LE DROIT DE LËTAT EN MATIÈUE MORALE
nisme officiel, de se s'aider que de ses propres forces même contre un adversaire formidable et sans scrupule.
Néanmoins disons toute notre pensée. A tant de géûérosité se mêle peut-être un élément infiniment moins digne d'estime, l'esprit confes-. sionnel, j'allais dire Tesprit clérical. Il ne faut, pour s'en convaincre, que lire le récent discours de M. de Pressenssé au Sénat sur les dangers du f rationalisme > à l'école primaire, ou encore écouter M. Réveillaud parler avec le plus sincère dédain de Tinspiration selon nous foncièrement religieuse, de l'enseignement laïque. On ae se trompe pas à ces accents : on y discerne Técbo de cet instinct, commun à toutes les ortbodoxies, qui les porte à s'enfermer en elles-mêmes, à ne voir de vérité et de salut que dans leur cercle étroit, à refuser leur adbésion et même leur sympatbie à toute pensée différente, fût-elle leur procbe parente, eût-elle à leur reconnaissance les droits les plus autbentiques,
La thèse de M. Réveillaud, et de bien d'autres, n'est pas neuve pour nos lecteurs. C'est celle d'un individualisme décidé, de cet individualisme qvi est, selon Tbonorable rédacteur du Signal^ un fruit du cbristianisme (mais qui ne l'est, ajouté -je, que par l'intermédiaire des barbares: ce sont eux qui l'ont créé, inventiy qui ont apporté cette chose nouvelle, inconnue du monde grec ou romain). L'individu a seul prix et réalité. L'État n'est rien qu'une administration, une grande machine de police et d'ordre extérieur. Il n'est à aucun degré personne morale, ayant droit d'opinion, pouvant légitimement professer, susciter, protéger sa propre pensée à l'encontre des pensées adverses. L'État n'a aucun droit en matière d'éducation morale, de direction intérieure : c'est là un domaine sacré, réservé, fermé , à tout autre qu'à celui qui a reçu du ciel ou de la nature, prêtre ou père, une investiture spéciale. L'Etat n'y met le pied qu'en violant le droit de la conscience; il imite les pires errements de l'intolérance religiepse quand il s'ingère d'user de sa toute-puissance pour incliner dans son sens l'âme nationale.
Tai déjà eu l'occasion de m'expliquer sur cette question, et ceux de nos lecteurs qui voudront bien prendre la peine de se reporter à la Critique du 22 septembre 1883 y trouveront un exposé de principeSé Ces idées, du reste, ont été plus d'une fois exprimées ici même par de plus autorisés qae moi, en sorte que j'aurais quelque scrupule à y revenir si le moment ne me paraissait particulièrement critique pour la politique dont elle sont rinspiration maltresse, et si une portion, restreinte il est vrai, de l'opinion libérale ne me semblait en passe de s'égarer sur ce point capital.
Je dirai donc très brièvement que la conception de l'Etat que je viens de résumer est, selon moi, radicalement fausse. L'Etat est quelque chose de plus et de plus noble qu'une mécanique administrative. Il est au plus
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haut degré personne morale, puisque il est forcément le produit et Teipression de certaines volontés et pensées, de préférence aux pensées et aux volontés différentes. UEtat moderne, en pays libre, qu'est-ce autre chose que l'opinion dominante de la nation se traduisant en faits politiques, s'incamant dans la direction générale desdestinées du pays? L'Etat mutilé de tout droit à penser et à croire, se décernant à lui-même un brevet d'imbécillité, je ne sais où le rencontrer dans le passé ni dans l'avenir. Une conception si peu relevée n'a pas chance. Dieu merci! de jamais prendre vie. Il ne se pourra jamais faire que le vaisseau social se dirige par le jeu stupide d'une machine, qu'aucune intelligence ne tienne le gouvernail, que des hommes, c'est-à-dire des volontés et des consciences, consentent à se ravaler jusqu'à concevoir la patrie comme une association d'ordre matériel, toute vie morale, toute pensée ayant cessé d'élever cette patrie à la dignité de l'être, de la personne.
Tout au contraire le progrès de l'esprit de liberté et de la démocratie ne fait, il me semble, que conférer de plus en plus pleinement cette dignité à l'Etat, que le transformer plus complètement à l'image humaine, qu'en faire chaque jour davantage, au lieu d'un rouage inanimé, une ftme vivante, ayant sa pensée, ses instincts, ses passions, surtout sa manière personnelle d'envisager l'homme et le monde et leur rapport réciproque. Le gouvernement moderne est forcément un gouvernement d'opinion : cela résulte du jeu naturel de la liberté, du conflit des pensées diverses, le pouvoir venant de lui-même, sans violence ni secousse, à celle qui a su conquérir la plus grande somme d'adhésions, c'est-à-dire le plus d'autorité morale.
