‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 20 sur 144 · DE « FORGE DIVINE > DANS L^LIADB · texte numérisé non relu

DE « FORGE DIVINE > DANS L^LIADB

Cependant il n*est pas besoin d'une réfleiion bien profonde pour reconnaître que Zeus n'introduit dans le monde divin qu'une espèce d'unité politique imposée par la force, et que s'il en est le maître redouté, il n'en est point l'flme. 11 n'est pas un des traits du Zeus homérique qui soit en opposition directe avec le polythéisme, et s'il en est dans lesquels on puisse apercevoir quelques linéaments de la doctrine monothéiste, c'est parce qu'on le veut bien. On suppose parfois que reconnaître un dieu supérieur aux autres, c'est déjà tendre au monothéisme. Point du tout : plus est considérable le nombre des dieux et déesses, plus il devient nécessaire de donner un roi à cette foule désordonnée : sans quoi le monde céleste serait très inférieur a une société humaine sortie de l'état barbare (1). Zeus fut choisi, sans doute parce que ses attributs et son caractère fixaient et résumaient beaucoup des anciennes croyances naturalistes : car les croyances ne périssent jamais tout entières, et dans les plus récentes se retrouve toujours la substance des plus anciennes (2). N'oublions pas du reste que Zeus a combattu pour obtenir le premier rang, qu'il n'a point vaincu seul par ses propres forces, mais avec l'aide de Thétis et de Briarée(3). Dans l'assemblée olympique, il fait souvent parade de sa force, mais il n'en fait guère usage. Il lui arrive d'abandonner une entreprise commencée, de renoncer à un résultat désiré, sur les objurgations de son épouse Hèra ou de sa fille Athènè. Il n'exerce pas son pouvoir sans s'être entendu avec les autres dieux, ou au moins avec la plupart d'entre eux. Quant à l'éternité de cette suprématie, nulle part elle n'est affirmée ni supposée (4). Postdon et Hadès, ses deux frères putnés, ont chacun leur lot du patrimoine commun, le premier la mer, le second les enfers : ils défendent énergiquement ce que le sort leur a donné. Si Zeus connaît d'avance, en général, les arrêts du destin, il ne peut en empêcher l'événement, lors même qu'il le voudrait (5). En outre, chose singulière, il ignore ce qui lui est réservé à lui-même. Use laisse jouer par Hèra, par Posîdou.

(1) Battmann, Mythologut, I, p. 22 : « Obgleich jedes Volk seine eigenen Goltersagen halle, M seheinen doch fast aUe ûbereiogekommen zu aein, dass wenn sie mehre Gôlter angenom- JDeD batteo, sie einen zum Kônig ûber die andern selzten, und ibm eine Gcmahlin gaben. )>

(2) Pictet, Us Origines indo-européennes, 2« édition^ t. III, p. 495 : « Le polythéisme grée, tel qu'il se montre dans Homère, est l'expression la plus complète d*une religion de la nature mus aaeane notion d*un être placé en dehors et au-dessus du monde réel, dans lequel les dieux se meuvent aussi bien que les hommes. Le principe de Tunité, représenté par la suprématîe de Jupiter, rentre lui-même dans la sphère du monde, et le Zeù; ira'rilp n'a été primitivement, eommele Dyâus pitar védique, qu'une personnification du ciel. »

(3) IL, I, 396 sq.

(4) Jac. Grimm, Deutsche Mythologie, t. I, c. xiv : a Das scheint mir ein Grundsug in dcn Glauben der Haiden, dass sie den Gôltern keine unbeschrânkte, unbedtngte Forldauer zugestanden. »

(5) Cf. Naegelsbach, Homerische Théologie (Zweite Àuflage, 1861), pp. 122^125.

88 LA ^*OTION ABSTRAITS

L'amour, le sommeil, la nuit, l'erreur (1), ont prise sur son intelligence et sur sa volonté. Donc, si Phidias a eu le droit de s'inspirer d'un seul passage de riliade, le plus sublime de tous, pour créer son Jupiter olympien, cela ne doit pas nous faire oublier la sévère sentence que Platon a portée contre Homère. Non, le Zeus homérique n*a rien 'de Tomniscience (2) et de l'omnipotence attribuées au Dieu unique. Il est roi et maître parmi les dieux, comme Agamemnon parmi les hommes (^aaiXcuTaToç).

Puisqu'il est impossible de ramener toute la religion homérique à la personne de Zeus, à plus forte raison les autres dieux anthropomorphes, Apollon, Pallas, etc., ne sauraient nous offrir aucun principe d'unité.

Quatrième solution. — Lorsque l'imagination s'attache fortement à un nom qui désigne une idée générale, importante, ou un sentiment très vif et très puissant, elle arrive parfois à considérer ce nom comme la forme verbale d'un être réel, d'une force agissante. La théologie chrétienne et la scholastique, au moyen âge, ont enfanté un grand nombre de ces personnifications morales et scientifiques, de ces êtres de raison. Chez les anciens Grecs, la théogonie d'Hésiode en est remplie. Ils n'occupent dans l'Iliade qu'une place restreinte, car ils sont impropres, en général, à l'action épique. Jamais ils n'ont pu composer un système religieux. La pensée humaine les créait avec trop d'exubérance et de facilité pour ne pas les oublier pour ainsi dire à mesure (3). Leur seul Olympe consistait dans quelque catalogue de poète théologien, et leur seule histoire dans des généalogies qui n'étaient au fond qu'un premier essai de classification des idées. En somme, l'idéologie religieuse, tout en admettant les conceptions du naturalisme, du vitalisme, de l'anthropomorphisme, les désagrège, les analyse, les corrompt de toutes manières , bien loin d'en éclairer les obscurités ou d'en concilier les discordances.

