L*ÂBBESSE DE JOUARRE DE M. RENAN
M. Renan vient de publier un nouveau drame philosophique qui a en déjà, si j'en crois le numéro de Tédition (i) qui est entre mes mains, de nombreux lecteurs. Beaucoup d'auleurs se contenteraient assurément de ce succès. Mais cela ne saurait suffire à un écrivain aussi répandu, qui ne peut ignorer que ce genre de succès lui est toujours assuré, quelle que soit la valeur de sa publication. Ge qu'il faut, ce ne sont pas seulement des lecteurs, ce sont des admirateurs. Or, ceux-ci seront-ils aussi nombreux que ceux-là ? J'avoue que j'ai de fortes raisons d'en douter. A part quelques pages et qui, encore, ne tiennent nullement à l'idée principale, tout le reste n'a d'autre saveur que celle de l'étrangeté.
L'auteur fait souvent reprocher à son héroïne par les autres personnages du drame de forcer les limites de la nature humaine; il aurait bien dû prendre garde à ne pas mériter lui-même pareille accusation. Dans son désir de ne pas passer par les chemins frayés, de sortir à tout prix de l'ordinaire, il va, en etTet, jusqu'à contredire nos impressions les plus évidentes, les plus générales, jusqu'à violenter notre façon habituelle de penser et de sentir. On arrive ainsi, cela est certain, à dire du nouveau, mais c'est aux dépens de la vérité, et la vérité se venge en condamnant l'écrivain, dont le goftt est généralement si pur et si délicat, à tomber dans la manière et l'airéterie.
Julie de Saint-Florent, abbessè de Jouarre, est arrêtée pendant la Terreur et conduite à l'ancien collège du Plessis transformé en prison. Là elle trouve un gentilhomme de sa connaissance, le marquis d'Arcy. Us se sont aimés jadis et cet amour s'est conservé intact, toujours jeune et vivant au fond de leur âme. Cette rencontre parait à d'Arcy une faveur du ciel; une nuit les sépare de la mort; cette nuit ils la consacreront à leur amour. Julie le repousse, lui oppose son vœu; ce serait une profa* nation à cette heure suprême. Ce n'est pas qu'elle ne sache à quoi s'en tenir sur les rites de TÉglise. Esprit éclairé, largement ouvert aux idées philosophiques elle a appris à distinguer le fond de la religion des éléments secondaires et souvent erronés qui s'y attachent; mais, c sll n'y a pas de vœu pour la croyance, il y en a pour la règle de la vie ». Elle prétend y rester fidèle.
D'Arcy lui expose que le monde n'existe plus pour eux, que les limites imposées à l'amour par les conventions humaines n'ont plus de raison d'être, que Tamour est la loi suprême de la nature et que la mort, plus que tout le reste, ordonne d'aimer. Si le monde était près de finir, l'amour seul devrait régner.
f 1) Huitième édition. — A l'heure actuelle, VAbbês$ê de Jouarre en est à sa 3S* édition.
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Or, ils vont mourir. Pourquoi s'imposer un frein que, seul, Tétai social qui s*écroule, pouvait justifier à certains égards?
c Assignés pour une mort très prochaine, nous sommes libres :les lois établies en vue des nécessités d*un monde durable n'existent plas pour nous. Bientôt nous serons dans l'absolu du vrai, qui ne connaît ni temps ni lieu. Devançons les heures, chère Julie. Les hommes nous tuent; profitons de leur arrêt; ne nous tenons pas pour obligés par leurs lois vaines et passagères ; ce sont eux-mêmes qui les abrogent pour nous. Ah I qu'est-ce donc qui nous empêche de mourir de la joie de nos baisers ? >
« — ... Sûrement, répond Julie, nous n'avons en ce moment à tenir compte de personne; mais jusqu'à la chute du couperet, nous aurons à tenir compte de nous-mêmes. J'ai mon orgueil ; voulez- vous donc qae je me présente devant la mort amoindrie à mes propres yeux? >
D'Arcy naturellement a beau jeu avec une pareille défense. « L'orgueil ! l'orgueil avec moi, votre ami, votre frère! • Il la censure, la rappelle vertement à l'humilité et après une véhémente apostrophe dans laquelle il lui reproche d'avoir refusé la vraie grandeur, il la menace, si la mort vient à l'épargner, des regrets éternels que le souvenir du don méprisé entretiendra dans son cœur.
