nobles passions dominaient l'àme généreuse d'Arago : l'amour de la vérité, l'amour du peuple. La première fît de lui un savant, la seconde un citoyen : toutes deux se réunissant^ en firent un républicain démocrate. Car la vérité sociale, c'est la justice, et la justice ne peut être satisfaite que par la démocratie... Caria souveraineté nationale, toujours maltresse par le suffrage universel, toujours libre par la république, peut seule être l'expression véritable de la patrie, puisqu'alors il n'y a pas dans la naUon d'intérêt contraire à l'intérêt de la nation.

« Républicain et démocrate par la logique du sentiment, il le fut aussi par la logique de la raison. Chez lui, la raison guide toujours le sentiment. Et c'est en ceci surtout qu'il est un initiateur, et que sa supériorité s'affirme sur la phalange héroïque de ses coreligionnaires contemporains. Savoir attendre et solliciter les événements; ne rien livrer au hasard; préparer l'avenir par l'étude pour soi-même, par l'enseignement pour les autres; ne pas plus croire à V efficacité des coups de force qui représentent les miracles dans la société qu'à la réalité des miracles qui seraient des coups de force dans la nature; marcher lentement, s'il le faut, mais marcher toujours; coucher sur ses positions; ne jamais se lasser, ne jamais s'emporter : telle est U méthode politique à laquelle fut fidèle Arago, et par laquelle nous nous honorons de nous dire ses élèves en suivant son exemple (i). •

Notons le rapprochement qu'établissait Torateur entre les miracles et les coups de force. Cette analogie l'avait séduit. Il y est revenu souvent, et avec complaisance, dans ses discours et ses écrits. C'était la raison qu'il se plaisait à alléguer en faveur de la valeur éducative des sciences.

(A) Paul Bert. Leçons, discours et eonfércneeSt p. 333 et 336.

PAUL BEET. 395

11 lui paraissait que Téducation scientifique doit nécessairement attacher à la république, qui est la règne de la loi civile, ceux qu'elle habitue à reconnaître le règne des lois naturelles, et que, lorsqu'on a appris dès Tenfance à nier les miracles dans Tordre physique, on ne saurait en attendre, soit d'un homme, soit d'un système, dans Tordre social.

« Lorsque Tenfant aura vu que les faits naturels ne sont pas livrés au hasard, lorsqu'il aura appris par une expérience répétée et par Tenseignement de ses maîtres qu'il y a toujours une relation constante de cause à eiïet, qu'il n'y a pas de caprices dans la nature, que tout y est soumis à des lois, il se débarrassera de ces terreurs superstitieuses auxquelles les habitants des campagnes ne sont que trop enclins...

c Qu'est-ce donc que ces superstitions ? C'est la théorie des miracles incessants, de ces grâces qui tombent du ciel, comme, dans le gouvernement monarchique, elles tombent du haut du trône...

c Avec la science, plus de superstitions possibles, plus d'espérances insensées, plus de ces crédulités niaises, de ces croyances aux miracles quotidiens, à l'anarchie dans la nature...

€ Est-ce tout? est-ce cela seulement que les sciences enseignent à Tenfant? Non! voici quelque chose encore. Lorsqu'il aura appris dans Tétude des sciences naturelles et physiques le culte de la loi, lorsqu*il saura de science certaine que tout effet a une cause antécédente, n'ayez plus peur que ce caprice chassé de la nature, Tenfant devenu homme et citoyen l'admette dans la société ; qu'il abandonne son droit, conséquence de la loi, pour se livrer aux mains de la grâce. Non ; quand il ne croira plus aux miracles, il n'attendra plus rien des coups d'État. £t, en effet, qu'est-ce que le miracle, sinon un coup d'État dans la nature? Qu'est-ce qu'un coup d'État, sinon un miracle dans la société?

(( Tous les deux présentent les mêmes éléments ; il y a d'abord celui qui souffre, homme ou peuple; puis, une loi naturelle ou sociale, qui nie la possibilité de la guérison; enfin, le sauveur qui apparaît et dit : Viens à moi; je suis plus fort que la loi, j'ai reçu avec puissance spéciale une investiture d'en haut ; je te sauverai ! Et vous savez trop comment dans le domaine politique, — je ne veux parler que de celui-là, — les sauveurs font payer leurs services?

« Je le répète, lorsque Tenfant aura appris à aimer et à respecter Tidée de la loi, n'ayez plus peur que, devenu homme, il se remette jamais entre les mains ni de l'un ni de l'autre sauveur; il ne croira pas plus aux superstitions qu'il ne se livrera aux faiseurs de coups d'Étal, ni qu'il n'aura confiance dans l'efficacité des révolutions. Car à Tidée des coups de force, des changements soudains, des destructions et des créations à vue, la science a substitué Tidée des progrès constants, de l'évolution

396 PAVL BERT.

lente réglée par les lois, et cela dans le domaine social et politique, comme dans le domaine cosmologique et géologique (I). »

La même idée se retrouve^ et à peu près avec les mêmes termes, dans le Manuel d'instruction civique.

( L'habitude de voir juste, que donnent les sciences naturelles, et de mettre les choses en ordre correct s'applique tout autant aux faits de la politique courante qu'aux êtres et aux choses de la nature. Et l'habitude de n'être satisfait que par les preuves expérimentales, que donnent les sciences physiques, rend tout aussi exigeant pour les théories économiques, politiques et sociales, que pour celles du monde physique. Les sciences imprègnent profondément l'esprit des idées de règle, de loi, d'évolution, destructives des idées de caprice, de miracle, de révolution. Il se fait là comme une sorte àHinstinct intellectuel qui met en garde contre la théorie des panacées et la pratique des changements à vue. De là d'importantes conséquences au point de vue civique. Lorsque l'enfant aura appris, dans l'étude des sciences d'observation et d'expérimentation, le culte de la loi , lorsqu'il saura, de source certaine, que tout effet à une cause antécédente, n'ayez plus peur que, ce caprice chassé de la nature, cet enfant, devenu homme et citoyen, l'admette dans la société. Non I quand il ne croira plus aux miracles, il n'attendra plus rien du coup d'État, venant du pouvoir ou venant de la rue. Et en effet, qu'est-ce que le miracle, sinon un coup d'État dans la nature? Qu'est-ce qu'un coup d'État sinon un miracle dans la société? Les deux idées sont corrélatives, venues à la suite d'un enseignement antiscientifîque, elles disparaîtront ensemble devant un enseignement scientifique (2). >

Le principal titre politique de Paul Bert est d'avoir poursuivi et contribué à réaliser la séparation de l'école et de l'Eglise. Il fut l'organe du parti républicain, du pays républicain, dans la préparation de la grande loi, si nécessaire, qui a organisé l'enseignement primaire gratuit, obligatoire et laïque. Son nom sera, dans l'histoire, attaché à cette loi, comme celui de Falloux l'est à la loi de 1850. Je citerai quelques passages d'une conférence faite en 4880, et où il établissait ces principes d'obligation, de gratuité et de laïcité scolaires. C'est, à mon sens, le discours le plus remarquable qu'il ait prononcé.

Il explique d'abord que l'obligation légale de l'enseignement primaire se fonde sur la nécessité sociale, politique, morale de l'instruction universelle dans une démocratie.

« S'il est évident que, dans un état social quelconque, l'instruction est

(1) Paul Bert. Leçong, discours et conféreneetf p. 399 et suiv.

(2) Paul Bert. V Instruction civique à V école ^ avant-propos (Paris, Picard* Bern heim et C'*) -

un besoin pour tous, afin que chacun puisse se développer utilement et tenir sa place dans la société, combien cette évidence ne se manifesterat-elle pas clairement lorsqu'il s'agit d'un état démocratique! Gomment, en ce pays, par exemple, à l'heure où je parle, vous avez un état social dont l'égalité constitue la base, et en quelque sorte le dogme ; vous déclarez que chacun sera classé dans la société selon ses aptitudes et ses capacités, que les rangs seront déterminés non par le hasard de la naissance ou par la faveur d'en haut, mais par la valeur intellectuelle et l'effort du travail! Aussitôt se présente à l'esprit l'idée de l'égalité, non comme une simple étiquette, mais comme un principe qui doit passer dans le domaine des faits. Sans doute, aux débuts même de la vie, les enfants doivent se trouver en présence de causes d'inégalité dont les unes sont éternelles, parce qu'elles proviennent de la nature, comme la médiocrité de l'intelligence ou la faiblesse du corps, dont les autres, qui proviennent de l'état social, de l'infériorité de la fortune, seront presque aussi durables. Hais, du moins, la société doit-elle s'efforcer d'atténuer les conséquences de ces inégalités, en fournissant, par l'instruction, des armes solides à tous ceux qui sont appelés à prendre part au combat, afin que l'égalité ne soit pas pour eux un mot trompeur qui provoque les réclamations des vaincus et engendre des révolutions sans nombre.

< Ce n'est pas tout. Si la nécessité de l'instruction est évidente au point de vue social, elle ne l'est pas moins au point de vue politique.

c La base de notre état politique, c'est l'égalité de tousdevantlesuiïrage ; c'est l'égalité théorique, si vous me permettez cette expression, dans la souveraineté de l'ensemble. La Constitution pénètre jusqu'au fond de la plus humble bourgade ; elle frappe sur l'épaule du paysan attaché à sa charrue et lui dit : Tu es le maître ; personne ne te commandera sinon toi-même, et l'ensemble de tes concitoyens qui penseront et agiront simultanément avec toi. Mais comme ces pensées et ces actions ne peuvent pas s'exercer au sein des multitudes, tu délégueras momentanément ton droit à l'un de tes concitoyens. Seulement prends bien garde au choix que que tu feras...

c N'est-il donc pas nécessaire que le paysan sache comment il doit user de son droit, et qu'il connaisse au sein de quelle société il vit, de peur qu'ignorant et effaré il ne se livre à quelque énergumène et plus tard à quelque despote?

c Mais voici une autre considération plus grave et plus haute. Vous avez dit à cet homme qu'il serait souverain, qu'il n'obéirait qu'à la loi, et que c'était lui qui ferait la loi. Si vous vous en tenez là ; songez à ce qui peut se passer. Il voit autour de lui de plus heureux que lui. Puisquli sait qu'il lui suffit de vouloir pour opérer un changement, est-ce que vous n'avez pas peur qu'il ne veuille trop fort et trop vite? Est-ce que vous ne

398 PAUL BIRT.

redoutez pas que dans une circonstance donnée, ilnes'emporteen violences insensées ? Qui Tarrétera, puisqu'il est le maître et qu*il peut tout? Là est le danger des démocraties, comme celui des autocraties : dans la tontepuissance du souverain. 11 ne se peut conjurer qu'en imprégnant Tesprit du maître du sentiment de sa responsabilité. Il faut donc qu'en même temps que vous parlerez au peuple de ses droits, vous lui en traciez les limites, et que vous lui enseigniez ses devoirs (1). »

Voilà l'obligation justifiée. Mais on élève des objections contre la gratuité. N'est-il pas légitime que ceux-là payent Tinstruction, qui se servent de Técole, qui y envoient leurs enfants ?

< Ah t répond Paul Bert, pourquoi donc a-t-on abattu les barrières sur les chemins public ? Pourquoi s'indigne- t-on encore contre les ponts à péage? Pourquoi demande-t-on que la circulation soit gratuite partout? Si votre théorie était vraie, au lieu de faire payer pour Tentretien des routes le pauvre homme qui glt paralysé sur son lit, il faudrait redresser les anciennes barrières et faire payer le possesseur de chaque voiture, ou lui demander de réparer le dégât qu'elle a causé. Et cependant le taxe des routes est payée par tout le monde et nul ne 8*en plaint, parce que tout le monde a le sentiment qu'il y a là une question de sécurité et de nécessité publiques.

«t La nécessité n'est-elle pas tout aussi grande pour l'instruction publique ? Je dis, moi, que le riche comme le pauvre, profitant tous les deux de cette paix publique qu'assure l'instruction générale du peuple dont le développement est un gage de sécurité sociale, je dis que le riche comme le pauvre doivent contribuer à cette dépense nécessaire.

c Et le riche plus encore que le pauvre; non seulement parce que chacun doit contribuer aux charges sociales en proportion de sa fortune, mais encore et surtout parce qu'il a plus d'intérêt que le pauvre à ce que les enfants du pauvre lui-même soient instruits. >

Reste le troisième terme de la formule : la laïcité. Elle est impliquée par l'obligation de l'enseignement et par la liberté des cultes. Elle signifie : séparation de renseignement de la morale, qui doit être donné dans l'école publique à tous les enfants, d'avec l'enseignement religieux qui ne peut être donné par chaque Église qu'aux enfants des fidèles de cette Église. Cette séparation est nécessaire, parce que l'enseignement de la morale peut et doit être uniforme, tandis que, sous un régime qu garantit la liberté des cultes, l'enseignement religieux ne peut qu'être divers. Dans un pays où coexistent, avec les mêmes droits, plusieurs religions, plusieurs Églises, il est impossible que lés matières religieuses entrent dans le programme de l'instruction obligatoire pour tous.

(i) Paul Bert. Leçon$, discours et conférences^ p. 384 et suiv.

PAUL BBRT. 399

« Rien de plus simple que cette soluiioQy et l'on se demande vraiment pourquoi elle soulève tant de déclamations et décolères. Séparer les deux enseignements, laissant chacun d'eux maître et libre chez soi ; donner à rinstituteur l'enseignement moral, qui est indépendant des hypothèses religieuses et métaphysiques ; laisser au prêtre celui des matières reli* gieuses. L'instituteur^ maître en son domaine, agissant à la fois par et sur la raison et le sentiment ; le prêtre maître dans le sien, faisant intervenir la grâce d'en haut pour inspirer la foi. Le législateur les protégeant tous les deux l'un contre l'autre, interdisant à l'instituteur toute attaque, toute critique quelconque dans le domaine des choses religieuses ; ménageant dans la distribution des heures d'école tout le temps nécessaire pour que l'enfant puisse aller, si telle est la volonté de ses parents, à l'église ou au temple, recevoir de l'homme autorisé l'enseignement que seul cet homme a qualité pour lui donner. ••

« Qu'y a-t-il donc là dont on puisse s'offusquer? Chose curieuse, cette distinction, que beaucoup rejettent comme imbue de mauvais esprit, je la trouve au début de tous les catéchismes catholiques. 11 y a, disent-ils, parmi les vérités qui appartiennent à la religion, deux ordres de vérités; les unes de l'ordre naturel, qui peuvent être connues par la raison humaine ; les autres de l'ordre surnaturel, qui ne peuvent être connues que par la révélation. Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que nous laissions les premières seulement à l'instituteur, et que nous chargions exclusivement le prêtre des autres ? Ne sont-ils pas ainsi chacun souverain en son domaine? >

Ceux qui repoussent la laïcité scolaire soutiennent que l'enseignement de la morale ne peut être séparé de celui de la religion, attendu qu'il ne peut y avoir de morale sans la notion de Dieu, juge, maître et créateur ; sans sa providence toujours présente et en éveil; sans la notion de l'âme immortelle; sans la notion du jugement qui répare après la mort les injustices de la vie. Paul Bert répond que ces notions, quoi qu'on pense de leur rapport avec les règles de la moralité, ont leur source dans la nature humaine; qu'on ne doit pas les confondre avec les dogmes particuliers des diverses religions positives ; qu'elles appartiennent à tout le monde, et non exclusivement au prêtre, auquel, par conséquent, elles ne sauraient créer un droit sur l'enseignement de la morale. Il expose, à sa manière, et fort éloquemment, l'origine de ces c grandes idées ». Au lieu d'en déduire, comme un effet de sa cause, comme une conséquence de son principe, les sentiments moraux, la conscience morale ; c'est des sentiments moraux, de la conscience morale, qu'il les fait naître par une sorte d'induction spontanée. En quoi il parait s'élever au-dessus de ses préjugés de savant positif pour se rapprocher du criticisme, de la méthode

qui procède en éthique de la loi morale aux postulats et des postulats aux croyances religieuses spéciales.

€ Dites au prêtre: Croyez- vous donc avoir le monopole de Tàme et de Dieu? Youdriez-vous nous faire croire que ce sont vos religions nées d'hier, avec leurs dogmes particuliers et leurs inexplicables mystères, qui ont enfanté la notion de Dieu et celle de Tâme immortelle et celle du jugement final ?... Non, ces grandes idées ont des racines plus profondes; elles ne sont pas nées seulement il y a dix-huit cents ou deux mille ans; elles sont antérieurs à vous. Vous voudriez bien, au sein de vos formalismes étroits, les retenir prisonnières et les accaparer ; vous n'y parviendrez pas. Ce n'est pas Dieu qui vit des religions, ce sont les religions qui vivent de Tidée de Dieu.

0 Et d'où viennent- elles donc? Un poète ancien a dit : Cest la terreur qui a fait ks dieux. Ce n'est pas vrai, on du moins ce n'est pas complet. Ce qui a donné l'idée de Dieu, ce n'est pas seulement la crainte, c'est aussi l'admiration et la reconnaissance; c'est la contemplation des splendeurs et des harmonies de la nature ; c'est l'étude de l'œuvre appelant l'idée d'un ouvrier. C'est plus encore; c'est la protestation de celui qui souffre contre un mal immérité ; c'est Tappel de la victime à un juge tout puissant et infaillible qui, par delà la mort, la récompensera parce qu'elle a injustement souffert, et punira le bourreau terrestre...

« Et celle de l'âme ?n'a-t-elle pasaussi trois racines?D'abord le sentiment profond de notre liberté morale, de notre libre arbitre, de cette certitude, qui résiste aux plus subtils raisonnements, que nous faisons ce que nous voulons faire ; certitude qui nous fait revendiquer comme un droit et comme un honneur la responsabilité de nos actes. N'est*elle pas née aussi au lit de mort, lorsque le disciple voit mourir son maître, le soldat son chef héroïque, la mère son enfant bien-aimé; quelque chose crie en nous, contre quoi les philosophes protesteront vainement pendant des siècles, que cette séparation n'est pas éternelle, que cet homme, tout à l'heure plein de vie, d'intelligence, d'amour n'a pas tout entier disparu. Et enfin, l'idée de l'âme, elle vient de la protestation du mourant lui-même qui, à l'heure suprême, alors même qu'il se sent abandonné par son corps s'écrie: Je pensa, je vis toujours, je vivrai encore, je veux vivre encore, alors que mon corps sera mort tout à fait t » F. Pillon.

ERRATA

Dans le n® 40, page 289, ligne 34, au lieu de: indirecte, Imi : directe; —page 397,

ligne 9, au lieu de : Branière, lisez : Brunetière. —Page 309, ligne 16, au liiu ai :

élimentaires, lisez^ élémentaires.

Le rédacteur-gérant : F. Pillon.

Sceaux. — Imprimerie Gharaire et fils.

ANNÉE. Si DÉCSMBRE IIM. N* ii

(NOUVELLE SÉRIE

LES HYPOTHÈSES GOSHOGOmOUES (1)

On arrive aujoard*hai dans la photographie du ciel à un degré de précision tel, que des étoiles qui échappent complètement à TcBil armé des plus puissants télescopes sont parfaitement marquées sur les épreuves. Tous les observatoires se sont associés pour obtenir une collection de caries de môme format comprenant toute la voûte céleste à des époques rapprochées. Par leur comparaison» les changements qui s'y opèrent se* root constatés et on acquerra ainsi les éléments nécessaires à une vérita* ble science cosmogonique en y ajoutant les données fournies par la speciroscopie.

Par cette méthode nouvelle on n*a enregistré encore qu'une seule transformation positivement reconnuCi qui consiste dans le passage d'une étoile à Fétat de nébuleuse planétaire. G*est sur un changement inverse que sont basées les cosmogonies examinées dans l'ouvrage de M. Wolf, qui laisse de côté l'univers dans sagénéralité, pour lequel n'existent pas encore assez de connaissances précises, pour se borner à notre monde solaire. Le spectroscope distingue deux ordres de nébuleuses irrésolubles : les nébuleuses qui donnent un spectre de trois ou quatre lignes brillantes et correspondent à une véritable atmosphère ; on range parmi elles la nébuleuse considérée par Laplace, ensuite, celles dont le spectre continu indique qu'elles sont formées d'une matière pulvérulente. Kant part d'une de ces dernières, dans sa Thém^ie du ci'e/, publiée en 4755, quand iki 'avait que vingt-cinq ans. M. W. a donné une traduction élégante de cet ouvrage. Le système planétaire dont la formation y est exposée se trouvait être bien plus simple qu'ai:yourd hui, car il ne se composait que de six planètes possédant neuf satellites. Ces corps se meuvent autour du soleil, sous rimpulsion de la force attractive, dans des orbites presque circulaires^ ne s*éloignant pas beaucoup d'un plan commun, qui est le plan de l'équateur solaire prolongé. L'excentricité de ces orbites provient, selon Kant,

(i) H. Fats, Sur t origine du fnondê,^ L$s Ihéoriet cotmogoniquet des anciens ei det modêrnêt. — C Wolf, Examem dêê thémm ieienUUquei modemêi fur Variginé du m&àde. (1886, Gattthier-VlUars, édit.;

Gbit* pulos. u. ^ 26

401 ' u» arpovHftps coioKMoinQUSs.

de ee que les particules dont la réunion forme une planète possèdent en réalité des vitesses linéaires différentes ; leur variété d inclinaison, de ce que le noyaa primitif de la planète peut naître accidentellement en un point quelconque du iiphéroïde nébuleux et en dehors du plan de son équateur. La masse et la densité des planètes dépendent essentiellement de leurs distances du soleil. M. W. cite une curieuse remarque par laquelle Kant croyait pouvoir établir la certitude formelle de son hypothèse, c S*il est vrai, dit-il» que le soleil et les planètes sont formés des mêmes éléments, mélangés daqs le soleil, distribués par ordre de densité dans les diverses planètes, la densité moyenne de celles-ci doit coïncider avec celle du soleil En adoptant les nombres de Buffon, le rapport de ces densités est celui de 64 à 65. c Les données actuelles assignent 0,20 à la densité moyenne des planètes, et 0,25 à celle du soleil. C'est une Yériflcation très remarquable de Thypothèse hardie par laquelle, pour la première fois et sans le secours des méthodes plus récentes d'observation, Kant avait osé affirmer Tidentité de la constitution du soleil et des planètes.

{ja tendance d*nne planète à se former au dépens des particules matérielles qui entourent son noyau serait à la foislacausede sa rotation axiale et celle de la][création des satellites, qui doivent tourner autour d'elle. M. W. critique justement le développement que Kant donne ici à sa théorie. Il relève aussi la conclusion défectueuse qu'il en tire : que les grosses planètes et les plus éloignées du soleil peuvent sealement ^voir des satellites. Le contraire est prouvé par la découverte des deux a'Iellites de Mars. \

U y a encore plusieurs erreurs de mécanique à relever dans rhypdMdse de Kant; mais, d'un autre côté, M. W. signale le grand intérêt que présentent l'originalité et la hardiesse des idées qu'on y trouve relativement 3>^ la nature et à l'origine des anneaux de Saturne. C'est en expliquant leur formation qu'il a conçu et démontré un théorème de mécanique céleste identique à celui qui a servi plus tard à Laplace pour édifier sa cosmogonie.