La méthode qui consistait à essayer de subordonner à un des quatre genres de religion, les trois autres, ne nous a conduit à aucune solution acceptable. Pour vérifier notre hypothèse de l'unité, il ne nous reste donc qu'une seule chance : examiner s'il n'y a rien de commun entre le naturalisme, le vitalisme, l'anthropomorphisme , le polythéisme idéologique. De nos vaines tentatives , il resssort au moins clairement que cet élément commun (s'il existe), ne peut pas être une doctrine au sens propre du mot : si l'esprit de l'Iliade était monothéiste, panthéiste, dualiste, ou même pu-

(t) Ib., ibid., p. 71.

(2) Cf. Bouché Leclercq, Hitt. de la divination datu Vantiquiti, t. H, p. 272, à propos des vers 535 à 555 de la Théogonie.

(3) Lobeck, Aglaophamus, p. 81, note h... a Sine dubio liberam fuit quot quis vellet Gratias, Horas, Musas, întrodueere; qaanqoam ternariom numerum poêle etOctores lenuerunt utcolloquio straendo et rebos agendis aptissimum. » Voir les deux vers d'Hésiode {Œuvret «i jours ^ 7Gl-7(»2), sur la déesse Henommée.

DB c FORCB DIVIMB » DANS L*1L1ÀDB. 80

rement polythéiste, il est probable que la question qui nous occupe serait

depuis longtemps résolue. Le cercle de notre investigation se trouve ainsi de plus en plus restreint. Ce n'est pas un type organique qu'il nous faut, c*est un médiateur plastique : ou (pour ne point nous payer d'une métaphore), une notion extrêmement simple, native, ordinaire, du genre de celles qui traversent l'esprit même des enfants.

Dans la religion primitive des peuples Latins, cette notion existe, bien certainement. Elle est exprimée par le mot numen. Il n'y a, il est vrai, de terme correspondant au mot numen, ni dans la langue homérique. m dans la langue grecque en général. Mais ce n'est pas une raison pour supposer que l'idée de numen n'ait pas agi sur le sentiment religieux des Grecs, comme sur celui des Latins. D'abord, les deux nations sont de même ^uche ; ensuite, les deux religions ont fini par se confondre, les dieux grecs ayant pris des noms latins sans perdre les leurs. Si cette notion du numen est tout k fait évidente chez les Latins, c'est qu'une mythologie très pauvre Ta laissée intacte, c'est qu'une imagination peu ardente ne Ta point cachée sous les ornements. Les Grecs au contraire, se faisaient un plaisir de multiplier les fables : ils ont oublié au fond de leur conscience un germe obscur, et ont réservé toute leur admiration pour Tarbre magnifique qu'il avait produit.

Qu'est-ce donc que le numen pour les Latins? C'est une force divine, dont la forme, dont la substance ne sont pas définies, mais qui se manifeste par des effets physiques, physiologiques, auimiqnes. Le numen n'a point de sexe : le terme lui-même est du neutre. Il ne se prête donc pas aux mariages, aux filiations, en un mot aux mythes (1). Si l'on considère que des effets opposés ou dissemblables peuvent se rapporter soit à des causes opposées ou dissemblables, soit à un seul et même agent déterminé de diverses façons, on peut conclure , a priori^ que le numen est complexe ou qu'il est simple arbitrairement.

En d'autres termes, il est loisible d'imaginer et de nommer autant de forces divines que l'on constate de formes phénoménales (numina nomina) et tout aussi bien, il est aisé d'admettre un numen supérieur à tous les autres, une force générale, indéfinie, qu'il est difficile d'appeler Dieu

(1) Cf. I« mythologie loHne de Preller. — E. Bouehé-Leclercq, les Pontifes^ p. 46. — G. BoiMîer, la Beligion romaine d'Auguste aux Antonifu^ introduction, p. 5 : a C'est la grande Aihèoè, e'est le sage Hermès qu*on invoqne en Grèce, pour que l'enfant devienne habile etsannU A Rome on a préféré des dieax spéciaux créés pour cette circonstance même, et qui n'ont pas d'autre usage. » — Ém. Burnouf, ouv, cité, p. 158: Le nom du Brahma métaphysique « est neatre pour signifier qu'il n'est pss le père des êtres, et indéclinable, pour montrer qu'il l'entre daoe aucune relation et qu'ainsi il est absolu, j» — Ém. Burnouf et Leupol, Méthode pour étudier ta langue sanscrite, 2« édition, p. 56, noie 1. — Schœmann, Opvue.j \, p. 356-357.

(puisque la personnalité en est exclue), mais qui répond assez bien au sens propre de « la divinité. »

Cette conception du numen unicum se fait jour parfois dans Tlliade. Elle a été confondue avec l'idée du dieu unique, du dieu vivant dont elle diffère sensiblement (1). Mais en général le numen grec a lé caractère polythéiste. A la diversité des dieux correspond celle des forces divines. Dans le naturalisme religieux, le numen est physique; dans \e culte des morts, il est vital; dans l'apothéose et dans l'anthropomorphisme, il est psychique et éthique; dans le polythéisme idéologique, il est rationnel et verbal.

C'est d'après l'Iliade que nous étudierons ces variétés d'un principe fondamental. Toutefois, quelques passages de l'Odyssée ou de la Théogonie ne seront pas inutiles, à titre subsidiaire, pour appuyer ou élargir la discussion. Ce serait une faute de méthode que d'invoquer des textes plus récents. Autantque possible, suivons le précepte d*Âristarque, d'expliquer Homère par Homère lui-même.

I. — Le numen physique ou la notion abstraite de force divine

Page 1