DIFFÉRENCE DE DEGRÉ ET DIFFÉRENCE DE NATURE
contraires. Pour lui tout s'explique à Taide des principes de raison suffisante et d'identité. L'important d'ailleurs, à ses yeux, n'est pas de déterminer le nombre de ces principes, mais d'établir leur réalité. Aussi V Avant-Propos des Nouveaux Essais sur VEntendemerU Humain est-il, à bien des égards, le morceau capital, sinon de l'œuvre entière, du moins de sa première partie. « Il y a de i'inué en nous, ^ ou bien : « nous sommes innés à nous-mêmes » voilà ce qui demande des preuves et ce qu'il faut établir à tout prix. Quant à disserter sur le nombre des principes, le problème est d'ordre secondaire.
A ce point de vue, Kant sera aux antipodes de Leibnitz. Kant, il est vrai, néglige les questions de genèse; Leibnitz les aborde et, dans sa doctrine, leur assigne une importante place, tellement qu'on a pu saluer en lui l'un des précurseurs de la philosophie évolutionniste. Et l'on a eu raison : partout où est le continu, là est l'infini, là sont aussi le déterminisme et l'Un- Tout. Hartmann n'est pas sans avoir lu la Monadologie^ non par curiosité, mais par respect pour un mattre, dont il procède à beaucoup d'égards; il n'est pas non plus sans avoir accueilli son optimisme, qu'il modifie et qu'il débaptise. En ces sortes de controverses , le changement de nom est le principal.
N'publions donc point l'Avant-Propos et la théorie des Perceptions Inconscientes. Cette théorie sert précisément à nous armer contre l'empirisme de Locke. Elle nous enseigne qu'en nous les principes agissent, quoique sans se découvrir, que peu à peu ils se dégagent pour arriver à la pleine lumière de la conscience, mais après une élaboration plus ou moins lente. Les principes ne surgissent pas, ils se développent. C'est donc qu'ils étaient enveloppés. La doctrine de l'enveloppement ou de Tinvolution est l'un des nerfs cachés du système de Leibnitz. Qui ne voit que Vinvolutionf c'est l'évolution en puissance ? Disons mieux. Ces deux termes s'excluraient, s'ils devaient l'un et l'autre être pris absolument. Donnons-leur un sens relatif et les deux mots pourront faire chassé croisé. L'état actuel du monde représente une évolution, par rapport à l'état d'hier, une involution par rapport à celui de demain. L'évolutionnisme, chez l'auteur de la théorie des perceptions inconscientes, est une suite naturelle de cette théorie. Rien ne natt, tout se développe. Rien ne meurt, mais Tétre peut revenir à son état d'involution primitive.
Les monades sont enveloppées les unes dans les autres comme, suivant certains physiologistes d'autrefois, se trouvaient être emboîtés les germes des vivants: c'est aussi le cas pour les notions et les principes. Ils sortent tous du double principe d'identité et de raison suffisante. Ils en sortent par évolution. Ils y rentrent par involution.
De nos jours, l'auteur de La Philosophie de Platon a jugé que c'était trop
DIFFÉRENCE h& DBGBÂ BT DlFPâRBNGB DB NATURE. 173
de deux principes et il a voulu ramener l'axiome d'identité au principe de raison suffisante. 11 espérait, et avec raison, pousser plus loin que I^ibnitz, mais dans la direction môme suivie par le philosophe.
Ainsi, point de catégories, mais une pluralité de principes dont Textension à tout ou partie de l'expérience varie en raison inverse de la compréliension. Et cette pluralité n'est pas fixe : ce qu'on appelle « les principes » ne sont après tout que des formules servant à traduire le principe de raison suffisante. À vrai dire, lui seul gouverne l'entendement humain, car il est comme la substance des autres principes.
Dès lors, il est entre les autres principes des rapports de contenant à contenu, il y a hiérarchie. La hiérarchie des principes et des concepts est précisément le contre-pied d'un système de catégories entre lesquelles il existe sans doute des relations réciproques, mais sui generis^ à nulle autre comparables. Les catégories ne s'engendrent pas, elles ne s'enveloppent pas, elle ne se supposent pas les unes les autres. Elles s'appliquent les unes aux autres, ce qui est bien différent. Nous aurons plus tard l'occasion d'y revenir. Pour le moment nous sommes en face de deux concepts : celui de quantité, celui de qualité. Lequel des deux cédera devant l'autre ?
La question se pose et mérite d'être posée, aux yeux du philosophe substantialiste. D'après lui deux ordres de choses veulent être soigneusement distingués: 1^ un fond, toujours le même, invariable, 2? une multiplicité de formes toujours changeantes.
Cette multiplicité de formes passagères portera le nom de qualités. On sait que les qualités changent et que le fond ne change pas. Qu'est-ce pourtant, ce je ne sais quoi que l'on assure demeurer toujours immuable? ce ne peut être ni une qualité, ni l'ensemble des qualités ;/eutrement la notion de qualité serait contradictoire. Le propre de la qualité n'est-il pas de paraître un temps, puis de disparaître, remplacée par une autre, et ainsi de suite? Le concept de qualité sera donc rivé à un autre concept. Auquel?
Quand une qualité prend la place d'une autre, nous ne disons pas seu* lement qu'il s'est fait une substitution dans l'ordre qualitatif. Nous disons que la chose a changé, qu'en elle il s'est fait une métamorphose. De tristes nous devenons joyeux; nos qualités psychologiques changent, et par là même, nous aussi nous changeons. Est-ce sûr, cela? Toujours est-il que nous nous exprimons comme si nous en étions certains.
Il n'y a donc pas que la seule qualité qui varie : sa variation provient d'une source non qualitative. De laquelle ?
Ou l'on ne répondra rien, ou l'on sera réduit à parler comme si les mé* tamorphoses de la qualité avaient pour cause efficiente un changement dans la quantité.
174 DlFFÂAElfCR DK DBGRÉ BT DIFFÉRENCE DIS NATURB.
Et ce langage, pour être erroné, n'en garde pas moins l'apparence de l'exactitude. Ce qu'on pourrait appeler « les analogies de rexpérience b le justifierait au besoin. Qualitativement, le chaud et le froid sont deux contraires : pour déterminer le passage du chaud au froid il suffit de laisser refroidir graduellement une source de chaleur. Dàs lors n'est-il pas logique de ramener la différence du chaud au froid à une simple différence de degré ? Chatouillez une personne : elle rira tout d'abord. Continuez : elle versera des larmes et poussera des cris. La prolongation d'un même phénomène donne lieu, comme on le voit ici (et les cas de ce genre sont en assez grand nombre) à deux phénomènes opposés. Dèslors n'est-il pas juste de voir dans la qualité une forme de la quantité?
Dans ces conditions, il est difficile de maintenir la thèse de la pluralité des substances , surtout depuis que Ton pense être en droit d'affirmer la permanence quiantitative de la matière. La quantité permanente, voilà la substance. Mais cette quantité se déplace, diminue ici, là augmente ; elle est immuable, non immobile, et de sa mobilité proviennent les changements qui se jouent à la surface du monde.
Voilà ce que nombre de philosophes affirment, sous la caution de « la science »• Leibnitz l'aurait affirmé, en raison de ses tendances monistiques. La pluralité des monades n'est, dans sa doctrine, qu'une pluralité superficielle. Et d'ailleurs, des unes aux autres, les différences ne sauraient être que graduelles. La loi de continuité l'exige.
L'important est de se demander ce que vaut la loi de continuité prise en elle-même. Supposons les démarches nécessaires entreprises, admettons que le double problème du continu et de l'infini soit résolu selon la méthode crittciste et bornons-nous à enregistrer les conséquences :
1<* Il n'y a ni continu actuel ni infini actuel.