L'idée mère du>ystème de Laplace consiste en ce que l'atmosphère du soleil s'étendait primitivement au delà des orbes de toutes les planètes, et qu'en se resserrant jusqu'à la limite actuelle, elle a' abandonné la matière dont ces planètes se sont formées. Le soleil dans son état primitif ressemblait donc à une nébuleuse dans laquelle s'opéreraient des condensations successives. L'hypothèse doue le noyau solaire et l'atmosphère enveloppante d'un mouvement de rotation ; l'atmosphère a sa limite aux ppiots où la force centrifuge due à ce mouvement est balancée par la pesanteur. A mesure que la condensation se produit par le refroidissement,

tl8 HTP0THÈSB8 COSMOOONIQT». 4M

la rotation s*accrolt en vertu du principe des aires Les molécules situées au delà de la limite qui vient d*étre indiquée sont abandonnées, mais continuent leur circulation. Divers anneaux concentriques sont formés par elles, dans lesquels, unies par leurs mutuelles attractions, elles prennent la même vitesse angulaire.

La condensation de ces molécules s'opérant sans désunion, les anneaux seraient à la longue liquides ou solides, mais la régularité nécessaire pour cela étant très rare, le seul exemple de ce cas nous est donné dans le système de Saturne. Le cas général est la rupture en plusieurs masses tournant sur elles-mêmes dans le sens de leur rotation. L'une peut être assez puissante pour réunir les autres par attraction. Laplace cite Texempie contraire des quatre planètes télescopiqnes, les seules connues de son temps, auxquelles il faut joindre celles qui ont été découvertes depuis, au nombre de 250. Les distances auxquelles les planètes se sont ainsi formées satisfont nécessairement àla troisième loi de Kepler. En suivant le changement que le refroidissement a dû produire dans les planètes ainsi formées, nous voyons leurs satellites naître, d*une manière analogue, de zones successivement abandonnées, et leur circulation ainsi que leur rota- Uon toujours s'opérer dans le même sens.

Laplace indique seulement une partie des causes qui ont pu altérer Tharmonie primitive absolue du système. S*il s*était formé avec une parfaite régularité, les orbites planétaires seraient des cercles dont les plans, ainsi que ceux des divers équateurs et des anneaux, coïncideraient avee le plan de Téquateur solaire. Mais, en réalité, les orbites sont des ellipses situées dans des plans différents, les axes des planètes sont parfois fortement inclinés sur le plan de Torbite, au lieu de lui être perpendiculaires. L'explication de cette différence se trouve dans les nombreuses variétés qui ont dû exister dans la température et la densité des diverses parties de ces grandes masses. D'autre part, des comètes pénétrant dans l'atmosphère du soleil et dans celles des planètes, au temps de leur formation, ont dû, en décrivant des spirales, tomber sur ces corps et, parleur chute, écarter les plans des orbites et des équateurs planétaires du plan de Téquateur solaire.

Lorsque de l'atmosphère d'une planète se détachent des zones pour former des satellites, son mouvement de rotation devient plus rapide, mais la durée de ce mouvement sera moindre que celle des satellites. On a une limite inférieure de cette durée dans la duréede la rotation du corps central, et en faisant usage de la troisième loi de Kepler, la distance se calcule facilement. Or, pour celle de l'anneau intérieur de Saturne, on trouve une très notable différence en moins, et il en est de même pour le p^mier satellite de Mars qui a été récemment découvert. M. W. montre que eette

404 LB8 ffTPOTBÉSBS GOSMQjBOHiQUBS.

objection peut être levée parla supposition très rationnelled'un milieu résii-

tant) que Laplace invoque pour expliquer la relation existante entre les

moyens mouvements des satellites de Jupiter.

Le comètes sont considérées comme originairement étrangères an

système solaire, ainsi que Leverrier et Schiaparelli l'ont parfaitement

fait voir depuis.

Enfin la cosmogonie que nous examinons rattache la lumière zodiacale

au système solaire. \

Il y a toutefois des points où Thypothèse de Laplace reste muette et

d'autres où elle parait incomplète. M. W. consacre deux chapitres à Texpo-

sition des modifications et des additions que différents auteurs y ont

apportées. Nous allons les passer en revue ainsi que les objections qni

peuvent y être faites.

C'est d*abord la théorie thermo-dynamique, qui adonné une réponse à la que&lion du mode d'entretien du foyer solaire, auquel Buffon faisait servir les comètes. Mayer suppose que des matières venues de l'extérieur tombent incessamment sur la surface du soleil et y engendrent de la force vive calorifique. W. Thompson pense que ces matières dérivent de la lumière zodiacale ; mais l'augmentation de volume du soleil produirait une accélération du mouvement de révolution, laquelle n*a pas été observée. L*hypothèse de Helmholtz nous parait beaucoup plus admissible. Selon lui, à mesure que le soleil se refroidit, il se contracte, et la chaleur engendrée par la chute incessante de la matière même du soleil suffit à compenser la perte éprouvée par suite de la radiation. On a calculé que la réduction da volume du soleil, primitivement étendu jusqu'à l'orbite de Neptune, au volume actuel, a dû engendrer 18 millions de fois la chaleur que cet astre rayonne aujourd'hui dans un an.

M. W. signale, à ce sujet, une objection qui a été faite par les géologues relativement à cette formation, d'une part, et à la stratification des terrains qui constituent la croûte du globe, de l'autre. Le temps nécessaire, au taux du dépôt actuel des sédiments, ne s'élèverait pas à moins de 500 millions d'années, et l'on se trouverait en présence de deux faits contradictoires, qui ne pourraient se concilier que par la supposition d'une cause ' qui aurait produit une accélération dans les stratifications.

On pourrait aussi avec un savant anglais, M. GroU, supposer que la nébuleuse originaire n'était pas froide, mais qu'elle possédait une température excessivement élevée, résultant de la collision de masses cosmiques solides. Les preuves directes qui seraient nécessaires pour entrer dans ces conjectures manquent totalement et il parait sage de ne pas chercher à remonter au' delà de la donnée de la nébuleuse primitive.

On a objecté à l'hypothèse de Laplace l'impossibilité de la formation

LBS HYPOTRÂSSS GOSMOOOmQUlS. 405

d'anneaux séparés. Les mathématiciens anglais que cite M. W. donnent, comme conséquence d*nne contraction lente et régulière de la nébuleuse primitive, la formation de simples corpuscules planétaires. Un travail très remarquable de M.Edouard Roche, professeur de la Faculté de Montpellier, arrive au contraireà un résultat concordantavec les idées de Laplace. Il part également du soleil primitivement entouré à grande dislance d'une atmosphère très légère tournant avec la même vitesse que le globe central. Les couches de niveau s'étendant autour de l'axe de rotation sont aplaties aux pôles, et d'autant plus qu'elles sont plus distantes du centre. Il y a une surface limite où l'équilibre a lieu entre la force centrifuge et la pesanteur, et M. Roche a découvert, sur la courbe génératrice de cette surface, un point double où les deux tangentes font entre elles un angle de 120^. Par suite, la surface de niveau n'est plus fermée; elle s'ouvre à l'équateur et se développe suivant deux nappes indéfinies. On conçoit alors qu'une Jportion de la matière de l'atmosphère soit amenée à s^écouler le long des surfaces de niveau du pôle à Téquateur, où elle se déverse suivant l'arête saillante, et constitue progressivement, comme Texplique l'auteur, des traînées de forme elliptique. Une partie de cette matière tombe sur le soleil et une autre, dont la vitesse tangentielle diffère peu de la vitesse équatoriale, se convertit en un élément d'anneau intérieur plus rapproché du centre.

D'après M. Roche, c*est une série d'alternatives produites dans la contraction de la nébuleuse qui donne naissance à des planètes séparées et à des intervalles vides. Les alternatives résultent de ce que la condensation de la masse a lieu tantôt au centre et tantôt à la surface, pendant que la formation des traînées favorise ces alternatives. Il déduit, de 1^ qu'en même temps que le refroidissement se fait d*une manière continue, la surface limite varie par saccades, et il montre ensuite que, dans l'hypothèse de Laplace, la loi de Bode revient à celle-ci : les planètes se sont formées à des époques également séparées dans le temps.

M. W. indique, dans une note, que la loi de Bode a été étendue par M. Roche aux satellites des planètes, et fait remarquer le grand intérêt que présenterait une loi vraie.de distribution, pour l'établissement d'une théorie cosmogonique définitive.

Il faut reconnaître que personne n*a expliqué d'une manière satisfaisante la formation des groisses planètes au moyen des anneaux. D'après Laplace, ces anneaux ont dû se rompre, peu de temps après leur formation, en petites masses dont la réunion aurait ensuite donné naissance aux planètes; mais celte réunion, comment s'opère-t-elle? On ne l'explique qae par la prépondérance d'une de ces masses sur lés autres et par* la faible différence de leurs périodes de révolution. Mais cependant on la

4M ut BÎMfiMÈMU COmOÊOmffJU.

conpresddifScilement ainsi. Lescalculsd'un astronome anglaiStKirkwood^ prottirant que cette rénoion demanderait un temps énorme, i50 milUous d'années pour Texemple qu'il cite de deux fragments de Neptune.

CSette formation admise, on cherclie à déterminer le sens du mooveneoi de rotation des planètes. M. Faye, après airoir critiqué le passage de Laplace où ce grand géomètre regarde ce mouvement comme devant être direct, arrive à la conclusion que sa cosmogonie doit être complètemttnt rejetée. Mais M. W. arrive, au contraire, à montrer que l'objection de M* F. disparaît entièrement devant les remarques de M. Roche et d'an autre savant français, M. Bim. Il admet même qu'on peut aller plus loin. Admettons, dit-il avec M. F», que la. nébuleuse planétaire, formée pai la condensation de l'anneaui ait eu à l'origine un mouvement de rotation rétrograde, ce mouvement ne pourra persister. En effet, dans la première partie de son existence, cette nébuleuse, sous Faction attractive de la masse centrale, est soumise à une puissante marée qui l'allonge en forme d'ellipsoïde dont le grand axe est constamment dirigé vers le centre du système. De là, au bout d'un temps relativement court, rétablissement d'une égalité parfaite entre les durées des mouvements de révolution et de rotation, el, par conséquent d^à une rotation directe. Par le progrès de la condensation, la vitesse de rotation augmente et la marée diminue. Hais, ao moment où l'égalité cesse, la vitesse orbitale des parties les plus extérieures est plus grande, et la vitesse orbitale des parties intérieures moindre que celle du centre de la nébuleuse planétaire. Le sens du mouvement de rotation est donc nécessairement direct, quelles qu'aient été les conditions primitives.

Ceci s*applique certainement aux planètes les plus voisines du soleiL Les plus éloignées, Uranus et Neptune, pourraient se trouver hors de portée de la cause qui produit les marées et garder la rotation rétrograde, ce qui répond à une autre objection faite à Thypothèse de Laplace.

On a trouvé aussi que plusieurs satellites sont à des distances incompatibles avec cette hypothèse ; la lune, par exemple, se trouve à une distance de la terre plus grande que n'a pu être le rayon de l'atmosphère terrestre à l'époque de sa formation et, à l'opposé, le premier satellite de Mars, ainsi que Tannean intérieur de Saturne, ont une durée de révolution moindre que celle de la rotation actuelle de la planète.

On a objecté que la nébuleuse terrestre n'a pu s'étendre, à Tépoque où s'est formé la lune, à 60 fois le rayon de la terre. Mais si, dans le calcul de cette limite, c'est-à-dire du point où la force centrifuge combinée avec l'attraction solaire fait équilibre à l'attraction terrestre, on a soin de n*introduire que l'attraction relative, comme dans le calcul des marées, o& trouve peur le grand axe de la nébuleuse précisémani eee •• nf^âL

LBS HYPOTHÈSn OOIIfOaOMIftOlS. 401

D*autre part, la fonnation des anneaux intérieurs par la reneoptr» des traînées elliptiques dont nous avons parlé lève la difBeuIté relative au premier satellite de Mars.

Laplace n'ignorait pas que les satellites d'Uranus ne tournent pas comme ceux des antres planètes. H. W. pense que, s'il n'en a pas parlé dans son système cosmogonique, o'esi qu'il a considéré ce fait comme étranger à l'origine même d'Dranus et comme devant être expliqué par des causes agissant postérieurement à la naissance de la planète. Celle-ci tournait nécessairement alors autour d'un axe perpendiculaire au plan général de la rotation. Il faut aussi expliquer comment ces causes ont amené la culbute de la planète de manière à coucher son axe dans le plan de son orbite. Mais Laplace s'est borné à attribuer les excentricités des orbites et les déviations du mouvement des planètes aux nombreuses variétés qui ont dû exister dans la température et la densité de ces grandes masses.

Dans un mémoire des Annale$ de VEcoU narmaie, H. Simon suppose qu'après la formation de la lune une série d'anneaux se sont formés autour de la terre, que ces anneaux se sont solidifiés en se refroidissant et ont fini par se réunir à elle. Sous l'action du soleil, leur inclinaison sur récliptiqucf avait augmenté avec le temps ; ils ont, par suite, changé la forme du renflement équatorial et accru l'inclinaison de l'équateur sur Técliptique. On peut comprendre de m^me que Mercure et Vénus aient leurs axes de rotation fortement inclinés sur le plan de l'orbite. Pour Mars, la formation des satellites a suivi la réunion des anneaux, car les orbites de ses satellites formés plus tard coïncidaient avec son équateur. L'action perturbatrice du soleil est plus difficile à concevoir à l'égard des planètes ultérieures.

M. W^, en analysant les travaux de l'astronome anglais G. H. Darwin, trouve le même sujet traité d'une autre manière. La planète est considérée comme un sphéroïde visqueux dont la forme s'altère lentement par des causes externes et internes. On comprend facilement que tout accroisses ment de la protubérance équatoriale d'un sphéroïde tende à augmenter l'obliquité de l'équateur sur le plan de l'orbite, mais les difficultéque soulève cette théorie sont nombreuses et elle est loin de donner la solution complète de la question.

Nous avons parlé précédemment du rejet de la cosmogonie de Laplace. A la suite des corrections qui y ont été introduites, elle peut pourtant très bien se maintenir. Les points faibles : i* comment la matière d'un anneau a*t-el1e pu se condenser en une seule planète de grande dimension? 2* comment a été produite la forte inclinaison des équateurs et des orbites dea satellites de plusieurs planètes sur les plans de leurs (orbites ? ne sont

4M UB ■IPUTUÈSIft OOSMOMinolIlS.

pas particuliers à la conception de Laplace. Hé se montrent dans tonte hjrpothèse qni fait naître les planètes d'anneaux dérivés d'une nébalems en moavement de rotation.

^hypothèse de M. F. (I) est dans ce cas. « La nébalense tourne lentement snr elle-même, par le monvement qu'elle a reçu ao moment de la séparation primitive. Dans son intérienr, des monvements elliptiques de chaque particule autour du centre sont possibles dans tous les plans passant par le centre; mais ceux-là seuls peuvent persister qui sont d'accord avec le mouvement général de rotation. La rupture des anneaux donne ensuite naissance à des planètes circulant dans le sens direct, et leur mouvement de rotation est aussi direct, tant que tes conditions premières ne sont pas changées. •

Mais il se produit un phénomène qui modifie ces conditions. Les matériaux non participants à là circulation régulière tombent vers le centre en décrivant des ellipses très allongées et non des cercles. La densité de la nébuleuse cesse par suite d'être uniforme et finit par décroître du centre vers la surface.

Dans la nébuleuse sphérique homogène, la présence des anneaux ne change rien à la loi de la pesanteur interne, qui, comme on sait, varie en raison directe de la distance au centre ; roau après que le soleil s'est formé par la réunion des matériaux non engagés dans lesanneaux, on se trouve, en ce qui concerne la pesanteur, sous l'empire de la loi de variation en • raison inverse du carré de la distance. Alors le mode de rotation d'un anneau doit changer du tout au tout ; si en premier lien le système secondaire dérivé de cet anneau est de sens direct, pour le second mode de mouvement le sens sera rétrograde. De Mercure jusqu'à Saturne

{i) Les caractères de cette hypothèse dans toute m généralité peuvent sa résaoïtf ainsi :

1* Création, à l*origine des choses, d*un chaos renfermant toute la matière de l'univers, et possédant, à Tétat d'énergie de position, toates les énergies passées el présentes de cet univers.

2* Séparation de ce chaos en une multitude de nébuleuses dont la condensation progressive a produit les systèmes stellaires et les systèmes planétaires.

d* Formation, au sein de la nébuleuse, d'anneaux participant à la rotation générale, le plus souvent irrégulière, et donnant naissance aux nébuleuses en spirales ou aax nébuleuses annulaires.

4* Dans le cas particulier où la nébuleuse est sphérique et homogène, formation .d'anneaux réguliers, situés à fort peu près dans le plan de Téquateur et donnant naissance à des nébuleuses planétaires, circulant toutes dans le même sens, et animées en plus d'un mouvement de rotation.

5* Formation, au snin de ces nébuleuses plunétaires, de systèmes secondaires d'anneaux et de satellites. Si les anneaux de premier ordre ae sont formés avant Texistence de la condensation centrale, soleil futur du système, ta rotation des planètes est directe, comme la circulation des satellites. Elles sont rétrogrades quand les anneaux se sont formés à l'époque ou la condensation centrale était déjà prépondérsnte.

LIS HTPQTBteBS OOSMÛflKMlIQUlS^ 400

les planètes ont éié formées sans que l'astre central ait eu une masse prépondérante, tandis qu'à celles de la région extérieure présidait un soleil entièrement développé*

Une cause semblable a régi la naissance des satellites. Chaque anneau en se rompant produit une nébuleuse en rotation , dans Tintérieur de laquelle se forment des anneaux dont les uns subsistent, ceux de Saturne par exemple, les autre se brisent et deviennent des satellites.

D'après M. F., le système ainsi formé occupe d'abord un espace beaucoup plus grand que notre monde actuel. Plus tard, pendant que la condensation centrale progresse, non par suite du refroidissement, mais par l'action de la gravitation, la masse diffuse et rare de la nébuleuse dans laquelle circulent les planètes passe des régions extérieures . à l'intérieur où elle se concentre. Du corps central ainsi formé se rapprochent peu à peu les planètes, dont la vitesses^accélère, et ce rapprochement est accru par la résistance des matériaux qui traversent en ce moment l'espace en tombant de tous côtés vers le soleil.

Pour H. F. les comètes sont des corps séparés de la nébuleuse primitive. Dans les régions polaires une partie des nébulosités se trouvent en dehors de la circulation des anneaux, et comme elles sont soumises à de faibles impulsions latérales, elles décrivent des ellipses très allongées autour du centre où le soleil est en voie de se constituer. Elles subissent son action à plusieurs reprises et continuent à décrire de très longues trajectoires; et finalement elles se meuvent dans une ellipse dont le foyer se trouve placé au centre de Tellipse primitive. Le sens du mouvement peut être indifféremment direct ou rétrograde pendant que Tinclinaison des plans de l'orbite peut comporter les plus grandes variétés*

H. W.y^ en mettant en parallèle la théorie de H. F. avec celle de Laplace,, remarque d'abord qu'en ajoutant à cette dernière la possibilité démontrée par H. Roche de la formation des anneaux intérieurs, on arrive àcetteconclttdion qu*aucun avantage ne peut être attribué à la nouvelle sur l'ancienne. .

Pour expliquer la formation des planètes, M. F. part d*une idée qui lui a déjà servi dans la théorie des trombes. Il admet que la différence des vitesses linéaires des diverses tranches d'un anneau a donné naissance à des tourbillons élémentaires, et que ces tourbillons, se rejoignant progressivement, finissent par se confondre en une nébuleuse unique. Mais M. W. fait remarquer, qu'au moins pour les planètes formées sous l'empire delà première loi de pesanteur interne, les vitesses linéaires sont proportionnelles à la distance au centre, et que, dans la masse entière tournant tout d'une seule pièce, aucun de ces tourbillons élémentaires ne peut apparaître.

410 LU HItUTHàMtt OOiafOOOMIOUIS.

Le sans de la rotatioD des planètes est parfaitement détenoiné par la théorie de M. F. Dans celle de Laplace, il le devient aussi quand on fait intervenir les marées énergiques qui résultent de la condensation solaire.

M. W. fait observer que dans la première de ces cosmogonias la clai* siflcation des planètes n'est nullement respectée, et que leurs distances ne sont régies par aucune loi. Elle apporterait toutefois un jour considérable, quoique encore insuffisant, pour concilier les idées des astronomes sur la formation du système solaire avec le temps exigé par les géologues. L'écart resterait encore très grand, si ces derniers maintenaient la longueur des périodes de stratification, car d*un côté on aurait 30 et de l'aulre 100 millions d'années.

Pour compléter son étude, M. W. jette un coup d'csil sur las idées émises relativement à la fin des mondes, idées qui se sont beaucoup mo* diflées par suite de la nouvelle théorie de la chaleur. L'énergie primitive conservée entière apparaît sous les formes successives de mouvement, de chaleur, d'électricité. Accumulée dans un soleil, la chaleur sa répand dans l'univers entier, et c'est également en chaleur qu'est réduite une partie de la quantité de mouvement possédée par Tastre, dans le pareoun de son orbite, et transmise à ses satellites.

Laplace s'est acquis un beau titre de gloire, en démontrant l'invariabilité des grands axes dans le système solaire. On voit les orbites planétaires se déformer, leurs intersections avec i'écliptique faire le tourda zodiaque, les périhélies décrire tous les points d'un cercle, pendant que les plans changent d'inclinaison, mais les grands axes ne font qu'osciller de part et d'autre de leu)*8 valeurs moyennes en vertu d'inégalités soumises à la périodicité, et une admirable stabilité se joint à Tensemble des lois harmoniques. Hais elle n'empêchera pas, selon M. F., le système d'entrer dans une phase de décadence. Le soleil perdant constamment de la chaleur, la masse se contracte et devient moins fluide. La circulation par laquelle la photosphère est entretenue se ralentit, et la radiation lumineuse et calorifique diminuant, la vie organique cessera progressivement sur notre globe réduit au faible rayonnement des étoiles. Il sera envahi par le froid et les ténèbres de l'espace. La circulation de l'eau disparaîtra et avec elle toute vie.

Ce monde, comme de très délicates observations le démontrant, continuera sa route vers la constellation d'Hercule, à moins que ses matériaux soient ramenés, par suite d'une formidable collision avec un astre analogue, à l'état de nébulosité incandescente, collision en contradiction pourtant avec les idées de si ibilité qui ont été développées plus haut.