Julie n'a plus « d'assez bonnes raisons pour refuser à celui qu'elle aime une chose qu'elle blâme ».
Maintenant, après la thèse, l'antithèse. L'abbesse de Jouarrese trouve sauvée malgré elle par un officier républicain, La Fresnais, qui, témoin de son arrestation, n'a pu résister à la vue de son courage et à la contemplation de sa beauté. Mais elle ne l'entend pas ainsi. La vie maintenant lui fait horreur, et puisque l'échafaud ne veut pas d'elle, elle va s'étrangler avant de sortir de prison. Au moment d'expirer, on la délivre et un prêtre qui se trouve au nombre des prisonniers est appelé à lui apporter les secours de son ministère.
tt Voyez, lui dit-il, après avoir entendu ses aveux, le danger de prendre la vie plus haut que ne le veut notre condition misérable. Vous voas êtes mise au-dessus de la règle ; la règle s'est vengée. Croyez qu'il n'est pas bon de mépriser la lettre. Vous avez eu tort de raisonner avec le devoir. L'aspiration transcendante est mauvaise en tout; oht vous devez maintenant le voir; heureux les simples!... Vos relations avec les premiers esprits du temps vous avaient fait croire que les grands n'ont pas besoin des soutiens nécessaires aux petits. Vous aviez, depuis longtemps, cessé de prier ; vous laissiez aux simples les sacrements et les pratiques que l'Église a établies pour tous. Vous êtes punie de votre orgueil. Mais la miséricorde divine a laissé place au pardon. Vous avez un moyen de réparer vos deux fautes; c'est de vivre... Acceptez ce sort comme votre
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pénitence. Votre expiation sera de subir la loi générale... Humiliez • vous; l'abbesse de Jouarre a failli; n'accumulez pas les sophismes pour vous dbsimuler cette vérité... Vivez, prenez garde à Torgueil. »
Après quelques années passées avec sa fille, — car elle était devenue mère, — dans une condition des plus humbles, Julie de Saint- Florent qui veut consacrer sa vie au culte de ses premiers amours, est enfin décidée par son frère à se rendre aux instances de La Fresnais et consent à l'épouser.
C'est le marquis de Saint-Florent qui est chargé d'exposer la synthèse. Le lien de convention qui enchaînait Julie à TÉglise était, lors de cette fatale nuit de prison, rompu par la force, car toutes les lois sociales avaient sombré. Elle a pu, sans forfaire, prendre d'Arcy pour époux. Maintenant, bien qu'elle soit toujours abbesse et qu'elle ne veuille pas briser avec les rites et les règles de l'Église, il lui est cependant possible de contracter, quand même, un second mariage. En présence de la nécessité qui s'impose de créer, après la grande crise des dernières années, un ordre de choses entièrement nouveau, le Saint-Père a confié au Premier Consul tous les pouvoirs pour accorder une dispense de cette nature.
Telle est, en raccourci, la marche de ce drame, auquel on ne saurait du moins reprocher d'être banal. On sera aussi forcé de reconnaître qu'il possède en certains endroits, et surtout dans sa seconde partie, — les trois derniers actes, — des scènes d'une grande allure et d'une singulière beauté. Mais je dois avouer que si nous l'envisageons en lui-même, dans ridée qu'il veut représenter, dans la situation qu'il entreprend de dénouer il produit, au moins c'est mon impression, un effet d'un genre assez différent.