2* Ni les ôtres, ni les phénomènes, ni les concepts, ni les principes ne sont soumis à aucune loi d'évolution : ils ne s'engendrent ni ne s'emboîtent.
3^ Les catégoriels sont les lois générales de l'être et du connaître,
4** Ces lois sont irréductibles aux phénomènes qu^elles régissent et dont Tévolutionnisme contemporain prétend qu'elles émanent.
Supposons ces conséquences démontrées selon la méthode tant de fois mise en œuvre ici même, et posons*nous la question à résoudre. Que faut-il entendre : 1* par différence de degré; 2^ par différence de nature.
Toute différence de degré est intensive. Toute différence de nature est extensive : expliquons^nous. Tai froid. Je suppose que le froid augmente, la représentation intellectuelle, le jugement qui occupera ma conscience et se traduira par ces mots : j*ai froid, restera le même. Unç différence de degré se produit sans donner lieu à un changement de notion.
DIFFÂBBNCS DB DBGRÉ ET SIFFÉRBNGB DB NATURB. 175
Tout autre est la différence de nature. Exemple : ce papier passe du rouffe au vert. Voilà certes deux notions dont l'objet diffère, dont les conteDQS empiriques ne pourraient être substitués l'un à l'autre : ils ne sont ni égaux ni équivalents. L'une des deux notions est, pour ainsi dire, extérieure à l'autre.
Maintenant l'expérience atteste, et cela dans un assez grand nombre de circonstances, qu'à des variations d'ordre quantitatif correspondent des variations d'ordre qualitatif. L'expérience l'atteste, mais elle ne saurait attester rien de plus.
Là donc où une différence quantitative n'amènera aucune variation qualitative notable, il y aura différence de degré, rien de plus. Dans le cas ooDtraire, il y aura différence de degré et différence de nature, pour nous servir du terme courant.
Mais dire d'une différence de nature qu'elle n'est qu'une différence de degré, on ne peut se le permettre qu'à la condition d'accepter les postulats ou de révolutionnisme ou de ce que faute d'un terme meilleur je proposerai d'appeler Vapriorisme non catégariste. Là en effet, les concepts sont soumis à un ordre hiérarchique et le concept de qualité repose sur celui de quantité.
Dans toute doctrine qui fait place aux catégories, aucune d'elles ne jouit d'un privilège refusé aux autres ni ne les donoûne : là il n'est pas plus permis de faire sortir la qualité de la quantité que celle-ci de celle-là. Les droits des catégories sont égaux.
Chacune des catégories se manifeste par une espèce de phénomène. Et ces espèces sont irréductibles. Toutefois rien n'empêche deux phénomènes d'espèce différente de se produire ensemble, et pour me servir d'un terme de l'école, d'être fonctions l'un de l'autre. EstK^e une raison ^de les con* fondre et de ramener leur dualité à l'unité ?
Conclusion : la différence du degré est quantitative, celle de nature est qualitative, et comme la qualité et la quantité sont deux catégories irréductibles, on pèche. contre le principe de contradiction chaque fois qu'on prétend ramener la différence de nature à la différence de degré. -^ N'a-t^n point le droit d'expliquer Tune par l'autre ? — D'accord : mais expliquer c'est établir une relation entre deux phénomènes on deux concepts. Ce n'est point les confondre* Lionbl Da^biac^
^ 176 XRNBST BEMÀN. «— LE PRÊTRB DS NÉMI.
Drame philosophique (Galmann Lévy, édit. I8869 in-S*).
La scèue est sur le rempart d'Âlbe-la-Longue. On voit à Thorizon les murs de Rome, le Palatin, le temple du Gapitole. Âlbe a déjà été vaincue par Rome et ne jouit que d'une paix précaire; son existence nationale est menacée. Des oracles, qui se renouvellent encore de temps à autre, ont annoncé que le Gapitole serait un jour le centre du monde. Tout nouvellement, une fille exaltée, une sybille nommée Garmenta, inspirée par le Prêtre de Némi, a prophétisé que la langue du Latium serait un jour la langue de Tunivers. Et ce peuple d'hier, ces romains, étonnant mélange de malfaiteurs et d'hommes d'ordre, de juristes et de sacripants, organisent déjà leur cité comme si les dieux les avaient chargés de réaliser l'oracle* On dirait qu'ils travaillent pour l'humanité; chez eux on parle de droit d'une manière absolue; on a l'air de vouloir donner un code au genre humain. Les patriotes d'Albe sont inquiets, et ce n'est pas sans raison; les vieilles traditions politiques et religieuses sont ébranlées, les sentiments humanitaires ont pénétré dans ce double domaine, l'esprit public entre en dissolution. Les démocrates socialistes poussent le peuple contre les réactionnaires, qui seuls possèdent l'art de gouverner ; contre l'armée, indispensable pour la défense de la ville ; contre la propriété, qu'ils veulent partager. Gela leur est égal d'être ou de n'être pas une nation, si rien n'est changé à leur condition de fortune. Les orléanistes et les hommes religieux libéraux voudraient concilier les bons sentiments et le progrès avec une raisonnable conservation : ce sont gens médiocres à qui manque tout à faH le coup d'œil de l'homme d'Etat. Les aristocrates, les légitimistes et les dévots déplorent la réforme encore toute récente de la vieille religion de Notre-Dame de Némi. Albe-la-Longue a vraiment perdu son palladium, car qu'est-ce qui peut tenir en place, quand la religion ne tient pas? Et, pour la religion, changer c'est périr. Il faut restaurer l'ancien culte, et peut-être même rappeler Priscus, l'ancien roi ; tout est perdu surtout si on ne retrouve pas un prêtre légitime pour le sanctuaire de Némi.
C'est un cas de légitimité fort curieuse. M. Renan l'expose en ces termes, avec le motif qui le lui a fait choisir : « J'ai cherché, pour servir de trame à certaines idées qui me sont venues sur les affaires humaines, quelqu'une de ces vieilles fables où l'antiquité a mis plus de sens profond qu'il n'y en a dans tous nos traités de politique. J'ai pris pour sujet les récits relatifs à ce temple de Diane, sur les bords du lac Némi, dont le prêtre devait, pour
ERNEST RENAN. — LE PRÊTRE DE NÉMl. 177
être légitime, avoir tué de sa main son prédécesseur... J'ai supposé, dans des temps fort anciens, un prêtre de Némi, homme éclairé, voulant corriger une vieille religion absurde, et j'ai montré la conséquence qu'entraîne d'ordinaire la tentative d'introduire dans les choses humaines un peu de raison. Cette conséquence est double. D'une part, la foule qui n'est jamais bien rassurée que par le crime heureux, réclame un scélérat pour prêtre; de l'autre, le prêtre libéral arrive bientôt à voir qu'il a fait, avec de bonnes intentions, plus de mal que de bien, et qu'il a porté préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés généralement admis. Ici, continue M. R., je plaide un peu contre moi-même; mais je ne suis pas un prêtre; je suis un penseur; comme tel, je dois tout voir. Un ouvrage complet ne doit pas avoir besoin qu'on le réfute. L'envers de chaque pensée doit y être indiqué, de manière que le lecteur saisisse d'un seul coup d'œil les deux faces opposées dont se compose toute vérité » (1).