Kant pansa avec raison qu'une loi déterminée doit régir la* phase dei^

LIS HTPOTHfcSIS GOSMOGOlCIQtnn. 411

nière du système. Pour lui, c'est bien encore la niine qui s'étend de proche en proche jusqu'aux régions les plus lointaines par Tanéantissement du mouvement ; les mondes qui ont traversé la période de leur existence s'ensevelissent dans un chaos unique. Mais n'est-il pas permis de croire que la nature qui a pu, une première bis, faire sortir du chaos l'ordonnance régulière des systèmes si habilement construits, peut de nouveau en faire naître du second chaos, et y engendrer de nouvelles combinaisons 7... Ce ne serait pas, aux yeux du philosophe, une véritable perte que la destruction du système solaire, c U ne périrait, dit-il, que pour renaître de ses ceudres et préparer peut-être de nouvelles habitations à de nouvelles créatures qu'y placerait la Providence. »

M. W. reconnaît qu'une étude absolument générale des conditions d'existence de la nébuleuse et de ses transformations serait nécessaire pour appuyer sur une base solide des hypothèses entièrement satisfaisantes, ipai« que l'analyse qu'elle exigerait dépasse encore les forces de la science. On sera donc réduit longtemps encore à des conjectures plus ou moins probables fondées sur les recherches scientifiques dont on peut s'aider.

Les importants travaux, relatifsà la thermo-dynamique, de M. W. Thomson ont été précédemment mentionnés. Ce savant a aussi appelé l'altention sur une cause perturbatrice du mouvement du globe, qui réside dans la chute incessante des poussières météoriques à sa surface, et ensuite sur l'action du soleil sur l'onde qui produit dans l'atmosphère terrestre la variation diurne de la température. H. G. H. Darwin, dont il a été question à propos de l'obliquité des axes de rotation des planètes, a développé, dans de très importants mémoires, une théorie dont le point fondamental est la transformation de la quantité du mouvement de rotation d'une planète^ à mesure qull est détruit par le frottement des marées, en quantité de mouvement orbital du corps qui produit ces marées. Sans entrer dans le détail des études analysées par H. W., nous en donnerons un rapide aperçu. L'auteur nous transporte dans un temps où la Terre et la Lune ne faisaient qu'un corps unique tournant rapidement sur luimême. C'était un globe en partie solide, en partie fluide et même gazeux, tournant autour d'un axe incliné sur l'écliptique, en quatre heures environ, et accomplissant sa révolution autour du soleil à peu près en une année actuelle. Sa figure ellipsoïdale était peu stable, et la marée produite a suffi pour en déterminer la séparation. La durée de la révolution lunaire devait être un peu plus grande que celle de la terre, et on peut démontrer que la marée dégénère en une déformation permanente de l'équateur de la Lunoi qui fait que le satellite tourne toujours la même face vers la Terre. Pour cette loi, ainsi que pour les inégalités lunaires dues aux renflements éqiiâiarkiuii M. Darwin est parCailement d'accord avec Laplace.

LIS HTPOTHÈSBft GOSMOOONIOUBS.

examinant lés effets collatéraox prodoits par l'action des marées snr le globe terrestre dans on état très visqueux, il constate une différence d'action produite sur les régions équatoriales et les régions polaires, d'où est résulté on mouvement de torsion dans la masse totale, qoi rendrait compte de la forme des grands continents. L*indice d*une semblable action parait également se trouver dans la configuration des lies et des canaux que présente la surface de Mars.

On trouve surtout les traces du frottement des marées dans la formation des systèmes secondaires. Une nébuleuse planétaire se contracte et tourne par suite de plus en plus vite. Plus la rotation s'accroU, plus Téquilibre devient instable, et une portion matérielle se détache, soit sous forme d'anneau ou autrement. Cette portion étant animée d'un plus grand mouvement angulaire, le reste reprendra une forme équilibrée, et des époques dlnstabilité et de production de satellites se succéderont par intervalles. L'action retardataire de la marée solaire a été suffisante pour priver de satellites les planètes le plus proches. La Lune a pu naître, mais à une époque déjà avancée de l'histoire de la Terre, ce qui coïncide avec les résultats auxquels M. Roche est arrivé. Il en est de même en ce qoi concerne Mars et ses curieux satellites. Toutes les particularités des systèmes de Jupiter et de Satnme se déduisent très bien, par Tintrodoction de l'action des marées, mais il faut renoncer à y trouver rexpllcation de la position singulière des axes de rotation d'Uranus et de Neptune. D'autre part, il y a à remarquer que l'action dont nous supputons les effets doit persister encore aujourd'hui sur la partie liquide des planètes, et que, bien affaiblie, il est vrai, elle doit modifier lentement l'état du système tout entier.

Parmi les autres influences dont une théorie cosmogonique doit tenir compte, il faut signaler d'atK>rd la résistance d'un milieu interplanétaire dontl'existence estgénéralement reconnue par les astronomesetquise manifeste au bout d'un temps sufflsammeni|long par un rétrécissement de tous les orbites.

En second lieu, l'état électrique du Soleil et 'des planètes est l'origine d'actions inductives dont l'effet se traduit par la diminution de la quantité de mouvement de ces astres.

Il existe enfin une autre résistance indirecte qui est ainsi mentionnée par M.W. : f Les astres ne sont pas réduits à des points matériels ; ce sont des sphéroïdes, en partie solides et en partie fluides : la rigidité des parties n'est pas absolue. L'attraction nevirtonienne produit donc sur eux des dérormations continuelles; et puisque les portions solides ne sont pas parfaitement élastiques, puisque les fluides n'ont pas une mobilité absolue, il en résulte des frottements qui altèrent les mouvements relatifs, absor-

Ll GHBISTIÂNISHB BT LA DOGTBINB DB LKYOLUflON. 413

bent une partie de l'énergie du mouvement et la transforment en chaleur. » Toutes ces causes perturbatrices ne sont cependant pas capables d'exercer une influence assez grande pour qu'elle se fasse sentir dans les calculs relatifs aux grosses planètes. Ce n'est qu*au bout d*un très grand nombre d*années qu'elle peut intéresser les mouvements et les positions relatives des astres» et non pendant la durée de la vie humaine, ou peut-être de l'humanité. A considérer les limites qui lui sont assignées, on peut dire que relativement à Thomme, le système planétaire est stable.

On voit que de difficultés et d'incertitudes régnent encore dans la

théorie de la formation de notre monde par la condensation d'une nébu-

euse. Nous n'avons pas besoin d'ajouter ici que la science reste muette

sur la provenance ou la création d'une première nébuleuse. Provenance ou

création; antécédents» nécessaires» ou cause sans antécédents, c'est

la question de l'infinité de la matière et de l'éternité du mouvement, et

c'est celle de la limitation et du premier commencement des phénomènes,

qui se posent dans cette alternative. Et il ne sert de rien de remonter de

la nébuleuse d'où notre monde parait originaire, à un chaos où cette même

nébuleuse et une quantité d'autres auraient eu leur matière commune.

Sans doute, la théorie du ciel peut ainsi s'étendre; mais le problème

philosophique recule et ne s'éclaircit pas. La science et les hypothèses

physiques n'y peuvent rien. Il faut à l'esprit d'autres voies. Et il en est du

problème des fins comme de celui des origines.

CréaiiOHf mal physique, mal moral, mort.

Dans les n<>' 4, 6 et 7 de la Critique philotophique de la présente

année (1886), Téminent directeur de cette revue, M. Renouvier» a consacré

trois importants articles à cette question : Le Christianisme et la doctrine

de r Evolution. De ces articles, deux sont destinés à la critique des

idées de MM. Fr. Leenhardt et Ch. Sécretan; le second s'adresse

plus particulièrement à mes deux publications : Le Transformisme et le

récit biblique de la création (i) et Evolution et liberté (2), parues l'une et

i'autrc dans le cours de 1885.

Ma première pensée doit être de remercier Té minent philosophe et directeur de la Critique philosophique d'avoir bien voulu prêter une si flatteuse attention à des essais d'un homme qui fait sa première incursion

(^) Re9uê théologiquê de Moniauban, 4885, et brochure in-4* de 31 pages. (S> Betfue ehrétieme, IV* et Y* essais, 4885.

4{4 LB GHRISTIÀNISlfB ST LA BOGTHIlfB DB l'^VOLUTTON.

dans le domaine philosophique, et qui se présente avec on bien mince bagage d'érudition et de compétence sur ce terrain si hérissé de difficultés.

Ha seconde pensée doit être d'examiner avec modestie mais avec sangfroid les [critiques qui me viennent de si haut, de dire avec ane entière franchise quelles sont celles que je trouve fondées» et de répondre avec une respectueuse liberté aux objections dont je n'ai pu reconnaître le bien fondé.

Les trois articles de M. Renoavier sont précédés de considérations générales sur les rapports et l'opposition, selon lui radkak^ de l'évolationisme et de la doctrine chrétienne. Viennent ensuite les critiques adressées à chacun des trois auteurs déjà nommés. Il va sans dire que je laisse à MM. Sécretan et Leenhardt le soin de défendre leurs idées et leurs vues. Ils n'ont nul besoin que je m*en charge ; je ne suis ni métaphysicien ni théologien ; et leur cause aurait fort à perdre à cette substitution de la défense. 11 est cependant, parmi les questions qui nous intéressent tous les trois, des points communs auxquels je me permettrai de toucher. Je désire en eCTet apporter à leur examen mon point de vue denatoraliste, assuré d'ailleurs que les solutions de mes compagnons de combat trouveront sous leur plume l'occasion de se faire jour.

Je toucherai donc à la question générale des rapports de l'évolotioa et du christianisme; mais je ne pourrai aussi m'abstenir de dire un mot sur la création, sur l'origine du mal ^ physique et du mal moral, sur la bonté et la justice de Dieu, etc., questions que M. Renouvier a nécessairement soulevées dans l'examen critique de mes essais. La discussion de ces questions générales trouvera sa place naturelle soit dans le cours de cette réponse, soit à la fin et après examen des questions spéciales. Mais je pense qu'il convient d'aborder d'abord ces dernières et d'entrer, dès le début, dans le cercle restreint des sujets que j'ai traités et qui ont été critiqués ici. C'est là ce que je vais faire immédiatemeiit, en suivant dans ma discussion Fordre même adopté par mon éminent contradicteur.

J'avoue dès l'abord que le premier reproche qui m'est adressé m*a asses surpris. Quelle est l'opinion de M. Renouvier sur les rapports de la science et de la foi? C'est qu'ils doivent être nuls. Il doit, dit-il, y avoir tépanuùm radicak. 11 y a des usurpations réciproques de la religion et de la science. € Mais le conflit lui semble aussi facile à régler en théorie que c nous le voyons malheureusement difficile en pratique; car la science, c réelle, étant ce qui s'impose à 1 esprit après vérification, ou par raisonc nament sur des prémisses non contestées, tandis que le religioB est en

Li cRsisTtAmaii vr la Monimi» L'ivoLtmoii. 4ilS

tout temps ce qui peut se croire et aussi n'être pas cru» il suffirait de convenir que tout terrain gagné par la science et sur lequel la religion avait construit arbitrairement doit être évacué par celle-ci^ comme n'ayant jamais pu lui appartenir à juste titre, mais que d'un autre c6téi celle-là ne doit être reçue ni à supposer que toute chose comporte Tapplication des méthodes scientifiques et peut en conséquence être sue ou positivement ou négativement, ni qu*il est illégitime decrotVece qu'il est impossible de savoir. La correction scientifique^ quoique beaucoup de savants y manquent et se permettent de nous donner des matières de spéculations métaphysiques pour des hypothèses d*ordre scientifique, est en somme assez connue ; la correction religieuse, par contre, devrait consister à n'admettre comme complètement sage et acceptable à titre définitif, en fait de croyances religieuses, que ce qui a su se formuler de façon à n'avoir ni la crainte d'une réfutation scientifique possible, ni la prétention pour soi d*une preuve apodictique ou expérimentale. » {Crû. phiL, p. 242.)

Voilà la partie essentielle de la formule de M. Renouvier. Le lecteur gagnera à en compléter pour lui la connaissance, en lisant les développements qui l'accompagnent dans l'article auquel je le renvoie. Je dois me borner aux citations indispensables pour ne point donner à ma réponse une étendue qui tiendrait de l'indiscrétion. Hais les citations qui précèdent peuvent suffire pour préciser le point de vue de l'éminent philosophe et pour aider à une comparaison avec le mien. Je viens de citer H. RenoU'vier. Je demande la permission de me citer moi-même ; je tire l'expression de ma pensée de mon premier essai, qui, il est vrai , n'a pas encore été livré à l'impression, mais qui a été lu en séance publique devant la Faculté de théologie de Hontauban (professeurs et étudiants) et quelques pasteurs de la ville et des environs.

Je cite textuellement, sans modifier en rien ma rédaction primitive, telle que je l'ai communiquée à mon auditoire :

c A la période de domination absolue de la foi (moyen âge) a succédé c une période de paix boiteuse, reposant sur une prétendue indépendance c de la science et de la foi. En vertu de ces conventions dictées par une c sorte d'opportunisme, le même homme pouvait, au nom de la science, c croire à telle ou telle donnée , et accepter d'ailleurs comme vraie la c donnée contraire dès qu'il se plaçait sur le terrain des vérités religieuses, c C'était le temps encore peu éloigné de nous où un savant de génie et c d'une foi incontestable, Faraday, avait enfermé le protocole de sa paix c intérieure dans cette ingénieuse formule : € Quand j'entre dans mon c oratoire, je ferme la porte de mon laboratoire, et quand j'entre dans c mon laboratoire, je ferme la porte de mon oratoire, i Aujourd'hui

« ces séparatioost ces occlasions commodes ne semblent plas aussi per> « mises ; il faut que la porte qui met la science et la foi en communication « reste largement ouverte, que Tair circule de l'un à Taulre domaine, et « que les rayons qui en partent puissent être échangés et harmonisés. Une « opposition réelle^ entre deux vérités qui sembleraient provenir de deux « sources différentes, ne se comprend pas trop, et Ton est décidé à penser tt que ce qui est vrai reste vrai, et ne saurait devenir l'erreur ou le men- « songe. 1»

« La vérité est une comme Dieu dont elle est la fille est un, et on ne «saurait reconnaître deux tortet de vérUée^ Tune religieuse et l'autre « scientifique, qui seraient appelées à devenir deux êortei ferreun^ sui- « vant la situation de celui qui les envisage. »

« La science et la foi sont donc appelées à renouer des relations inte^ « rompues, mais dans des conditions bien différentes et bien plus dignes de « Tune et de Tautre. La science se livre à la recherche de la vérité avecTaide « de rinstrumentation perfectionnée qu'elle a acquise ; elle enregistre les « faits, les analyse, les classe et cherche à induire de cette étude les lois « des phénomènes. Elle s'efforce de rattacher les groupes de faits à des « causes de plus en plus générales, et, s*aidant du secours légitime de « l'hypothèse, elle essaie de formuler des théories qui, embrassant un « ensemble plus ou moins considérable de phénomènes, constituent pour « la science, à la fois un gain précieux et un accroissement de dignité. « Ces théories qui n'ont droit à Texistence qu'en tant qu'elles peuvent ce donner asile à tous les faits étudiés, deviennent le point de départ de « découvertes incessantes, et permettentà rintelligence de voir au delà du « fait brutal et de lui donner une interprétation qui en constitue le sens « et l'esprit. Tel est le champ dans lequel agit librement la science et où « nul n'a le droit d'entraver ses mouvements.

« La toi se meut dans un champ qui, tout en étant distinct de celui « de la science, n'est pas pour cela entièrement indépendant. Le domaine « de la foi, et j'entends par là celui de la foi religieuse en général et celui « de la foi chrétienne en particulier, comprend un ensemble de données « puieées soit dans les paroles de Jésus-Christ ou dans les écrits de «i certains hommes que le chrétien considère comme ayant reçu des « lumières spéciales, soit encore dans les inspirations de notre propre « conscience et de la conscience générale de l'humanité.

« Les domaines et les méthodes de la science et de la foi sont certes t bien différents, mais il n*en est pas moins vrai que. sur bien des points, « il y a contiguïté ; et il n*estpas toujours facile de déterminer exactement « où s'arrête Tun des ressorts et où commence l'autre. Il faut reconnaître « qu'il y a parfois même des enclaveS| ou tout au moins des saillies et

IiB QBKaTiàJXUMM BT LA DOGTaim I» L*ÉV(»iUT101C. 417

des angles qai semblent établir entre ces deux terrains des pénétrations réciproques. De là peuvent résulter des confusions, des conflits, sources de difficultés pour le savant qui veut croire, ou pour le croyant qui veut savoir

ff Aucun ami éclairé du christianisme, on peut le dire, ne s'efforce aujourd'hui de démontrer que cette doctrine est en opposition de plus en plus accentuée avec les vraies conquêtes de la science. C'est plutôt la tendance contraire qui semble vouloir prédominer aujourd'hui et qui se « manifeste quelquefois avec une impatience mal contenue et une précipitation trop souvent malencontreuse. On lui doit^ en effet, des tentatives prématurées de conciliation qui n'aboutissent qu'à dUcréditer la science ou à décomidérer V Evangile...

m Hais s'il est urgent de rechercher et d'établir progressivement une conciliation de ce qui fait le fond de la foi chrétienne avec les données actuelles de la science et de la raison, il convient aussi d'apporter dans ces essais une grande circonspection et de se soumettre, dans ce travail, à un ensemble de conditions et de règles dont je ne puis faire ici longuement l'examen et l'analyse. Je tiens à dire cependant qu'elles peuvent être ramenées à quelques principes dont je me borne à donner un simple aperçu On peut dire que toute donnée de la foi qui ne contredit pas la science proprement dite peut aspirer légitimement à avoir sa place au soleil et ne saurait sans présomption être déclarée fausse au nom de la science. On conçoit d'ailleurs que la vérité scientifique la plus incontestable étant représentée par les faits bien constatés, les données de la foi ont pour première condition de n'être point en contradiction avec ces derniers. Les faits, et par là j'entends les faits de tous les domaines, physiques, biologiques, psychologiques et moraux, sont donc la limite par excellence des hardiesses de la foi et de la spécula* tion; mais en dehors d'enx, ou simplement à c6té d'enx, la spéculation, c'est-à-dire les inspirations de la métaphysique ou de la foi, ont une immense étendue dans laquelle leurs mouvements sont libres et légitimes.

c Ne pas être en contradiction avec les faits, telle est la première condition de la fq^. Mais cela ne suffit point, et nous avons vu que ces données devaient aussi ne pas être inconciliables avec la raison. C'est là un sentiment qui, nous l'avons dit, s'impose de plus en plus et dont les efforts incontestables des théologiens pour rationaliser la foi ne sont que la juste traduction. 11 faut que la folie apparente de la Croix devienne sagesse et raison dans le vrai sens du mot; car sans cela le christianisme risque fort d'être abandonné par les hommes de plus en plus nombreux qui ne veulent pas consentir à faire taire ce qu'il y a en a. 27

418 îM amisTumsiii bt là Domiini m l'ÉroLimoir.

ff eux de plat divin, la raison, quand il s'agit d'apprécier et de choisir ee < qui importe le plus à leur vie morale et religieuse.

c Voilà quelques règles. Elles paraissent simples an premier abord, c Elles le sont au fond ; mais dans VappUctUion elles présentent des diffi- • cultes considérables, qui n*ont pas peu contribué à obscurcir les qnesc tiens et à porter un grand trouble dans les relations pratiques de la f science et de la foi. »

Je me borne à ces quelques firagments de mon premier essai. Où est la contradiction entre M. RenouYier et moi iur k fondée la question théorique et pratique, c'est-à-dire sur la nature des rapports qu'il y a entre la science et la foi (et j'entends par là les croyances religieuses), et sur la méthode générale à employer dans un bon établissement de ces rapports? Je ne vois pas entre nous de contradiction sérieuse. Il y a cependant one différence, mais elle tient à deux choses. D'abord à une question de mots : Conciliation^ accordy ai*je dit; iéparaitùn radicale, dit M. Renouvier. Mais la séparation n'est pas un éloignement. On peut être séparés et voirins, contigus. Là où il y a contact, il n'y a pas de séparation radicale. Je crois au contact, et pourquoi y erois-je? C'est que (et en cela je me distingue de M. Renouvier), c'est que, dis-je, tout en ne donnant à l'hypothèse que la valenr qu'elle mérite, je ne l'éloigné pas autant que le fait M. Renouvier de la science réelle. L'hypothèse prend à certains moments une importance et une autorité qui la rendent voieme de la réalité, de la science réeUe, et qui peuvent en faire une source d'embarras pour la foi, si elle est en contradiction avec cette dernière.

M. Renouvier parle d'une situation idéale, théorique, telle que la science et la foi n'auraient rien à redouter l'une de l'autre. C'est fort bien, et je suis de son avis à cet égard. Mais cette situation, il convient de travailler à l'établir, car dans la pratique on ne saurait nier (et M. Renoavier ne le nie pas) qu'il n'y ait là un travail à accomplir. C'est à cette oeuvre que j'ai eu la prétention d'apporter une pierre dans mon essai sor le transformisme et le récit biblique de la création.

Dans cet essai, en effet, il y a deux choses à considérer : le fond, le principal, l'esprit, le sens général d'une part, et d'autre part les détails. Pour le fond, ai-je été fidèle aux principes généraux que je professe aussi bien que H. Renouvier? Il me semble que je ne me fais pas illusion en répondant affirmativement. Quelle a été, en effet, mon attitude?

Aux naturalistes philosophes qui avaient considéré la théorie de révolution comme portant le dernier coup à l'autorité des écrits sacrés et à l'idée d'un Dieu créateur, j*ai répondu ceci : La théorie transformiste n*ett pas un fait démontré comme réel et ne saurait être considérée comme uq ajgament absolument suffisant. Elle n'est pas établie comme féii. D'ail-

tM GHBISTIANISMI KT LA DOCTRINI DB L'AVOLUTION. 419

leurs, en Tacceptant comme vraie, il n*y a pas contradiction absolue, entre celle-ci et le récit biblique de la création. Cette contradiction existât-elle, qu'elle ne pourrait porter atteinte à la valeur morale des écrits sacrés, dont Tautorité ne s*affirme que sur le terrain moral et non sur le terrain scientifique; et < d'ailleurs, la théorie transformiste, sans être nettement c renfermée dans le récit de la Genèse, se trouve assez en harmonie avec f le sens général de ce récit, quoique certainement son auteur n*ait eu c aucune intention de formuler une théorie quelconque à cet égard » (i) (p. 21) ; et ailleurs : t II faudrait se garder d*aflBrmer que les théories c modernes ont trouvé leur livre prophétique dans le premier chapitre de c la Genèse. Ce serait tomber dans Verreur que nous avons reprochée à ceux t que nous combattons actuellement. Je pense très fermement que Técrivain c sacré n*a été ni transformiste ni antttransformiste. Il ne s'est préocupé c (et j'insiste sur ce point) que de deux faits : le monde a été créé par € Dieu, et il Ta été dans un ordre déterminé. »

Peut«on être plus circonspect? et peut-on séparer plus nettement le domaine de F hypothèse scientifique et le domaine de la foi?

A quoi reviennent, en définitive, les propositions que je défends ? A ceci : Les théories des créations indépendantes et de l'Évolution ne sont en vérité Tune et Tautre que des hypothèses. Dans le récit sacré que Ton a considéré jusqu'ici comme entièrement d'accord avec la théorie des créations indépendantes, on peut trouver des notions qui s'harmonisent d'une manière remarquable avec l'hypothèse transformiste. Mais je pense fermement que l'on ne saurait attribuer au récit sacré une orientation précise et voulue vers une des deux théories. Hais Tune ou l'autre y fût-elle nettement formulée que la foi en un Dieu créateur et ordonnateur ne saurait en être ébranlée; car cette foi est absolument indépendante de ces théories ou hypothèses scientifiques. Il y a là, certes, la distinction très nette des deux domaines (2).

