LA MORALE CRITICISTE ET LA CRITIQUE DE M. A. FOUILLÉE
{Suite et fin.)
Vl/^— Sixième fondement de la morale critidste: le libre arbitre , moyen du devoir, M. Fouillée commence cette dernière partie de son examen He la morale criticiste en reproduisant la confusion dans laquelle il est tombé au sujet des idées de fondement et de postulat en morale (1):
« Nous avons vu, dit-il, le criticisme faire un appel désespéré » — en quoi donc désespéré? — « au postulat de l'immortalité personnelle comme réconciliation du devoir et du bien, de la loi et du but de la loi; mais ce n'est pas le seul postulat nécessaire pour fonder ^ quoi qu'en dise M. R., l'autorité de la raison pratique. Il y en a un autre qui est présupposé encore plus nécessairement: le postulat du libre arbitre, sans lequel « la morale, dit M. R. lui-même, n'aurait plus de valeur objective. » — Or, 1® Us postulat de la vie future n'est ip^& nécessaire pour fonder V autorité de taraison pratique: cette autorité se fonde sur l'obligation, et l'obligation se témoigne à la conscience, indépendamment de la conciliation, possible ou non, de la loi morale avec le bonheur et avec les lois de la nature. 2* Le postulat de la réalité du libre arbitre est, c'est cela que j'ai dit, nécessaire pour attribuer à la morale une valeur c objective », puisque, si la liberté n'est pas réelle, nos actes sont tous prédéterminés, et le devoir, qui suppose la possibilité d'un acte et la possibilité de l'acte contraire n'est plus qu'une illusion, en d'autres termes, est dépouvu de valeur c objective. » M.ais V apparence mentale du libre arbitre est un fait et non point un postulat. C'est ce fait qui est supposé par la morale et qui en est un fondement. M. F. lui-même a remarqué à un autre endroit cette distinction capitale ; il l'oublie à celui-ci.
c Ce n'est pas ici le lieu, continue-t-il, d'examiner jusqu'à quel point Kant est tombé dans le cercle vicieux qu'on lui a si souvent reproché : loi morale fondée sur la liberté, liberté prouvée par la loi morale. » — Soit, mais c'est le lieu pour moi de remarquer, parce que cela va au fond de la question , que Kant n'a paru tomber dans ce cercle Vicieux , qu'à ceux de ses lecteurs qui attachent aux mots fonder et prouver des idées trop peu claires. La vérité, c'est que, pour Kant, que je n'ai eu qu'à suivre en ce point, la loi morale n'est pas fondée sur la liberté : l'idée de cette loi présup-
(1) Critique des systèmes de morale contemporains, p. 115.
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poaeqae nous nous apparaissons à nous-mêmes comme libres , ce qui est fort différent; et la liberté, comme réelle, n'est pas prouvée mais pustu)(^c en Ycrtu de la loi morale. Celle-ci réside fondamentalement tout entière dans le sentiment et la notion de Tobligation.
M. F. estime que le prétendu cercle vicieux est en tout cas plus manifeste chez moi que chez Kant. Il retombe à ce propos dans la confusion, qui lai est habituelle, entre la raison pratique de Kant et la théorie métaphysique à laquelle ce dernier recourt pour expliquer l'existence du devoir et découvrir une possibilité au libre arbitre, incompatible suivant lui avec les lois de la nature, et, par conséquent, extérieur, s*il existe, à tout Tor^lre phénoménal. M. F. croit que cette théorie était propre à faciliter, chez Kant, la preuve de ces trois choses: raison, liberté^ moralité, qu'elle identifie. Mais c'est tout le contraire; car si Kant avait commis la faute de subordonner la preuve du devoir à l'explication du devoir par le noumène, s'il avait ainsi pris le rebours de la méthode cri ticiste qu'il a fondée, on lui aurait objecté l'impossibilité logique de faire sortir l'idée du devoir de celle de la chose en soi = X dont il nous est, disait-il, impossible de rien déterminer; et cette objection tût été écrasante. Loin de là^ c'est parce que le devoir se témoigne et s'impose à la conscience dans l'ordre des phénomènes, sans qu'il y ait d'autre preuve à demander que celle-là de son existence, que Kant, déterministe à l'égard de cet ordre, s'est vu conduit à chercher pour la liberté un siège possible (non point une preuve) dans l'ordre nouménal. Mais si, rejetant la fiction de l'existepce nonménale, je cr«iis à la liberté dans l'ordre des phénomènes, je n'ai plus besoin de cette fiction, ni d'un refuge dans l'absolu, pour résoudre un problème qui ne se pose plus : le problème d'une possibilité niée seulement par un déterminisme dogmatique dont j'attends la preuve. Je ne rencontre donc plus aucune difficulté.