Autorité, liberté I Deux termes qu'un vain jeu d'abstractions oppose l'un à l'autre, mais qui dans la réalité de la vie privée ou publique sont inextricablement solidaires, au point que l'un ne fait pas défaut sans entraîner la ruine de l'autre. L'autorité qui ne se fonde pas sur la parfaite liberté des âmes, qu'est-elle autre chose qu'un immobile appareil de despotisme, aussi stérile que la mort? Et la liberté, que peut-elle susciter de durable, de raisonnable, de fort, de vivant, si elle ne reçoit de l'autorité sa vertu secrète, sa règle, sa vigueur et comme sa sjLructure intérieure? Dans la sphère politique, poursuivre la liberté seule, croire l'atteindre en supprimant le plus possible les organes de l'autorité, c'est poursuivre la plus vaine et la plus redoutable des chimères. II en est des choses publiques comme de la vie intérieure de chacun de nous : la vraie indépen- ^ dance glt dans la force morafe, dans l'autorité, non ailleurs. Elle prend | naissance, non pas quand le pouvoir directeur est supprimé, mais quand le choix de ce pouvoir devient libre. Elle dure, elle vit, non pas à proportion que ce pouvoir est abaissé, diminué, chargé d'entraves, mais au
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contraiFe à proportion qu'il est fortet qu'il exerce plus pleinement la gestion suprême. En termeà plus simples, la liberté n*est pas l'anarchie : elle est le gouYernement librement conféré et librement subi. C'est dire qu'elle est, en un sens, le gouvernement le plus autoritaire qui soit, puisqu'il règne non par la force, mais par le consentement des gouvernés. Il est le seul qui ait empire sur le for intérieur.
— Nous reconnaissons cette théorie I s'écrie M. Réveiilaud. C'est, sous un déguisement nouveau, la thèse jacobine qui ne fut elle-même qu'un catholicisme retourné. C'est la thèse de la liberté du frten, le pouvoir mis an service de telle catégorie d'opinions à l'exclusion des autres. Vous qui le possédez, vous en usez, non pour tenir la balance égale, mais pour la faire pencher de votre côté. Ce faisant, vous imitez vos pires adversaires : TOQS ne les frappez qu'en appliquant leur plus funeste principe. Châtiment mérité par eux, à coup sûr, mais remarquable illogisme de votre part, infraction détestable au meilleur de votre doctrine. Pour ce qui concerne, par exemple, l'éducation nationale, au lieu de vous retirer du conflit des opinions, comme Texigerait votre devoir de neutralité, votre affectation du respect des consciences, vous prenez position, vous prenez parti pour un système qui vous agrée, pour ce « rationalisme » plus ou moins teinté de spiritualisme religieux qui s'accorde mieux qu'autre chose avec tout le reste de votre programme. Vous n'hésitez pas à organiser l'enseignement comme un vaste appareil pour ranger, gagner à vos idées l'ftme enfantine, c'est-à-dire plus tard l'âme nationale. Que font ou que voudraient faire de pire vos adversaires? —
Je ne sais si je me trompe, mais en vérité, malgré le respect que m'inspire toute conviction sincère, je n'ai jamais pu entendre ce genre de récriminations sans être tenté de le traiter in petto de mauvaise plaisanterie. Nous faisons abus de notre puissance ! Nous faisons du jacobinismedéguisé, du catholicisme à rebours ! En vérité I Et où sont, je vous prie, nos cachots, nos bûchers, où est notre inquisition, où prenez-vous nos dragonnades, notre guillotine^ notre terreur rouge ou blanche? Plaisant abus de la force, qui tient dans le bulletin de vote d'un électeur! Singulière tyrannie, qui procède de la volonté générale sincèrement consultée et librement exprimée! Etrange fanatisme, qui se limite scrupuleusement h conduire les destinées nationales dans la voie que la nation même a désignée, et à empêcher les influences adverses de les en faire dévier! Cessez donc ces rapprochements qui ne supportent pas l'examen : laissez-les à ceux qui^ au jour des batailles politiques, en tirent matière à des périodes retentissantes : ils ne conviennent pas à des controverses sérieuses, entre gens de sens rassis.
Bornez-vous à soutenir que l'État ne peut agir comme éducateur d< s
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enfants ni des peuples parce que vous seuls, ou vos doctrines, avez reçu du ciel cette mission. C'est une thèse inattaquable... pourvu qu'on la croie. Le malheur est que vous êtes seuls à la croire. Oui, il faut vous y résigner, l'État se fait cet honneur, de prétendre vivre, non de pain seulement, mais de morale, mais de tout ce qu'il y a dans l'humanité de plus haut et de plus noble. Oui, il refuse de se déclarer indigne, et de vous laisser le monopole des choses supérieures, à vous et à quiconque. Oui, en France et en République, l'État sent qu'il ne peut vivre et durer que dans une certaine atmosphère des esprits et des consciences, et il a cette hardiesse de vouloir créer cette atmosphère et la maintenir. Il sait qu'il y a des influences, morales ou matérielles, qui seraient sa ruine et il se résout à les ruiner. Il prétend extirper l'ignorance, réprimer le fanatisme, combattre les utopies anarchistes, etc., comme il réprime tout autre exercice pernicieux de l'initiative individuelle : le vol, par exemple, ou la sorcellerie, ou l'exercice illégal de la médecine, ou les écrits obscènes. En un mot il a charge d'ftmes, et agit en conséquence. En vertu de quelle autorité, demandez-vous? En vertu d'une autorité qui le laisse sans trouble : son auto^ rite morale, qu'il tient de la libre adhésion des volontés.
