DANS LA RELIGION NATURALISTE
Homère ne confond pas les dieux de la nature avec les substances naturelles, les objets, les phénomènes auxquels ils commandent. Ces dieux ne sont pas seulement les choses, les propriétés des choses, ou leurs transformations, divinisées par le langage. Tantôt ils sont les êtres divins que se figure l'imagination, tantôt les étresréels, telsque les sens les perçoivent. Ainsi la chose rappelle le dieu, et réciproquement le dieu rappelle la chose : très fréquemment le même mot offre cette double signification. ' Il faut bien se garder de ne voir dans cette conception religieuse qu'un jeu du langage : c La réalité des phénomènes physiques, dit excellemment M. Ém. Burnouf, est visible; les vents, la foudre et la pluie, la chaleur du soleil et ses effets ne sont ni des abstractions ni des mots; ils viennent de forces dont la puissance se fait sentir et dont la réalité est incontestable. Les forces sont invisibles, impalpables; elles échappent au physicien, qui n'en mesure que les effets ; elles sont des êtres métaphysiques, et, si le sentiment religieux s'éveille, elles sont des dieux. 11 faut seulement concevoir
(1) Pictet, ouv, cité, t. III, p. 411 : (( Gomme le polythéisme, par sa nature même, n'a pu se développer que graduellement, il faut bien reconnaître qu'il a dû être précédé par une religion plus simple. Cette religion n'aurait-elle point été un monothéisme, non pas rationnel et réfléchi, mais instinctif et plus ou moins vague? » Que Ton rapproche ce passage de celui du même auteur et du même ouvrage (t. III, p. 495), où il est dit que le polythéisme grec ne renferme pas (( la notion d'un être placé en dehors et au-dessus du monde réel, » et j'espère que l'on concevra combien l'explication par l'idée de numen et même de numen unieum, diffère de l'hypothèse d'un monothéisme préhomérique.
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qu'elles dépassent iDGniD>ent les phénomènes, et qu'elles les contiennent éminemment (1). >
Les formules homériques te àvétAoïo, te Tcoraixoio, [x^voç icupoç (2), distinguent nettement la force et le phénomène, la cause et l'effet. Il ne serait pas exact de prétendre que les expressions c la force (3) du vent, du fleuve, du feu » disent la même chose que le vent, le fleuve, le feu. Elles impliquent la croyance plus ou moins vague en un principe moteur des phénomènes. Ce principe est mystérieux, il échappe k la perception des sens. Le langage humain lui donne un nom et le sentiment religieux (4) le divinise.
Les plus remarquables exemples de cette déification des forces naturelles nous sont fournis par les cours d'eau, tels que TAlphée, le Sperchios, rAxios, le Xanthe dans l'Iliade, l'Enipée et la rivière de Tlle de Schérie, dans l'Odyssée (5). De l'Alphée , il est dit qu'il arrose la terre des Pyliens et qu'il a eu pour fils Orsilochos. L'Enipée est « le plus beau de tous les fleuves qui coulent à la surface de la terre. > La vierge Tyro devint amoureuse de lui» mais elle fut enlevée par Postdon, qui avait pris la figure d'Enipée. Le mythe est transparent jusqu'ici : Tyro s'est noyée dans la mer en se baignant près des embouchures du fleuve. Mais le poète ajoute qu'elle a eu deux fils de Postdon : Pélias et Nèleus : « car les amours des immortels ne sont point stériles. » — Quant au fleuve que les hommes appellent le Scamandre et que les dieux appellent Xanthe, sa double nature est assez clairement indiquée par ces deux noms, dont l'un appartient au langage bumain, c'est-à-dire ordinaire, et l'autre au langage divin, c'est-à-dire hiératique. Il a aussi deux sources, Tune thermale, l'autre glacée, même pendant l'été (6). Aussi voyons-nous le combat d'Hephœstos, le principe igné, contre le Xanthe personnifié pour la circonstance (7). Mais entre le fleuve, tel que les hommes le voient couler sous leurs yeux, et le dieu fluvial, personnage animé, il faut admettre de toute force une conception intermédiaire, qui chez les Latins aurait été exprimée parles mots nummon genius €t qu'Homère appelle « Iç > ou c (a^voç îroTà{Aoto (8). » L'Iliade rapporte
(1) Ém. Burnou'r, ouvrage cité, p. 172. Cf. p. 212, p. 223. — Voir aussi Naegelsbaeh, ouv. eiti.ll, 13.