Voyons cependant comment M. F. entend que 1' « aveu », qui m'est commun avec Kant, de la liberté comme « simple objet de croyance morale » doit me mettre dans a un embarras plus grand encore » qu'il n'a mis Kant. « Il est clair que, devant la loi de la raison qui commande, se pose cetie question préalable : Puis-je obéir. Si j'étais libre, je serais réellement obligé d'agir en vue du bien universel aux dépens de mon bien propre (1); mais suis-je libre? — Oui, répond-on, puisque vous êtes obligé. — Libre, parce que je suis réellement obligé, réellement obligé à condition d'être libre, nous voici au rouet. Si on veut nous attribuer la conscience du devoir sans la conscience dn pouvoir, nous répondrons que la première est impossibl sans la seconde: qui dit devoir, dit un possibledoni la réalité serait le plus
(I) ÉqaWoqae sur le mot hitn: Quand Tan de ces biens est obtenu aux dépens de Tautre, c*e»t q[Q'il$ ne sont pas définis sous le même rapport. Je me borne à indiquer Terreur.
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grand bien convenable et désirable. M. R. a donc beau soutenir que la loi se pose tout d'abord sous forme de commandement catégorique et inconditionnel: Fais ceci; je réponds qu'il faut préalablement entendre par ceci, cette chose possible à vouloir, car une loi qui me dirait: Fais ou veux l'impossible, serait contradictoire et irréalisable...» M. F. continue ainsi peùdant deux pages qu'il est inutile de citer au long. Il va jusqu'à comparer l'impératif catégorique à « une voix qui crierait : Il faut sauter jusqu'à la lune » et il croit que celui à qui pareille obligation serait imposée, connaissant les lois de la mécanique et la force de ses jambes, resterait assis! Je le crois également. Quand nous rencontrerons un partisan de l'impératif catégorique qui admette que ce puisse être un devoir de faire ce qu'il est impossible de faire, nous lui pousserons cet argument triomphant I En attendant je n'en connais pas.
Mais M. F. tient à son objection; il craint que je ne lui réponde, non pas que le devoir ne saurait commander l'impossible, mais que la croyance à la liberté, la liberté apparente « suffit pour fonder la morale. » Et voici sa réplique: « En d'autres termes, dit-il, il suffit de croire qu'on peut sauter jusqu'à la lune pour y être obligé. » Je reçois à correction celte formule ridicule, et je dis sans hésiter: Oui, il suffit de croire qu'on peut sauter jusqu'à la lune, et de croire qu*on y est obligé, pour y être obligé. On n'attend pas de moi sans doute, que j'écrive ici cinquante pages pour traiter la question de l'erreur et celle du rapport entre l'obligation réelle et les faux devoirs qui paraissent vrais à la conscience empirique.