J'aurais voulu ne pas placer un mot de critique avant d'avoir achevé la brève exposition du nouveau Livre humoristique de M. R. Mais comment me retenir, après les lignes que je viens de transcrire ? Je me demande comment, si chaque pensée a son envers, on fera pour distinguer l'envers de l'endroit et pour choisir le côté où l'on se fie. Apparemment, l'endroit et l'envers se valent^ puisque l'un réfute l'autre, et qu' a un ouvrage complet » doit se réfuter lui-même, quelle que soit la thèse que l'auteur a mise à la place où il aurait aussi bien pu mettre l'antithèse. Le difficile est de saisir une vérité par ce procédé. D'un seul coup d'œil on en saisit deux, selon M. R. , et elles sont opposées ; car je suppose bien que les « deux faces opposées » sont deux vérités opposées ; autrement que seraient-elles, et que m'apprendraient-elles? Mais, alors, comment une vérité, «toute vérité » peut-elle c se composer » ainsi du conflit de deux vérités ? M. R. sait peutêtre la manière d'unir les contraires dans l'un, mais il n'en use pas, puisqu'il nous dit, sur un exemple où il vient de montrer l'endroit et l'envers, le pour et le contre : je plaide un peu contre moi-même ». Vous avez donc fait un peu votre choix? Gomme penseur, non, attendu qu'en cette qualité vous devez » tout voir ». C'est donc comme prêtre? Mais « je ne suis pas on prêtre »> dites-vous. A quel titre donc êtes-vous l'homme contre qui plaide votre dialectique sceptique imitée des CorUradictùms économiqibes de P.-J. Proudhon ? Le « drame philosophique » pourra-t-il nous l'apprendre, et nous indiquer à nous-mêmes un moyen d'embrasser la vérité sans manquer à l'une ou à l'autre des deux faces dont elle se compose?
L'exposition du drame est vivante et présentée avec l'art délicat qui distingue M. R. Nous assistons à des conversations de différents groupes : des
{\)Le Prêtre de Némi, Préface, p. yi.
178 EBNXST RRNAlf. — LE PRÈTBR DB NÂMI.
bourgeois, des citoyens honnêtes et modérés, des gens du menu peuple, un aristocrate bourré de Machiavel et de Joseph de Maistre, un clérical très fanatique, un noble libéral, un socialiste, un vieillard qui possède la tradition. Citons quelques traits de ces entretiens pour donner une idée de la manière de Tauteur. Des conservateurs très sensés se communiquent leurs sujets d'inquiétude. Ils ne croient pas aux oracles, cela va sans dire, mais qu'importe? si d'autres y croient. Rome naissante les inquiète, malgré ses déchirements intérieurs et le caractère peu respectable de ses habitants. La division même est une marque de force; « Tordre et la conservation dans le monde sont l'œuvre d'anarchistes repentants; tout conservateur a pour ancêtre un bandit. Quand Hercule eut volé les bœufs de Gacus, il devint défenseur acharné de la propriété • . Et puis c'est précisément parce qu'Albe est plus civilisée, plus avancée, qu'elle se trouve menacée. Ce ne sont pas les bonnes lois qui font les peuples forts; les arriérés l'emportent souvent. Le progrès et la question sociale sont des maladies qui aifaiblissent. Il faudrait au moins savoir se tenir tranquilles. Les innovations du nouveau prêtre de Némi et les oracles de sa sybille afiidée sont chose extrêmement dangereuse. Il 7 a trahison. Les socialistes aussi correspondent avec l'ennemi. D'ailleurs, leurs idées en elles-mêmes sont bien ce qu'il faut pour faire tomber les remparts d'une ville.
Des bourgeois se préoccupent de la nécessité de fournir du travail au peuple. Il y a un certain fossé qu'on pourrait combler. S'il est vrai quUl soit utile, on le rétablira plus tard. Double bénéfice.
Dans le peuple, on dit que tout va mal parce que Diane est fELchée de ce qu'on a changé son culte. On lui retranche ses victimes accoutumées ; naturellement elle retient ses grâces. Avec cela, le nouveau prêtre n'est pas sérieux, il n'a pas tué son prédécesseur. Un vieillard rapporte qu'au dire de ses anciens, cet usage provenait de ce que jadis le temple était simple* ment un asile, mais où l'on n'admettait pas qu'il y eût plus d'un malfaiteur à la fois. Quel prêtre cela pouvait-il faire? occupé sans cesse à se garder « il n'avait le temps de penser à rien. » Mais, observe un interlocuteur, « c'est ce qu'il faut pour un prêtre. Un prêtre n'a pas à penseré » D'ail* leurs, c'est par l'usage que les choses deviennent respectables. On se trouve toujours mal de les changer; surtout celui qui s'en mêle, et c'est bien de sa faute.
Au milieu d'un groupe de patriciens, le chef de l'aristocratie, Metius^ pousse à la guerre contre Rome. C'est, dit-il, contre l'ennemi commun qu'on refera l'unité de la patrie. Home est la Révolution ; quelle honte, de supporter cette ville de bandits 1 Nous enfonçons chaque jour dans la boue« Le salut ne sera que dans le retour à nos plus anciennes institutions, dans le rappel de notre roi légitime* Un chef de la bourgeoisie éclairée^ Libéra-
BRN£ST aKNAN. — LB PAâtaB OK KÈMl. 179
lis, demande, au contraire, si la société ne pourrait pas progresser? Même ces bandits de Rome sont mus par un motif honorable, en abolissant les sacrifices humains. Metins combat ces illusions généreuses. Il faut citer la suite de ce dialogue, qui est un morceau de satire à plusieurs tranchants, admirablement réussi.
c Metius. — Vous voilà donc atteint, vous aussi, des folies d'Ântistius. > — Antistius est le nom du prêtre novateur. -« « La religion est un tout aoquel on ne touche pas. Retrancher quelque chose à ces pratiques séculaire^s» c'est les détruire. Elles ne supportent pas la discussion. Dès qu'on raisonne sur la religion, on est athée. Une république qui se porterait bien regarderait comme son premier devoir l'exil on la mort d'Antîstios.
c LiBEKAUs. ^ Pourquoi blftmer un homme si honnête , le premier prêtre sensé qu'il y ait jamais eu? N'estnse pas grAee à lui que notre terrible sanctuaire du lac a perdu la plus grande partie de son horreur? Ce droit hideux de succession, il l'a aboli. Etait-il rien déplus horrible? On noQs ordonne le bien au nom des dieux, et on fait le mal pour les honorer. Il a voulu tirer son sarcerdoce de la source la plus pure, de l'élection populaire.
c DoLABBLLà. — Allous douc! L*é)ection du peuple est nulle dans les choses religieuses. Le peuple ne dispose pas des sacra. Il n'y a pas, k Theure qu'il est^ de prêtee de Némi.
c LiBBRALis. — Tant mieux, si, par essence, ce prêtre ne pouvait être qu'un affreux meurtrier. ^
c Metius. — C'était le rite établi. Ce n'était pas plus absurde qu'autre chose. Cette vieillie coutume était comme toutes les vieilles coutumes. Cela plonge si profond qu'on n'en voit pas les racines; cela monte si haut que l'œil n'en atteint pas le sommet. Ces énigmes antiques ont toutes leur profonde sagesse. Il faut pour les fonctions divines et humaines des désignations claires. Le moindre doute énerve. Le dopte, c'est le mal. Si la sélection des hommes se faisait d'après le mérite, qui déciderait du mérite? Le sort est souvent plus éclairé que le suffrage ; mais il en résulte des fraudes, des compétitions, des guerres civiles. Au contraire, tuer celui qu'on remplace, vc^là qui est clair, facile à constat»; cela rend toute compétition impossible. Après tout, quoi de plus conforme à la marche générale du monde? La somme des jouissances est limitée ; celui qui jouit tue celui qui ne jouit pas. On assassine toujours celui dont on hérite. Il est bon que l'ambitieux trouve devant lui quelque justice; cette justice, c'est qu'on se serve avec loi de la mesure qui lui a ser?! pour les autres. Après tout, nul n'est feioé de courir ce0 candidatiures périlleuses. Qui frit appel à la neeiot pas l'ère de la violence. On est renversé par la force au
moyen de laquelle on a renversé les autres. Tout cela est assez conforme à Téquité singulièrement boiteuse qui préside aux destinées de cet univers.