P) n., XV, 383; XVII, 739; XXI, 356. - XXIV, 792.
(3) « Force » est pris dans une acception métapliysique, sans idée de fiMfure ou de degré.
(4) Par ces mois, il faut entendre la crainte , puis le respect qu'inspire à rhomme une force ioeonmie et aopérieure.
(5) IL, V, 544-545. - XVI, 174-177. — XX, 141. a. II, 849-850. — Od., XI, 235 sq. — V, 449 sq.
(6) 11., XXII, 150 sq. Cf. Bouché-Leclereq, Atlas pour servir à l'histoire Grecque de E. Gurlin*, pi. IV.
(7) II., XXÏ.
(8) II., XXI, 356, 383. Du fleuve, Homère dit : u S^Xus, » il bouillonnait; du génie fluvial; X9t€To, )) il était consumé.
l'origine des fleuves tantôt à TOcéan, tantôt à Zeus. Dans le premier cas, il s'agit de leur substance matérielle; dans le second, de leur force intime, de leur énergie motrice. Le Scamandre est une émanation océanique : Xanthos est le fils de Zeus (1).
L'idée d'une force n'est pas plus tôt abstraite de l'objet sensible, qu'il arrive de trois choses l'une. Ou la pensée les rapproche de nouveau, et revient^ comme nous disons, à la réalité. Ou bien elle donne à la force une forme nouvelle, inventée, poétique, et (en général), personnelle. Ou bien elle s'obstine à pousser l'analyse encore plus loin, voulant savoir qitelle force gît soiAS la force : vaine tentative, qui ne peut aboutir à rien scientifiquement, et qui, verbalement se termine par un pléonasme. Les langues modernes, analytiques^ ont des ressources variées pour dissimuler un aussi triste résultat : il éclate au contraire dans les formes plus naïves des idiomes primitifs. Homère nous parle de forte force {U^ tç, Kpataiiç (2), mère de Scylla); — de déesse divine {Sia Osa) (3] : expressions dont on peut rapprocher le Kpatoç xat CIol d'Eschyle, dans le Prométhée, et la dea dia (4) des frères Arvales. Ce n'est donc pas, comme leditLobeck, « parce que le droit du plus fort (jus leouinum) a été sanctifié et divinisé (5), » qu'il convient de regarder t; comme l'étymologie de iepoç, dont le sens primitif esta la fois « fort > et « sacré >. La vraie raison est que toute force qui se manifestait par des phénomènes de quelque importance, était naturellement rapportée à un'dieu, ou, tout au moins, qualifiée de divine.
C'est indépendamment de toute personnification implicite ou explicite que les poèmes homériques divinisent la terre, la mer, le jour, l'obscurité, l'éther, l'aire à battre le blé, le blé lui-môme, et enfiii une multitude.de villes et de pays (6). Mais la plupart du temps le numen physique est personnifié. Prenons pour exemple le feu. Dans l'expression mpbç (xévoc, le poète sépare le principe igné, le phlogistique, du phénomène lui-même. Lorqu'il dit çXoE ^H^ a((rroto (7) , il rapporte le phénomène à un être divin, dont le nom est significatif. Enfin le nom de cet être divin peut aussi dési-
(1) Schœmann. Op. acad. Il, p. 56-54. Cf. II. XXIi, 96. -^ Homère fait quelqae part de Podarcës, le fils d*un dieu et le fiU d'un héros tovi à la fois (II., H, 704-705).
(2) Od., XI, 597. Cr. Xll, 124 sq. 175.
(4) G. Boissier, ouvrage cilé, p. 154.
