‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 25 sur 144 · II., XIII · texte numérisé non relu

II., XIII

98 LA NOTION ABSTBAITB

Si les trois fils de Cronos ont en commyn la terre et le séjour de TOlympe, chacun d*entre eux a son domaine distinct : Zeus le ciel, Postdon la mer, Hadès les régions souterraines, et par conséquent invisibles. Tout librement qu'ils agissent et qu'ils se meuvent, ils sont attachés encore à une patrie ancienne et à une den^eure naturelle,' où toujours ils reviennent (1).

Zeus est un dieu dont le nom est très ancien, l'origine très reculée. Dans les formules consacrées des prières, qui souvent se conservent sans altération, en dépit des plus profonds changements religieux, il est nommé le premier, à côté du soleil, des fleuves et de la terre, désignés par leurs noms ordinaires : circonstance qui exclut, pour Zeus lui-même, le point de vue antbropomorphiste (2].Mais ce n'est qu'un indice de peu d'importance^ et tout accidentel, en comparaison du téfnoignage que nous four* nit la philologie comparée. Zeuç est le même mot qui chez les Hindous, chez les anciens Perses, en Italie, et jusque chez les races ftryennes du nord et du centre de l'Europe, a désigné d'une manière synthétique le ciel brillant : Djftus, daiva, dêva, 6£<^c (divus, dius, deus), dis, Dies (-piter), Ju (piler), Tinia, Tina, Ziu (gén., Ziewes), Tins (gén., Tivis), sont autant de modifications de la même racine (3). Il n'est guère contestable que dans toutes ces langues et chez tous ces peuples, la pensée humaine n*ait eu en vue, originairement, le même être, dont l'idée était encore confuse bien que grande, et n'ofiTrait pour ainsi dire pas plus de résistance et de fixité que le terme qui Texprimait. C'est avec raison que M« Pictet voit dans le mot dêva, non pas une dérivation de div (idée de lumière), mais c un terme pro(;thnique qui échappe aux règles ordinaires. » Djftus est resté le ciel matériel, invoqué en même temps que la terre (Prthivl), dans le Rig-Véda. Au contraire, Zeus est presque constamment un personnage humain, dans Tépopée homérique. Il n'y a pas à s'en étonner. Les Grecs n'avaient ni livres sacrés, ni brahmanes; car leurs formules hiératiques sont, {i notre connaissance du moins, très brèves et très sèches; et les Selles du chêne dodonéen, ascètes contemplatifs, ne sont qu'un souvenir et qu'un vestige de mœurs et d'idées antérieures, plutôt pélasgiques qu'helléniques (4). Les Grecs du temps d'Homère se préoccupent donc médiocrennênt des

(1) (( Que Jupiter, dit Postdon, reste dans celle des trois parts qui lui est échue, d (Il XV 195.)

(2) I!., 111,276, et ailleurs.

(3) Cr. Jac.Grimm,ouY.cité, ch.ix(page 161 de la dernière édition). —G.CartiusA out. cité, 1, n" 2U9 et 312 ; t. II, p. 187-188 et 191-192. — Dœderlein, on?, cité, n« 2500, où ew rappelée la conjecture de Gôttling.— Pictet, ou?, cité, 1. 111, p. 412 et notes. 11 mit Topinion de Bettfey^ Schweizer et Siedier, qui rapprochent Oeoc et deus de déva, et rejette celles de Schleicber Cartios, Bfibler et Fick, qoi rapportent Oeoc les uns à O/eo (scr. dhft), les antres à 6u<o (ter. dhu).

(4) 11., XVÏ, 233. Od., XIV, 328, XIX, 296. Arislote, Met., I, M. - Preller, Grieteh. Mythologie, Zeus.

