XV
(9) II., XI, 792-793 : dyaO^ ik irapa((paaK loriv itaipou.
(10) II., XVII, 97 sq.
204 LA NOTIOX ABSTRAITS
un homme hoDoré par les dieux. Ces mots, icp^c Myuwa, ne peuvent évidemment pas désigner un dieu olympien , anthropomorphe : car Ménélas ajoute qu'avec Ajax comme compagnon, il serait plus hardi » même en dépit du Sa((M»v. Le poète a-t-il pu croire qu'il soit moins impie, ou moins dangereux de combattre à deux contre une divinité, que de combattre seul? Il me semble plus naturel de donner à irp^ $a((Aova un sens psychologique. Sans doute l'expression est intraduisible en français ; on dirait en latin : c intUo gmio, invito animo. » Dans notre langue moderne, c à contrecœur » est ce qui me parait se rapprocher le plus de irp^ $a((&ova. Les monohgua de notre Corneille, considérés comme des hors-d'œuvre par beaucoup d'esprits superficiels, mettent admirablement en scène ces deux âmes que la passion et le devoir opposent l'une à l'autre dans un même personnage. Pour Homère, Tidée morale est absente, il n'y a pas un boa ange et un mauvais ange, une grftce d'en haut et une tentation infernale. Mais le cœur, le Oufi^, est abstrait de l'être humain absolument comme le 3a(fAiov. Le passage : « xa\ S'aCrbç 8v Oufx&v ôv^^aexai (1), » c'est-k-dire : c lui-même il contentera son cœur, » pourrait se traduire en latin : « ipse suo genio indulgebit. » Les Grecs n'ont qu'un Ou(a^ (2) lorsqu'il résistent, tous sans faiblir, à l'attaque d'Énée; Ulysse a c deux cœurs, » lorsqu'il consulte avec lui-même s'il tentera oui ou non de tuer le Gyclope (3).
Le numen psychique de la réflexion et de la décision porte le nom divin de da((Attiv plutôt que le nom humain de Oufi^ dans les circonstances critiques où le doute et l'hésitation se prolongent, où Tàme, tiraillée violemment en sens contraires, ne sait lequel suivre. Le $a((ACûv finit par trancher le différend humain, tout comme la MoTpa détermine la volonté de Zeus, ou comme Athènè l'emporte dans le conseil des dieux. L'épithète 6X6ioSa({jbaiv (4) (en prose eOSaCfMov) ne peut se traduire simplement par heureux : elle s'applique à l'homme auquel son « boh génie > a donné la force, la richesse, une supériorité quelconque. Aat(i((vioc (5) paraît avoir un double sens : car cet adjectif s'applique à ceux qui poussés par un mauvais génie, sont estimés eux-mêmes méchants et malfaisants, et à ceux auxquels un bon génie inspire des sentiments de bienveillance et d'amitié. Mais lorsque nous parlons de bon génie et de mauvais ginie^ nous commentons à notre manière la pensée homérique. Par lui-même, le génie n'est ni bon ni mauvais; il n'est tel que subjectivement, par rapport à celui qui l'invoque ou qui le craint.
(1) IL, VII, 173. Cf. II, 276. VI, 438. VII, 131. C2) IL, XIII; 487, Cf. 704.
(3) Od., IX, 299-302.
(4) C'est an étitotÇ ctpv)(A^ov (IL, III, 182).
(5) Cf. à ee mot : Ebeling, Lexicon homerteum. ~ Cf. o^^s'rXioç (« pMiédé »).
DE c FOBCB DIVINE » DANS L ILIADE.
L'histoire du dogme démoniaque en explique le principe. L'Odyssée objective déjà les démons beaucoup plus que Tlliade. Hésiode les compte; il les assimile aux ftmes des morts, aux héros, aux demi-dieux. Ces demidieux bésiodiques ne sont plus ceux de Tlliade, qui ont un dieu comme père ou une déesse comme mère : ce sont tous les humains qui après la mort ont gardé cette moitié de vie dont la nature divine échappe au tombeau. Du bûcher allumé s'envole le 8a((juov qui auparavant donnait au corps humain souffle, chaleur, pensée, volonté, mouvement. En effet, du moment qu'une particule de vie, même infinitésimale, est accordée aux fantômes, n'en doutez pas, ce germe emporté par la mort va grandir. Le phénix renaîtra de ses cendres, plus vigoureux et plus brillant que jamais. Le bûcher d'Héraclès est un auto-da-fé... Mais quittons le domaine mythologique. Rappelons-nous la doctrine et le suicide d'Empédocle, les énergiques affirmations de Socrate à propos de son démon, Tétymologie erronée, mais significative de Mp^v (sachant, conscient), par laquelle le Cratyle explique l'idée de ^i^uù^ (1). Il ne s'agit pas d'attribuer à Homère les maximes des sages ni les spéculations des philosophes. Mais il ne faut pas non plus oublier que l'épopée primitive, chantée par les Rhapsodes, fixée par les législateurs, a nourri la pensé hellénique d'une foule d'obserservations prises sur le fait aussi bien dans le monde intérieur que dans le monde extérieur. C'est pourquoi l'adolescent attentif aux discours de Socrate et de Platon, n'eut jamais à rougir de l'Iliade et de l'Odyssée qu'il avait apprises par cœur dans son enfance. Contre la Bible de la nature, les finesses du raisonnement et les découvertes de la science n'ont jamais prévalu (2).