« Que cela suffise pour qu'on en fasse l'essai (l'essai de sauter jusqu'à la lune), si Ton en a le désir^ soit, continue M. F.; mais si l'on s'aperçoit qu'on tombe sur terre, qu'on se blesse, et même qu'on risque sa vie , comment prendra-^on le devoir pour certain quand la force est incertaine? »
Un peu plus , et nous touchions à une vraie question; c'est la première fois que cela serait arrivé dans cette polémique ; mais nous prenons tout de suite à gauche et nous nous en éloignons pour une chicane qui n'a pas la moindre portée : « Une liberté hypothétique, poursuit*on, ne peut fonder qu'une morale hypothétique: ne sachant pas si je suis réellement libre, je ne sais pas si je suis réellement obligé. Dès lors parlez simplement d'une apparence d*obligation, comme vous avez parlé d'une apparence de liberté, et renoncez à prouver l'objectivité de la liberté par le devoir apparent, aussi bien que l'objectivité du devoir par la liberté apparente, si vous ne voulez pas rouler dans un cercle infranchissable. M. R. distinguera-t-ilici...? » Non, je ne ferai pas la distinction que M. F. imagine, et je me dispenserai par conséquent de la rapporter. Je lui dirai seulement : vous oubliez cet « aveu » que vous releviez tout à l'heure chez moi, comme chez Kant, l'aveu que a la liberté n'est pas un fait d'expérience, un fait
LA MOBALB CBITldSTt IT Ll CRITIQUE DB M. A. FOOILL&I. Il
eertaiii de conscience (1)», mais < un simple objet de croyance morale. » % je fais cet aveu , si vous le constatez , comment pouvez-vous m'engager ensuite à renoncer a à prouva robjectivité de la liberté » de la façon que vous dites? Vous devez savoir que j*y renonce de toutes les façons. Et où donc m'avez-vous vu essayer de prouver «.robjectivité du devoir par la liberté apparente ?» Il faut que vous ayez une furieuse envie de me faire rouler malgré moi dans des cercles infranchissables ! La liberté étant une condition du devoir (dans les notiousque nous avons de Fun et de l'autre), Ja liberté ne peut pas être « une apparence » et « une simple croyance, » et le devoir être quelque chose de plus. Cela est élémentaire. Maintenant si Ton trouve dure la condition du simple crojànU réduit à rM»er lui-même des apparences par des croyances, il faut se dire que Texistence réelle du monde eiterue, indépendant de mes représentations, et la vérité réeUe de certains jugements mathématiques a priorî, ne sont pas non plus autre chose, quoique en d'autres genres, que des apparences mentales réalisées par des croyances spontanées. Continuons de citer :
« Ainsi c'est la liberté, sous quelque forme que ce soit, qui est supposée comme condition par Timpératif prétendu inconditionnel. Au reste, M. R. ne voit de liberté véritable que dans le libre arbitre, et c'est à l'apparence du libre arbitre que se ramène pour lui l'apparence de la liberté en nous. C'est cette apparence qui, à l'en croire, suffit au moraliste. » — En effet, je pense comme Kant, que l'impératif qui commande sans condition ne be fait entendre lui-môme qu'à la condition que nous nous estimions libres eu notre obéissance ou notre désobéissance. Si quelqu'un voit là une contradiction, je ne lui en fais pas mon compliment. J'ai aussi cette idée, qui ne m'est pas particulière, que la question, bien anciennement «t toujours connue et débattue, du libre arbUre est celle-là môme dont la solution importe à qui veut décider de ce qu'est ou n'ebt pas la liberté véritable» Enfin je pense, et cette fois encore en compagnie de Kant, que la croyance naturelle et spontanée d'un agent à son libre arbitre , jointe à la notion de Tobligation, suifit pour faire de cet agent un agent moral. M. F. cite de moi le passage suivant, à ce propos :
« La philosophie aprioriste du droit et du devoir ne dépend pas du libre « arbitre affirmé comme réel.... Ou n'a affaire au libre arbitre que pour c son apparence, c'est-a-dire pour un fait inniable en toute hypothèse. < Illusion ou réalité, il est constant pour tout le monde que ceux de nos
(1) Encore une équivoque à noter en passant. La liherié est vraiment a un fait d'expérience, nn fait eertain de coaieience )),eo cela que nous noua représentona à aous-inémea comme Ubres. Ce qui Q*eat paa et ne peut paa être un fait d'expérience, ni un fait de conscience en aucune m»nière, c*est la réalité de Vimprédétermination de chacun de deux futurs, exclusifs l'un de l'autre et que, dans le sentiment de notre liberté, nous envisageons comme possibles aussi bien l'un qoeTaulre. Voilà ce qui est « ao simple objet de croyance morale, » pas si simple pourttst 1