Le dénouement m'a causé, je ne dirai pas de la surprise, mais une véritable déception. Après lès deux actes du début, je m'attendais, — et je crois que j'en avais le droit, — à tout autre chose. Le dialogue entre d'Arcy et Julie porte, ce me semble, sur des idées autrement larges, autrement tastes qu'une simple question de vœu monastique. Nous serions-nous donc trompés ? Tous les argument» invoqués par le marquis philosophe n'auraieni-ils pour but que d'amener l'abbesse à mettre ses actes d'accord avec ses croyances, c'est-à-dire à rompre avec des formes dont la raison reconnaît le vide et l'inanité ? Si c'est là la seule lutte qai s'établisse dans le cœur de notre héroïne, si son unique tourment est de concilier son attitude, sa pose vis-à-vis du monde avec ce qu'elle est intérieurement, s'il n'y a d'autre obstacle à son amour que le désir de ce respect apparent pour des rites qu'elle dédaigne en secret, il nous est bien difficile de nous intéresser à des scrupules de cette nature et de ne pas trouver tout cela légèrement puéril. Je ne dis pas que cela soit faux. Le catholicisme a
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fermé de ces âmes qui placent aa nombre de leurs devoirs les intérêts de l'Église et qui ne savent plus y mettre la sincérité. Mais comme aujocrd*hui, émancipés de la casuistique, il ne nous est plus permis d'admettre que la vérité ait besoin de s'étayer sur des ISctions et des mensonges et que nous devions garder les apparences de croyances que nous n avons plus, je dis que cet état factice, cette conscience artificielle, ces sentiments de sacristie ont un petit air vieillot et nouslaiesent absolument froids.
Mais notre première impression était bien la bonne. Le dénouement ne répond iqu*à un des petits côtés, de la situation. Dans la prison da Plessis, ce n'est pas seulement l'abbesse de Jouarre qui nous apparaît avec le vœu qui la lie; nous avons bien plus que cela; derrière elle nous voyons immédiatement se dresser la fencime avec son honneur à défendre, car enfin, supposez qu'au lieu d'une religieuse, ce fût une jeune fille du monde qui se trouvât-là. N'aurait-elle donc rien à dire et regarderait-elie comme tout naturel d'accorder la faveur qu'on lui demande? Une fois les préjugés de l'abbesse vaincus, ne restait-il pas en Julie de Saint-Florent la chaste jeune fille protégée par son éducation, la vierge enfermée dans sa pudeur? L'auteur l'a parfaitement senti, les dissertations de d'Arcy en font foi, et s'il n'a plus mis en scène que l'abbesse dans son dénouement, •^ car c'est à peine s'il y a deux mots pour apaiser les scrupules de la femme, — c'est que... c'est que ce dénouement est manqué.
Je sais bien qu'il ne faut pas employer pour juger M. Renan les procédés ordinaires, la vulgaire logique. Sa pensée flotte souvent vague, indécise, revêtant tour à tour les aspects les plus divers. Ce qu'il faut demander à cet esprit si souple et si mobile ce sont moins des idées que des impressions. En cherchant à le saisir, je me fais un peu l'effet de ce mathématicien qui, après avoir entendu une symphonie, demandait : Qu'est-ce que cela prouve?
Cependant, ici, nous pouvons serrer d'assez près son idée, d'autant mieux qu'il a eu le soin de nous l'expliquer dans sa préface. « Ge qui doit revêtir, dit-il, à l'heure de la mort, un caractère de sincérité absolue, c'est l'amour. Je m'imagine souvent que, si l'humanité acquérait la certitude que le monde dût finir dans deux ou trois jours^ l'amour éclaterait de toutes parts avec une sorte de frénésie ; car ce qui retient l'amour, ce sont les conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la société humaine a imposées. Quand on se verrait en face d'une mort subite et certaine, la nature seule parlerait; le plus puissant de ses instincts, sans cesse bridé et contrarié, reprendrait ses droits... Le monde boirait à pleine coupe et sans arrière-pensée un aphrodisiaque puissant qui le ferait mourir de plaisir. »
C'est bien là la thèse qui a donné naissance au drame* £h bien l cette
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thèse répose sur une grave erreur psychologique. Déjà un écrivain du Temps (1) a montré qu'elle est une erreur historique, que, pendant les journées de la Terreur, bien que les sexes fussent mêlés dans les prisons, il n'y eut absolument rien de pareil à ce qu'imagine H. Renan. Et cela se conçoit.