« LiBERALis. — Mais ne faut-il pas savoir gré à celui qui, au nom de rinspiration du bien, proteste contre la loi féroce léguée par la barbarie, ou, si vous voulez, par les fatales nécessités des temps primitifs?
« Herdonius (vieillard). — J'étais présent à la scène par laquelle Anti»tius mit fin à cette tradition de sang et d'horreurs. Le vieux prêtre Tetricus voyant les. goûts de réforme dont le jeune Antistius faisait montre en toute occasion, l'avait mis sur la liste des victimes dévolues à Jupiter Latiaris. Antistius résista les armes à la main (moi, je trouve qu'il eut raison), battit les pourvoyeurs de victimes, prit d'assaut le temple, mit l'épée à la gorge de Tetricus. J'étais là, j'ai tout vu. Il n'avait qu'à enfoncer la pointe de la largeur de deux doigts, il était prêtre légitime. Il ne voulut pas. « Vis, ditc il, vieux prêtre infftme, c'est en te pardonnant que je veux supprimer « ton rite sanglant. » Tetricus mourut de rage quelque temps après, et le peupte mit en sa place Antistius.
« Homme nu peuple. <— Ah I le digne homme! cela ne lui servira pas de grand chose...
« Autre homme du peuple. — Oui, Antistius est un excellent homme, mais tout ira mal tant qu'il sera prêtre de Némi.
c Autre. — Vit-on jamais un prêtre de cette espèce? Il rêve, il a l'air de prier de cœur. Les dieux n'entendent pas le cœur; les dieux ne tiennent compte que de la bouche et des formules établies. Je me demande si Antistius les prend au sérieux.
« Autre. — Ah I voilà la question. Croit-il? On dit qu'il fait faire les basses prières par Sacrificulus, son acolyte. Sacrificulus a bien l'air d'être chargé de croire pour lui.
« Autre. — C'est pour cela que le monde croule.
c MsTius. — Ce brave homme n'a pas tort. Le prêtre n'est chargé que de la formule. La formule est pour la bouche, non pour le cœur. Il y a ici une confusion ridicule. Antistius veut faire servir la religion au progrès de l'humanité, au bonheur des hommes, à ce que le train du monde soit plus juste, et autres chimères du même genre. Cela est absurde. La religion ne concerne que le culte dû aux dieux. La politique ne la maintient que pour cela.
« Autre. — C'est vrai, il ne faut pas regarder de trop près à la religion. Les formules, analysées à sa rigueur, ne signifient rien.
< Autre. — Moi, je suis pour qu'on fasse aux dieux leur part, mais pas trop grande. Je suis pour la religion, mais limitée. Le prêtre devant l'autel; le reste, il n'a rien à y voir. lies dieux sont quelque chose; mais il n'y
a que les esprits exagérés qui soutiennent qu'ils soient tout. Moi, je suis un modéré, je fuis les extrémités, d
La scène est coupée par l'annonce du nouvel oracle deCarmenta : «Par Rome ia ulngtte du Latium deviendra la langue de l'uniyers«
«c Une voix. — Toujours la même chanson ! Toujours Rome, Rome I Qu'elle aille donc à Rome avec eux.
c YoLTiNius [citoyen sensé). — Cette femme est folle. J'ai toujours dit qu'on aurait dû la marier jeune.
c Une voix. — Voyez quelle farce, je vous prie. La langue du Latium, qui finit d'être parlée à trois lieues d'ici, serait parlée jusqu'à TEupbrate el au delà des colonnes d'Hercule ! Allons donc !
< Autre. — Et d'ailleurs, que nous importe ? Comment s'intéresser à des gens qui vivront dans cinq cents ans?
c Autre. — Elle parle aussi quelquefois d'une religion qui viendrait de l'Orient, où l'homme pieux serait celui qui briserait les images des dieux, et où l'on servirait le divin par de bonnes actions et de bonnes pensées.
c Autre. — C'est un chaos que la tête de cette pauvre femme, un monde renversé. Quand ou se met à accoupler ainsi les antithèses, à entasser les impossibilités, il n'y a pas dô raison pour s'arrêter. Autant dire tout de suite que le blanc, c'est le noir, et que le beau, c'est l'horrible.
« Voix diverses. — C'est clair. »
On voit l'antinomie que l'auteur a voulu établir entre le patriotisme Atbain et la destinée de Rome, providentielle pour le monde et pour TÉvangile; entre les idées traditionnelles et les institutions d'Âlbe, et les sentiments nouveaux que, par une fiction poétique, il prend dans la décadence de Rome pour les mettre dans son berceau. Écoutons maintenant les discours que tient le grand agitateur populaire, Cethegus, et, par les effets qa'jls produisent, les réflexions qu'ils suggèrent, jugeons des suites désastreuses que les doctrines de paix et les revendications égalitaires peuvent avoir dans une cité que menace un ennemi extérieur.
c Gens du peuple. — Tout va mal, tout va mal.
« Cethegus. — Oui, tout va mal, et il serait pourtant facile que tout allât bien. Les aristocrates sont des égoïstes bouffis d'orgueil, des sangsues qui épuisent le peuple. Que leur importe, quand leurs greniers sont pleins, que le peuple meure de faim? Ce qu'ils appellent des principes, ce sont tout simplement des secrets transmis héréditairement pour opprimer les vrais citoyens. Us nous entraînent à la guerre pour se donner de l'importance et avoir l'occasion de nous commander, puis pour s'imposer à nous an nom de prétendus services rendus. Le mal serait fini, le jour où chaque soldat, avant de marcher à l'ennemi, tuerait son chef au nom de l'égalité.
182 BRNBST BfiNAN. — LB PRÂTRI DE nAhI.
Puis on se partagerait les terres et Ton serait heureux, car il n'y aurait plus ni petits ni grands.
c Un gitotbn. *- Gomme il a raison ! La guerre est la source du privilège des grands et Torigine de tous les maux du peuple. La guerre n'a lieu que parce qu'il y a des hommes de guerre qui y trouvent leur profit. L'aptitude militaire est, entre les vanités des aristocrates, une de celles qui servent le plus à entretenir le préjugé de leur supériorité...
« AUTRE. — Très sensé, ce qu'il dit. La vertu et le courage sont des inutilités, des abus, une usurpation des aristocrates. Quand chacun aura son champ, il saura bien le défendre. C'est comme la bienfaisance: il y a des gens que cela amuse de l'exercer ; il faudrait qu'ils payassent pour cela.
a Trrnrs [à part). — Gela fait frémir. La société repose sur des vérités trop fines pour que le peuple puisse les voir. Quoi de plus clair en apparence que ce raisonnement du laboureur : « Ge champ, je l'ai hersé et c semé, donc le blé qu'il produira doit être tout à moi. • Et pourtant, rien n'est plus faux. Le champ est avant tout à celui qui le défend. Or le laboureur ne peut pas défendre son champ. L'homme armé qui le défend en est le vrai propriétaire; car, sans Thomme armé, l'ennemi viendrait et prendrait le champ. Ce que le peuple comprend le moins, c'est que l'homme isolé ne peut rien contre la force militairement oi^anîsée.
« GBTHseus. «- Oui , Thomme de guerre, c'est notre maître, et notre maître est notre ennemi. Or, la bataille, les blessures et la mort sont pour nous; la gloire est pour lui. Pas si bétes I La clientèle, le patronat sont une . forme de l'esclavage. L'esclave n'a pas à se battre pour une ville dont il ne fait point partie. On parle de revanche à prendre des défaites qu'Âlbe a subies il y a dix ans. Pour moi, je ne me suis jamais senti vaincu. Ces murs qu'on voit chaque jour s'élever à l'horizon et qui tourmentent si fort nos aristocrates, que nous importent-ils I Les ennemis de nos ennemis sont après tout nos amis. Certes l'orgueil des victorieux est difficile à supporter. Mais moins dur est le dédain d'un étranger que le dédain d'un concitoyen.