Que M. Réveillaud, qui ne recule pas devant les considérations historiques, prenne la peine d'interroger l'histoire sur les points si importants qui nous divisent. Je ne crains pas que la réponse soit ambiguë. Le passé tout entier de l'humanité enseigne ceci : que jamais, dans Tordre spirituel, le progrès ne s'est fait de soi, qu'il ne s'est fait que sous la pression de l'autorité : trop souvent, hélas I de l'autorité matérielle,'(le la violence la plus atroce, parfois cependant de l'autorité morale. C'est ce qu'avait clairement aperçu et montré notre grand Quinet, que M. Réveillaud invoque bien à tort, car il fut le représentant le plus insigne des idées que condamne notre honorable contradicteur. Encore une fois, il en est de l'ftme des peuples comme de la nôtre propre : s'arracher un œil, se couper un bras, expressions admirables qui traduisent ce que le progrès intérieur a de tragique, à quel point il est la conquête et la maîtrise inflexible de la pire moitié de nous-même par la meilleure.
M. Réveillaud invoque l'exemple de l'Amérique, vaste arène où l'individu est abandonné par l'État indifférent dans la mêlée de toutes les influences, des pires comme des meilleures. Oh I l'étrange illusion, que celle des américains à la façon de M. Réveillaud ou de M. Laboulaye, qui ne veulent voir de ce grand pays que la minute présente et refusent d'apercevoir de quel passé différent du nôtre ce présent est fait I Oublient-ils que si l'Amérique peut impunément aujourd'hui laisser l'individu sans protection, sans tutelle morale et se désintéresse de sa vie intérieure, c^est qu'elle n'est qu'un rameau détaché du tronc anglais, c'est que l'Angleterre, il y a
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trois siècles, a réglé une fois pour toutes son terrible compte avec l'adversaire, qu'elle Ta extirpé du sol et de Tàme nationales, qu'elle a noyé le catholicisme dans le sang? Il lui est aisé, aujourd'hui, de faire étalage de générosité, de donner Texemple de toutes les tolérances ; Tennemi qu'elle a laissé pour mort au xyi* siècle est encore tout chancelant. Prenez garde cependant que s'il vient à reprendre ses forces et à devenir menaçant, tout dans l'esprit anglais, dans le passé historique de cette race, dans sa conduite en Irlande, dans les Indes, au Gap, partout enfin, tout nous dit avec quelle décision froide et impitoyable elle prendra ses mesures pour sauvegarder ses conquêtes et écraser encore une fois, par des voies moins cruelles sans doute, mais tout aussi sûres, l'esprit de servitude. Il en est exactement de même de l'Amérique. Pour le moment, le catholicisme ne la gêne pas ; il est perdu dans l'océan protestant : elle le regarde faire paisiblement. Mais vienne le jour où il sera redoutable, où le conflit éclatera entre l'influence romaine, avec ses terribles conséquences sociales et politiques, et l'esprit de liberté qui a fait l'Amérique, soyez sûr d'avance que celle-ci se jettera sans une hésitation dans la lutte, et la mènera jusqu'à l'écrasement de son adversaire. Voyez donc ce qu'elle a fait dans une question, après tout, infiniment moins vitale, celle de l'esclavage : elle a versé des flots de sang pour imposer ce progrès tout moral. Voyez encore son attitude 'vis-à-vis de la propagande mormonne, vis-à-vis de l'invasion chinoise, etc.
En vérité esUil donc nécessaire de prouver le droit de la société moderne, laïque, libérale, à se défendre avec la dernière énergie contre l'Église de l'Infaillible? Se peut-il faire que parmi nos plus proches il y en ait aux jenx de qui ce droit de légitime défense n'éclate pas? Peuvent-ils oublier un instant que cette Église, par son seul esprit, s'est mise hors de la loi commune, que la liberté qu'ils réclament pour elle, n'est que l'autorisation et le moyen de consommer la ruine de la liberté d'autrui , que son dessein, non secret, mais avéré, est d'opprimer, avec l'aide du bras séculier s'il est possible, toute autre opinion, de faire taire toute autre voix, de parler et de régner seule dans un monde asservi par la superstition, l'ignorance ou la terreur? Peuvent-ils voir quelque égalité de droit entre cette monstrueuse doctrine et les autres, la leur par exemple? Réclamer pour elle le régime de l'égalité, la tolérance impartiale, n'est pas seulement naiveté ni générosité. C'est une suprême injustice. Faut-il le dire? Cette Injustice nous apparaît moins excusable et nous est plus sensible, venant d'hommes qui sont, quoiqu'ils en pensent, des nôtres, dont les destinées sont liées à notre sort et qui devraient être avec nous et au premier rang dans cette lutte pour la civilisation.
D' J. Eue Pécaut.