La mort, suivant sa propre expression, est une heure fatalement sérieuse. Or, quoi que fasse notre société, — et cette société a bien le droit de compter dans Thumanité, — elle ne peut échapper entièrement à rinfluence des idées, on pour mieux dire de Tesprit dont le christianisme a imiirégné Tatmosphère où elle vit, et par conséqaent aux impressions que ses enseignements sur la vie et sur la mort onl pour résultat de provoquer, depuis des siècles, dans les âmes. Aussi est-on généralement porté à avoir, à ce moment-là, de tout autres pensées que celle de l'amour. Que l'on ait tort ou raison, il n'importe t II s'agit de constater un fait et non de le discuter. Eh bien t il suffit d'ouvrir les yeux pour s'apercevoir que l'immense majorité des hommes qui nous entourent ne peut sentir approcher ce dernier instant sans que la question de l'au delà vienne la préoccuper et dominer toutes les autres; et ceux-là mômes qui ont réussi à se dégager entièrement de leur éducation première, qui paraissent s'être le plus affranchis de tout souci religieux, à de rares exceptions près, éprouvent encore devant la mort, ce respect sacré qai ne laisse place dans Tàme à d'autres sentiments qu'à ceux de la crainte ou de l'espérance.
Mais on m'objectera peut-être que le christianisme va justement contre la nature, qu'il fausse nos instincts et corrompt nos rapports avec l'ensemble des choses. Quoi qu'il en soit de cette objection, il n'en reste pas moins vrai que, dans l'état actuel de notre société, la thèse de l'auteur recevrait déjà un démenti. Mais n'insistons pas sur ce point et admettons que l'homme regarde l'amour comme « le sentiment de la plus haute adoration et l'acte de prière le plus parfait >. Vous vous figurez que « son dernier soupir va être un baiser de sympathie envoyé à l'univers i ? Quelle singulière illusion! Eh quoi! l'instinct de la conservation n'existe-t-il donc plus chez lui? L'univers va le broyer et il n'aurait d'antre désir que de célébrer sa ressemblance et de témoigner sa sympathie à cette force inconsciente et brutale qui le tue ? Dans son attachement si puissant à la vie, ne songera-t-il pas plutôt au contraire à se détourner avec colère de cette nature qui, dans son indifférence stupide et mauvaise, le laisse écraser? Ne sera-t-il pas invinciblement porté à regarder tous ses dons, toutes ses invitations comme autant de pièges tendus à sa bonne foi, à
(i) Voir le numéro du Temps du 26 octobre dernier.
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fuir et à maudire cette marâtre qui a allumé dans son cœur la soif delà vie et qui le jette sans regret et sans pitié dans les bras de la mort?
Non ! la mort n'est pas une invitation à Tamour. L'homme qui voit venir brusquement sa dernière heure sent instinctivement grandir en lui Tamour de la vie. Il éprouve le besoin de la concentrer aussi intense que possible au dedans de lui, de la faire tenir, autant qu'il lui est permis, dans les quelques heures qui lui restent. Il se retire, se renferme, se mure dans son individualité afin de pouvoir la saisir et en jouir de la façon la plus complète. C'est son moi qui va disparaître; aussi n'a-t-il qu'une pensée : l'écarter, Tisoler de tout ce qui pourrait l'attirer et [e disperser, le rendre entièrement à lui-même, car il faut que, dans ces courts instants qui lui sont laissés, rien ne l'arrache à la contemplation de sa personnalité, qu'il éprouve la sensation unique d'une vie qui lui appartienne en propre et n'appartienne qu'à lui* Or, l'amour, c'est le sentiment opposé c'est l'être sortant de son égoïsme, se donnant à autrui; c'est l'individualité disparaissant pour se fondre dans une autre individualité ; c'est un moment de l'existence, où, suivant l'expression populaire si juste et si profonde, à condition qu'on ne la prenne pas seulement en mauvaise part, l'individu s'abandonne, s'oublie. L'amour ne peut donc s'épanouir librement que là où la vie n'est pas menacée, où l'on est sûr du lendemain. L'homme qui se sait en face de la mort, ne se sent pas assez riche pour faire cadeau même du plus petit instant.