(i) Le transformisme et le récit biblique de la création, Broch. in«8*.

(3) Je désire répondre en quelques mots à deux notes de mon éminent contrtdlotenr.

A la page 4S4, M. Renoavier me reproche d'avoir nommé Hofse comme Tanteur du livre de la Genèse : « Sur cela, dlt-il, Topinion doit être aujourd'hui regardée « comme entièrement fixée. »

Je répondrai que je n*ai pas attaché la moindre Importance à l'emploi du nom de Moïse, que je l'ai employé parce qu'il simplifiait la désignation ; que la question de l'auteur du texte sacré ne me regardait pas; et que d'ailleurs l'opinion ne serait pas anssi entièrement fixée, si je m'en rapporte à un savant mémoire de M. Blano-Miisand snr les Travaux de la critique moderne relativement au Pentateuquê. (Rsouê théotogique de Montauban, janvier-mars 1886.)

A la page 434, M. Renouvier me reproche d'avoir dit que, « pour ce qui regarde la transformation des espèces végétales et animales, la démonstration de sa réalité ne porte pas plus atteinte à la foi en l'existence de Dieu que la transformation d'un

4S0 LE GHBISTIAKI81CB BT LA DOGTRINK DS L IVOLUnOlC.

Mais, objecte M. Renouvier, il y a conlradicUon dans voire manière de raisonner, et tandis que vous affirmiez d*une part que les deux théories scientifiques sont étrangères à Tesprit du récit sacré, vous lui attribues cependant, t des idées de marche progressive et de progrès des êtres dei uns aux autres (souligné par M. Renouvier) à partir de la matière comme de leur premier état (p. 427). i

Ici, je i*avoue, je me trouve dans une situation identique à celle de mon éminent contradicteur, et mon étonnement égale te sien. Il faut en effet que je me sois bien mal compris moi-même, si j'ai dit tout ce qui m*est attribué. Yoici pourtant ce que j*ai dit textuellement : t On a tout c bonnement placé dans la Bible les idées qui avaient cours (l'hypothèse

• des créations spéciales), et on les a, dès lors, ruûvement considérées

< comme bibliques : On pourrait facilement aujourd'hui, et dam de sembla- € bles conditions (c'est-à-dire naïvement) ^ retrouver les idées transformistes c dans le récit de la Genèse, ou tout au moins démontrer que ce récit c leur est plus favorable qu'hostile i (p. 10). Ainsi, ajoutai-je, « d*une « manière bien évidente les idées de transformation, de succession et de c progrès sont très accentuées dans le récit sacré. Vidée de transformation c y est représentée par l'affirmation du passage de la matière de Fétat minétt rai à Vétat vivant'^ Tidée de succession est accentuée d*nne manière f remarquable dans tout le récit; et enfin Tidée de progrès est particuJiè-

< rement étonnante et admirable, en ce sens que la matière vivante c succède à la matière morte, et que, parmi les êtres vivants, la progrèsc sion, nettement tranchée dans l'apparition d'abord des végétaux, puis

< des animauxaquatiques, après des animaux aériens, et enfin de l'homme,

< manifeste la netteté des relations qu'avaient, dans l'esprit de l'écrivain c sacré, les idées de succession et de progrès i (et non.de descendance), c Si l'on s'attache à ces notions qui ressortent clairement du récit de > Técrivain sacré, bien loin de le trouver en hostilité avec la théorie trans-

• formiste, il faut, au contraire, convenir qu'il y a dans [ensemble et dans

de pigeons de roche en pigeons culbuUnti ou de la transformation de la chaleur en électricité ou réciproquement. » M. Renouvier voit là la « confusion it p«M scUnii/iqws de « la transfarmcUion des espécêêt idée claire et positive, et de la transformation des /brcc<, c mauvaise expression symbolique de la loi générale de la physique mécanique ». Je regrette que H. Renouvier m*ait cru capable de commettre une si grossière confusion. Les idées de transformation en histoire naturelle et dans les sciences physiques me sont assez familières pour que je ne les assimile pas.

— Je n'ai vu dans ces deux termes que Tidée commune de changement, et j'ai voulu donner plus de force à mon assertion en l'appuyant sur la considération de deux changements de natures différentes. C'est dire que je ne les ai pas confondus. On peut dire : Ce cheval est aussi immobile qu'un cheval paralysé ou qu'un cheval de bois, sans être coupable de confondre un cheval paralysé avec un cheval de bols.

LB CHRISTIANISME ET LA DOCTRINE DE L'iVOLUTION. 421

f Vesprit général^ sinon dans les détails, une harmonie vraiment remar- « quable entre le récit sacré et Vhypothèse transformiste. »

Peut-on vraiment et rigoureusement dire que j*attnbue au récit sacré des idées de marche progressive et de progrès des êtres des uns aux autres, à partir de la matière comme de leur premier état? Si je ne me trompe, ce des uns aux autres, souligné avec intention par M. Renonvier, est plus significatif qu il n*est gros, et donnerait à penser que j'attribue au récit sacré des idées de transformation progressive des êtres des uns aux autres et de descendance. Si c'est là le sens qu'a voulu lui donner M. Renouvier, je le regrette, car il m'a été impossible de retrouver ce des uns aux autres dans les passages que je viens de citer et qui sont l'entière expression de ma pensée sur l'esprit général du récit biblique. Si M. Renouvier n'a point voulu leur donner un sens aussi significatif, je ne puis comprendre son objection , car mes propositions se réduisent à ceci : L'affirmation du passage de la matière de l'état minéral à l'état vivant représente seule l'idée de tranformation, mais pour le reste des êtres, il n'y a dans le récit de la création, que l'idée nette de succession (les êtres ayant été créés les uns après les autres, et non les uns des autres) et l'idée de progrès (les êtres créés postérieurement étant d'une organisation supérieure à celle de leurs devanciers). Ces idées de succession pt do progrès général, que personne ne songera à nier, ne sont point en contradiction avec la théorie transformiste, mais établissent entre le récit sacré et Thypothèse transformiste une harmonie vraiment remarquable âsnisY ensemble et dans Vesprit général, sinon dans les détails. Mais toutefois cette harmonie, qui ne réside que dans l'ensemble et l'esprit général, quelque remarquable qu*elle soit, n'est point assez complète, assez précise, assez nette dans les détails et il faut se garder d'affirmer que les théories modernes ont trouvé leur livre prophétique dans les premiers chapitres de la Genèse. En un mot, il y a, entre les conditions générales de Thypothèse transformiste et les conditions générales du récit sacré de la création, des ressemblances vraiment remarquables, mais insuffisantes cependant pour ne pas nous garder d'affirmer que l'auteur sacré a été évolutioniste. Yoilà ce que j'ai dit, ou tout au moins ce que j'ai cru dire, et je demande s'il y a là sérieusement quelque contradiction.

Il m'est impossible de l'y voir. Il me semble en effet incontestable que ces trois notions générales : i^ de transformation de Tinanimé en être animé, 2^ de succession, et 3^ de progrès, sont des éléments essentiels de la doctrine transformiste telle que je l'ai exposée ou supposée, tandis qu'ils sont vis-à-vis de la croyance aux créations spéciales dans de tout autres rapports. La génération spontanée est en contradiction avec cette dernière croyance, et quant, aux idées de succession et de progrès, tout en étant

42f Li OHEisnAinsn ir la Docranii di L'iroLtmoH.

conciliables avec les créations indépendantes, elles n*ont rien d'indispensable pour cette conception. Tous les êtres vivants eussent pu sortir simullanément d'une parole du Créateur; ou bien un ordre quelconque avec alternances ou irrégularités eût pu présider à l'apparition aucceasive d'êtres dont l'origine et l'organisation étaient tout à fait indépendantes les unes des autres. Dans ce cas un enchaînement, une progression plus ou moins lente et graduée n'ont absolument rien de nécessaire : et la parole lu Créateur est aussi puissante pour créer directement et à des moments quelconques l'être le plus parfait que le plus infime des protozoaires.

Je pense donc n'avoir pas eu tort en montrant que si l'on croyait devoir ou pouvoir (ce que j^étais loin de penser, c car ce serait tomber dans Verreur que nous avons reprochée à ceux que nous combattons actuellement » (p. il), que si, dis-je, on croyait pouvoir retrouver les idées transformistes dans le récit de la Genèse ou tout au moins démontrer que ce récit leur est plus favorable qu'hostile (p. 10), on ne manquerait pas de quelques points d*appui.

M. Renouvier eût peut-être désiré qu'avec les eûtes du récit sacré qui sont favorables au transformisme, j'eusse mis en saillie ceux qui lui soDt contraires ; mais à quoi bon ? Ces eûtes contraires, je ne les ai certes pas niés ; mais je n'avais pas à les rechercher ; ils sont ^depuis longtemps connus, puisqu'ils ont servi de base à la conception des créations indépendantes que partagaient si généralement les lecteurs des écrits bibliques. Je n'avais pas à démontrer en quoi le récit biblique était favorable aux créations spéciales, car la démonstration n'en était que trop faite depuis longtemps. Mon but était d'établir une thèse beaucoup moins connue et qui avait besoin d'être signalée à Tatteniion des lecteurs, c'est qu'à part et à cûté dei détailt qui sont favorables aux créations indépendantes, le récit sacré renferme également des notions qui peuvent être invoquées en faveur des idées transformistes. En démontrant que les évolutionistes auraient aussi des raisons pour en appeler au texte sacré, je me suis efforcé d'être impartial, et j'ai déclaré que je pensais très fermement que l'écrivain sacré n'a été ni transformiste ni antitransformiste » (p. il).

Je ne m'attendais guère à ce que mon impartialité me fût sérieusement reprochée. Il en a pourtant été autrement, c Partagé, dit M. Renouvier, c entre son désir de plier la Genèse au sens évolutioniste et la crainte de c prêter à • Moïse » une théorie proprement dite, l'auteur n'a pas réfléc chi que la formule à laquelle il s'arrête : « ni transformiste ni anti- « transformiste », était inapplicable au point de vue pratique... c Je crois c qu'on peut assurer hardiment qu'évolutionisme et antiévolutionisme c sont, en tant que disposition de l'esprit humain pour envisa((er les

Li omsTUinsiiB wt vk doctbo» m l^évolutiok. ISS

f origines, des termes contradictoires, c'est-à-dire qui n'admettent pas de t milieu » (p. 427, 428).

J'ai eu le déstr non de plier la Genèse au sens évolutioniste (ce qui eût été peu scientifique et je dirai même peu sérieux), mais de rechercher avec soin dans le texte sacré des traces de notions plus spécialement compatibles avec les idées évolntionistes; et je dirai respectueusement à mon honorable contradicteur que je crois n'être que juste en lui prêtant semblable désir vis-à-vis des créations spéciales. En cela, me semble-t-il, nous n*avons rien fait Tnn et Tautre que de légitime et de conforme an but que chacun de nous poursuivait, et il ne saurait y avoir de diuentiment entre nous à cet égard. Je n'en dirai pas autant de cette affirmation, que l'auteur sacré a dû être nécessairement transformiste ou antitransformiste, et je vais dire pourquoi. C'est précisément parce que je mç suis placé au point de vue pratique^ c'est-à-dire au seul point de vue sous lequel il soit réellement permis de considérer l'écrivain sacré décrivant, racontant, mais ne philosophant pas. Je comprends qu'un savant de notre temps, mis au courant des théories modernes et envisageant l'origine des êtres et les relations qui les relient, ne puisse rester indéfiniment dans une situation moyenne entre ces solutions du comment de l'apparition des êtres vivants; au point de vue pratique, cependant, il est des naturalistes (et j'en connais), rares je le crois, et peu portés vers les vues générales, qui ne savent pas bien encore dans quel camp se trouve leur place. Mais on a le droit de les considérer comme des exceptions, et la plupart des naturalistes ont aujourd'hui tout au moins une tendance bien dessinée vers l'une ou l'autre des deux conceptions. Oui, un naturaliste, un philosophe de notre temps est transformiste ou antitransformiste; et ne saurait guère du moins, être ni l'un ni l'autre ou être à la fois l'un et l'autre. Mais peut-on rigoureusement au point de tme pratique appliquer cette proposition à l'auteur du récit sacré, c'est-à-dire à l'auteur du texte que M.> Renouvier qualifie d'étranger à toute icience (p. 429). Je ne puis le penser et j'ai eu beau réfléchir, ou mieux encore plus je réfléchis, plus je crois fermement qu'un simple narrateur, étranger à toute science (et l'écrivain sacré n'est pas autre chose) qui raconte des faits sans les analyser, qui se borne à les énumérer et à les classer, doit ou bien avoir été entièrement étranger à toute idée systématique sur le comment intime des phénomènes, ou bien avoir eu là dessus des idées confuses et même contradictoires qui dénotent une sorte de neutralité et d'indifférence. Gela aura d'autant plus de chance d'être vrai qu'il s'agira d'un narrateur naïf né dans un temps où les questions n'étaient pas posées du tout, et ne se présentaient pas comme aujourd'hui avec une rigueur et une logique qui Tk'admetttnt point de milieu (p. 428).

4f4 LK CaDUSTIANISm ET LA DOCTEIHB M L'ÉTOLimOII*

Je poiseomprendre, au point de wtê théorique^ qu'on philosophe, qa'un homme qui envisage les questions, soit obligé de choisir entre deux termes contradictoires et de se tenir logiquement au terme de son choix. Mais je ne conçois pas cette obligation au point de tme pratique pour un narrateur qui ignore les questions comme questions posées et qui se borne à relater des faits et des manifestations plus on moins objectives. U existe certainement dans le domaine scientifique des conceptions contradictoires des phénomènes entre lesquels le choix s'impose aux hommes de science; mais les profanes, les observateurs de la surface peuvent connaître et rapporter très exactement la succession des phénomènes sans se douter même des questions générales que soulèvent ces phénomènes et des conceptions systématiques auxquelles ils ont donné naissance; si d'ailleurs ils connaissent ces dernières, ils ont pu être incapables de faire leur choix et sont restés flottants et indécis entre deux conceptions que la logique inflexible et éclairée du savant considère justement comme contradictoires.

Ce sont là des considérations que le point de vue pratique m'oblige à appliquer très fermement à rhistorien sacré, car je ne puis me résoudre à le considérer comme un savant ou comme un philosophe de notre temps. Et pour me résumer, je répète qoe c je pense très fermement qu'il n'a été ni transformiste ni antitransformiste i (p. Il), ce à quoi j'ajoute cependant cette autre formule, qui revientà peu près au même, c'est qu'inconsciemment et au point de vue pratique, il a peut-être été Vun et Vautre, transformiste par ridée de l'origine minérale du monde vivant, et par des idées générales de succession et de progrès, antitransformiste en ce qu'il n'a pas relié l'origine des animaux à celle des végétaux et l'origine des animaux terrestres et aériens aux animaux aquatiques, et l'origine de l'homme aux autres animaux. Inconsciemment transformiste et antitransformiste : mon honorable contradicteur préférera-t-il cette formule qui, pour moi, rentre absolument dans la première : ni transformiste ni antitransformiste ; car au point de vue spécial où j'étais placé, je voulais simplement dire qu'aucune des deux conceptions n'a le droit d'invoquer exclusivement à son profit le texte sacré, quoique chacune pût y trouver des notions qu'elle aurait quelque raison de revendiquer en sa faveur. C'est là tout ce qu'il m'est possible de concéder, car je ne puis considérer la formule : ni transformiste, ni antitransformiste, comme dans tous les cas « inapplicable au point de vue pratique i, et en particulier à l'auteur du récit sacré.

J'arrive actuellement à une partie de la critique où mon émioent contradicteur s'est tellement mépris sur ma pensée et sur la portée de mes réflexions que je sens le besoin de suppléer par des explications à ce que mon texte a dû avoir d'obscur ou d'imparfait. Je veux parler des

LB OHKISTIANISMB KT LA DOOTEINB Dl l'^TOLUTION. 425

quelques lignes que j*ai consacrées à cette expression : selon leur espèce Ici encore M. Renouvier m'attribue une pensée que je n*ai pas eue le moins du monde et que je n*ai pas voulu exprimer. Quand j'ai dit que je n'hésitais pas à considérer le terme espèce de la Genèse comme synonyme de forme, de genre, de type pris dans un sens très large et assez indéter- . miné, je n'ai nullement songé à placer dans la pensée de l'écrivain sacré ridée scientifique darwinienne d'un petit nombre de types primitifs, points de départ des transformations futures. J'ai même quelque peine à comprendre que M. Renouvier m'ait prêté une telle énormité et une semblable pétition de principe. J'ai voulu seulement répondre à quelques exégètes chrétiens qui n'ont pas craint d'attribuer à ce terme d*es/ièce une rigueur vraiment scientifique, et qui ont cru devoir s'appuyer sur la définition de Cuvier pour voir dans le texte sacré une affirmation catégorique et surtout voulue et intentionnelle des créations indépendantes et une condamnation prophétique des futures idées transformistes; c'est là tout ce que j'ai voulu dire, et je ferai remarquer à mon honorable contradicteur que si j'ai parlé du sens très large et assez indéterminé des termes de forme^ genrCy type^ espèce^ je n'ai point parlé de types originaires assez indéterminés.

C'est là un langage qui m'est gratuitement prêté, ce qui me surprend d'autant plus, qu'en définitive et dans ma pensée, je faisais ce que fait M. Renouvier lui-même, en annonçant que le terme espèce ne doit pas être considéré comme une définition scientifique, mais comme correspondant à une idée naturelle et de raison pratique des caractères spécifiques (p. 428). Je n'accepte donc pas le reproche d'avoir introduit dans un texte étranger à toute science une interprétation scientifique qui y introduit Pidée de révolution (p. 439).

Hais ce que j'accepte plus volontiers, c'est qu'en prenant ainsi le terme d'espèce dans un sens très large et assez indéterminé j'ai voulu exclure de sa signification dans le texte sacré tout caractère trop précis et trop catégorique, et m'opposer à ce qu'on lui attribuât soit le point de vue précis et net de fixité et de transmission héréditaire qu'y attachent les définitions de Cuvier et de la plupart des anciens naturalistes, soit le point de vue savant de variation et de transformation qu'y ont introduit les doctrines transformistes. J'ai donc voulu exclure sévèrement toute interprétation scientifique du texte étranger à toute science , et je ne pense pas que ce soit à moi qu*il Taille reprocher cette faute.

C'est bien là ce que signifient ces mots par lesquels je débute dans ce paragraphe : « Et d'abord, il n'est pas permis sérieusement d'attribuer à cette expression : selon leur espèce, le sens que leur ont attribue les exégètes du passé, » etc. (p. 10); c'est-à-dire : Et d'abord, dans cet examen

4M Li oninumna ir la Docnmi di l'étolutiom.

des affinités do texte sacré avec les idées transformistes, écartons nne objection que je ne considère pas comme sérieuse : car je pense qae le mot e$pèce est trop vague et trop peu défini pour signifier fixité ou varia* lion. Il signifie forme connue, forme distincte, forme observée, forme telle que nous la voyons, que nous Tavons sous les yeux; mais rien n'éta* blit pour moi qu'il implique la notion de la fixité et de la transmitsion Aéréditaire invariable de$ earaetèree (p. 428), avec une netteté et une certitode telles que je doive y trouver une preuve irréfutable que l'auteur sacré a voulu affirmer les créations indépendantes.

D'ailleurs, mes scrupules à cet égard ne sont pas sans quelque fondement, si je considère que la possibilité de l'origine même directe d*nn animal de parents d'une espèce différente de U sienne, et la possibilité de croisements foconds entre animaux d'espèces même assez éloignées, n'ont certes pas été étrangères aux croyances et aux notions populaires (i).

Ces notions, qui se sont particulièrement rencontrées cbez les peuples et dans les sociétés où le spectacle de la nature était contemplé avec naïveté et simplicité, pourraient bien ne pas avoir fait défaut au milieo simple et primitif et à l'époque reculée et encore peu éclairée qui ont fourni l'écrivain sacré; et je ne vois dam le texte même aucune raison sérieuse et irréfutable de l'affirmer ou de le nier.

Je viens de donner les raisons pour lesquelles je me considère comme innocent de Fabm déjà grave qui m'est si vivement reproché. Mais j'ai à répondre à une autre accusation, car j'ai commis un abm plue grave encore, quand j'ai placé dans le texte sacré l'idée maîérialitte de transformation de l'inorganique dans l'organique et de l'inanimé dans l'animé, c transformation représentée par le passage de la matière de l'état minéral à l'état vivant § (p. 429). La question que soulève l'objection de M. Re-

nouvier est si importante et touche de si près non seulement aux questions de science proprement dite mais encore aux questions de philosophie, que j*éprouve avant de l'aborder le besoin de me recommander à la bienveillance de mon éminent contradicteur.

II ne doit point oublier qu'il a devant lui un écolier en philosophie,

(4) Même au tempi d'Aristote, od croyait k cea accouplementa féooDda entra eapèoaa différentAa; et ce natarailste acceptait notamment la tradition qui fait descendre les chiens de i'Inde d*une cliienne et d'un tigre. En Lyble, dit-il en outre, où il ne pleat point, les animaux ae rencontrent dans le petit nombre d'endroits où il y a deTeau. Là, les mâles s'accouplent avec les femelles d*e$péeês différwtn, et ces familles nouvelles f&A iouehe, si la taille des deux individus n'e«t pas trop différente et la durée de la gestation trop inégale dans les deux espèces. » (Ed. Perrier, La Philosophie xootoffiqtm omhC Darwin, 48S4.)

Si Aristote. qui était un véritable homme de science, pensait ainsi, que devaient penser les hommes bien moins avancés sous ce rapport auxquels sont dues les traditions du rédt sacré I

Ll CHBISTUmSIII IT LA DOCTBIMI Dl L'ÉVOLUTlOlf. 4t7

et que je ne suis point tout à fait à Taise pour discuter avec on des maîtres de la philosophie contemporaine. Je n'ai pour arme que mon simple sens commun et je ne puis donner que ses inspirations à défaut des savantes et profondes considérations des philosophes émérites. J'ose donc compter sur un peu d*indulgence.

Il m'est arrivé à maintes reprises de répondre à M. Renouvier que par ma faute peut-être il m'attribuait une pensée que je n'avais pas voulu exprimer. Cette fois, la situation change à certains égards. Il m'est attribué des pensées que j'ai eues et exprimées, et d'autres que je n'ai ni eues ni exprimées, bien plus, dont j'ai exprimé le contraire. Nous allons d'abord examiner les points qui ont trait à la question biblique proprement dite. Nous examinerons ensuite ce qui a trait à l'introduction par moi dans l'interprétation du texte sacré de l'idée matérialiite de transformation de rinorganique dans l'organique.

Qu'on me permette d'abord de citer la partie de mon essai que réfute M. Renouvier.