(A suivre.) H. Monin.
(1) Cf. Welcker, out. cité, p. 139 : « Bas Gôttliche lag im Geiste, » ete.
(2) tt L*eiitboo8iasaie est an dieu intérieur. Dans les grandes occasions de votre vie, appelez ce sonffle divin qui, d'après les Grecs, commande les actions viriles. » (Pasteur, AUoculion OMS étudianUf 17 mars 1886.)
206 l'anàtomib bt là physiologie d aristotb.
UANATOMIB ET LA PHYSIOLOGIE D'AWBTOTE (1).
(SviU.)
Traités dei Parties des anii&atix et de la Marche des animaux, d'Âristote, traduits en fran- ^b pour la première fois et accompagnés de notes perpétuelles, par J. BartkiUmy St-Bilaire 1% vol. grand in-S*, Hachette).
L'Anatomie et la physiologie d*Aristote , exposées d'après les traités qui nous restent de ce philosophe, par le D' iules Geoffroy (brochure in-S**, Mulot).
La Biologie aristotélique, par G. Fowhét (brochure in-8*, Alean).
Peut*on noter, dans les écrits biologiques d'Aristotei des vues qui se rapportent à la théorie des analogues, à Tunité de composition, à ce qu'on appelle, depuis Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, la philosophie anatomique? Quelques lignes du livre premier de V histoire des animaux et un passage curieux du livre lY du Traité des parties le donneraient, tout d'abord, à penser. Je cite Vhistoire des anima/ux :
€ Dans quelques animaux, ce n'est pas l'identité des parties sous le rapport de l'espèce , ni l'identité selon le plus ou moins de grandeur , qu'il faut remarquer; c'est l'identité par simple analogie. Et, par exemple, l'os est analogue à l'arête, l'ongle à la corne, la main à la pince, la plume à récaille, etc.; car ce qu'est la plume dans l'oiseau, l'écaille l'est dans le poisson (2). » Whev^ell tient cette remarque pour très importante (3). Isidore Geoffroy Saint-Hilaire y voit un premier germe de l'idée éclaircie, précisée et étendue par son père (4). Cependant V analogie dont parle ici Aristote est-elle bien celle qu'envisageait Etienne Geoffroy Saini-Hilaire, et qu'il désignait sous le nom de philosophique. On peut, il me semble, le contester.
Le philosophe nous dit bien ce qu'elle n'est pas : il ne s'agit ni de l'exacte parité de forme, ni de la ressemblance avec différence de graudeur. Mais les exemples qu'il en donne ne nous apprennent pas en quoi elle consiste. L'analogie de l'ongle avec la corne n'était, selon toute apparence, dans la pensée d' Aristote, qu'une ressemblance de tissu, de structure ; celle de l'os avec l'arête, celle de la main avec la pince de l'écrevisse, de la plume avec l'écaille, que des ressemblances de fonctions. VieaiUe est au poisson ce que la plume est à toiseau : cela veut dire que l'écaille couvre et protège le corps du poisson, comme la plume couvre et protège le corps
(1) Yoyei les n«* 1 et 2 de la Critique phUotophique,
(2) BittoiredêM antmaiw, d' Aristote, trad. par J. Barthélémy Saint-Hilaire, t. I» p. 6. ^ La première phrase n^est pas rendue en termes bien clairs. Aristote y distingue ranaîogie de l'identité de forme et de la ressemblance avec différence de grandeur.
(3) Whewell. History of the induetive sciences, 1. 10, p. 228.
(4) Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Yie, travail et doctrine scientifique d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, p. 144.
L*ANAT0M1B BT LA PUTSIOLOGIB B^ABISTOTB. 20?
de Toiseaa. Analogie de rôloi et riea de plus. Or, la ressemblance de stnictore ou de lissu^ et celle de fonction ou de rôle physiologique ne se confondent , — pas plus que celle de forme , — avec cette analogie abs* traite qui résulte de la situation relative des parties et sur laquele est fondée la philosophie anatomique.