Hais il y a autre chose ; l'amour n'est pas son but à lui-même; il n'est qu'un moyen ; le but est la conservation de l'espèce. Si vous faites disparaître ce dernier, n'est-il pas évident que vous enlevez à l'amour, avec sa raison d'être, son plus énergique stimulant? C'est là un des traits les plus curieux du livre de H. Renan. Croirait-on que c'est justement la suppression de cette fin qui seule autorise et justifie l'amour, que d'Arcy invoque comme argument pour décider Julie à ne plus lui résister. Le raisonnement vaut la peine d'être cité :
c Notre amour, chère Julie, sera sans avenir. Le frémissement tendre que nous ressentirons jusqu'à ce que la hache nous saisisse en sera toute la suite... Le fruit de notre amour mourra avec nous, avorton de quelques heures, perdu dans le sein de la nuitjinflnie. > Et en même temps il déclare que l'amour a toujours été, à ses yeux, c quelque chose de sacré i et que c c'est un honte de voir en lui seulement un plaisir passager, sans songer à ses conséquences sacrées ». Hais n'est-ce pas à cette honte qu'il court? Dépouillez l'idée de cette forme élégante qui la recon- . vre, ne reconnaissez-vous pas là le langage habituel »nx vulgaires débauchés?
Si, en effet, l'amour doit rester stérile, ne point avoir de lendein/»
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le rechercher malgré cela, c'est le rechercher pour lui-même et non pour la fonction qu'il doit accomplir dans Tordre de l'univers ; c'est élever le moyen à la hauteur du but; c'est contrevenir au'dessein et à la loi de la nature ; et l'amour, détourné de sa fin, de cette fin qui seule le revêt d'un caractère moral, n'est plus et ne peut plus être que la satisfaction d'illégitimes désirs. Mais que dirons*nou8 donc si on le recherche non pas inalgré cela, mais précisément à cause de cela? N'en déplaise à M. Renan, c'est faire de l'amant ou du mari un jouisseur et de l'amour une débauche. Et il n'y a plus qu'à dire avec Ghamfort : « L'amour est l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. > 11 est une seule chose qui ri4éalise, lui donne ce caractère sacré dont parle l'aurteur, c'est, chez les êtres qu'il rapproche, la conscience de l'acte mystéieux et bienfaisant qu'ils accomplissent, le sentiment qu'ils sont associés à la volonté et à la puissance qui maintient et conserve la vie dans le monde, qu'ils sont les instruments volontaires, actifs et nécessaires aussi du grand œuvre qu'elle accomplit.
Voilà l'amour que M. Renan devait glorifier, qu^il devait dresser en rival du vœu monastique. Son drame eût été autrement vivant, autrement vrai, s'il nous eût montré, d'un côté, le devoir naturel, imposé par les conditions mêmes de l'existence terrestre, et, de l'autre, la sainteté de convention, l'idéal faux que le catholicisme ne cesse de présenter à la conscience religieuse, le célibat perpétuel. Ce qu'il aurait dû mettre en scène, c'est, non pas une abbesse incrédule qui ne tient à son vœu que par orgueil, mais une religieuse séduite au contraire par les dehors austères, les sacrifices apparents de Tascétisme, défendant son vœu pour ne pas avoir à frayer avec les vulgarités de la vie, pour rester en dehors et audessus des intérêts et des passions qui agitent le commun des hommes, exposant à celui qu'elle aime et qu'elle repousse tout ce qu'une imagination aussi riche que celle de notre auteur pouvait trouver pour mettr'e en lumière la grandeur et la beauté.d'une telle existence : la noblesse du cœur, l'ambition d'une supériorité morale, les instincts délicats et élevés, les sentiments subtils, recherchés, les scrupules mystiques, avec quel art, quelles puissance il aurait su évoquer tout ce qui se cache sous cette fausse conception du devoir ! Puis, an lieu des raisonnements d'un d'Arcy faisant appel à l'amour au nom de la mort, il lui aurait fait appel, au contraire, au nom de la vie f au nom de l'avenir ! au nom de ces êtres dans lesquels l'homme sent se projeter, se prolonger sa vie et sa personnalité. Nous eussions aimé à entendre M. Renan, dans cette langue exquise que nous lui connaissons, combattre cet amoindrissement, cette mutilation de l'être humain comme un état contre nature, comme une injure faite à la sagesse d'en haut, prouver qu'il n'y a pas, qu'il ne peut pas y avoir
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d'autre idéal que la conformité aux lois établies par elle et que TamoiiT, condition unique de la vie, est aussi lui, k sa manière, un acte de respect et de pieusse obéissance.