« LiBBRAUS. — Ne vois«-tu pas, Cethegus, que tes principes détruisent en ce peuple tout sentiment de la patrie ? Tu as pourtant un cœur albain; tremble I Sers avec nous la cause de la liberté, du progrès. N'es-tu pas touché du beau caractère d'Ântistius 7
« GsTHEens. — Non, Ântistius est un aristocrate comme un autre. De quoi s'occupe-t-il ? Quelle bonne pensée pour le peuple inspire-t-il k sa Carmenta ?... Civiliser le monde ; allons donc 1 Fonder le droit, beau plaisir 1 Si le droit nouveau doit rapporter au monde autant de bénéfice qu'à
SRNXST BXIIAN. — LE PRÊTRE DE NiHI. 183
D0U8,c'6St-à-direlajoiede crever de faim et d'être vilipendés par les particiens» nous lui en faisons bien notre compliment I
c LiBERAUS. — Mais Antistius est en train de créer une religion plus pure que celle que Thumanité a connue jusqu'ici.
c Cethegus. — Oh I que nous importe 1 Tous les prêtres se valent. Chenille ou papillon, c'est toujours la même béte.
< LiBERALis. — Le peuple tient à la religion. Comment, toi qui veux le bien du peuple, repousse-tu le prêtre libéral, qui veut améliorer la religion?
c Cbthegus. — Fi donc I Le peuple ne tient à la religion que parce que ksDobles l'y enchaînent. Dès qu'on ne lui imposera plus les sacra^ il se moquera des sacra.
c Ltskealis. — Mais la morale, le bien, la vertu?...
« Cethegus. — Ces mots-là sont encore des restes de prêtrerie. Quand nous serons les maîtres, ce sera bien autre chose. Dieux et prêtres, ces vieux tyrans seront chassés les derniers; mais ils seront chassés à leur tour Antistius est un nigaud. Il n'est pas de son siècle. Il est à la fois en avant et en arrière du temps; mauvaise situation !
t Uh crroTEN. — Pauvre Antistius I
c AUTRE CITOYEN. — Il cst pcrdu ; les aristocrates et le peuple sontcontre lui.
c VoLTimus (citoyen sensé). — Son plus grand crime, c'est Garmenta ; les insanités dont cette fille ne cesse d'accoucher finiront par tout perdre. Elle ressuscite je ne sais quels vieux oracles ridicules. Le rêve politique est ce qu'il y a de plus funeste. Le parti qui rêve des destinées transcendantes pour sa patrie est le pire ennemi de sa patrie.
« Teetivs. — Oui, le terre à terre, voilà ce qui fait qu'un pouvoir ne tombe jamais. La faculté capitale de l'homme d'État est l'intelligence (1), qui lui fait distinguer ce qui peut et ce qui ne saurait arriver. Pour moi, je ne déteste rien tant que l'imagination. J'ai coutume, pour me mettre en garde contre les impostures, de choisir, entre les rêveries des illuminés, deux ou trois choses bien évidentes, dont l'impossibilité soit claire comme le jour. Puis je me dis : Ab uno disce omnes. Ce que vaticine, par exemple, cette folle Garmenta d'un temps où tout le monde parlera latin, et d'une religion de prétendue justice, qui viendra d'Orient... Gela ne suffit-il pas pour juger du reste? Voilà ce qui fait que, seul entre tous les hommes d'Ëtat, je ne me suis jamais trompé; c'est que j'ai du bon sens; je n'ai jamais été dupe d'aucune chimère.
(l) Ce mot, et le nom de Tertius donné par M. Rennn au citoyen qoe, gur la liste des persoiraagesdn drame, il qoalifle d*(( orpnne d*un bon sens superficiel », rendent transparente ici i'âUnnoB ft celoi de nos bommet d*Élat qoi t écrit : L*intelligciiee est la première qualité do l'historien.
« Bourgeois. — C'est bien dit. Ce Tertius est un homme qui ne marche qu*avec les bottes en cuir de buffle de la' modération et du bon sens.
c AUTRE BOURGEOIS. — Et avec cela un patriote 1... Il nie absolument les destinées de Rome ; il admet tout ce qui est honorable pour Âlbe. Il ne veut rien savoir qui ne soit authentiquement albain.
« Autre bourgeois. — À la bonne heure I Pour moi , le principal grief que j'ai contre Antistius et contre Garmenta, c'est qu'ils se montrent toujours favorables à Rome. Il ne faut pas être juste pour l'ennemi.
tf LiBERALis. — Il faut au moins être juste pour les siens. Qui sait si l'esprit du Latium n'est pas en Garmenta? Il semble souvent qu'elle est la voix* de cette terre. Je ne l'écoute jamais sans trembler. Même son oracle: « La « langue du Latium sera un jour la langue du monde », eh bienl.... Qui sait? Le champ du possible est plus vaste que ne le croient vos esprits étroits. (Éclats de rire.)
« Tous. — A d'autres, par exemple. Il y a des centaines de langues au monde. Les peuples renonceraient à leur langue pour prendre la nôtre?... Âhl ahlahl
« Bourgeois. — Et ces belles choses-là , c'est Rome, n'est-ce pas, qui les réalisera?
« Tous. — Fi donc ! Oh I la traîtresse !
« [La nuit tombe. — Les citoyens d'Albe quittent peu à peu la terrasse^ qui devient déserte. — Voitinius et Titius restent seuls.]
c YoLTiNius. — Je vous le dis : une cité est perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique. Questions sociales, questions religieuses sont autant de saignées faites à la force vive de la patrie.
« TiTiDs. — Oui, on meurt par le fait de trop vivre comme par le fait de ne pas vivre assez.
« VoLTiNius. — Albe, je crois, mourra par le gâchis.
« TiTius. — On va bien loin avec cette maladie. »
Il est aisé de voir par cette exposition, incontestablement fort belle et pleine d'observations profondes, qu'il faut qu'Albe périsse et que Rome s'élève, que la guerre des classes et le mépris des traditions perdent une cité trop avancée, que le prédicateur de justice et de paix, le promoteur d'une réforme religieuse antipatriotique, soit assassiné, la guerre au monde naissant déclarée, la défaite subie, et qu'ainsi, d'une part, le progrès ait son cours, et, de l'autre, ses agents les plus purs et les plus éclaî« rés soient ses victimes. Ce drame, dont l'esprit est éminemment pessimiste^ et qui a pour mot de la fin un passage du prophète Jérémie sur la folié des t ..tions : — « Ainsi les nations s'exténuent pour le vide» et les peuples se
BRMBST BENAN. — LE PRÊTRB DE NÉMI. 185
fatigaeot au profit du feu I > — ce drame philosophique est encore inspiré cependant par les doctrines optimistes qui régnaient il y a quarante ans, et dont Hegel dans l'ordre philosophique, chez nous les saint-simoniens et un peu les éclectiques y ont été les propagateurs. M. R. fait dire au prêtre de Némi, organe de prédilection des idées de l'auteur : « Vieux pères , je TOUS respecte et vous approuve. Yons avez fait, en votre siècle de fer, ce qui se pouvait et ce qui se devait faire . . . Vous fûtes en votre temps les zélateurs du vrai et du bien. Ce que vous fûtes, nous le sommes. . • Toujours plus haut! toujours plus hauti Coupe sacrée de Némi, tu auras toujours des adorateurs. Mais maintenant on te souille par le sang; un jour l'homme ne mêlera à tes flots sombres que ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, Teau du cœur... » Et le prêtre, qai a la vue plus perçante que Joad» non seulement prophétise l'époque relativement avancée, encore éloignée de plus de mille ans, où « le Dieu unique sorti d'une première application de la raison » pourra toutefois se montrer < capricieux, égoïste et borné >, avoir des c volontés particulières», et admettre qu'on tue pour lui des hommes; son âme inspirée s'élève à la pensée d'une religion sans prière, dont le seul précepte serait le dévouement absolu, sans retour et sans espoir possible, à « l'ordre étemel > qui ne promet rien à personne.