On ne voit nullement qu*Aristote ait isolé, pour la considérer à part et indépendamment des autres espèces de ressemblances, cette analogie de situation relative ou de connexion. Loin qu'il en tire une théorie anatomique, l'observation qu'il a faite sur les mamelles l'empêche de lui accorder Tattention qu'elle mérite et d'en reconnaître l'importance , parce qu'elle l'empêche d'attribuer au même organe une position fixe dans les divers animaux, c Non seulement, dit-il, les parties dont se composent les animaux diffèrent entre elles on se ressemblent, comme on vient de le dire, mais elles se ressemblent encore ou diffèrent dans leur position, car < beaucoup d'animaux ont bien les mêmes parties, mais ces parties ne sont pas posées de même ; par exemple, les mamelles sont placées pour les uns sur la poitrine, pour les autres elles sont placées entre les cuisses (1).
Aristote était trop préoccupé de la cause finale pour séparer Fanatomie de la physiologie : ce qui, pour lui, distingue, individualise et nomme l'organe, c'est la fonction.
Passons au livre lY du Traité des parties. Recherchant les rapports que l'organisation des animaux qui ont du sang peut présenter avec celle des animaux qui n'en ont pas, Aristote s'exprime en ces termes :
c La nature des uns et des autres peut être figurée par une ligne droite. Au sommet de la ligne, la bouche serait représentée par A; l'œsophage le serait par B; l'estomac par G ; et de l'intestin à la sortie des excréments par D. Dans les animaux qui ont du sang, telle est l'organisation ; sur cette ligne, il y a la tête, et ce qu'on appelle le tronc. C'est en vue de ces parties et en vue du mouvement, que la nature a disposé et ajusté toutes les autres parties , comme les membres de devant et ceux de derrière. Dans les crustacés et les insectes , la ligne droite tend à s'établir de la même manière pour les parties intérieures; mais ils diffèrent des animaux pourvus de sang par les organes extérieurs qui doivent servir au mouvement. Les mollusques et les testacés turbines se rapprochent entre eux, mais sont l'opposé des autres. L'extrémité s'infléchit vers le point de départ^ comme si, sur la droite représentée par E, on pliait D vers A. Les parties intérieures ayant pris cette position , elles sont enveloppées chez les mollusques par le manteau, qui, dans les polypes seuls, prend le nom spécial de tête (2). »
(1) Binaire du animam d'Ariitote, trad. par J. Barthélémy Saint- Hilaire, 1. 1, p. 7.
(2) Traité des parties, liv. IV, t. II de la traduction francaiM, p. 183.
208 l'ànatomib bt la physiologie d*aristotb.
M. B. S.-H. trouve « fort ingénieuse et fort simple » l'idée de cette ligne droite qui figure le tube digestif et représente d'une manière abstraite l'organisation animale. G*est, dit-il, une explication c que la science moderne a négligée et qu'elle aurait dû recueillir avec soin ». Il y reconnaît la théorie de l'unité de composition, mais entendue comme il convient. Il juge qu'Aristote, en ce passage, a touché la question avec mesure, avec sagesse, et sans rien exagérer.
c C'est dans une mesure restreinte, lisons-nous dans la préface de VHistaire des animaux y qu'Aristote a touché la question de l'unité de composition, après celle de l'échelle des êtres. Cette discussion faisait grand bruit au début de ce siècle ; aujourd'hui, elle s'é^t beaucoup refroidie ; et Guvier l'a emporté sur ses contradicteurs. L'unité de composition n'a plus guère de partisans, même appliquée au seul ordre des vertébrés; elle en a moins encore, appliquée à l'ensemble des êtres vivants. Ceci ne veut pas dire qu'elle soit entièrement fausse; mais on en abuse, et l'on dépasse toutes les bornes. Il est bien clair que les quatre membres de l'homme se reproduisent en partie dans les quadrupèdes, avec la différence qu'exige une station horizontale, au lieu d'mie station droite; les pattes de devant sont les équivalents de nos bras, comme les pattes de derrière sont les équivalents de nos jambes. Il est tout aussi clair que les ailes des oiseaux représentent jusqu'à un certain point les bras humains et les membres antérieurs des quadrupèdes. On peut encore en dire autant des nageoires de quelques poissons. Mais ces analogies éloignées n'autorisent pas à croire que tous les animaux ont été construits et organisés sur un seul modèle, se répétant pourtous d'une façon plus ou moins reconnaissable. Ici, comme pour l'échelle des êtres, il faut se préserver des écarts de l'imagination. Aristote ne s'y est pas laissé entraîner, quoiqu'il ait remarqué, lui aussi, des coïncidences manifestes. »
M. B. S.-H. cite à ce sujet le passage qu'on a lu plus haut, puis il continue :
' c Cette explication, que la science actuelle devrait recueillir soigneusement, est fort ingénieuse et fort simple ^1). L'organisation animale, dans sa totalité, peut être représentée comme un tube qui a une entrée et une sortie, la première pour l'introduction des aliments dont l'être se nourrit; la seconde, pour l'expulsion du résidu impropre à la nutrition; entre les deux points extrêmes, s'accomplit une évolution intérieure, qui entretient la vie pendant tout le temps qu'elle dure. Ainsi entendue, l'unité de composition est acceptable ; mais l'on s'égare si l'on cherche à retrouver dans
(1) n n'y avait pas Ik d'explieation, de théorie, à reeaeillir ; e'eit la légende d'un desiin schématique propre à rendre sensible un résultat général de Tobserfation. La «sdenee actuelle» n'en méconnaît pas l'utilité. M. Pouchet remarque qu'elle y a recours dans ses ouvrages élémentaires, (la Biçlogie aristotélique, p. 18.)
