DIFFÉRENCE DE DEGRÉ ET DIFFÉRENCE DE NATURE
La méthode des phénomènes, c'est-à-dire la méthode criticiste, par excellence, permet de fixer avec toute la précision désirable le sens de deux expressions d'un usage très fréquent.
Qu'est-ce qu'une différence de degré? Qu'est-ce qu'une différence de nature ?
Si l'on se place au point de vue substantialiste, on dit que deux choses diffèrent en nature lorsqu'elles n'ont pas mèmeessence. Ici le mot « nature i traduit exactement le mot natura des écrivains latins philosophes.
Deux choses de même essence peuvent se distinguer. La nature commune dont elles participent peut être mieux réalisée dans la première que dans la seconde : Pierre est plus intelligent que Paul. Il possède ce que possède Paul, à un degré supérieur, c'es^à-dire en plus grande quantité. Toute différence dite de simple degré est quantitative. Elle implique des variations du plus au moins, ou du moins au plus. Mais c'est tout. Elle ne saurait porter sur le fond même des choses.
Il semble, dès lors, que les différences de degré soient plus dificilement appréciables que les différences de nature. Et cela ne fait aucun doute, si l'on se souvient des expériences dites de psychophysique et des infirmités mentales qu'elles nous ont révélées. Il est des accroissements dont nous ne savons pas nous rendre compte. Les « différences de nature » semblent pouvoir être saisies du premier coup. A priori, l'hypothèse d'un doute élevé sur la réalité d'une différence de nature est une hypothèse invraU semblable. Gela paraît absurde.
Et pourtant cela est. Le triomphe des doctrines évolutionnistes a eu pour conséquence la négation de toute différence de nature. On ne s'attendait guère à voir les évolutionnistes d'accord avec Platon, même sur un sim pie détail. A vrai dire, la méthode platonicienne qui fait résider l'essenco dans le genre, non dans la différence spécifique, est précisément celle des monistes contemporains. Il n'y a qu'un être. Donc, il n'est qu'une seule nature. La conséquence serait irréprochable, si l'expérience ne nous montrait les différents êtres ou groupes de phénomènes séparés par des différences qualitatives. Un dilemme s'impose donc. Ou bien l'on escamotera les différences qualitatives, ou Ton renverra les solutions monistes dans le pays des rêves.
Le premier parti a prévalu. Les différences qualitatives ont perdu toute la portée qu'une métaphysique, encore à ses débuts, leur avait attribuée par mégarde. A l'heure actuelle,- nombre de* philosophes les tiennent pour non avenues.
La théorie « de l'unité des forces physiques » n'eftt pas été possible sans
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la capitulation des différences de nature. Que yeut-on nous faire entendre gnaud on supprime la multiplicité des forces naturelles? On ne supprime bien entendu ni le mouyeraent local, ni la chaleur, ni Télectricité, ni le magnétisme, ni le son, ni la lumière. On veut bien reconnaître la diversité des phénomènes, et l'on ne peut révoquer en doute la diversité des sensations par l'intermédiaire desquelles nous prenons connaissance de Tonivers physique. On avoue cette diversité, mais on ajoute qu'elle ne prouve rien, qu'elle est toute de surface et n*affecte que les phénomènes.
Or, on sait ou on croit savoir que tout phénomène implique une substance, que cette substance existe nécessairement et qu'il lui est interdit de se manifester autrement qu'à la faveur des phénomènes. Combien y a-t-il de substances? là-dessus tout le monde s'est mis d'accord pour préjuger que le nombre des substances devait être de beaucoup inférieur à celui des phénomènes. Restait à fixer ce nombre. L'accord, cette fois, n'a jamais pu se faire. Les uns ont prétendu qu'il n'y en avait qu'une , les antres, qu'il y en avait autant que d'individus. L'école éclectique, hantée ]Mir le fantôme du panthéisme, plaidait en faveur de la pluralité des substances. — Elles sont plusieurs. Soit. Combien sont-elles ? — Autant que d'individus et de choses. — Pour les êtres vivants la solution paraissait, tout au moins, provisoirement admissible. Un homme, un animal meurent, se décomposent : leur individualité se dissout. Aujourd'hui on ne dirait plus : c se dissout » mais bien « se disperse ». Si l'on admet a?ec Leibnitz que l'être vivant est une collection de centres psychiques, il faut dès lors reconnaître qu'il est une colonie d'individus. Ainsi s'accrott indéfiniment la pluralité des substances. Le monadisme est l'antithèse du monisme.
Et pourtant, si l'on se souvient des principes de la métaphysique des monades, tels que les a formulés Leibnitz, on voit la différence de nature se subordonner à la différence de degré. Cette subordination est manifeste. Toute monade est douée de perception. Pour toutes les monades, le contenu de la perception est le même, puisqu'il est adéquat à l'univers entier. Chaque monade représente l'univers. En revanche, il n'est pas deux monades identiques. De l'une à l'autre le degré de la perception varie. Les différences entre les monades prennent leur source dans une différence intensive, donc quantitative, donc de degré, La preuve en est facile à faire. L'objet perçu, autrement dit l'univers, est le même pour toutes les monades. Mais si tontes perçoivent également, toutes n'aperçoivent pas également. Le champ de Vapereeption a des bornes, et plus on monte l'échelle des monades, plus ces bornes reculent. On est, dès lors, conduit à dire que ce qui distingue une monade de sa congénèrci c'est l'étendue de son champ d'à-
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perception. Vapereeption n'est que la perception , lorsqu'elle a atteint un certain minimum, indéfiniment croissant, d'intensité.