« Quand on lit les premiers chapitres de la Genèse, en mettant de côté « toute idée préconçue, avec l'intention de se rendre un compte exact de « la pensée de l'écrivain sacré et de découvrir ce qu'il a réellement dit de <c la manière dont s'est opérée la création des êtres vivants sur la terre, « on éprouve une très grande surprise de n'y trouver rien, mais absolu^ « ment rien de précis, sur le mode suivant lequel ont apparu les formes « végétales et animales. Les paroles mises dans la bouche de Dieu par tt récrivain sacré ne précisent rien à cet égard, c Que la terre produise de « la verdure, que les eaux produisent en abondance des animaux vivants, « selon leur espèce » (i), sont autant de paroles qui indiquent le poini de « départ que Dieu a assigné aux êtres vivants, mais pas du tout leur mode « de formation. La seule chose qu'on puisse légitimement en conclure, « c'est que Dieu a tiré k monde animé Hu monde inanimé ^ et que la vie eet « iotrtie de la matière minérale. C'est là une déduction qui n'est certes pas négligeable, et qui mérite qu'on s'y arrête; mais qui n'tfn/>/i9t<6nti//(emen^ « une apparition simultanée de tous les êtres selon leur espèce, pas plus « qu'une apparition successive selon leur espèce, c'est-à-dire une espèce « provenant de la modification d'une antre espèce.

« Le récit de l'accomplissement des ordres du Créateur n'a d'ailleurs « pas une signification plus précise à cet égard, c La terre produisit de la « verdure et de l'herbe portant la semence selon sou espèce. » Et dans le « deuxième récit de la création que renferme le chapitre ii de la Genèse .

(1) Mes citations bibliques sont extraites de la version Segond, dont tous les hébraïsants connaissent la haute valeur, comme science, comme exactitude et comme IntelUgence do texte*

4S8 Ll GHRISTIANISm BT LA DOOTRIinB DB L*rif OLUTION.

L'éternel Dieu forme de la terre tous les animaux des champs et tons les oiseaux du ciel t. La même conclusion se retrouve ici : la matière animée puisant son origine dans la matière inanimée, les êtres vivants résultant d'une modification de la substance minérale. Voilà, en somme et au fond, ce que Ton peut rigoureusement déduire du récit sacré; mais comment se sont faites ces transformations? La matière inanimée s'est-elle directement transformée en autant d'espèces végétales ou animales, qu'il en a existé à la surface du globe? oa bien y a-t-il eu un premier degré de la vie, un degré élémentaire, dirai-je, un degré inférieur, qui a correspondu à ce passage de la simplicité relative de Tétat de matière minérale à la complication relative de la vie? et ce point de départ acquis, y a-t-il eu des modifications^ den per/eetionnements successifs qui ont produit toutes les formes? C'est ce que le récit biblique ne dit certainement pas d*une manière précise, 11 peut donc « être considéré comme neutre sur ce point... •

Voilà le texte complet. Voyons les objections, ou mieux encore les sévères reproches que lui adresse mon éminent contradicteur :

c II n'y a pas un mot^ dit M. Renouvier, qui ait trait à une transforc mation et à un passage; car les faits de succession, de conditionnement, c et les rapports de conséquents à antécédents ne signifient rien de pareil c et sont du domaine universel, indiscutable, de Texpérience dans tous c les temps » (p. 429) ; et après avoir cité quelques passages de la Genèse qui correspondent au sujet, mais empruntés à la version de Reuss autre que celle dont je me suis servi dans mes essais, M. Renouvier ajoute : c Quand nous lisons tout cela, il faut que nous ayons Yesprit singuHèrement prévenu pour comprendre que, après avoir créé la matière minérale, Dieu mit en elle la puissance de s'organiser par le développement naturel de ses propriétés et de produire par ses transformations toutes les espèces végétales et animales successivement^ jusqu'à l'homme. Les idées de développement de substance et de passage de forme à forme sont étrangères à ce texte, et c'est même là ce qu'il y a selon moi de plus remarquable et de plus conforme à la notion pure de création. L'action de Dieu y est envisagée comme directe et immédiate^ à la seule réserve de la création préalable du ciely de la terre et des eaux. Quand le texte dit : que la terre produise^ que les eaux produisent^ il s'exprime comme le veulent la succession des faits et l'ordre de l'expérience sans y mettre plus de matérialisme que je n'en mets, moi, par exemple, idéaliste, dans cet aveu qui ne me coûte rien en termes de langage courant : à savoir que tous les phénomènes de la vie terrestre sont des produits des éléments chimique^ et du soleil. 11 ne saurait s élever ici de questions philosophique ou scientifique que grâce à l'analyse des idées de production.

c condition et cause. Lldée de caosation volontaire et divine est la plus c claire dans le récit de la Genèse; elle le domine et son éclat rejette les c idées d'antécédents et de moyens dans la confusion et Tobscurité des c notions expérimentales communes non scientifiquement définies, §

Et d'abord, n*y a-t*il pas un mot dans le texte qui ait trait à une transformation et à un passage ? Je me permets de penser tout autrement. Le terme si fidèlement répété, de produire (que la terre produise de la ver« dure... la terre produisit de la verdure... que les eaux produisent en abondance des animaux vivants. .. les eaux produisirent en abondance, etc. que la terre produise des animaux vivants), le terme si âdèlement répété de produire me parait se rapporter à une création par transformation de la matière inanimée en matière vivante. C'est là, selon moi, Topinion qui doit naître naturellement dans Tesprit de Técrivain sacré, car la confusion et t obscurité de ses notions expérimentales était propre à lui laisser croire en dehors de toute question philosophique et scientifique, en dehors de toute analyse des idées de production et de cause^ que les êtres vivants qui grouillaient dans les eaux ou qui s'agitaient sur la terre, n'étaient autre chose que la substance même de ces milieux inorganiques parvenant, sous Tinfluence de la causation volontaire et divine, à un état ^ organisé et vivant. C'est en effet V expérience commune, obscure et confuse qui a laissé répandre, dans toute l'antiquité et même dans le moyen &ge et jusqu'aux temps modernes, l'idée que les êtres vivants pouvaient, même dans les conditions actuelles résulter de la transformation de substances privées de vie ; c'est à ces interprétations imparfaites des faits de succession, de conditionnement, de rapports de conséquents à antécédents, que doit, en effet, être rapportée cette idée qui se retrouve dans bien des cosmogonies et dans bien des systèmes philosophiques de l'antiquité, que l'eau, l'air, la terre ou le limon des fleuves produisaient ou avaient produit directement les êtres vivants par leur transformation et non par une création divine de toutes pièces.

Pour un observateur naïf, n'ayant que ces notions expérimentales confuses et obscures dont parle M. Renouvier, notions non scientifiquement définies, la succession des faits et les rapports de conséquent à antécédent équivalent à des rapports de causation à effet direct ; car il n'y a que l'esprit d'analyse, l'esprit d'expérimentation savante et réglée, élevé à des degrés divers, qui puissent permettre à l'observateur de démêler ce qui n'est que conditionnement, de ce qui est cause directe et immédiate. M. Renouvier, qui est un des maîtres de la philosophie, dont Tesprit est constamment livré à l'analyse, peut bien employer pour exprimer sa pensée une formule qui, si elle était prise à la lettre, signifierait le contraire de ce qu'il croit; mais je ne saurais prêter une telle délicatesse de processas intellectuel à

430 Ll GHUSTIAinSlB n LA DOGTBDfK DB l'ÉTOLUTIOIV.

récriyain sacré, et loi attribuer les sous-entendus raffinés des dilettanti de la pensée. Quelque singulièrement prévenu que me suppose mon éminent conradicteur, je suis en effet fidèle à mon intention et à ma méthode^ qui consiste à éviter toute prévention, et à ne voir dans le récit sacré que des affirmations simples et prime-sautières, et à bannir toute interprétation qui pourrait lui prêter une prétention scientifique.

M. Renouvier considère son interprétation comme plus conforme à la notion pure de création. Je n*en disconviens pas : mais cela ne fait rien à l'affaire. Il ne s'kgit pas de placer dans le texte sacré tout ce que notre esprit pourrait concevoir comme plus conforme à la notion pure de création ; il faut y trouver ce qui y est réellement. Eh bien I jei ne puis m'empécher, avec des exégètes dignes de crédit, de voir que dans le récit sacré la notion pure de création est, à proprement et rigoureusement parler, représentée par le premier verset : « Au commencement, Dieu créa les etéux et la terre, »

Cette simple donnée, qui n*est pas une bagatelle, représente certes très largement la notion pnre de création. Le reste du récit a trait à Torganisation, au perfectionnement de la substance créée; la terre était informe et vide; il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme; Dieu crée la lumière, il sépare Tatmosphère, il crée les continents en confinant les mers; il dit à la terre de produire de la verdure. Voilà pour la terre jusqu'à la fin du troisième jour. Pendant le quatrième jour, les cieux déjà créés s'organisent et les luminaires distincts apparaissent, etc. Le cinquième jour, Torganisation de la terre créée est reprise ; et les animaux aquatiques, aériens, apparaissent, produits par les eaux ou par la terre. Enfin, le sixième jour, les animaux terrestres sont aussi produits par la terre; et l'homme est créé sans que Tauteur du premier récit nous donne aucun renseignement sur le mode de cette création. C'est là une lacune que le second récit comblera.

Il n*est d'ailleurs aucunement nécessaire que, dans l'organisation du monde créé, le Créateur n'ait procédé que conformément à la notion pure de création ; il est infiniment plus conforme à tout ce que nous connaissons icientifiquement du développement des choses^ et par suite infiniment plus logique de penser qu'une première substance, un premier état fondamental une fois créé, le reste s'est produit selon la volonté libre de Dieu, par des transformations et modifications successives ou simultanées de ce premier fondement, de celte base première. En cela l'interprétation du texte telle que me parait Timposer le texte lui-même est d'accord avec la logique de l'observation scientifique. Le contraire eût pu avoir lieu et a lieu quelquefois, j en conviens sans peine et sans embarras; mais cen'est pas ici le cas, et il n'y a pas de raison pour que je ne le constate pas.

Ll GHUSTUlfiniB IT LA DOGTAINV DB L'iVOLUTION. 431

Mais d*ailleursy si Doas voulions demander à Tœuvre divine une application constante de la notion pure de création, il faudrait nous étonner que la production ultérieure des plantes et des animaux individuels se soit désormais faite par génération et descendance, au lieu d'être une application constante]de cette notion pure de création qui est le résultat de Tact ion directe et immédiate deBieu. Je le demande encore une fois, pourquoi, après une création des deux et de la terre conforme à la notion pure de création, exiger encore que les fragments ultérieurement^ différenciés de cet ensemble soient le produit d'une action identique à la première? C'est là un besoin que ma logique et ma raison générale ne ressentent absolument pas. La notion pure de création me parait très largement et très nettement appliquée à Dieu par ce premier verset : c Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre », et je reste Qdèle à ma méthode, en refusant d'introduire dans le texte sacré cette même notion dans les endroits où je puis y voir plus clairement et plus simplement la notion contraire (i).

Voilà ce que me dit le premier récit de la création quant à la transformation du monde inanimé dans Vantmé,

Voyons ce que dit le second récit 1

M. Renouvier ne sera pas surpris qu'il ait à mes yeux autant d'autorité que le premier et que je m'éclaire de ses données. Il m'invite lui-même à le faire, et je n'avais d'ailleurs pas attendu son invitation; le lecteur a déjà pu s'en convaincre.

Si j'avais pu avoir quelque hésitation sur le sens à attribuer au mot produire dans le premier récit, le second l'aurait rapidement fait disparaître. Que dit à ce sujet ce second récit sur l'ensemble duquel j'aurai bientôt à revenir? Parlant de la création de l'homme, il dit : c L'Éternel Dieu forma P homme de la poussière de la terre; il souffla dans ses narines tin souffle de vie, et Thomme devint un être vivant. » Empruntant à mon honorable contradicteur son propre langage, je dirai qu'en lisant cela, il faut que nous ayons l'esprit singulièrement prévenu pour ne pas comprendre qu'il y a là une vraie transformation de la matière minérale en matière vivante. Que ce soit par le souffle de vie du Créateur ou par tout autre moyen, cela n'importe en aucune manière. Il y a transformation^ cela est certain; il y a passage de l'état inanimé à l'état animé; cela ne saurait faire 'objet d'un doute. Mais ce n'est pas tout; à cette citation peuvent s'en

(i) Un mot avant de poursuivre, pour faire remarquer que, dans la vivacité de son attaque contre révolutionisme chrétien, M. Renouvier se laisse entraîner k accuser l'écrivain sacré d*une erreur qu'il n*a pas commise. « Cette première cosmogonie aliemôme, dit-il, dans une note, est en contradiction éclatante avec une grande loi de la nature, quand elle place la création des organes de la lumière après celle du règne végétal. > M. Renouvier a donc oublié le /loi lux du premier jour de la création?

432 LE GHRISTIAmSMB IT LA DOCTRIRB DB L'ifiVOLUTIOlf.

ajouter d'autres non moins significatives : < Jusqu'à ce que tu retournes dans la terre d*où as été pris^ car tu es poussière et tu retourneras dans la poussière ». (Gen., m, v. 19.)

Voilà qui me semble clair pour l'homme; cela ne me parait pas moins clair pour les animaux ; car d'après le récit, c l'étemel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel. » (Gen., n, v. 19.)

Ainsi donc, le second récit, encore plus explicite que le premier, ne peut laisser douter qu'à Tépoque où les auteurs des premiers chapitres de la Genèse ont rédigé les documents qui nous sont restés, l'idée de création du monde animé par transformation de l'inanimé était une idée populaire, une croyance répandue dans certains milieux et qui répondait à ce qu'enseignait le spectacle de la nature naïvement considéré et à la confusion tt à ^obscurité des notions expérimentales communes de ce temps.

Mais je suis obligé de répondre ici à quelques observations de M. Renonvier qui pourraient donner lieu à quelques retours offensifs de sa part, et sur lesquels je désire qu'il ne puisse rester de l'indécision.

c Quand nous lisons tout cela (c*est-à-dire les passages du premier c récit qui ont trait à la création des végétaux et des animaux), il faut, c dit M. Renouvier (p. 429), que nous ayons Tesprit singulièrement préœnUi c pour comprendre que, après avoir créé la matière minérale^ Dieu mit c en elle la puissance de s'organiser par le développement naturel de ses proc priétés et de produire par ses transformations toutes les espèces végétales t et minérales, successivement iusqn'k l'homme. Les idées de développement c de substance et de passage de forme à forme sont étrangères à ce texte > (p. 429), et à la p. 430, à propos de la création de l'homme du second récit : Nous y voyons l'homme t formé de la poussière de la terre > et € recevant la vie non par la voie de génération successive des autres espèces c animales, puisqu'il n'en existe encore aucune, non par transformation de c la matière minérale passant de forme en forme, mais par un souffle de vie c que Dieu lui soufQe dans lés narines, i

En faisant ces réflexions, M. Renouvier a-t-il eu l'intention de m'adresser des objections ou bien a-t-il voulu montrer ce que ses appréciations avaient de conforme aux miennes? Je me rangerais volontiers à cette dernière interprétation, si le ton du contexte ne me prouvait qu*il s*agilbien d'une réfutation de ce que j'ai dit. Mais je prends la liberté de demander à mon honorable contradicteur qu'il ne redresse à mon propos que les erreurs que j'ai réellement commises et qu'il n'attaque que des propositions dont je suis l'auteur. Or, je n'ai écrit nulle part que le texte sacré nous fit comprendre que Dieu mit dans la matière minérale la puissance de s'organiser par le développement naturel de ses propriétés, et de produire par ses transformations toutes les espèces végétales et animales successivemv^

LK CHRISTIAmSlIE BT LA DOGTRINI Dl l'ÉTOLUTION. 433

jusqu'à rhomme. Je n*ai dit nulle pari que le texte sacré nous montre rhomme recevant la vie par la vote de ta génération iuecessive des autres espèces animales, par une transformation de la matière minérale passant de forme en forme.

Je dirai d'abord que pour ce qui regarde Forigine de Thomme, on pourra critiquer mon exégèse du texte biblique quand je l'aurai publiée, car elle fait partie de mon troisième essai. Ceux qui en ont entendu la lecture (l'auditoire de la Faculté de Hontauban) pourront afBrmer avec moi à M. Renouvier que je n'ai soutenu à cet égard aucune des idées qu'il me prête.

La Bible ne dit pas que l'homme soit le dernier anneau d'une série de transformations successives des autres espèces animales passant de forme en forme. Le texte littéralement envisagé dans le deuxième récit (le seul qui nous donne des renseignements détaillés sur la création de rhomme), le fait provenir de la transformation directe (et non de forme en forme) de la matière minérale en matière vivante^ comme d'ailleurs les autres animaux ; et si dans la pensée de l'écrivain sacré un souffle de vie du créateur fait de cette matière minérale un être vivant (Genèse n, 7), il en a été de même pour les autres animaux qui ayant comme l'homme été formés de la terre (Genèse, ii, 19) ont également reçu ce souffle de vie, qui ne saurait je pense avoir une source différente dans le second cas que dans le premier, c Et à tout animal de la terre, à tout oiseau du ciel, et à tout ce^qui se meut sur la terre, ayant en soi un soufflé de vie^ je donne toute herbe verte pour nourriture. » (Genèse, i, 30.) Le récit de la Genèse ne parle donc pas de transformations successives des espèces animales, ni du passage de forme en forme jusqu'à l'homme : et je ne lui dx jamais donné cette interprétation. La seule que je me sois permise, c'est que l'homme, pour avoir été créé le dernier, n'en a pas moins dans le récit biblique la même origine que les autres animaux ; et s'il est créé à l'image de Dieu, il ne l'est certes pas comme être vivant, comme corps organisé et animé, car le texte du premier récit, qui signale seul cette ressemblance, dit expressément et immédiatement que Dieu créa l'homme mâle et femelle (littéralement), ce qui constitue, me semble-t-il, une condition qui le rapproche plus de Vanimalité que de la divinité ! Voilà l'interprétatio'n que j'ai donnée du texte sacré; voilà donc les points sur lesquels je comprends qu'on puisse me combattre; voilà des affirmations nettes et précises, qui peuvent réellement servir de base à la discussion.

Mais n'insistons pas sur un point qui est étranger à l'essai que M. Re* nouvier a bien voulu critiquer, et voyons si j'ai bien dit que nous comprenions par la lecture du texte sacré que Dieu mit dans la matière minérale la puissance de s*organiser par le développement naturel de se n.

434 LB GHRISTIANISU BT LA DOCTRINX DB L'jtYOLUTIOH.

propriétéi et de produire par ses irons formations toutes les espèces tégéUles et animales successivement josqa^à l*homme.

Bst-il bien vraid*abord que j*ai prêté au texte biblique cette sosoUe analyse, cette moderne théorie de la génération spontanée, qui parle de la matière minérale s'organisani par le développement naturel de ses propriétés ? Si j'avais commis une pareille absurdité, si j'avais manqué à ce point à la règle que je me suis imposée de ne pas prêter à la Bible des théories scientifiques et de n'y voir que ce qu*un lecteur non prëvena et agissant simplement pourrait y voir, je serais tout prêt à accepter ane juste condamnation.

Mais jen*aipasla conscience assez troublée pour ne pas protester contre ce verdict. Le texte biblique attribue le passage de la matière inamlméeà l'état de matière animée, à l'accomplissement immédiat et direct de la volonté divine. C'est là tout ce qu'il dit ; c'est là tout ce qu'il pouvait dire ; et c'est là tout ce que je lui ai laissé dire. « La setUe chose qu'on paisse légitimement en conclure, ai-je dit, c'est que Dieu a tiré le monde animé du monde inanimé, et que la vie est sortie de la matière minérale i ; et à je me suis permis de parler plus tard du Dieu de Tévolutionisme chrétien, comme ayant « doté lanature d'un ensemble de lois admirablement combinées, capables de produire par leur action continue sur la substance ces séries innombrables de modifications cpii distinguent les êtres du monde vivant i (p. 20); si, dis-je, je me suis permis de parler ainsi, je l'ai fait à titre de spéculation métaphysique tout à fait personnelle, tout à fait indépendante de la considération du texte biblique, et émise en dehors même de toute allusion à ce dernier.

Mais voyons si, sur le second chef, c'est-à-dire sur la question des transformations successives des espèces végétales et animales jusqu'à l'hommci et du passage de la matière minérale de forme en fcrme^ l'accusation est mieux fondée.

Répétons ici les réflexions et les appréciations dont j'ai fait suivre l'affirmation que le texte sacré présentait la création des êtres vivants comme le résultat d'une modification de la substance minérale : « Yoiià « en somme^ dis-je (p. 95), et au fond, ce que l'on peut rigoureusement <x déduire du récit sacré : Mais comment se sont faites ces transformationsf « La matière inanimée s'est-elle directement transformée en autant « d'espèces végétales ou animales qu'il en a existé à la surface da globe?* (créatioas indépendantes) <c ou bien y a-t-il eu nn premier degré de vie, un c degré élémentaire, dirai-je, un degré inférieur, qui a correspondu à « ce passage de la simplicité relative de l'état de la matière minérale à la c complication relative de la vie ? » (types primitifs darwiniens) « et ce « point de départ acqois, y a-t-il eu des modifications^ dwperfeetionnemeHJls

LK CHRISTIANISME BT LA DOGTRINS DM L*iYjOLUTION. 435

« successifs qui ont produit toutes les formes ? » (transformations successives, passage de forme en forme, voie de la descendance successive des autres espèces animales), a Cest ce que le récit biblique ne dit certainement pas c (Tune manière précise. Il peut donc être considéré comme neutre sur ce c points et si on lui a prêtée jusqu*à ces derniers temps, un sens non dou- 1 teux en faveur des créations indépendantes, c'est que cette notion de la te création des êtres vivants étant celle qui régnait dans le monde des savants c aussi bien que dans celui des ignorants, on Favait retrouvée très natu-

< rellement dans un récit respecté qui (tailleurs ne disait pas le contraire. > Et quelques lignes plus haut (p. 9) : c La seule chose qu'on puisse

< légitimement en conclure (des paroles du texte biblique), c'est que Dieu a a tiré le monde animé du monde inanimé et que la vie est sortie de la « matière animale. C'est là une déduction qui n'est certes pas négligeable, « et qui mérite qu'on s'y arrête, mais qui n'implique nullement une appac rition simultanée de tous les êtres selon leur espèce, pas plus qu'une c appât ztion successive selon leur espèce, c'est-à-dire une espèce provenant <c de la modification d'une autre espèce. •

Je m'arrête sur cette citation, pensant que ma défense n'exige rien de plus.

Mais d'après M. Renouvier, non seulement )'ai introduit dans le texte biblique l'idée de révolution, maïs j'y ai placé, au point de départ de cette évolution, Tidée matérialiste de transformation de l'inorganique dans l'organique (1) et de l'inanimé dans Fanimé.

Le lecteur a déjà vu que je n'ai rien introduit, rien placé dans le texte biblique que cequi s'y trouvait déjà réellement, et en dehors de toute prétention scientifique, et je ne crois pas avoir à y revenir. Mais ces mots de matérialiste et de matérialisme que je retrouve au bas de la même page (429) n'ont pas manqué de me rendre attentif, et je dois faire part des réflexions qu'ils ont éveillées en moi.