Après tout, je ne saissi elle est plus prèsde l'optimisme ou du pessimisme, une doctrine du Progrès qui, nous montrant le mal et le sacrifice uniformément étendus, quoique sous des formes diverses, tout le long de l'avancement de nos destinées, marque le terme de la perfection morale dans un état forcé qu'on pourrait nommer Contre mauvaise fortune bon cœur; mais l'auteur, dans la préface du drame, ainsi d'ailleurs que dans d'autres endroits de ses écrits, s'humanise et laisse percer Tespérance, qui sait? jusque dans une rétribution des œuvres individuelles et une rémunération des bons. Le pyrrhonien, chez lui, permet au rhétoricien de nous dire qu'il croit. Après avoir soutenu, ce qui semble légèrement paradoxal en application générale, que Ton fait le bien tout de même en doutant si Ton n'est pas dupe, et que « ces milliers d'êtres que Tunivers immole à ses fins marchent bravement à l'autel », M. R. continue ainsi (1) :
c Voilà comment il se fait qu'après tant de désillusions, l'appétit du bien, la soif d'une conscience de plus en plus étendue ne s'éteignent jamais dans l'humanité. Antistius renaîtra éternellement pour échouer éternellement, et, en définitive, il se trouvera que la totalité de ses échecs vaudra une victoire. Laissez ce doux rêveur finir tristement, se renier lui-même, demander pardon à Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un
(1) U ^étre de Kémiy p. 38-40; Préface^ p. xi-xii.
186 ERNKST RENAN. — LB PRÈTaS DS NÉMI. ,
jour, à un point donné du temps et de Tespace, ce qu'il a voulu se réalisera. A travers toutes ses déconvenues, le pauvre Liberalis s'obstinera également dans sa simplicité. Métius, l'aristocrate méchant et habile^ qui se moque de Thumanité, sera confondu. Ganeo », — le « vil coquin >, le sacristain pervers que l'incrédulité a démoralisé, ^ < sera pardonné avant lui. Je crois, avec la SybUk^qat la justice régnera, sinon sur cette planète, au moins dans l'univers, et que l'homme vertueux se trouvera finalement avoir été le bien inspiré ».
On entend bien que je ne fais pas ici delà critique littéraire. Autrement, j'aurais commencé par louer le nouvel ouvrage de M. R, comme le plus parfait qu'il ait écrit, et l'un des plus beaux et des plus remarquables à tous égards qui aient paru à notre époque. C'est mon sentiment. Je ne saurais tropengager à le lire, s'ils nel'ontdéjà fait, ceux qui sontsensibles non seulement au mérite supérieur du langage, à la perfection du rendu de l'idée, — ils l'y trouveront, «— mais à la force et à la liberté des pensées humoristiques que peut suggérer à un esprit à la fois profond, perspicace et poétique, nourri dans les sciences historiques, le spectacle des choses humaines. Les passages que j'ai cités ne peuvent donner qu'une très faible idée de l'éblouis* santé continuité des beautés qui se succèdent d'acte en acte dans le drame. Le plan de mon compte-rendu me force à les négliger (1). Ce que je critique et que je blâme, chez M. R., ou, si Ton veut, ce que je regrette de ne pas trouver, c'est le philosophe, en des pensées où cependant le jugement philosophique est requis. Je comprendrais la négation de la moralité du monde, soit avec un jugement pessimiste bien arrêté sur la valeur de l'existence, soit avec l'idéal spinosiste de l'amour intellectuel et de la perfection de l'âme contemplative. Je comprends aussi le franc scepticisme. Je comprends l'empirisme, l'éloignement pour une loi du devoir, privée de sanction, le culte du sentiment individuel, sous l'empire fatal de la force et dans la totale ignorance de la loi suprême et des fins de l'univers. Et je comprends l'optimisme évolutioniste (tel que celui de M. Spencer), où du moins le sacrifice des êtres s'explique par l'heureuse destinée future, et même terrestre de leurs derniers successeurs. Il y a des arguments tels quels à Tappui de toutes ces façons de penser. Mais je ne comprends pas
(1) Je peux cependant appeler l'attention du lecteur lur quelque! morceaux d'une éminente beauté : la scène d'Antistiua et de Garotenta, au deuxième acte; au troisième, cette consultation de Toracle, dans laquelle Tinfâme sacristain Ganeo prend 1^ place du prêtre et fait à Leporinus la théorie de la Iftchetè; et, presque partout, Texpression éloqnemment impudente et violente des mérites de la force et du mépris de Thumanité, dans la bouche du chef des eon-> servatenrs, Métius. J'ai toutefois le regret de dire qu'on retrouve, dans certaines des thèses soutenues par ce grand aristocrate, des sentiments assez connus pour être ceux de M. R. lui-^ même; et ce ne sont pas de ceux qu'on aime le plus chez lui (voir par ex. aux pp. 108 et 116). Les allusions à la France et à rAUemagne, et aux événements des années 1870-71 me partisseot plus vives que prudentes et bien justes.
BRNEST BBNAN. — LE Pa&THR DB NÊMI. 187
des conclusions qui se tirent sans un semblant seulement de raison et de logique : le doute, qui aspire à produire les effets ordinaires de Taffirmation et de la croyance dans la conduite de la vie; le devoir, dont on parle, et dont on n'a pas de formule, dont on ne voit pas sur quoi le caractère obligatoire peut porter, ou s'il en a un: la vertu qui ne se veut connattre aucune sanction, pas plus qu'elle ne se connaît de règle, et qui embrasse le sacrifice sans savoir pour qui définitivement et pour quoi, au nom de quoi ; enfin la désillusion universelle posée en prémisse d'une douteuse croyance à des possibles qui ne sont que rêvés, et de la « soumission » à un < ordre de l'univers » qui peut-être n'existe pas!
Il y a contradiction entre la moralité finale du drame de M. R. , — puisqu'elle n'est autre, en d'autres termes, que VOmnia vanitas de VEcclisiaste, — et le but qu'il nous dit s'être proposé : « J'ai voulu développer une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les victoires répétées de la sottise et du mal. J'ai essayé de montrer la bonne cause gagnant du terrain malgré les amertumes, les disgrâces, les défaillances même et les fautes de ses apôtres et de ses martyrs. J'ai voulu enfin rendra sensibles, en les injectant, comme on fait pour une pièce d'anatomie, un réseau de vérités aboutissant toutes à la loi de fer qui veut qu'en politique le crime soit souvent récompensé et la vertu d*ordinaire punie. Il résulte de là un tableau triste, puisque le premier plan est occupé par l'égoîsme des grands, la sottise du peuple, l'impuissance des gens d'esprit, l'infamie du sacerdoce mensonger, la faiblesse du sacerdoce libéral, les faciles déceptions du patriotisme, les illusions du libéralisme, la bassesse incurable des vilaines gens. Je crois l'œuvre vaine cependant; car on y apprend à ne pas trop s'émouvoir de ce qu'a d'instable l'équilibre de l'humanité, en voyant le bien et le vrai émerger, malgré tout, de l'affreux marécage où glapissent et croupissent pêle-mêle toutes les inepties, toutes les grossièretés, toutes les impuretés (1).
Or l'auteur a réellement peint avec de vives et fortes couleurs et un dessin très vigoureux l'égoîsme des grands, la sottise du peuple et le reste, qu'il énumère si bien; il a fait ressortir les disgrftces des apdtres, maison quoi il se trompe, c'est qu'il n'apas àiontré«labonnecausegagnantdu terrain malgré les amertumes » ; il n'a pas pu nous faire voir comment « le bien et le vrai émergent malgré tout de l'affreux marécage» où les pauvres humains sont embourbés. Et alors même qu'il aurait fait cela, il n'aurait apporté ni un, utile enseignement ni une consolation sérieuse à l'ami de la justice, au penseur cosmopolite et au patriote sincère qui demandent à
0) Priftee du Prêtre de Némif p. i.