l'anâtomie et la physiologie d*aristote. 209
toute la série animale, et sans exception, les mêmes organes, différant seulement du plus au moins, et demeurant analogues quand il ne sont pas identiques, malgré toutes les altérations quMls subissent (1). »
M. B.-S. H. paratt se faire une idée bien confuse de la théorie des analogues et de l'unité de composition ou de type anatomique. Le passage cité montre précisément qu'Aristote n'avait nullement touché la question, et qu'il n^envisageait l'unité de l'organisation animale qu'au point de vue physiologique ou fonctionnel. Dans tous les animaux, une même fonction fondamentale, à laquelle toutes les autres se rapportent : la nutrition; par suite, un même organe fondamental : le tube digestif; deux ouvertures aux extrémités de ce tube, l'une pour l'introduction des aliments, l'autre pour l'expulsion des excréments; les différentes parties de ce tube disposées dans le même ordre comme la fonction le demande ; tous les autres organes lui servant d'appendices et d'auxiliaires. Voilà l'unité'qui a frappé Aristote; c'est bien sans doute^ si l'on veut employer ce mot, une imité de plan, mais de plan physiologique. Cette unité physiologique est absolument différente de l'unité anatomique et morphologique d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, Ainsi, dire, comme M. B.-S. H., que la théorie de l'unité de composition n'est admissible que dans le sens où l'entendait Aristote, c'est purement et simplement la repousser. On ne saurait parler des « bornes » où la renfermait sagement le naturaliste grec et qu'on a dépassées au commencement de ce siècle. Les mots abuser et exagérer doivent faire sourire ceux qui savent de quoi il s'agit : le naturaliste grec ne pouvait « abuser » de l'unité de composition, par l'excellente raison qu'il n'en usait pas.
Pour montrer combien M. B. S. -H. se trompe en ce qu'il dit des vues d' Aristote sur l'unité de l'organisation animale , il me faut rappeler sur quels principes a été fondée la méthode de la philosophie anatomique, comment ces principes furent nettement opposés, quand ils entrèrent dans la science, à la méthode ordinaire et empiri<}ue de l'anatomie comparée, qui n'était autre que la méthode aristotélique. On me pardonnera quelques développements; le sujet mérite l'attention du lecteur.
Quand on compare les êtres vivants, on s^aperçoit qu'il existe entre eux deux espèces de ressemblances : des ressemblances qui tiennent à l'analogie des fonctions, et des ressemblances qui tiennent à la dérivation d'un même type organique. La ressemblance de la chauve-souris et de l'oiseau, celle du cétacé et du poisson, voilà des ressemblances de la première
(1) fliflotre des animaux, traduction française, 1. 1, p. cxLvin et suiv. de la prérace. I. U
210 l'ànàtomib bt la physiologie D*AR1ST0TB.
espèce, des ressemblances purement fonctionnelles. La ressemblance des mammifères entre eux, des oiseaux entre eux, Toilà des ressemblances de la seconde espèce, des ressemblances typiques.