Il est un premier point que je considère comme acquis, c'est que si Vidée incriminée est une idée matérialiste, elle n'en est pas moins dans le texte sacré; et ma responsabilité est à couvert. En second lieu, avec mon

(i) Les mots organique et inorganique auraient gagné à être remplacés par celui d'organisé et non organisé ; car les mots d'organique en chimie, c'est-à-dire dans la science qni s'occupe de la composition de la matière, s'appliquent à des corps d'une certaine composition qui ont pu appartenir à la vie, mais qni ne lui appartiennent plus. Le passage de l'inorganique à l'état organique se fait aujourd'hui, pour certains corps, très couramment dans les laboratoires (alcool, quelques alcaloïdes, etc.), et n'aurait par conséquent rien qui pût paraître étonnant et merveilleux. L'organisé c'est ce qui vit, ce qui a vie, ce qui est le siège des mouvements et des échanges qui caractérisent la vie. La science peut produire directement l'organique; elle n'est pas encore parvenue à produire l'organisé.

436 LB CHRISTIANISME BT LA DOGTRINB DB l'ÉYOLUTION.

inexpérience de la critique philosophique, je me demande si une idée matérialiste, c'est-à-dire une idée professée par le matérialisme, doit ètie par cela même condamnée ; et si en outre l'adhésion qu'on lui donne entraîne, par cela même, Tadhésion au système matérialiaiiste tout enlier. On m'a enseigné autrefois que tous les systèmes philosophiques qui jooissaient de quelque crédit, et qui avaient surnagé à des degrés divers à travers les fluctuations de la pensée humaine, continuaient à vivre par une part de vérité qui était pour eux le souffle de vie. Cet enseignement de jadis doit-il être rejeté comme une erreur? C'est possible, mais je répugne à le croire. Si cependant il continuait à être juste, y aurait-il quelque culpabilité à accueillir favorablement ce qui dans l'un quelconque de ces systèmes philosophiques pourrait être conforme à la logique et à la vérité? Serait-on irrévocablement compromis comme matériàlistt^ parceqoe Ton aurait regardé comme juste^ comme acceptable une opinion qui fait partie du programme du matérialisme? J'ai quelque peine à l'admettre, car je suis trop convaincu de la relativité àe% conceptions humaines, poor croire qu'un enchaînement systématique quelconque d'idées soit si absolument noué ou engrené, qu'une de ces idées ne puisse être reliée tégitimementk un autre système. Guvier avait formulé la loi de la corrélation des parties en vertu de laquelle une partie quelconque du squelette, un os quelconque ne pouvait appartenir qu'à un animal donné, dont toutes les autres parties étaient rigoureusement déterminées par ce premier os. Or, les découvertes modernes qui ont mis au jour de si nombreux et de si remarquables types intermédiaires et apporté un si puissant appui aux idées transformistes, ont réduit cette loi de Guvier à sa juste valeur, et ne lui ont laissé qu'un crédit très relatif (i). J'avoue humblement que je suis disposé à envisager de la même manière la corrélation des idées qui composent les systèmes philosophiques. Dans le cas actuel, je ne puis accepter ni pour le récit biblique ni pour moi Tépithète de matérialiste parce que nous avons cru l'un et l'autre que l'apparition de l'animé avait pu provenir d'une transformation de l'inanimé. U me semble (pardon de mon audace 1) qu'un matérialisme qui met un Dieu personnel et libre à la base de toutes choses, quile considère comme le créateur de toutes choses, soit par pure ou réelle création, soit par des modifications voulues par lui de ce qu'il a déjà créé, est un singulier matérialisme ; je consens à être rangé parmis ses adeptes, et je cesse de me défendre de répithète. Je changerai d'attitude le jour où il me sera démontré que ce pouvoir transformateur de Dieu (pouvoir qu'il a pu exercer directement^ ou dont il a contié l'exercice réglé par /ut à des forces qui sont aussi son ceuore), que

(1) Voir mon mémoire : La loi de la corrélation des parties et des types iutoriDédiaires. (AtviM dêt Se. nat. de Montpellier.)

ce pouvoir, dis-je, porte atteinte à Tidée même de Dieu, et le fait nécessairement disparaître de la scène avec les attributs que la doctrine chrétienne lui reconnaît. Jusque-là je me rattache ouvertement à ce maténa" lîsme spiritualiste et chétien^ si matérialisme il y a.

Il est temps maintenant que je donne à M. Renouvier les explications qu'il me demande au sujet du second récit de la Genèse. Il le considère comme contradictoire avec le premier, et par conséquent comme éminemment rebelle à l'exégèse évolu tioniste. « Ce texte est crt^/pour Yévolutiontime chrétien >, s'écrie-t-il en terminant sa démonstration.

Pas si cruel I répondrons-nous d'abord, puisque ce texte même affirme, d'une manière bien plus explicite que le premier récit, l'idée que Dieu a tiré la matière animée de la matière inanimée; pas si cruel! puisque ce texte donne à l'homme une origine commune avec celle des animaux ; pas si cruel ! encore, car la contradiction des deux textes est loin d'avoir dans la question une importance aussi grande que parait le croire mon éminent interlocuteur; pas si cruel! enfin, car le sort et la valeur de i'évolutionisme chrétien ne sont nullement liés à la lettre des textes sacrés et à leur valeur scientifique.

De ces diverses propositions je vais développer rapidement celles qui n*ont pas encore été discutées ici.

M. Renouvier considère le deuxième récit comme rebelle au principe de l'évolution (p. 438). Nous venons de voir qu'il n'en est rien sur deux points qui touchent à l'esprit général de la théorie transformiste (le passage de l'inanimé à Tanimé, et l'origine commune aux animaux et à l'homme). M. Renouvier m'accuse de m'attacher au premier récit sans me préoccuper des fondamentales divergences du second. Il se trompe ; je n'ai point laissé le second récit de côté, puisque je l'ai cité (p. 9); et si je n'ai pas insisté sur les divergences qu'il semble présenter et sur celles qu'il présente en effet avec le premier, c'est que j'ai cherché à apprécier l'importance qu'il convient d'attacher réellement à ces divergences. Il faut demander à chacun des deux récits qe qu'il peut donner sérieusement. Le premier est un récit méthodique, bien ordonné, manifestant clairement l'intention de fournir une énuméralion exacte et complète de toute's les phases de la création, en s' attachant à suivre pas à pas, exactement, scrupuleusement Vordre déterminé par Dieu dans cette apparition successive des êtres créés. Dieu créateur du monde suivant un plan, un ordre déterminé^ telle est la pensée dominante de ce récit. « Il a établi, comme le dit si bien M. Henouvier, une progression systématique et a fait de la création Vœuvre des six jours » (p. 426). Tel a été le but de l'auteur du premier récit. Des détails, il ne s'en est pas préoccupé, et il s'est borné à

438 LB GHRISTIANISHB BT LA DOGTRIlfK Dl l'^VOLUTION.

dire: Dieu créât sans nous raconter les incidents, sans noas faire connaître les détails circonstanciés de cette œuvre grandiose qu'il embrassait d'an coup d*œii d'aigle et dans ses grandes lignes.

Le second récit a un caractère tout différent. L'auteur tient à nous enseigner sur quelques phases spéciales de la création qui lui ont para plus particulièrement dignes d'intéresser l'humanité. Dès le début ses préoccupations se sont portées et concentrées sur l'homme ; et l'ordre, le plan de la création, l'œuvre des six jours, la création de la lumière, des autres lumineux, de l'atmosphère, des mers ne reçoivent de lui aucune mention ; il n'a en vue que ce qui lui parait toucher directement, immédiatement à l'origine de l'homme. Les plantes n'avaient pas été créées... parce qu'il n'y avait point d*homme pour cultiver le sol (Genèse, u, 5). Les végétaux apparaissent sous fqrme d'un jardin planté par Dieu pour l^ homme; et Dieu fait pousser du sol des arbres de toute espèce agréables à voir et bons à manger (c'est-à-dire en vue de l'homme). Les animaux sont formés de la terre comme Vhomme et viennent immédiatement vers l'homme afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait rhomnu. Le second récit a beau débuter par cette proposition : c Voici les origines des cieux et de la terre, quand ils furent créés « (i), le programme n'est nullement rempli, ni quant à l'énumération des choses créées, ni quant à l'ordre dans lequel s'est faite la création.

L'auteur jette les faits çà et là, sans plan, sans ordre, interrompant son récit pour le reprendre, et n'évitant pas même certaines contraditions. L'homme est pour lui le centre de la création ; et il le met en scène dès le début, afin de grouper autour de lui l'apparition des autres êtres qui le touchent de près. C'est ainsi qu'il fait paraître après lui les plantes destinées à sa nourriture (arbres de toute espèce, bons à manger (Genèse, n, 9], et les animaux destinés à Vaider^ ce qui est évidemment en contradiction avec le premier récit. Quant à la création de la femme, elle démontre clairement combien il faut peu chercher, dans ce second récit, une vue 'claire et simple de l'ordre logique et raisonnable. Au verset 48, ch. n, l'Éternel dit qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul, et qu'il lui fera une aide semblable à lui. Mais en attendant, au lieu de réaliser immédiatement cet acte qu'il considère comme nécessaire, il procède à la création de tous les animaux des champs et de tous les oiseaux du ciel ; et il les fait venir vers l'homme pour voir comment il les appellera ; et l'homme donne des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs. Ce n'est qu'après ces opérations, qui paraissent avoir exigé un temps assez long, que Dieu songe à mettre à exécution Tidée

(i> M. Reuss considère même que ce verset est la Bn (Ju premier récit et non le début du second : « Voild Thistoire du ciel et de la terre, comment ils furent créét. »

LB GHRISTIANISMB BT LA DOGTRINS Dl L'iVOLUTION. 439

qni lui ayait para bonne, et qu'il procède tardivement à la création de la femme.

J'en ai assez dit ponr indiquer les caractères du second récit. Tandis que Je premier est un coup d'œil historique sur les grands faits de la création, une classification logique» méthodique et chronologique de ces faits, le second est plutôt une chronique épisodique de la création de rhomme, où sont groupés imparfaitement autour de ce fait, et présentés dans une sorte de désordre, quelques-uns des actes de la création qui touchaient plus particulièrement à l'histoire de l'homme. En présence de ces documents, que me convenait- il de faire? Je recherchais dans les textes bibliques non une preuve de leur tendance, de leur opinion transformiste (j'ai dit : ni transformiste ni antitransformiste), mais les points, les éléments de leurs récits cosmogoniques, qui pouvaient (en dehors de toute tendance consciente de leurs auteurs) cadrer avec la doctrine transformiste. Or, dans cette recherche, j'ai emprunté à chacun des deux récits ce que; aux yeux d'une critique indépendante et rationnelle, il était susceptible de donner. A l'un et à l'autre, la notion pure de création; au premier l'idée d'ordre logique, de gradation visibk des êtres vivants et de progression systématique^ selon les expressions mêmes de M. Renouvier (p. 426), ou bien les idées de succession et de progrès, l'idée d'ordre déterminé^ selon mes propres expressions, qui ressemblent si fort aux premières, que je ne puis me débarrasser de la surprise que m'ont causée les 'critiques de H. Renouvier à cet endroit.

Au second récit, qui dans son désordre s'est surtout appliqué aux détails de certaines phases de la création, j'ai emprunté l'idée très nette de transformation de l'inanimé dans l'animé, que le premier récit avait énoncée sans la formuler avec la même précision et avec le même luxe de détails. En outre, ce second récit, qui a l'homme pour centre et pour principal objet, peut et doit devenir le point de départ de la discussion sur l'origine de l'homme et sur l'explication du mal moral et du mal phyii* que, dont j'aurai bientôt à m'occuper.

Voilà donc comment j'ai procédé, et il ne me semble pas qu'au point de vue de la critique des textes j'ai failli bien grossièrement. Mais, me dit mon honorable contradicteur, Tons n'êtes pas un critique isulipendant, vous êtes un chrétien qui faites de V exégèse évoluttoniste ; et à vos yeux le second récit cosmogonique de la Genèse doit avoir autant d'autorité que le premier (p. 430).

Mon éminent contracdicteur commet ici une évidente confusion. J'ai des convictions chrétiennes, c'est vrai, et j'en suis heureux; mais je ne fais pas de Vexégèse évokuioniste ; je fais simplement de l'exégèse^ fort imparfaite peut-être, mais a ni transformiste, ni antitransformiste », car

440 Ll CHBISTIANISMS BT LA DOCTB»! M t'ATOLimOlf.

je rignale les passages du texte qui peuvent s'accorder avec la transformiste, sans vouloir prêter une interprétation ou une exégète évobh iianisU aux parties du texte qui sont en contradiction avec l'idée de révolution. De plus, je crois être vis-A-vis des données scientifiques de la Bible un critique très indépendant ; et tout en restant chrétien^ je me permets de ne donner aux notions scientifiques du texte sacré que la valeur que ma raison et mes connaissances scientifiques me permettent de leur donner. Je me suis assez clairement expliqué sur ce point dansl*BB8ai qu'a critiqué M. Renouvier. Yoici quelques-unes de mes affirmations: c Depuis assez longtemps déjà, la presque unanimité des hommes, qui « Usent la Bible avec intelligence et avec foi, ont renoncé à voir dans ce « recueil un code scientifique, dans lequel la zoologie, la botanique, « l'astronomie, la physique et la chimie moderne, etc., se trouvent renfer- « mées avec leurs lois fondamentales et leur récentes conquêtes. Ce n'est « point sur le terrain de la science que se sont placés les hommes qui « ont écrit ces vénérables documents ; et quand ils ont touché à des ques- « tions qui confinaient au domaine scientifique proprement dit (ce qui « d'ailleurs est fort rare), ils ont été plus ou moins de leur temps, et n'ont « point anticipé sur les travaux des siècles futurs (p. 13). L'autorité de « Moïse, comme celle de tous les hommes qui ont contribué à composer « le recueil biblique, n*e$t point une autorité ieientifique^ mais surtout et « avant tout une autorité morale. »

Eh bien I oui, à mes yeux, le second récit cosmogonique de la Genèse a, au point de wte icientifique^ autant tautorité que le premier^ c'est-à^iire qu'ils n'en ont aucune ni l'un ni l'autre; et je ne vois pas du tout quelle peut être U portée de l'objection que m'adresse mon honorable contradicteur. Je ne cesserai pas de répéter (et je crois l'avoir suffisamment prouvé) que je n'ai point attaché une réelle importance au récit biblique comme document destiné à établir que le christianisme lui-même n'était pas en contradiction avec la doctrine évolutioniste; j'ai dit : le texte biblique n'est ni transformiste ni anUtransformiste, car si l'on a retrouiré la notion des créations indépendantes, dans ce récit « qui d'ailleurs ne disait pas le contraire » (p. 10), on pourrait bien trouver aussi en lui des éléments favorables aux idées transformistes. Hais, ai-je ajouté, tout cela importe peu, car l'autorité scientifique des textes sacrés est nulle, et, c que la doctrine transformiste devienne une vérité ou qu'elle soit c supplantée par une théorie plus heureuse, cela n'a rien à faire contre « les notions morales que le croyant sait puiser dans la Bible » (p. 13).

Après ces explications qui n'ont rien de nouveau, qui sont renrermées en substance ou textuellement dans mon Essai, je ne conçois pas ce que le texte du second récit peut avoir de cruel pour révolutwmsme chrétien.

LB GHRISTIAKISU IT LA DOGTBUfB DB L'iVOLimOlf. 441

tel du moins que je l*ai conçu et présenté, car c'est bien à moi que Téminent directeur de la Critique phUotophique fait l'honneur d'adresser •es critiques et ses objections?

Ici se termine la première partie de ma réponse aux observations de M.Renouvier.Elle a trait, surtout, aux relations à établir entre ladocti'ine éyolutioniste et les parties du texte sacré qui ont trait à la création jusqu'à l'apparition de Tbomme. Tiennent maintenant les réflexions que m'inspire la seconde partie de Tarticle que M. Renouvier a bien voulu me consacrer.

Dans la seconde partie de son article, mon éminent contradicteur a soulevé des questions extrêmement graves et délicates, pour lesquelles je sens d'autant pins mon insuffisance que je me trouve en présence d'un adversaire depuis longtemps maître es philosophie, et dont la parole écoutée et respectée peut facilement imposer silence à mon humble bégaiement. Néanmoins je ne suis pas sans avoir réfléchi sur ces questions, et sans avoir cherché des solutions conformes en même temps aux données générales de la foi et à mes convictions scientifiques ; et je demande au savant philosophe la permission de répondre simplement, sans prétention, aux objections qu'il me pose sur un terrain qui est certes bien plus le sien que le mien. J'ai dit dans mon essai sur Evolution et Liberté que a les lois bien eompriset de l'évolution, loin d'être un instrut ment de démolition et de négation entre les mains des adversaires de € toute foi, sont au contraire appelées à devenir, pour le chrétien éclairé c et courageux f des armes et des lumières d'un prix inestimable ».

Depuis que j'ai écrit ces lignes, mon opinion ne s'est pas modifiée; et je pense encore qu'un transformiste convaincu (et j'en suis un) peut avec satisfaction et avec succès, non point établir que les éléments de sa foi doivent être nécessairement et définitivement rattachés et reliés aux théories évolutionistes (c'est là un mode de conciliation que je repçusse comme inutile .et dangereux), mais démontrer que les principes fondamentaux des croyances chrétiennes peuvent être considérés, sans danger pour leur crédit, à la lumière des doctrines évolutionistes. Je veux bien, ainsi que j'ai déjà fait avec M. Renouvier, que l'on délimite Soigneusement le terrain de la science et celui de la foi, afin d'éviter les empiétements et par conséquent les contradictions et les compromissions fâcheuses pour l'une comme pour l'autre. Mais ce à quoi je ne puis consentir, c'est à déclarer la foi et la science absolument étrUngères l'une à l'autre. Ce sont au contraire, à mes yeux, deux domaines contigus, dont le contact ne peut être méconnu; et il me répugne d'admettre que

442 LR CHRISTIANISME BT LA DOCTRINE DE l'^VOLUTION.

rhomme de science qui croit soit un maître Jacques qui reyèt tanlM rhabit du savant et tantôt celui du croyant. Les deux terrains ne sont point confondus, c'est vrai, mais ils sont en vue Tun de l'autre, et le savant doit pouvoir -sans abdiquer, quand il est sur le terrain de la science, promener ses regards sur le terrain de la foi; et réciproquement l'homme de foi ne doit point pour regarder vers la science faire taire momentanément les afBrmations de sa foi. Je ne comprendrais pas an homme à double compartiment, et je ne consentirais pas à me dédoubler '. devant la vérité en deux personnages passablement étrangers l'un à Tautre. C'est là une solution trop commode et qui me parait indigne d'an esprit sérieux.

Mais est-ce à dire qu'il faille plier les données de la science on les éléments de la foi de manière à ce que l'harmonie soit rétablie anx dépens de ce que Tune ou l'autre a de légitime et de sérieusement acquit? Non certes. Mais l'homme de foi et de science a le devoir de rechercher dans les deux domaines quelles sont les données douteuses auxquelles manque la certitude, et de les éliminer ou du moins de les réserver soigneusement jusqu'à plus ample informé, dans les rapprochements qu'il fait constamment entre la science et la foi. G*est là ce que j'ai fait dans la question dont la discussion vient de nous occuper si longuement. La foi, me saisje dît, a jusqu'à présent considéré comme fondamentale la doctrine des créations indépendantes. La science penche très fortement vers les doctrines transformistes. Il semble y avoir matière à conflit entre la science et la foi. Examinons si le conflit est inévitable ou seulement le résultat de fausses appréciations! Le récit biblique de la création a-t-il une autorite scientifique? Et l'eût-il, comporte-t*il une interprétation antltransformiste absolue? Ni l'un ni l'autre. La seule affirmation que la foi puisse légitimement tirer du texte sacré, c'est que Dieu créa le monde, et qu'il ne le 8t pas instantanément, en une fois, mais progressivement et suivant un ordre déterminé. Les doctrines transformistes sont-elles des vérités scientifiques entièrement établies? Non, malgré leur progrès très considérabie, elles sont encore à l'état d'hypothèse. Elles n'ont donc pas qualité parfaite pour démolir la foi. Elles sont, elles aussi, article de foi. Il n'y a donc pas lieu à conflit pour le moment. Mais en outre, le conflit évité aujourd'hui ne saurais se renouveler plus tard, car le transformisme n'exclut pas nécessairement le Dieu créateur procédant par sa volonté libre et suivant un ordre choisi par lui. Voilà la substance de ce que j'ai dit ou cru dire.

Mais il est d'autres questions que celles de la création, où la doctrine évolutioniste se trouve en contact avec les questions capitales d'ordre mimU qui ne sont pas du domaine de la science proprement dite, en y compre-

nant, bien entendu, les questions et les solutioi parliculièrement au christianisme. M. Renouvi tions ne me paraissent pas intéressées dans la do^ dit cela quelque part, cela n*est pas toute ma] pensée, et l'expression que je lui ai donnée m doctrine évolutioniste (non pas celle de Spencer positivistes, monistes, ou matérialistes) n'est atteinte aux notions morales considérées en i notions qui font le fondement de la doctrine cl tituent les grandes lignes. Je crois par exemp'< une morale évolutioniste basée sur Tobligatior accroissement de plaisir ou une quantité de vi qu'on peut, tout en étant évolutioniste et sans m attaché aux croyances chrétiennes; et, pour ne assez vaste de cette polémique, je suis conve empruntées par la foi chrétienne aux 2* et 3* cl sont pas en contradiction avec révolutionism( Topinion de mon éminent contradicteur; il ej demande la permission d'exposer les miennes.

La différence d'appréciation qu'il y a entre ] vient de plusieurs causes : 1*^ la manière de poseï tion ; 2<> l'idée que chacun se fait des croyances ( tion d'esprit des chrétiens qui ont réfléchi et qu de' leur foi.

J'ai formulé dans mon essai sur le transforir de la création la manière dont j'enviï<age la ques la science et la foi. <c Chercher à établir un accor € et les points de la Bible qui touchent à desquest « chimérique, aussi dangereux, aussi vain, qu'il c que de s'efforcer de mettre progressivement les c monie avec ce que les exigences de la raison o c et avec ce que les données de la science ont dt « ment acquis. Dans la première tentative (qu'o c trouvent pour la foi des germes de mort ; dans c incessants de renaissance et de rénovation » (] être clair et net, l'homme de science chrétien n outre mesure des solutions scientifiques renfermé il a selon moi le droit de chercher à faire cesser t les données de la foi et les convictions scienlifiqui ont acquis une maturité et une solidité suffisantes occasion pour la foi de s*éclairer, de s'enrichir de

444 LB GHRISTULNISIOB IT UL DOGTRINB DE L'jfeVOLUTION.

d'élargir et de modiBer ses horizons, sans qa'il soit touché à ses doanées fondamentales. Répondant à mon honorable contradicteur qui veut une séparation radicale entre le domaine de la science et celui de la foi, j'ai déjà dit que séparation n'était pas éloignement, et qu'on pouvait être séparés, mais voisins, mais en contact; et que par conséquent des relations existaient nécessairement. Cet état de voisinage ne saurait, selon moi, se passer d'échanges, d'égards, de relations réciproques; et je n'accepte pas, je le répète, comme normale la situation d'esprit d'un savant qui établit dans sa pensée deux camps absolument étrangers l'un à l'autre. Pour mon compte personnel, non seulement je ne puis y consentir théoriquement, mais je n'en suis pas capable au point de vue pratique. G*est sur la limite des deux domaines que doit s'établir, je pense, une sorte de zone neutre, qui, ne compromettant l'autonomie ni de l'un ni de l'autre, devient cependant le lieu où se font les rapprochements, où se dissipent les malentendus, où se dénouent les contradictions et où se tentent et s'opèrent, non les confusions, mais les conciliations. Ces conciliations, effectuées sur un terrain qui n'est point celui des domaines euentieU de la science et de la foi, ne sauraient en rien engager et compromettre ces dernières.

