‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 138 sur 144 · UN SERMON SUR LE THÉISME CHRETIEN · texte numérisé non relu

UN SERMON SUR LE THÉISME CHRETIEN

« Incalculable est la puissance â*une idée générale quand, après un * long travail de germination obscure, puis de croissance vivement disputée par les idées traditionnelles, elle émerge enfin au-dessus de ses rivales épuisées. Or, la grande idée de la paternité divine, principe générateur de la vie spirituelle en Jésus, et, par Jésus, dans TEglise chrétienne, commence à nous apparaître dans sa nue et riche simplicité. Jamais méconnue, jamais abandonnée, la foi au Père céleste avait été cependant enveloppée par une végétation de dogmes, tous nécessaires au salut, au sein de laquelle la Réforme et la science contemporaine ont fait de larges et intelligentes éclaircies. Le défrichement est en bonne voie, et les théologiens conservaleurs s'y appliquent avec un zèle réjouissant en même temps que ceux dont ils suivent Timpulsion et n'acceptent pas momentanément le concours. Quand' le dégagement sera terminé pour les fidèles comme pour les théologiens; quand l'Eglise réformée comprendra que le Dieu jaloux, arbitraire, vindicatif de la théologie calviniste est une injure au Dieu de l'Evangile; quand le monothéisme évangélîque, rigoureusement rationnel et pratiquement mystique, lumière de l'esprit, enchantement du cœur, se sera substitué au dithéisme de l'orthodoxie modeme, comme celui-ci s'était peu à peu substitué au trithéisme de l'orthodoxie calviniste; quand les âmes iront tout uniment par Jésus au Père, alors commencera pour l'Eglise réformée une ère nouvelle de foi vivante, d'union et d'expansion (p. 13). »

M. T. exprime, en terminant, l'espoir que l'idée de la paternité divine, mise, dans la science théologique, au rang qui lui appartient, en même temps qu'elle renouvellera le chrbtianisme, lui rendra son ancienne influence sur le peuple français, « si peu formaliste, si généreux, si humain, si vite épris de ce qui est lumineux et simple i ; que c ce peuple aujourd'hui moralement désorienté, retrouvera son étoile directrice dans la grande doctrine du monothéisme chrétien >; que c ses facultés natives, menacées d'épuisement, se revivifieront aux rayons de l'amour du Père ». ♦

c Ce peuple aime et veut la justice : il a fait, il y a cent ans, un efifort surhumain; il a fait des folies, de criminelles folies pour la réaliser. Il la voudra toujours, mais mieux, car sa piété toute faite d'amour, comme celle de Jésus, mettra la bienveillance à côté de la justice et le devoir à côté du druit, résoudra en patiente ténacité les impétuosités du caractère national, adoucira les âpres luttes de la concurrence pour la vie, dénouera jour à jour les questions sociales qu'on croit pouvoir trancher sans dommage pour la chose publique, et versera dans le mécanisme de la société la divine liqueur destinée à en lubréfier les rouages (p. 16). »

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L'idée da Père céleste est eertainement l'idée centrale da christianisme. C'est eUe qui lui a donné naissance; et c'est elle aussi qai Ta fait triompher do polythéisme gréco-romain. Elle explique ses caractères internes de religion du cœur et de la conscience» et ses caractères externes de religion nniTcrsaliste et prosélytique. Peut-on dire cependant qu'elle date du christianisme et que Jésus Ta apportée an monde? Non; mais ce n'était 'avant Jésus, et ce n'est en dehors de Jésus, qu'une idée, nn produit de rintelligence, une spéculation de l'esprit. En Jésna, cette idée s'est emparée de toutes les facultés, a pénétré l'Ame entière, est de- Tenue un sentiment intime, profond, dominateur. C'est ce sentiment qui était nonTeau, qui constitue l'originalité de Jésus. C'est ce sentiment qui de Jésus a passé, affaibli, mais puissant encore, en ses disciples; qui a créé une vie intérieure nouvelle; qui a fondé le christianisme, la religion qu'on pentdire absolue et définitive, parce qu'elle n'est plus susceptible de progrès.

Le grand fait de l'histoire évangélique est que Jésus a senti sa filialité divine, comme personne ne l'avait sentie auparavant, comme personne ne l'a sentie depuis lors. M. T. le reconnaît en dbant que, pour parler exactement, il faut l'appeler, non un fils de Dieu, mais « le Fils de Dieu ». Ebl oui, Jésus s'est cru, s'est senti, s'est affirmé fils de Dieu en nn sens spécial et unique. Notez que chez le Jésus des Evangiles^ ce sentiment est parfaitement naturel; qu'il apparaît dès l'origine et constamment avec toute sa force et toute son intensité; qu'on ne le voit pas naître acddentellement sous une influence extérieure, ni se former par degrés; qu'il ressemble à une perception immédiate, toujours identique et sûre d'ellemême, non à une acquisition mentale progressive ; qu'il s'accompagne de la conscience d'une participation de la vie divine, d'un partage des perfections divines, d'une mission de pardon, nous allions dire d'amnistie, reçue directement du Père. C'est ce qui explique et semble jusllBerla croyance à la nature surhumaine du Christ. C'est ce qui fait la force, la valeur religieuse et théologique de ce c dilhéisme de l'orthodoxie contemporaine », auquel M. T. voudrait substituer un monothéisme rigoureux, une sorte de judaïsme spiritualisé, universalisé et attendri.

Les protestants libéraux croient que cette substitution est exigée par la raison et la science. Peut-être décident-ils la question un peu vite. Il faudrait d'abord déterminer exactement ce que la raison et la science autorisent et exigent en matière de foi religieuse. On devrait aussi se demander si le christianisme simplifié, les orthodoxes disent appauvri, d'après les exigences de la raison, conserve encore ses caractères et ses vertus spécifiques, et s'il donne une satisfaction suffisante aux besoins moraux ou mystiques très réels sur lesquels se tait la raison, parce qu'elle ne peut les exprimer en idées claires. F. Pilloh.

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