188 ERNRST RExXAN. -r- LE PRÊTRE DE NÉMI.
conDaitre leur devoir, au milieu du conflit des passions et des idées, et auxquels il apprend que les questions n'ont point de solution, que toujours tout ira mal, moins mal à la vérité dans mille ans que maintenant, mais qu'il n'y a rien à faire, parce que la destinée a des voies très compliquées et très longues tout le long desquelles c'est Terreur et le crime qui mènent au but. La morale est éliminée du problème et la fatalité prend tout à sa charge.
C'est une façon par trop sommaire d'envisager le progrès de l'humanité, que de faire luire, au sein des idées religieuses, politiques et sociales qui régnaient dans une cité du huitième siècle avant notre ère, le mirage des temps de la religion de l'esprit pur et de la charité, — qui furent aussi ceux de la théocratie et des auto-da-fe. La lutte antique d'Albe et de Rome, les éventualités historiques créées par les péripéties intérieures des cités du Latium et des États similaires de l'Italie ou de la Grèce n'avaient absolument rien à voir avec les conditions qui, longtemps après, devaient ouvrir à la c religion venue de Judée > le vaste théâtre de l'unité politique formée en Occident par les armes de la nation la plus forte, quelle que dût être celle-ci. Il n'y avait rien dans cette dernière perspective, supposé que les prophéties mystiques de Garmenta eussent pu toucher les esprits, rien d'applicable aux craintes des patriotes albains, à la fondation de Rome, aux partis politiques, à la guerre des classes. Le christianisme n'a pas émergé du Gapitole ; au contraire, il en a, en son temps, causé la ruine. Les questions romaines, tant intérieures qu'extérieures, sous les rois et sous les consuls, ont été les mêmes qu'étaient les questions albaines avant la disparition d'Âlbe du champ de l'histoire, et les mêmes qu'elles seraient demeurées, au cas où Âlbe victorieuse aurait pris la place de Rome dans le monde. En un mot, nous n'apercevons aucun rapport possible, à l'époque où se place le drame, entre la fondation d'une ville dont les destinées imprévoyables seront si lentes à se dérouler, et les antinomies qu'on suppose capables d'envahir et de troubler les âmes patriotiques des citoyens d'Âlbe, à la vue des murs de Rome qui s'élèvent k l'horizon : antinomie du droit rationel pur et de la coutume, antinomie de l'humanité et des intérêts nationaux, opposition de la religion de paix et de sacrifice spirituel aux cultes d'expiation par le sang.
On dira peut-être que cette fiction de l'auteur, si elle est de nature à diminuer l'intérêt romanesque du sujet, en lui ôtant toute vraisemblance, est cependant permise dans une œuvre de fantaisie, écrite pour nous à l'heure qu'il est, et pour nous donner sous la forme la plus poétique et la plus vive une leçon de philosophie de l'histoire. Malheureusement, on ne saurait dire qu'il en ressorte une instruction quelconque. Aucun principe ne se dégage, aucun indication même n'apparatt, qui puissent servir
à guider moralemeot le citoyen dans les problèmes politiques nés du cooflit des sentiments anciens et des sentiments nouveaux. Au milieu du tableau qu'il nous peint de la faiblesse des idées humanitaires et de l'impuissance fatale de la meilleure volonté ; dans la lutte qu*il retrace des passions opposées, les unes ignorantes et les autres perverses, au travers desquelles on ne voit point à se conduire, — le jugement de Tobservateur sage étant que tout ira mal quoi qu'on fasse, — Tauteur ne jette qu'un rayon de lumière, et ce rayon n'éclaire pas le penseur ou l'agent pris à son moment propre, mais seulement des résultats possibles, situés dans on grand éloignement, et qu'il ne sera donné qu'à la postérité de rapprocher de leurs causes. Le prêtre de Némi doit-il trahir sa patrie pour une perspective douteuse? Où est la réponse, oîi est le devoir ? C'est nous qui le saurons, deux mille ans et plus après la mort d'Albe-la-Longue, — si toutefois nous jugeons en bons déterministes, sur le fait accompli!
Mais, nous-mêmes, qu'avons-nous appris par l'événement et quel fut cet avenir,un passé, lui aussi, maintenant, dont M. R. fait luire l'idéal dans l'âme de son prêtre ? M. R. sait comme nous, et n'a pas manqué de le dire ailleurs, que cet âge en perspective de la religion libérale du prêtre albain, quand il viendra ou semblera venir, dégénérera cruellement et opérera son retour au régime des sacrifices humains simplement tranformés : bûchers pour les corps ^inquisition et tyrannie pour les âmes.c Le triomphe du christianisme (je cite), sera l'anéantissement de la vie civile pour mille ans». Dans les dispositions d'esprit dominantes, à l'époque de cette révolution des croyances, c L'homme en entrant dans la vie n'aura plus que le choix de la superstition^ et bientôt ce choix même il ne l'aura plus » ; mais, au reste, « substituer une superstition à une superstition, c'est rendre un médiocre service à la pauvre humanité ». — Cette religion de l'avenir c implique une physique impossible, une métaphysique bizarre, une théorie des choses divines et humaines qui est tout le contraire de la raison ». — enfin, le point de vue où elle met l'homme, pour la contemplation de l'univers, se trouvera être, au jour de la science, une position tellement désespérée, que la réforme sera « gagnée de vitesse par le rationalisme qui probablement supprimera la matière à réformer avant que la réforme ait été faite » (1).
(1) Il faut dire pourtant que ce n'est là qa'nne des «faces de la Yérité». Quand M. R. conndère la yérité par une autre face, le christianisme, cette « édition du judaïsme accommodée aa goût européen », est à ses yeux <( le plus frappant de ces efforts qui s'échelonnent dans rhis-^ toire pour l'enfantement d'un idéal de lumière et de justice »; il est « devenu avec le temps r<eu?re commune de l'humanité; chaque race y a mis le don particulier qui lui fut départi, ce qu'il y a de meilleur en elle. Dieu n'y est pas exclusivement présent, mais il y est présent plus qu'en tout autre développement religieux et moral... Conservons le christianisme avec adimration pour sa haute valeur morale, pour sa majestueuse histoire, pour la beauté de ses
190 BBNBST RENAN. — LE PBÊTEB DS NÂHl.
Voilà donc ce que devait être et voilà ce que devait devenir cette religion dont Tespoir consolait la pauvre sybille de Némi après l'assassinat du prêtre dont elle avait reçu inspiration : < Neuf fois encore le juste sera tué » , — c'est ainsi qu'elle prophétisait (1); — mais la dixième fois son sépulcre sera glorieux. Car un Dieu jugera la terre, le bien vaincra le mal... Armée vêtue de blanc des témoins de la vérité , voilà ton œuvre. Tressaillez de joie, vous que l'on tue: votre sang n'aura pas coulé en vain. Ne taris pas, fontaine des larmes : un Dieu se fait avec nos pleurs ». Et voilà de quelles illusions doit se payer celui qui serait assez simple pour croire que M. R. s'est réellement proposé de montrer « le triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les victoires répétées de la sottise et du mal >, et qui oublierait que, selon le même auteur, le dernier mot d(Ht appartenir à la science ^ contre toutes les doctrines de foi , et l'espérance en un c règne de la justice » se réduire à la considération gratuite de la pure possibilité du développement spontané delà matière de l'univers, après probablement que la planète Terre, manquée par le destin , aura été rendue à sa nébuleuse. C'est à cela que peut revenir la foi messianique des Juifs, transformée par M. R. (2).