Cela eti été digne du grand écrivain. En place, que nous donne-t*il ? Sous tous ces raisonnements plus ou moins bizarres, sous toutes ces dissertations plus ou moins brillantes, — car rattachement à la vie monastique n'est pour Tabbesse qu'une affaire d^orgueil, et l'amour, pour d'Arcy, qu'un moyen < d'enchanter ses dernières heures », — il n'y a en somme en présence d'autre passions que l'amour-propre et la volupté. Et encore se meuvent-elles dans des conditions où la première est absolument factice et la seconde absolument impossible.
Il y a heureusement autre chose dans cette pièce. A côté du drame principal se déroule un second drame et celui-ci est vraiment beau. D'Arcy n'est pas seulement un amoureux, il est encore un adepte de cette philosophie dont les doctrines ont préparé et amené la Révolution. L'abbesse de Jouarre qui, — ce sont ses propres expressions, — « a gardé son vœu à la patrie plus encore qu'à la religion >, porte un cœur animé du patriotisme le plus pur. Son mariage avec l'officier républicain La Fresnais symbolise l'alliance de l'ancienne société avec la nouvelle, de l'aristocratie de naissance avec le peuple anobli par ses victoires et son hérolLsme, s'unissant pour « refaire la France», et poser à son front l'auréole de « la jeune gloire » à côté de celle du f vieil honneur i. De là de fins aperçus sur la Révolution et son œuvre, sur le rôle et l'action de ces hommes qui se sentaient invinciblement poussés à fonder un ordre de choses nouveau. Je citerai en particulier une scène entre d'Arcy et un autre gentilhomme enfermé comme lui, à la prison du Plessis, et celle de la première entrevue entre Julie et La Fresnais. Comme celle-là lui demande pourquoi il ne travaille pas à c chasser les brigands qui décapitent la France et la remplissent de sang et d'horreurs », La Fresnais répond :
cr Quand la patrie est en danger, on ne raisonne pas. Cette horrible tète de Méduse qui pétrifie les cœurs les plus braves, c'est la France après tout... En ce moment, peut-être, l'armée de la France, dans les provinces révoltées, ravage mes terres, brûle la demeure de mes ancêtres, tue mes proches. Je pleure sur tant d'infortunes, mais je fais mon devoir. Peu nous importe qu'un jour les Machiavels de l'avenir disent de nous : t Ce furent de pauvres politiques, » si le patriote dit de nous : a Ce furent des héros. »
Dans tout ce qui a rapport à cet ordre d'idées, on sent courir uq soufQe large et puissant. Le patriotisme a des accents d*ane émouvante beauté. Il y a une hauteur de langage, une grandeur d'éloquence qoi
VOUE saisissant et tous font oublier la mauvaise impression du reste. On retrouve là tout ce qui fait le charme de l'illustre écrivain, les vues ingénieuses, les délicatesses du sentiment, la magie du style, et ces pages vous réconcilient un peu avec le théoricien de l'amour.
It est fort heureux que M. Renan ait introduit dans son œuvre ce sujet patriotique, car, sans cela, je crois qae cette pauvre abbesse de Jouarre dont le cœur s'enflamme si facilement serait bien à plaindre, et qu'elle aurait sûrement à compter beaucoup plus sur les critiques que sur les adorateurs.