Le résultat de cet accroissement quantitatif d'énergie perceptive permet à la monade, si elle fait partie des monades privilégiées : 1® de percevoir autant de choses que ses sœurs moins bien traitées par la fortune; 2® d'en apercevoir davantage. Bile se meut dans un champ d'aperception plus étendu et plus varié. Elle aperçoit un plus grand nombre et une plus grande variété de choses, ou de phénomènes, ou, si l'on veut, de représentations. Il serait difficile de dire plus nettement que la différence de nature se greffe sur la différence de degré. Gomme dans la métaphysique panthéiste ou moniste, la quantité a le pas sur la qualité, les variations qualitatives proviennent des variations quantitatives.
Et il en sera ainsi dans tous les systèmes de métaphysique. Leibnitz a voulu éviter le piège, et se préserver du panthéisme par l'hypothèse des monades. Mais il n'est monadiste que d'intention. D'abord' il impose à tous ces centres psychiques une loi d'harmonie rigoureusement préétablie, et par là il rend illusoire leur indépendance réciproque. En vain essaierat-on de nous. rappeler que les monades n'ont ni portes ni fenêtres et que l'on ne peut voir des unes chez les autres. Un être qui aurait la connaissance infuse de tout ce qui arrive au voisin , ne prendrait point la peine de recourir aux moyens d'information ordinaires. Aussi la monade se passera-t-elle fort bien de fenêtres et de portes : ce dont elle ne peut se passer, c'est la connaissance plus ou moins claire et distincte de la totalité des phénomènes. En elle l'histoire de l'univers est écrite, et, sans sortir d'elle-même, elle a perception de tout, et l'ordre de ses perceptions est immuable. L'ordre et l'enchaînement de ses idées est le même que l'ordre et l'enchaînement des choses. Spinoza l'avait dit, Leibnitz le répète sans presque y rien changer. La monade leibnitzienne est donc esclave du plus inflexible déterminisme : elle a juste autant dMndividualité qu'un miroir incapable de se déplacer dans l'espace, condamné dès lors à réfléchir les personnages et les choses qui passent devant lui. Pour que le monadisme devint l'antithèse du monisme, il faudrait pousser plus avant et consommer par la négation du déterminisme universel l'affranchissement de la monade.
Ainsi Leibnitz est un moniste malgré lui. Une preuve vient d'en être donnée à laquelle il serait facile d'en ajouter d'autres. M'oublions pas la loi de continuité et le nombre infini des monades. Noublions pas surtout cette théorie des degrés de la perception qui assure k la catégorie de quantité le pas sur la catégorie de qualité. Enfin la manière dont Leibnitz envisage le mal ne peut-elle fournir un argument décisif 7 Le mal n'est rien à ses yeux. La qualité de mauvais s'applique aux êtres moins
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doués qoe les autres. Du riche au pauvre la différence est toute de degré ; de mémey de Thonnête homme au scélérat. Le mal est un défaut. Ainsi en est-il encore de Terreur : sa cause est déficiente et non pas efficiente. Vous ?oyez mal parce que la lumière vous t'ait défaut. Il paraît inutile de multiplier les exemples.
Le cas de Leibnitz est celui de tous les métaphysiciens. Panthéistes» de propos délibéré ou sans le savoir, les métaphysiciens s'obstinent à penser qu'il faut à l'esprit un monde fait à son image et que ce monde veut être un. Si le monde est un, le monisme a raison. Or, si le monisme a raison, comment Texpérience ose-t-elle le contredire, elle dont les témoignages tendent précisément à prouver contre lui ? Mais comment soumettre l'expérience au joug du monisme sans avoir l'air de la démentir ?
Le principe de contradiction exige simplement qu'on se garde d'affirmer et de nier en même temps et sous k même rapport. Or, ce qui est un au point de vue de la quantité peut être multiple sous le rapport de la qualité. La logique reste sauve, n*est-ce pas ?
Sans doute, mais il s'agit d'obtenir un verdict métaphysique et de résoudre la question de savoir si le monde est un ou multiple : il y va des intérêts du monisme et de la métaphysique de l'absolu.
Dès lors on va distinguer le point de vue de la substance et celui des phénomènes. On dira : les phénomènes sont multiples ; et l'on s'empressera d'ajouter que cette multiplication de phénomènes ne compromet en rien l'unité de l'être.
Cette affirmation est-elle soutenable? Oui, puisqu'il s'est trouvé des philosophes et en assez grand nombre qui l'ont soutenue.
Néanmoins cette affirmation est arbitraire.
La quantité est une catégorie. La qualité en est une. De quel droit subordonner la seconde à la première ? S'arroger ce droit ne revient-il pas à supprimer les catégories ?
Admettre les catégories ne consiste pas simplement à repousser les doctrines empiriques et à dire que la connaissance ne s'explique pas sans aprioris. Autre est l'apriorisme, autre est la doctrine des catégories.
Affirmer l'apriorisme, c'est contester qu'on puisse expliquer le supérieur par l'inférieur, identifier la condition et la cause, ériger l'ordre chronologique en ordre logique.La restriction leibnitzienne : nisiintellectus vise l'empirisme et par là même lui oppose l'apriorisme. Leibnitz croit aux premiers principes : mais il ne se préoccupe point d'en dresser la liste. Il y a plus. Non seulement cette préoccupation n'a jamais été la sienne, mais encore il semble avoir cédé à des préoccupations presque