Les données scientifiques venant à varier, il n'en saurait résulter aucun dommage pour la foi; et le chrétien n'a qu'à rechercher dans de nouveaux aperçus la satisfaction de son besoin de logique et d'unité dans la vérité. Je ne pense certes pas qu'il puisse y avoir rien à perdre dans celte activité de la pensée cherchant la vérité dans l'enchaînement et l'harmonie des données présentes. Mais à cela il y a une condition, que le lecteur a clairement entrevue dans ce qui précède, c'est que les solutions ne soient point considérées comme ayant acquis un caractère définitif et un degré suprême de perfection. 11 ne s'agit point pour la science et pour la foi de contracter une de ces unions définitives, de signer un de ces contrats sacrés qui ne peuvent être annulés que par le scandale d'un divorce; il est simplement question d'un traité temporaire, d'un modusvivendiqut les changements ultérieurs de l'une ou de l'autre des parties permettent aisément de modifier pour les adapter à des conditions nouvelles. C'est là une situation qui me parait conforme à l'élaboration incessante de la pensée humaine.

Je ne pense pas que quelqu'un puisse reprocher à ces vues leur vanité et leur défaut de sens pratique. On m'élonnerait fort si Ton me disait : A quoi bon ces tentatives sans cesse renouvelables et sans cesse renouvelées de conciliation qui ne peuvent être qu'éphémères? Il me semble que j'ai à ma disposition une réponse trop facile, car elle se résumerait en ceci : Â quoi bon les systèmes philosophiques, à quoi bon les recherches

spéculatives, à quoi bon les hypothèses scientifiques, à quoi bon les tentatives laborieuses de l'esprit humain à la recherche de la vérité, en quête de réponses aux questions qui le sollicitent et le tourmentent? La question des relations et de l'harmonie de la science et de la foi est certes une des questions posées à l'humanité; elle s'est toujours posée et se posera toujours, tant qu'il y aura des hommes pour croire et pour savoir.

Mais, si la considération sincère du caractère plus ou moins transitoire de ces rapprochements entre les données de la science et celles de la foi est une condition sage et prudente, il en est encore une autre qui n'a pas moins de valeur, et qui doit même précéder tout essai de rapprochement; c'est que le croyant ait avec grand soin exploré et mesuré le terrain de sa foi, qu'il ait distingué précisément le fondamental de l'accessoire, et qu'il ait marqué les grands traits en dehors desquels il cesse d'appartenir à telle ou telle croyance religieuse. Ces points essentiels bien déterminés, il a le droit pour ce qui est en dehors d'eux de modifier ses conceptions et ses aperçus selon les données qui lui viennent du dehors, et d'harmoniser ses vueSf ses explications et ses formules avec les acquisitions actuelles de Tobservation scientifique (1).

« C'est se méfier à tort de l'Évangile, ai-je dit encore (p. 14), que de c le croire incapable de se prêter à de pareilles transformations; c'est lui c faire injure et méconnaître ses éléments, à la fois de force et de souc plesse, de grandeur et de simplicité, de raison et de valeur pratique. Si c rÉvangile est divin, il est aussi profondément humain ; c'est là sa force c et sa vertu, et il disparaîtrait le jour où il ne pourrait suivre l'esprit

(i) Je citerai comme exemple à méditer les modifications apportées par des chrétiens très évangéliques aux anciennes formules sur la chute. A propos d'une discussion récente sur le péché, M. le professeur Godet, de NeucbAtel, a indiqué nettement les trois p<»int8 sur lesquels les évangéliques ont corrigé la formule ancienne : i» l'état prétendu de perfection de Thomme primitif; S* la déchéance totale de Thomme; 3" l'imputalion de la faute d*Adam à ses descendants en tant qu'impliquant la damnation éternelle de tous les individus. (Actes de la Société pastorale de Genève cité& par M. le professeur Bois.) A propos de la même discussion, M. le professeur Bois s'exprime ainsi : « Il y a longtemps qu'elle a été faite parmi nous, la première critique de a Bl. Bouvier à la doctrine traditionnelle. Nous savons tous que la perfection morale, « qui est la fin de l'homme, ne saurait être placée à l'origine de son développement, « et qu'elle doit être l'œuvre de la liberté. C'est pourquoi Dieu qui voulait créer ft l'homme pour la sainteté, l'a fait non pas saint, ce qui eût été une contradiction en « soi, mais capable de se faire saint, c'est-à-dire libre. Et la création de Dieu était « parfaite pour cela même, puisqu'il avait créé un être parfaitement capable de réaliser « sa destinée qui était de se donner à lui-même une nature déterminée au bien. De « telles idées sont banales parmi nous. » (Ch. Bois : Une discussion sur le péché. Revue thénlogique de Montauban, avril-juin 1886.)

On pourrait ajouter que la première formule devait être abandonnée avec juste raison, parce qu'il est impossible de concevoir que le parfait puisse librement devenir imparfait Le parfait qui serait susceptible de devenir imparfait n'aurait jamais en réalité joui de la perfection.

446 LE GHBISTIAlilSMB ET LA DOCTRINE DE L^ÉYOLUTION.

humain dans sa marche et dans son développement. Mais c'est là an événement qui ne nous semble pas à la veille de s'accomplir. Ce qui fait rÉvangile, ce ne sont pas quelques notions plus ou moins entachées d'erreurs sur les phénomènes naturels, notions imputables à tépoque où il a été écrit, mais c'est un ensemble de grands faits qui, tout en conservant leur réalité, leur objectivité, sont susceptibles d'être compris et embrassés par l'esprit et le cœur humains de manières bien différentes. Dieu père^ le péché, le Sauveur, la vie étemelle, voilà les grands faits en lesquels se résume l'Évangile, et qui ont été livrés à la discussion oo à la dispute des hommes. Chacun peut, par un examen consciencieux et sérieux, s'en créer une conception qui lui soit personnelle. Ce que peut «t l'individu, la collectivité le peut également. Depuis dix -neuf siècles que les idées chrétiennes sont devenues la base de notre édifice religieux et social, que d'interprétations différentes, que de conceptions des faits chrétiens se sont produites comme credo d'églises ou d'individus, sans que la valeur morale de ces faits ait été ébranlée! Cette faculté d'adaptation est, pour TÉvangile, la marque et le signe de la vie, comme la souplesse et l'élasticité des membres sont la démonstration qu'ils n'appartiennent pas à un cadavre. Il faut donc s'en réjouir, et non la redouter comme un présage ou un symptôme d'affaiblissement ou de désagrégation. L'Écriture, a dit Grégoire le Grand, est comme un fleuve où un éléphant peut nager, et qu'un agneau peut passer à gué. > Je demande pardon au lecteur d'une si longue citation, mais je Tai jugée utile pour faire comprendre quel est le point de vue où je me place quand je mets les grands faits et les grands traits du christianisme en face de la science. Ces grands traits ont leur logique qui repose à la fois sur l'histoire et sur l'observation des faits moreaux ; et c'est par là qu'ils s'imposent à l'adhésion d'un très grand nombre d'hommes qui n'ont pas cependant renoncé aux droits de la pensée. Mais il est pour chacun de ces grands traits et autour de chacun d'eux une zone où l'esprit se meut librement et où les conceptions diverses peuvent trouver place. C'est au chrétien à réserver énergiquement l'indépendance de ces zones libres de l'interprétation, et de ne pas se laisser enchaîner et garrotter dans des formules étroites et immuables que rien ne légitime et qui sont nettement condamnées par celui qui a dit : c La lettre tue, mais l'esprit vivifie. »

Si j'ai si longuement établi quelle devait être, selon moi, et quelle est dans beaucoup de cas la vraie situation des chi^tiens qui pensent et qui réfléchissent sur les croyances chrétiennes, c'est que la présente polémique m'a fourni et va me fournir encore l'occasion de présenter des

Ll CHBISTUmSIIK BT LA DOGTRDIB DE L^ÉYOLUTION. 447

exemples et de montrer les conséquences d*une semblable attitude. Déjà pour la création j'ai essayé d'établir que Tun des points essentiels de la foi chrétienne, c'est-à-dire 1 idée d'un Dieu créateur, n'était en rien atteinte par le transformisme et pouvait se concilier d'une manière très heureuse avec l'idée d'évolution. Si une hypothèse plus heureuse que celle de l'évolution vient à se faire jour et à entraîner par une sérieuse démonstration l'adhésion très générale sinon unanime du monde savant, les hommes de science qui seront ses adeptes auront à rechercher les relations possibles de cette voix nouvelle et de la croyance au Dieu créateur; car cette dernière placée en dehors et au-dessus de la science ne me parait au fond passible ni de ses démonstrations, ni de ses réfutations. Cette conduite qui me semble sage et rationnelle, et que j'ai suivie pour un des articles du credo chrétien, les objections de mon éminent contradicteur me mettent en demeure de l'appliquer à d'autres articles du même credo. Je ne puis évidemment songer à m'étendre ici sur chacun des points fondamentaux des croyances chrétiennes; mais je dois répondre à l'invite qui m'est adressée et examiner si les croyances que le christianisme a le droit de puiser dans les chapitres 2* et 3^ de la Genèse relativement à l'homme sont aussi réfractaires que le pense M. Renouvier aux interprétations de l'idée évolutioniste.

Pour M. Renouvier, « les croyances chrétiennes et le second chapitre de c la Genèse^ oùelles ont leur plus ancien fondement, impliquent, avec quelc que largeur de vues qu'on interprète les parties légendaires ou symboc liques de ce document religieux, la création de l'homme parfait, sa c relation directe à Dieu, et son état de bonheur avant le péché, au lieu « que Tévolutionisme envisage une lente provenance de l'humanité à « travers les degrés infinis d'un processus de la nature, puis ses commenc céments misérables et barbares sous l'empire terrible des lois naturelles, c Je ne conçois guère, dit M. Renouvier, une opposition plus caractérisée, c et cela dans l'esprit autant que dans la lettre » (p. 431). Et ailleurs (p. 435) <( M. A. Sabatier nous dit que l'établissement premier de la subc stance, avec sa loi d'évolution une fois posée, est le système le plus con- « forme à la dignité et à la puissance de Dieu. Soit, mais que faisons-nous c alors de sa bonté? Le cruel problème delà théodicée attend le chrétien c évolutioniste, avec de bien autres difficultés qu'il n'en offrait aux théo- < loglens pénétrés des sentiments traditionnels sur la nature avant le c péché. Ceux-ci... disposaient, pour la justification de l'œuvre de la c création, de l'argument que l'on sait : le libre arbitre principe excellent c de soi, cause du mal moral, origine du mal physique; et les voies de la c nature corrompues, révolution entièrement changée dans son cours. 9 Mais ceux qui acceptent aujourd'hui cette évolution empirique dont

448 LE GBBISTIA5I8MB BT LA DOGTRDIB DB L'AtOLOTIOB.

( la géologie et la paléontologie gardent les annales et dont le processas c et la méthode continuent toujours d'embrasser nos destins, ceux-là font « de Dieu l'auteur volontaire d'un monde évidemment inexcusable, car c la douleur et la mort sont à leurs yeux la loi originaire de la vie en ee « monde créé, une loi aussi ancienne que la sensibilité et qui en 6te le prix; « la nature est pour eux la nature normale de ce monde; et rhomme « qui y est apparu à son rang et à son moment est l'homme normal, t

Et ailleurs (p. 436) : c tout cela... est réellementincompatible anc an t christianisme sincère, je veux dire inteiiectuellement sincère, car la c conscience a des grâces d'état pour les conciliations. Jamais jusqu'ici, c dans ce qu'on a entendu par le christianisme, il n'a pu être admis qae a le premier homme était né de la nature par les voies de la nature, et c soumis en son état premier aux lois naturelles que nous connaissons, et c à leurs pires conditions, émergeant de l'animal, dans la plus extrême t mbère physique. >

Et ailleurs encore (p. 245) : c Enfin cette doctrine de révolution est t inconciliable avec ce qu'a de vraiment essentiel et de plus caractéc ristique, une foi religieuse dans laquelle le sentiment chrétien a rejoint c l'inspiration de la cosmogonie jéhoviste en la partie de celle-ci lamieox f définie, la plus claire, et que nul effort d'interprétation ne saurait ( altérer: j'entends l'établissement premier de la créature dans un milien c entièrement harmonique et l'introduction du mal physique rattachée i c la désobéissance de l'homme et à la perte de l'innocence, c'est-à-dire à t l'acquisition de la connaissance du bien et du mal moral. »

J'ai tenu à faire ici ces nombreuses citations qui me paraissent renfermer toute la pensée de M. Renou^ier sur le sujet; mais avant d'entrer dans le vif de la discussion, je dois faire remarquer à mon éminent contradicteur qu'il semble avoir de ToKhodoxie chrétienne une conception qui s'éloigne fort de celle qu'ont pu donner les considérations qui précèdent sur la manière dont les chrétiens de cette nuance, et parmi eux quelques-uns des plus compétents, considèrent la fixité et Timmutabilité des formules. Il me parait regarder les hommes qui se réclament de Jésus-Christ tauveur^ comme définitivement rivés à des articles de credo, immuables quant à l'esprit et à la forme, et comme obligés, pour être stncèreSj c'est-à-dire intellectuellement iineèret, de conserver entièrement intactes des vues d'une importance très secondaire, et d'infime^ détails d'exécution, qui n'intéressent pas les doctrines fondamentales du christianisme. En mon nom et au nom de beaucoup de chrétiens évangéliques^ je n'accepte pas cette rigidité. Le christianisme peut rester le christianisme, quoique sa conception se modifie et se perfectionne sous le travail de la pensée humaine.

LK GHBISTIANI8IIB BT LÀ DOCTRINE DB l'bVOLUTION. 449

J*ai cité M. Renouvier pour mieux faire connaître son point de vue. A mon tour d'exposer ma manière de voir. Je tiens à le faire sans abuser de ces grâces (fétat pour les conciliations, et de ces efforts d'interpréiatton que mon éminent contradicteur dispense avec tant de largesse aux chrétiens qui veulent s'affranchir de Tesclavage des formules.

Je dois naturellement m'attacher à Texamen du texte que nous signale M. Renouvier, comme servant de point de départ à son exégèse antiévolutioniste^je veux dire le deuxième chapitre de la Genèse. M. Renouvier reconnaît dans ce récit des parties légendaires ou symboliques^ et semble admettre qu*on a le droit de les interpréter avec une certaine largeur de vues. Quel est le critère qui lui sert à faire le départ entre ce qui est légendaire ou symbolique, et ce qui est historique et réel? Je ne le vois pas clairement. En outre, les parties symboliques étant triées, quelle est la base de l'interprétation de ce symbolisme? Je ne le vois pas davantage. M. Renouvier répondra qu'il a donné au texte sacré l'interprétation traditionnelle qui est, pense-t-il, la seule que comporte le document religieux que nous examinons. Je répondrai à cela que je me crois le droit de faire aussi mon triage entre les portions légendaires ou symboliques du récit, et lés parties qui correspondent à la réalité ; que dans un document où les limites entre ces deux ordres de notions sont si vagues et si peu définies, il n'y a d'autre critère, d'autre juge que la logique réunie d'une bonne analyse du texte et contexte et d'une bonne critique appuyée sur les données de la raison et sur les vues de la science. Ces deux éléments d'examen heureusement combinés peuvent seuls nous permettre de faire une distinction satisfaisante pour le moment, et de donner aux parties légendaires ou symboliques une interprétation acceptable. Que si cette interprétation n'est point conforme à l'interprétation traditionnelle, le mal est petit; el je m'en console facilement, en pensant que si la vérité ne change pas en elle-même, la conception que l'homme peut en avoir est éminemment variable et perfectible ; et qu'il est d'ailleurs souvent arrivé, ainsi que je l'ai écrit, qu' • on a tout bonnement placé dans la Bible les c idées qui avaient cours, et qu'on les a dès lors naïvement considérées < comme bibliques i (p. 10).

Je m'empresse de dire que je n'ai d'ailleursaucundésirdefaire du texte une exégèse évolutioniste. C'est là une accusation que je repousse énergiquement et dont je veux me garder. J'ai dit c ni transformiste, ni antitransformiste > et j'ai ajouté « transformiste et antitransformiste mais inconsdem-

ment >, et je maintiens mes formules. Je désire seulement montrer que mon honorable contradicteur qui, obéissant au penchant qu'il me reproche, fait de texégèse antiévolutioniste, n'est peut-être pas autorisé par les textes à proposer, comme inattaquable, son interprétation du document religieux.

450 LB cuiSTiAmsaiB bt la ikm^bhb hb l'étolotiom.

Le départ entre le légendaire et sjrmbolique et le réel du second récit de ta création me semble pouvoir se faire de la manière suivante :

Le réel c*est : Dieu est lauteur delà création. Le légendaire et le symhùlique signifient : Dieu a tiré Tbomme d'un état inférieur et inanimé delà substance, et Ta élevé à la vie et à tout le développement qu'elle comporte.

Les animaux ont eu la même origine que lui. Mais Thomme a été seul rendu capable de recevoir un ordre de TÉtemel, c'est-à-dire d'entendre clairement la voix de la conscience morale ; il a seul aussi ét6 doué de la parole. (Il donne un nom à tous les animaux.)

Voilà des données qui n'ont exigé de ma part aucun effort (Tinterpré' talion, et auxquelles toutes les grâces d'état m'ont paru rester étrangères.

Elles ont le mérite d'être claires, nettes, d'accord avec tout le contexte^ et sans opposition possible avec les données de la science actuelle, évolotioniste ou non évolutioniste. Je crois aussi qu'elles peuvent suffire à la foi cbrétienne, qui, sur ce sujet du moins, n'a besoin de rien de plus.

Mais M. Renottvier veut nous imposer l'obligation de voir bien d'aatrei choses dans ce second chapitre. Nous ne saurions échapper, en efifet, sans de grands efforts d'interprétation à y voir clairement : la création de rhomme parfait, sa relation directe à Dieu et son état de bonheur avant le péché (p. 431) ou l'établissement premier de la créature dans un miiieo entièrement harmonique (p. 245) et l'introduction du mal physique rattachée à la désobéissance de Thomme et à la perte de Tinnocence. Ces deax derniers points seraient même, d après M. Renouvier, la partie de la cosmogonie jéhoviste, la mieux définie, la plus claire, et que nul effort d'interprétation ne saurait altérer.

Voyons si les interprétations qui précèdent sont aussi inattaquaUee que le pense M. Renouvier.

La création de l'homme/Mir/ait, c'estrà-dke, je pense, de l'homme arrivé à la stature d'homme (car j'espère qu'il ne saurait être ici question de perfection morale), ressort-elle, nécessairement, du récit sacré? Le texte dit : « L'Étemel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre. i» L'écrivain sacré a-t-il songé en écrivant ces mots à une action directe de Dieu? Oui, je le crois. Mais dois je prendre à la lettre ces paroles; et ne puis-je leur donner une interprétation plus large quoique très légitime, en tenant compte de tout ce qu'il y a de légendaire et symbolique dans ce récitt Quand quelques lignes plus loin le récit jéhoviste nous dit que ÏËtemel Dieup'anta un jardin (11, 8,) que V Éternel Dieu parcourait le jardin vers le loir (Ul, 8), que rÉternei Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau et le^ en revêtit (lli, 21), etc., je me sens autorisé à considérer l'auteur sacré comme un homme qui, dans son ignorance des lois naturelles, et dans la confusion et la naïveté de ses idées sur l'action de Dieu, supprime

LB CBRISTUNISMI tt LA DOGTBIIfB D8 L*tfOhVrîGK. 45i

toui le$ intermédiaires, et relie directement les termes extrêmes d'une série de phénomènes qui a pu être très complexe, et très importante. Et si, partant de cette vue qui me parait inattaquable, je voulais faire de Vexéghe évolutioniste (ce dont je me garderai bien), je me sentirais quelque droit de dire que c'est déjà beaucoup, que Fauteur sacré ait mentionné le point de départ inanimé de Thomme et la communauté de cette origine avec celle des animaux. C'est là la reconnaissance d'un intermédiaire très remarquable, le plus étonnant au fond entre l'acte divin et Tapparition de l'homme parfait et des animaux ; et cet intermédiaire m'autorise à supposer tous les antres. Voilà ce que pourrait dire un homme qui tiendrait à faire de l'exégèse évolutioniste ; mais il pourrait encore faire remarquer que l'homme est d'abord créé être vivant (II, 7) ; qu'après, Dieu plante un jardin, et fait pousser du sol des arbres de toute espèce, agréables à voir, et ions à manger, c'est-à-dire qu'il répond aux besoins sensuels et charnels, peut-être les seuls, de cet être vivant, de cet homme animal, pour employer l'expression de saint Paul ; et que ce n'est qu'ensuite que Thomme reçoit un ordre de Dieu avec la faculté de lui obéir ou de lui désobéir; c'est-à-dire que ce n*est qu'alors que naissent ou se manifestent en lui à un degré snfBsant la conscience morale, le sentiment de l'obligation et le libre arbitre. Gepassage relativement lent, ces deux phases distinctes de l'homme ammal d'abord, de l'homme spirituel et moral ensuite, ne rappellent-ils rien qui soit une évolution ? et peut-on dire que très rigoureusement, de la manière lapins claire, l'homme a été créé parfait dès le premier coup?

Et si l'homme, d'abord minéral, ensuite être vivant ou physiologique, et enfin être moral, représente le résultat de certaines transformations, que . dirons-nous de la femme ? Ne pourrait-on voir aussi une idée de transformation, d'évolution, de développement dans cet être humain qui provient tout entier de la transformation d'une petite partie du corps de l'homme, comme l'être tout entier provient des transformations de l'œuf?

Je ne soutiens pas, je le répète, que le récit jéh'oviste soit transformiste consciemment et de propos délibéré ; je tiens simplement à montrer que l'exégèse, que l'on nous propose comme inévitable^ ne l'est certes pas du tout, et qu'un transformiste qui voudrait faire de l'exégèse évolutioniste, trouverait largement à glaner dans le récit sacré, sans efforts inouïs d'interprétation, et sans grâces d'état.