DE « FOUC£ DIVINE » DANS LILIADE. 99

origines de leur langue et de Ipur religion. S'ils ne paraissent pas avoir eu à détruire violen^mept les antiques traditions, c'est $ans doute qu'ils les laissaient peu à peu s'effacer^ pu pour mieux dire se fondra avec les idées Doovelles. Le Zeqs-Etber du naturalisme primitif ne convenait plus à la vie active, agUée, politique, de la tribu et de la cité grecque. La nature était reculée au second plan : l'homme passait au premier.-Néanmoins,dans1o nouveau Zeus, combien de traits de l'ancien sont restés ineffaçables ! Après Homère etparune sorte de réminiscence religieuse, il aura pour aïeul Urnnus (oypav($<], nom qui (jésigne clairement le ciel dans la langue de tous les jours (1) . Il est déjà le père d'Athènè, d'Hephœstos, d* Apollon, d'Artémis, des Dioscures, de Perseus, d'Héraclès, dieux ou héros qui par leur essence rappellent Tatmosphère et les phénomènes lumineux ou astronomiques (2). Sans l'union de Zeus et d'Hèra, l'antiquité avait reconnu la fécondation de la terre par le ciel (3). C'est sur les plus hautes montagnes que Zeus est adoré, parce que c'est là qu'il est vivant et agissant. Il est le dieu derorage,du tonnerre et des éclairs. Il assemble les nuages, il distribue les pluies dans la plaine, La mer tient ses flots en suspens et ne les roule d'aucun côté « avant que de Zeu^ ne soit descendu le souffle qu'il aura jugé convenable (4). » C'est lui qui donnp le bon vent. C'est lui qui des sommets de l'Ida dirige la tempêta cqptre les vaisseaux des Grecs [5}. De lui dépendent les saisons (6) et les années (7). fies attributs de Zeus sont i^onc très étendus, mais ils ne sont nullement universels. Ils ne dépassent point les bornes de la puissance çékste (8). En ^fl'et, 4ans le vingtième chant de llliade, lorsque Zeus convoque tous }^s di^ux sur l'Olympe, on yoit par la suite que Hadès r§ste chez lui, d^us l'inferual séjour; et le poète déclare lui-même que l'Qpëau n'& point répondu ^ l'appel de Zeus, bien que les fleuves et les nymphes s^ soient empressés d'obéir à leur nouveau roi (9).

Si le Zeus homérique représente et régit en général, les phénomènes de la lumière et de l'atmosphère, il n'a cependant point absorbé les génies particuliers ^e ces phénomènes*

IriSy qui presque partout dans l'Iliade est la messagère des dieux, dé-

(1) An contraire, Yarona est la plus haate personnifUation un ciel dans la religion védique.

(2) Cf. Hérod., 1, 131 : « Les Persans appellent A(a le cercle entier du ciel »; le vers célèbre d*Eniii«s : o Adspiee hoc sublime candena quem omnea invooant Jovem »; et Texpression honériqae : « Atoç aOyaç )) (IL, XIII, 837).

(3) 11., XIV, 153 sq.

(5) IL, XII, 253 sq.

(6) Od., XXIV, 344.

(8) Nous prenons ces termes dans leur sens propre (numen CAleste), et non dans celai qu'ils ont reçu du monothéisme (toute puissance).

(9) II., XX, 7 sq.

signe aussi Tarc-en-ciel, signe de la volonté divine (Tépac), et pont merveilleux entre le ciel et la terre (1). Il est vrai qu'en pareil cas le nom est employé en général au pluriel (2). Mais il y a un passage très remarquable où Pallas, au moment où elle se précipite du hautdesairs, est assimilée... ?pi$i (3). Traduirons-nous « à Iris », ou « à l'arc-en-ciel »? Ni Tun ni l'autre, et tous les deux à la fois. C'est avouer pleinement notre impuissance. La traduction ne peut pas plus rendre une idée qui évolue, que la peinture, un animal qui se métamorphose. — Êôs est tantôt une personne divine^ qui apporte la lumière aux immortels (4), tantôt la lumière même de l'aurore (5) qui se répand dans tout le ciel, tantôt enfin tel ou tel jour, désigné par un nombre ordinal (6). — Du soleil s'est déjà séparé Apollon, l'archer solaire. Cependant Hélios est toujours conçu comme le principe moteur, comme le numen physique qui dirige et modère tous les mouvements de Tastre du jour. Cette conception prendra tout son développement avec le mythe posthomérique de Phaéton. Mais déjà dans l'Iliade, lorsque Achille» décidé à venger la mort de Patrocle, met en fuite et taille en pièce les Troyens, Hèra qui les protège arrête ce carnage « en forçant le soleil à descendre, malgré lui, dans les flots de l'Océan (7) ». La nuit est quelquefois un phénomène céleste soumis à une volonté supérieure : c'est comme un voile que Zeus étend sur l'horizon, pour sauver des outrages dont il est menacé le corps de son fils Sarpédon. Mais la Nuit est présentée aussi comme une divinité puissante, qui dompte les dieux et les hommes, et qui est capable de défendre son compagnon, le Sommeil, contre la colère de Zeus. Car tous lui doivent obéissance, et le père des dieux et des hommes, lui-même, a peur de lui déplaire. Quel est donc le numen particulier de la nuit? C'est moins Tobscurité elle-même, que la rapidité funeste avec laquelle les ténèbres enveloppent la terre. Voilà dans quel sens Apollon, le dieu de lumière, est comparé à la nuit au début de l'Iliade (8). Le critique Zénodote, et plusieurs autres d'après lui, ont corrigé à tort vuxtI IoCxcoç par vuxt\ IXuaOstç : il y a en effet un autre vers de l'Iliade où Hector, « tout resplendissant d'airain », est assimilé « à la nuit rapide (9). » Ni Hector, ni Apollon, ne rappellent la nuit par leur

(i) De U la traduction latine € Sertia > inventée par G. Hermann (Opusc; t. H, p. nO : de Hytb. Grsa. ant.)

(2) 'Iptaaiv (H., XI, 27).

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