(5) Lobeck, Path. Proleg (Lipsis, 1843), p. 261 . — G. Ciirtius, ouv. cité, au n» 614 (Cf. 90). Il , XVI, 407 : lepoç lyOuc — X, 56 : çuXaxwv îepov tÉXoç. — XVI, 100 : Tpoir,ç h^k xpiîSepiva. Cf. Od., XXIV, 81 : Upoç 'Apysioiv aTpaxoç.
(6) II., XVI. 365. — XIV, 347. — IX. 214. — XV, 161. — Xl,84, 209, 631, 726. — V. 499. - Il, 535. — ï, 366. — IV, 103. — V, 446. - II, 538. - Cf. Od., Il, 308. - XI, 325. Cf. Bergk, Griech. Litteraiurgeschichte, I, p. 328 sq.
(7) II., IX 468. - XXIll, 33.
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gner le phénomène du feu (1), la cause étant alors prise pour Veffet. C'est la &gare que les grammairiens appellent métonymie. Mais la pensée homérique est loin de ce symbolisme réfléchi, de cette poésie savante, spiritnelle, et en dernier lieu incrédule et pédantesque, pour qui certains synonymes, certaines métaphores sont affaires de mode, d'harmonie, d'habitude : de sorte que si Bacchus veut dire le vin, Gérés le pain, Vénus l'amour ou la beauté, etc., nous ne puissions voir dans ce langage qu'un jeu d'esprit, 00 qu'une convention. Si Homère désigne les choses par des noms de dieux ce n'est point de parti pris, c'est de bonne foi, et parce qu'il conçoit dans les choses une force divine (2). Ce n'est pas un nom qui devient un numen, c'est on nvmen qui prend un nom. Les mythes relatifs à Hèphœstos confirment pleinement les considérations qui précèdent. Même personnifié, il ne cesse de rappeler l'action du feu. L'accord est parfait entre Thistoire olympique de l'un et les propriétés naturelles de l'autre. Ainsi, bien que le pouvoir royal vienne de Zeus , c'est Hèphsestos , c'est le feu qui a fabriqué le sceptre d'Âgamemnon et l'a donné, tout d'abord, à Zeus (3). En d'autres termes, la forme extérieure, la matière du sceptre sont dues à Hèpbœstos; sa puissance intime, sa signification politique, sont dues à Zeus. Lorsqu'Hèphaestos travaille au bouclier d'Achille, ce n'est pas de ses mains comme le ferait un forgeron , c'est avec ses a viscères habiles; » les servantes d'or qui exécutent ses ordres automatiquement, sont les flammes qui s'élèvent d'un foyer et qui courent dans tous les sens (4). — De tels mythes ne sont pas des comparaisons dont les deux termes aient été conçus distinctement, mais bien les expressions i mmédiates des premiers sentiments et des premières observations. L'image et l'idée, la forme et le fonds, y sont on tout. Aussi la critique ne peut-elle les expliquer sans les détruire.
(1) n.» II, 426. Pour Tétymologie à laquelle nous faisioDs allusion, et d'après laquelle Hèphcstai tenit « le brillant, » voir Dœderlein, Homeriches Giossarium, n* 2194. Toutefois MM. Kûhn etPietet préfèrent la racine sanscrite sabhâ (sabhè-sthfl, Tbabitant de la maison, ou sabhéyishtka, le domestique par excellence). Cf. Pictet, ouv. cité, III, p. 443 sq. Quoiqu'il en soit, tout leaonde reconnaîtra, avec ce dernier écrivain, que (( le Vulcain gréco-romain a un tout autre caractère que TAgni védique. »
et) La preuve manifeste de cette sincérité, c'est la rareté même de ces sortes de métonymies. n n'y a qu'un vers des poèmes homériques (Od., XXII, 444), où 'A^poS^TV) désigne le rapprodes sexes. Dans Tlliade, Dionysos est <( un charme pour les mortels » (XIY, 325); l'Odyssée, le vin est une boisson divine (II, 341).