M. Renouvier nous parle ensuite de la relation directe du premier homme à Dieu. L*éminent philosophe a-t*il voulu dire que l'homme pri- ^mitif, avant la chute, recevait de Dieu des communications directes? Le texte sacré dit en eiïet que Dieu lui parle, mais il n'y a là rien qui le distingue de ce que l'Écriture dit de l'homme après sa chute. L'Éternel Dieu s'adresse aussi directement à Gain avant et après le meurtre d'Abel. Mon

452 LB GHHISTIANISMS ET LA DOCTRINE DE l'ÉVOLUTIOIT.

honorable contradicteur veut peut-être opposer cette afiirmation du texte sacré aux commencements misérables et barbares attribués par i'évoiutionisme à f homme sous P empire des lois naturelles? Mais ne venons-nous pas de voir Yhomme spirituel^ c'est-à-dire celui qui peut entendre la voix de Dieu, ne survenir que plus tard et après l'homme charnel ou animal? Pour le transformisme comme pour Tantitransformisme, l'homme n'a été l'homme parfait^ c'est-à-dire complet, que quand la conscience morak a eu atteint chezMui ce degré de développement qui a permis le sentiment net et clair de Tobligation morale. Que ce moment ait été lent dans ses préparations ou qu'il ait paru rapidement, l'homme n'a été vraiment homme qu'alors ; et c'est alors, pour le transformiste comme pour l'antitransformiste, qu'il a eu sa relation directe à Dieu (1).

Quant à l'état de bonheur de l'homme avant le péché, nous aUons y revenir à propos de la chute et de l'origine du mal physique; mais je me permets de faire remarquer que jusqu'à présent, dans ce que nous venons d'examiner, nous n'avons pas trouvé entre l'interprétation du texte sacré, et l'évolulionisme une opposition si caractérisée, et cela dans l'esprit autant que dans la lettre. ^

Examinons maintenant le grand problème de la chute et de l'introduction du mal physique comme conséquence de la désobéissance de l'homme. C'est le chapitre m de la Genèse qui va servir de texte à nos réflexions. Le système évolutioniste, pense M. Renouvier, supprime la bonté de Dieu. Dans ce système en effet, dit-il, Dieu est l'auteur volontaire d'un monde évidemment inexcusable, car la douleur et la mort sont la loi originaire de la vie en ce monde créé, une loi aussi ancienne que la sensibilité, et qui en ôte le prix. Voilà les difQcultés qui attendent le chrétien évolutioniste, tandis que « les théologiens pénétrés des sentiments traditionnels sur la nature c avant le péché (état de bonheur de l'homme avant le péché, établissement

(4) M. Reu88, dont la haute compétence exégétique est si universelJement connue, pense que c'est parée qu'il ^ mangé de l'arbre défendu que l'homme a acquis la conscience de lui-même, qu*il a la connaissance du bien et du mai, qu'il est en pleine possession de ses facultés, et qu'à ce titre, il est devenu semblable à Dieu. « Or ceci, ajoute-t-il, n'est pas une chute, mais un progrès. Il l'achète cher, c'est vrai, mais tout considéré, il y gagne plus qu'il n'a perdu. Il est eniin devenu homme. » (CommetUairei Hi$t. Sainte, 1, 291$). Je reviendrai plus loin sur ce sujet ; mais je me permets de faire remarquer que le fait, d'entendre et de comprendre un ordre de Dieu, c'est-à-dire la Toix de l'obligation morale implique déjà la conscience de $oi-mémef implique un sentiment tout au moins vague du bien et du mal et une possession sufBsante de ses facultés. L'homme est déjà là tout entier avant la chute, ce qui n'empêche pas que le cours de la vie, l'expérience, les douleurs, la lutte pour l'existence, et le péché luimême reconnu^ confeesé et suivi de remords ne puissent aider puissamment à développer la personnalité humaine. Mais la constitution de cette personnalité a pu précéder la chute, et cette dernière n'était pas un mal nécessaire, comme on pourrait le conclure

« premier de la créature dans un milieu entièrement harmonique) dispo- • saient pour la justification de l'œuvre de la Création de l'argument que « Ton sait : le libre arbitre, principe excellent de soi, cause du mal moral^ « origine du mal physique, et les voies de la nature corrompues •.

Je dois, poui' cette question extrêmement grave, dégager dans le récit sacré ce qui est le réel de ce qui est le symbolique et le légendaire, dont l'interprétation peut varier, et pour lequel, après avoir combattu Texégèse présentée par M. Renouvier comme seule possible^ je demanderai la permission d'exposer la mienne. Le réel c'est : l'être humain qui, ayant atteint sa stature d*homme, c'est-à-dire étant devenu créature libre et capable de connaître robligalion morale (l'ordre de Dieu), a cependant obéi à ses instincts charnels et inférieurs et a désobéi à Dieu. Il a péché. La voix de Dieu, c'est-à-dire la conscience, lui a reproché sa faute et lui en ^ montré les tristes conséquences morales et physiques ; ses yeux se sont ouverts et il a connu le remords.

Le symbolique et le légendaire signifient : il y a deux voix dans l'homme, la voix de Dieu ou l'obligation qui lui ordonne le bien, et la voix du serpent, c*est-à-dire la voix des instincts charnels et sensuels, la soif du plaisir et de la jouissance qui le poussent au mal. Le mal physique, les souffrances corporelles et morales, la misère physique ont été largement accrus par l'introduction du mal moral. Le sentiment de la responsabilité, le cri de la conscience coupable ont rendu la mort redoutable et lui ont donné son aiguillon.

Voilà encore des données qui n'ont exigé de ma part aucun efl*ort excessif d'interprétation. Elles me paraissent claires et nettes. Il me reste à montrer qu'elles sont justifiées par le texte, et qu'elles ne portent aucune atteinte à la bonté de Dieu. Elles ont en outre le mérite de ne pouvoir être mises en opposition avec ce que nous savons de nous-mêmes, de notre nature, de notre mortalité, de notre conscience morale et du déluge de maux physiques et moraux que le mal moral déchaîne sur l'humanité. Ces notions me paraissent suffire à la foi chrétienne, qui, sur ce point, me semble n'avoir besoin de rien de plus.

L'homme était-il parfaitement heureux avant le péché? La Créature a-t-elle été établie dans un milieu entièrement harmonique? Le mal physique était-il entièrement absent de la création avant la désobéissance de l'homme? Est-il bien vrai que l'affirmation de ces faits soit la partie lAmieux définie, la plus claire de la cosmogonie jéhoviste et que nul effort cTinterprêtât ion ne saurait altérer? Examinons-le î

Je cherche en vain dans le texte une affirmation claire, nette, de ce bonheur parfait. J'y vois bien que l'éternel Dieu place l'homme dans un jardin bien arrosé et dont il pouvait manger les fruits (sauf un cependant),

454 LB GHBISTIANISMI IT LA DOCTUIIB M l'ÉVOLVTIOK.

qu'il lui procure une aidé semblable à lui, qu'il rautorise à donner tm nom à tous les animaux. Ce sont là des éléments de bonbeor, c'est vrai, mail a^sez ordinaires d'ailleurs, et qui n'ont pas été refusés aux représeotaoU de l'humanité après la chute, car les fruits de la terre n'ont pas oessé d'être le partage et la nourriture de l'homme et de la femme, et la parole a été conservée à l'homme. Ce sont là» je le répète, desélémentsdebonheor; mais le péché ne les a pas supprimés. Il en a rendu la jouissance motni douce, moinn paisible; la convoitise, l'orgueil, l'ambition, l'envie, oai mis au cœur de l'homme des désirs et des sentiments terribles ; la lutte acharnée des intérêts, de Pégoîsme, des jouissances s'est allumée et menace de dorer tant que le péché existera. Mais le mal n'existait-il pas abtolument avant la chute? Le texte le dit-il clairement? Je ne le Yois pas; bien plus, c'est le contraire que je vois. L'usage de l'un des fruits est prohibé; c'est déjà une privation. Le travail nécessaire, c'est-à-dire la lutte contre la nature que le péché doit rendre plus dur, plus pénible, plus ingrat, plus fiévreux (à la sueur de ton visage), n'est certes point inconnu avant la chute. Es effet si, après la chute, l'Éternel Dieu chassa l'homme du jardin d'filden pour qu'il cultivât la terre d'où il avait été pris (Gen., in, p. 33), avant la chute le sol, pour produire, avait aussi besoin d'être cuUivé, car l'écrivain du texte jéhoviste a soin de nous dire dès le début de la création qu' • aa- « cun arbuste des champs n'était encore sur la terre et aucune herbe des c champs ne germait encore, car l'Étemel Dieu n'avaitpas fait pleuvoir lor « la terre, et il n'y avait point dt homme pour cultiver le sol i^ (Gen. 0, p. 6) ; et encore au v. 15, avant la chute : « l'Étemel Dieu prit l'homme et le plaça c dans le jardin d'Éden pour le cultiver et pour le garder >. Pour le garder? contre qui? contre quoi? Contre quelque danger, contre quel€[ue ennemi, contre quelque envahisseur ou destructeur sans doute: dans tous les cas, contre quelque cAoae de contraire, ce qui ne saurait cadrer d'une manière bien heureuse avec le milieu entièrement harmonique de mon honorable contradicteur. En outre, que penser du bonheur parfait de l'homme qai, créé le premier parmi les êtres vivants (végétaux et animaux), est privé (d'après le texte bien entendu) de cette aide semblable à lui, dont Dieu avait reconnu la nécessité pour son bonheur (« Il n'est pas bon qae Thomme soit seul, je loi ferai une aide semblable à lui t ou « qui lui convienne ») et qui ne lui est accordée que bien tardivement^ puisque la femme arrivera la dernière parmi les êtres animés et après que s'est accomplie la création des végétaux et celle des animaux, après qu'Adam a été placé dans le jardin d'Éden, après qu'il a passé en revue tous les animaux et leur a donné des noms^ c'est-à-dire après un intervalle de temps qui, apprécié même au point de vue symbolique du récit, ne parait certes pas négli* geable. Cette privation n'est du reste pas indifférente à l'homnaa, et il en

DK CmUSTIANiaMB R LA DOGTBINB DK L'AvOLUTION. 455

sent toute ramertume, car le texte prend soin de nous indiquer son sentiment pénible à cet égard, quand après i*avoir représenté passant en revue et nommant tous les animaux, il ajoute avec un accent de tristesse et de mélancolie assez transparent : t Mais, pour Thomme, il ne trouva point d'aide semblable à lui » ou c qui lui convienne •. Je me figure sans peine que cette aide tardive dam sa venue a dû manquer longtemps au bonheur parfait et au milieu entièrement harmonique^ et que, par conséquent, d'après rÉcriture môme, il y a eu un temps primitif de bonheur imparfait et des discordances dans le milieu.

t Jamais, dit mon éminent contradicteur, jamais jusqu'ici^ dans ce c qu'on a entendu par le chriitianisme^ il n'a pu être admis que le premier c homme était né de la nature et soumis en son état premier aux lois natu* c relies que nous connaissons et à leurs pires conditions, émergeant de Tac nimal dans la plus extrême misère physique. »

Je ne nie point que les chrétiens, c'est-à-dire les représentants du christianisme, n'aient jusqu'à présent pensé autrement, et je le conçois parce que les représentants du christianisme avaient fait ce que M. Renouvier condamne si fort, ils avaient accommodé leurs croyances et les traductions bibliques elles-mêmes avec les idées scientifiques qui avaient cours, et qui représentaient l'homme comme un être dont l'origine et la nature différaient profondément de celles des animaux. Je ne les blâme certes pas d'avoir fait ces rapprochements entre les deux domaines, rapprochements que je crois commandés par la nature de Tesprit humain; mais ce dont je les blâme, c'est d'avoir considéré les termes de ce contrat entre la science et l'exégèse biblique actuelle comme définitifs et comme faisant loi. Je ne puis approuver non plus mon honorable contradicteur d'arguer aujourd'hui des interprétations issues de cet accord qu'il condamne comme méthode générale, pour déclarer excommuniés du christianisme sincère ceux qui, acceptant sincèrement des idées scientifiques autres que celles du temps passé, ne se croient pas cependant hors du christianisme parce que sur des points qui sont, d'après eux, de l'incompétence de l'inspiration biblique, ils ne se croient pas liés par la lettre du texte sacré, et ils en cherchent une interprétation plus large et au fond plus fidèle.

Je me suis déjà expliqué sur l'origine de l'homme par les voies de la nature. Voyons si le texte sacré est aussi réfractaire que le dit M. Renouvier, à l'intelligence des conditions misérables et de l'état d'abaissement de l'homme primitif.

a L'homme et sa femme étaient tous deux nus et ils n'en avaient point honte » (Gen., ii, p. 25). L'étal de nudité ne peut certainement pas être considéré chez Ihomme comme un caractère de supériorilé propre à ie distinguer de la bestialité. Les populations qui sont dépouillées de tout

456 LK GmUSTUKISIfl IT LA DOOTBIKS DB L'ÉTOLUTIOir.

vêtement sont, je crois, sous toutes les latitudes, les plus barbares, les plus arriérées, et les plus voisines, quant aux mœurs et à la civilisation, des animaux qui sont leurs hôtes et leurs commensaux. Plus tard, après la chute, Dieu fait à l'homme des habits de peau et Pen revêt (Gen.» m, p. 21), ce qui constitue un progrès et non un recul. Mais je ne puis m*empécher de trouver dans cette simple phrase : « Us étaient tous deux nus », une affirmation éloquente dans son laconisme de la plus extrême misère physique, et dans cette autre proposition aussi simple : c et ils n'en avaient point de honte > , l'affirmation d'un état moral très primitif, puisqu'ils n'avaient pas encore le sentiment de la pudeur.

Quant aux loti naturelle$ et à leurs pire$ conditionSf je ne saisis peut-être pas bien ce que veut dire par là mon honorable contradicteur. Le récit biblique n'est ni un cours de physiologie, ni un cours de pathologie, ni un cours d'hygiène; et je ne puis songer à lui demander beaucoup de renseignements à cet égard ; mais cependant il m'en dit assez pour que je sois amené à penser que l'homme, avant la chute, se trouvait soumis aux mimei hiê naturelles que nous lui connaissons. Il a dee narines pour recevoir le souffle de vie et pour respirer (jusqu'à témoignage contraire). Il se nourrit de fruits bons à manger et agréables à t^oir, ce qui me porte à penser qu'il a le sens du goût et celui de la vue. Il entend, il a donc le sens de l'ouTe, et rien ne me prouve que ses narines soient dépouillées de l'odorat. Je lui accorde le sens du toucher sans hésitation et quelles que soient les objections que je puisse soulever par là. D'ailleurs, il prend les fruits; or nous savons que l'organe de la préhension est toujours un organe adapté au toucher. Il mange, ce qui me porte à penser qu*il y a chez lui fouies les phases successives de la digestion, sans en excepter leurs pires conditions; il est mâle et femelle, ce qui ne laisse pas que de faire supposer qu'il accomplit certaines fonctions animales qui ont leurs douceurs, mais aussi leurs misères, puisque les grossesses sont déjà accompagnées de souffrances que les luttes de la vie et les vices de la civilisation ne feront qu'accroître.

Enfin, quant au développement intellectuel et moral de l'homme primitif, je suis frappé de ce fait que l'homme primitif qui sort des mains de son Créateur, qui n'a pas encore rompu avec lui par le péché, dont, pense M. Renouvier, la relation directe à Dieu n'est pas contestable au point de vue de l'exégèse; je suis, dis-je, frappé de ce fait que s'il entend la voix de Dieu, il n'élève jamais ni ses vues, ni ses pensées vers son bienfaiteur et son père dont rien ne semblerait devoir le séparer. Pas une adoration 1 pas une prière I pas une invocation ! Rien que des sensations, rien que des salisfactions matérielles (il mange et réjouit ses yeux), rien enfin que des affections charnelles qui lui arrachent cette exclamation si caractéristique,

LB GHSISTIÂKISMB BT LA DOCTRIMB DB L'ÉVOLUTION. 457

OÙ toutes les raisons de son attachemeut pour sa femme se résument dans la communauté de composition corporelle (< os de mes os, chair de ma chair ») et dans la fusion de la chair « ils deviendront une seule chair •.

Pas d'invocation avant la chute, ai-je dit. Le texte jéhoviste n*en mentionne pas, en effet; tandis qu'il montre Gain et Ahel faisant des offrandes à l'Éternel, et il affirme plus tard que ce ne fut qu'après la naissance d'Enoch, âls de Setb, a que Ton commença à invoquer le nom de l'Étemel », (Gen, iv, 26).

Tout cela prouve-t-il que l'auteur du récit jéhoviste a voulu établir que rhomme a émergé de C animal dans la plus extrême misère physique? Je n'en crois rien ; et je maintiens ma formule : ni transformiste, ni antitransformiste ^ ou inconsciemment transformiste et antitransformiste. Je ne cherche pas à plier le texte sacré au sens évolutioniste, je mets seulement sous les yeux du lecteur les graves objections que soulève Pexégèse antîévoluitontstey dont mon éminent contradicteur a cru devoir se faire l'avocat et le défenseur, tout en me blâmant d'introduire la question de l'évolution dans l'exégèse.

Mais la douleur physique, le mal physique existaient-ils moins que le travail avant la désobéissance? Ils existaient aussi, car Dieu t dit à la femme : j'augmenterai la souffrance de tes grossesses » (Gen., m, i6). Je croîs qu'en bonne logique on ne peut augmenter que ce qui existe déjà. Il ne m'en coûte certes pas de reconnaître que le mal moral a introduit dans l'humanité, alors comme aujourd'hui^ un accroissement considérable de maux physiques, de souffrances corporelles, de maladies* cruelles et redoutables. C'est là un fait d'expérience journalière, que je me garderai bien de nier, et dont je retrouve texpression symbolique dans le récit sacré.

Mais du moins la mort, me dira-t-on, n'a-t-elle pas été, d'après le texte sacré, la conséquence du péché? Non, répondrai-je encore, le texte sacré estloin de l'affirmer catégoriquement. Il n'y est dit nulle part que Dieu a créé l'bomme corporellement immortel. C'est plutôt le contraire qui y est affirmé, car au chap, in, 22, Dieu dit : « Voici, l'homme est devenu « comme l'un de nous pour la connaissance du bien et du mal. Empéchonsc le maintenant d'avancer sa main, de prendre de l'arbre de vie, d'en • manger, et de vivre éternellement. » Ce passage symbolique parle évidemment de l'immortalité, comme d'une chose que l'homme eàt pu acquérir^ mais certainement pas comme d'une chose qu'il a perdue.

En outre, le texte sacré serré de près, ne nous permet pas de pensera une mort corporelle ; mais plutôt à une autre mort, la mort spirituelle, qui ne devait pas entraîner la fin immédiate de la vie terrestre. La parole divine : c Le jour où tu en mangeras, tu mourras » (version Ségond),

458 Ll CHBlSTIANISIfS IT LA DOCTROIB Hm. L'iTOLCTION.

OU c Dès que ta en mangeras, ta monrras certainement » (version Renss), contient une menace qui, s'il s'agissait de la mort corporelle, ne se serait pas réalisée, car la Bible fait vivre le premier couple longtemps après la chute. Or une exégèse inteUeetuel/ement sincère ne saurait admettre une pareille énormité : une volonté catégorique de Dieu non exécutée.

De plus, quand Dieu parle à Thomme de sa fin ecrporéllt à venir, il ne la présente certainement pas comme une conséquence et une juste punition du péché, mais comme un phénomène qui n'a rien de subversif de l'ordre établi, mais comme un fait naturel dont Thomme ne s'est peat-étre pas rendu compte dans sa simplicité et dans son ignorance, et que Dieu lui fait connaître tout en prenant soin de lui en donner la raison. « C'est c à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu*à ce que tu c retournes dans la terre d'où tu as été pris, car tu es poussière et tu « retourneras dans la poussière. » En d'autres termes : tu retourneras à la terre non parce que tu as péché, mais parce que tu as été pris de le terre. C'est là la fin naturelle de la partie terrestre de ton être (1).

Ainsi donc il me semble qu'une exégèse serrée du texte sacré ne saurait 7 trouver l'affirmation catégorique de l'origine de tout le mal physique et de la mort corporelle comme conséquence directe et exclusive de la désobéissance de l'homme. Cette doctrine a bien pu être, et a été la croyance traditionnelle, j'en conviens ; mais elle n'est pas un élément nécessaire du christianisme. L'homme créé conscient et libre a désobéi à Dieu ; il a péché et mérité le juste ch&timent de sa faute. Le péché a entraîné

(i) Cette exégèse du texte uoré m*tvtlt ptru de prime tbord ntturelle et rationnelle; mtii J*ai été heureux d*en retrouver rexpression très nette chez un homme tuquel on ne contestera ni la connaissance des textes, ni la science exégétique. M. Reuss dans ses remarquables commentaires sur la Bible s'exprime en effet ainsi {HUttnrê sainte, t. I.) :

c Uidée que l'homme est tirrUn (langage du xti* siècle) revient souvent dans TÀn- « cien Testament(V. Psaume CIII, li;CIV,â9; CXI.VI, 4; JobX, 9;Eccl.III,S0; XII, 7, « etc.; comp. Es. LXIV, 7). Sa substance, son corps, partage de la nature de la terre et c finit par se confondre avec celle-ci quand la rie a cessé...

c ...À ce propos Fauteur biblique fait un rapprochement entre les mots Adam « rhomme et Adamah le soi (p. 390)... Il (l*bomme) a désormais (après la chute) la « perspective de la mort, dont la certitude assombrit son horizon. Non qu*il ait perdu « tout à coup Timmortalité (coihme on représente la chose dans les écoles théoiogiques) ; « •/ ne Vajamaii postédée, il m pouvait pat la p$rdrt. Il était fait de poussière comme « ranimai et devait par conséquent redevenir poussière... (p. â9i). Mais auparavant « arrêtons-nous encore un moment à la menace de Dieu qui dit expliciUroent : Le jour « même où tu en mangeras, tu mourras. Or Tbomme n'est pas mort ce jour-là, d'après « la parabole. Ordinairement pour ne pas accuser Dieu de mensonge ou d'exagération, « on lui fait dire : Tu deviendras mortel! Nous avons déjà dit que l'homme a été créé « movUii,d^aprét notre texte. Cette explication n'est donc pas admissible... l'auteur parie < de la oonscienee de la mortalité qui nttt areo l'antre (p. i9S). »

Uir SBUfOIf SUR 1*1 TBÉUIIB COUtTIBN. 409

nécessairement dans ce monde an accroissement considérable de souffrances morales et physiques; et dans Tautre la mort éternelle. Voilà Tessentiel; et quant aux détails ou aux croyances qu*une autre exégèse a cm pouvoir trouver dans le texte biblique, le chrétien me parait avoir de bonnes raisons, pour en modifier la formule.

Mais alors, dit M. Renouvier, que devient la bonté de Dieu? car en créant le monde tel qu'il est, il est Fauteur inexcusable du mal physique et de la mort Les théologiens, pénétrée des sentimenii traditionneli atr la nature avant le péché^ avaient, pour justifier l'excuse de la création, l'argument que Ton sait : le libre arbitre^ principe excellent de soi, cause du mal moral, origine du mal physique, et les voies de la nature corrompues, cr Le cruel problème de la théodicée attend le chrétien évolutioniste avec de bien autres difficultés (p. 453). »

Nous voici en présence d'un problème autrement large, autrement important que celui de la comparaison de^ conditions faites à l'homme avant la chute, soit par le récit biblique, soit par l'exégèse tradition* nelle; soit par l'exégèse tn(f^/>efi(fan^6 (ni transformiste, ni antitransformiste), quoique toujours sincèrement chrétienne.

Armani) Sàbatixr.

{A suivre).

Page 1