Et si telles sont les destinées religieuses dans lesquelles nous avons à trouver des consolations mesurées à nos puissances de rêve, que dire maintenant des destinées politiques? Les allusions, quoique imprudentes et dures, que la lutte d'Âlbe et de Rome fournit au coi^flit de Paris et de Berlin, la ressemblance si bien dessinée du peuple et des bourgeois d*une cité antique, avec le peuple et les bourgeois d'une ville moderne, ces portraits, qui sont vraiment de tous les temps, d'un aristocrate machiavélique et d'un aristocrate libéral, d'un citoyen sensé, d'un clérical, d'un anarchiste, etc., tout cela montre, par la facilité que le talent de M. R. y a trouvée, combien peu les conditions de l'humanité et les caractères humains sont changés, depuis que la Grèce et l'Italie ont introduit dans le monde le problème de l'organisation civile, les luttes de l'ambition et du droit, la guerre des riches et des pauvres. Or, pour le penseur qui ne croit pas au devoir et aux destinées immortelles des personnes, et qui ne reconnaît pas ainsi à la justice une sanction, au « règne de la justice » une réalité supérieure aux impuissances de l'homme et aux échecs répétés de ses espérances, pour ce penseur tirant des leçons de l'histoire la conclusion de
litres Mcréi.... HéTérons, mm nous en ftii« ks Mclaves, cm fonaolafl aotts les ^«iUes qnatone ùèeles ont adoré la sagesse dîvioe. Saas admettre ni miracle iiartiwlier, ni inspiration limitée, ineUnont-nova devani le mirach suprême de cette grande ÉgUae, mère iné^ puûàble de manifettoHone tant cette va/riéet. » (fi. Renan, ÊÊÊTt-AurOe, pp. 376, 378, 404, 587, 632,639, 64t.)
(i) Le prêtre de Nimi, p. 130.
(2) Bfid. Préfaee, p. i.
SBNEST RRNAN. — LB PRÉTRB DE NÉMI. 191
Schopenhauer : qu'il n'y a que la forme des choses qui change {eadem sed aliter), et que la proportion des bons aux méchants reste constante et fort petite, — ou celle de Sénancour : « que, quoi que l'on fasse , la somme des biens et des maux changera peu, les hommes ne pouvant s^entendre, excepté dans ce qui est routine » (1), — Tidéal le plus élevé de l'âme ne peut être que celui que M. R. lui-même a admirablement formulé, et approuvé, quand il a dit de Marc-Âurèle : « Il arriva à la parfaite bonté, à l'absolue indulgence, à l'indifférence tempérée par la pitié et le dédain». « Passer sa vie, résigné, au milieu des hommes menteurs et injustes » , voilà le programme du sage. Et il avait raison. La plus solide bonté est celle qui se fonde sur le parfait ennui, sur la vue claire de ce fait que tout en ce monde est frivole et sans fond réel... Le désabusé qui sait que tout objet de désir est frivole, pourquoi se donnerait-il la peine d'un sentiment désagréable? La bonté du sceptique est la plus assurée , et le pieux empereur était plus que sceptique; le mouvement de la vie dans cette âme était presque aussi doux que les petits bruits de l'atmosphère intime d'un cercueil. Il avait atteint le nirvana bouddhique, la paix du Christ. Gomme Jésus, Çakia-Mouni, Socrate, François d'Assise et trois ou quatre autres sages, il avait totalement vaincu la mort. Il pouvait sourire d'elle, car vraiment elle n'avait plus de sens pour lui » (2).
Je n*ai pas à m'arréter à l'étonnant contre-sens dont tout lecteur doit être frappé, à l'assimilation de l'état d'âme d'un Socrate, ou du Fils de l'homme, des Evangiles, avec l'état de nirvana. Ce que je veux remarquer, c'est que le jugement sur la vie, et la morale tirée de ce jugement, tels qu'on vient de les voir, sont ce que tout le monde s'accorde à nommer le pessimisme. Mais M. R. entend que ce soit une sorte d'optimisme. Des épicuriens de l'antiquité, c'est-à-dire des philosophes qui n'avaient que le bonheur et le plaisir pour principe suprême et critère du bien et du mal, sont arrivés à ce pessimisme en reconnaissant la vanité des plaisirs et l'impossibilité du bonheur. Tel est certainement l'esprit du grand poète Lucrèce, qui a envisagé la vie sous l'aspect le plus sombre. Pour M. R., le même jugement porté sur le fond des choses doit motiver une déclaration de parfait contentement de l'individu, par rapport à la vid et à la destinée. « Dans un temps où le mal général est le dégoût de la vie, nous continuons à croire que la vie vaut la peine qu'on en poursuive le but idéal. Nous sommes les vrais fils de Pelage, qui niait le péché originel. 3 Ainsi parlait M. R., dans un discours, d'ailleurs plein de mots charmants, et même de pensées vraies, dans le nombre, à ses concitoyens
(i) Sénaneour, dans une lettre citée par Sainte-Beuve {Chateaubriand et ton groupe), t. Ji p. 354, édit. in-8«.
(2) E. Renan, Mare-Àurèk, p. 483.
192 LA SÉPARATION DE l'ÉGLISE ST BB L'bTAT.
bretons (1). « Une critique que m'adressent toujours les protestants, continuait-il, est celle-ci : c Qu'est-ce que M. Renan fait du pécbé? » Mon Dieu ! Je crois que je le supprime. Je ne comprends rien à ces dogmes tristes. Je vous Tayoue, plus j*y réfléchis, plus je trouve que toute la philosophie se résume dans la bonne humeur. Nous autres Celtes, nous ne serons jamais pessimistes, nihilistes. Sur le bord de ces abîmes, un sourire de la nature ou d'une femme nous sauverait. — Ma mère, mourant à 87 ans, après une maladie longue et terrible, plaisantait encore, une heure avant de mourir. » Peut-être M. R. aurait-il pu réfléchir que sa mère avait d'autres consolations et d'autres espérances que celles où il veut nous réduire. C'est dans « l'amour de la vérité, » — de la vérité à plusieurs faces, et à faces contraires, -— qu'il trouve pour sa part une solide satisfaction et le dédommagement des plaisirs qu'il a dû sacrifier : cet épicurisme intellectualiste fait même tout à fait son bonheur, assuret-il, et, pour ceux qui n'ont pas le don, l'épicurisme de l'ordre inférieur ou matériel, a le même rôle à remplir. « Chacun n'est obligé que dans la mesure de lumière qui lui a été octroyée. Le noble seul est tenu à l'intelligence et à la vertu. Le peuple a le droit d'être immoral. Je dis plus : la garantie de notre liberté, c'est l'immoralité joyeuse du peuple. Il faut que le peuple s'amuse, chante, boive, danse ; pendant ce temps-là nous sommes libres (2) ». C'est l'aristocrate qui parle ainsi, dans le Prêtre de Némi; mais on sait que M. R. a plus d'une fois exprimé la même pensée pour son compte propre et dans une intention sérieusement philanthropique.
Comment s'expliquer l'état d'un esprit dont les jugements sur le monde et l'homme sont de l'espèce la plus attristante, et qui ne laisse pas de conclure que tout est bien, et de se dire personnellement heureux du sort que nous fait la nature? Pour moi, j'avoue ne trouver qu'une réponse ; c'est qu'il y a chez M. R., avec un génie littéraire prépondérant, comme chez son compatriote Chateaubriand, plus ouvertement pessimiste que lui, cependant, une part considérable de cette frivolité et de ce manque de fond qu'il attribue au monde. Renouvœr.
(1) Banqaet de Trégoier, dans le joaroal le Temps, 5 août 1884.
(2) U prêtre de Némi, p. 108.
LA MOTION ABSTRAITS DB <K FOBGB DIVINB » DANS L'ILIADB. 193