Il est facile de constater également que les ressemblances typiques dominent les ressemblances fonctionnelles. Quelques mammifères volent, et quelques oiseaux ne volent pas : cependant les ressemblances qui existent entre tous les mammifères, d'nne part, entre tous les oiseaux, de l'autre, sont d'un ordre évidemment bien supérieur à celles qu'établit entre certains mammifères et la plupart des oiseaux la commune faculté de voler, c En fait, dit très bien Gournot, l'observation nous montre que la nature a mille moyens d'approprier aux mêmes fonctions, ou k des fonctions analogues, les organes construits sur les types les plus divers. La diversité des fonctions ou des influences extérieures ne suffit pas pour expliquer la diversité des organismes, et ne l'explique même nullement dans ce qu'elle a de plus caractéristique. D'où la nécessité pour nous de faire intervenir, dans le compte que nous nous rendons des œuvres de la nature vivante, outre ridée de finalité et d'harmonie entre les organes, les fonctions et les milieux, l'idée de type et de conditions typiques qui dominent même les conditions d'harmonie. Nous nous élevons ainsi à la conception d'une anatomie supérieure , qui suit les modifications du type dans son appro^ priation aux aptitudes fonctionnelles, sans même avoir besoin de soulever la question éternellement pendante : celle de savoir si les modifications fonctionnelles ont pour cause déterminante une modification dans le type, ou si au contraire le type se modifie en vue de s'approprier à une modification fonctionnelle (1). d
C'est l'anatomie supérieure dont parle ici Gournot, qui a reçu le nom d'anatomie philosophique ou de philosophie anatomique. Par suite, la ressemblance typique est souvent désignée sous celui de ressemblance ou d'analogie philosophique.
En quoi consiste cette ressemblance philosophique ? A quel caractère peut-on la reconnaître? En d'autres termes, à quel caractère doit-on attacher la spécificité des organes? Est-ce k la fonction? Non; car tous les anatomistes savent, d'une part, que les mêmes organes peuvent remplir des fonctions très différentes, et, de l'autre, que des organes très diflTérents remplissent la même fonction. G'est ainsi que les appendices latéraux des articulés se montrent, tour à tour, organes locomoteurs, masticateurs, respiratoires, et aussi organes rudimentaires et sans fonctions. C'est ainsi que la respiration;, selon les espèces, s'exerce par des poumons^ par des branchies, par des trachées, par la peau elle^même^ modifiée de mille
(1) Gournot. Traité d« Venehainemen$ des idées fondamentales^ U I, p. 354.
LANATOMIK ET LA l'IlYSIOLOGlE DARISTOTK. 211
manières. Est-ce à la forme? Est-ce à la structure? Mais l'une et Tautre varient avec la fonction ; et même, c'est parce qu'elles varient, et comme elles varient, que varie la fonction. Est-ce à la grandeur ? Est-ce à la couleur ? Leurs modifications , même en ne comparant que des espèces voisines, sont innombrables.
Reste la position relative, la dépendance mutuelle ^ en un mot la con-neoîion des organes entre eux: voilà le caractère invariable, et par conséquent essentiel, dominateur, vraiment spécifique, qui permet de suivre chaque organe à travers toutes les métamorphoses qu'il subit dans la série ani-* maie, de le reconnattre sans hésitation et de le montrer identique à luimême SOI18 les apparences les plus diverses. Ce sont les connexions seules qui nous donnent la ressemblance philosophique des êtres vivants. On peut la comparer à la similitude des figures géométriques , et l'analogie philosophique des organes à l'homologie des côtés de ces figures. Gomme le fait remarquer Gournot, le principe des connexions nous montre derrière la forme sensible une forme rationnelle, abstraite, purement intelligible, qui ne consiste que dans des rapports d'ordre et de nombres. Les pièces A, B, G, D, etc. changeront, ensemble ou séparément, régulièrement ou irrégulièrement, dans tout ce qui constitue leurs caractères sensibles ; de manière que, les uns après les autres, tous ces caractères sensibles pourront et devront être éliminés comme accidentels, tandis que les connexions de chaque pièce en particulier, ou ses rapports d'ordre avec les pièces adjacentes, subsisteront comme caractère essentiel du type, et comme ce qui constate, aux yeux de la raison, d'après un faisceau d'inductions concluantes, la persistance de l'identité de la pièce (1).
De l'identité des connexions, résulte l'unité de type. Le singe, l'homme, l'éléphant, l'oiseau et le poisson se ramènent à un seul et même type, parce que le corps de ces divers animaux est composé d'un certain nombre de pièces, placées, les unes par rapport aux autres, dans le même arrangement. Ainsi le membre antérieur du cheval, comparé au membre supérieur de l'homme, n'offre qu'une analogie grossière, d'après la considéra-^ tion de la forme ; mais il y a, de part et d'autre, mêmes os, mêmes articulations, mêmes muscles, mêmes dispositions et rapports entre toutes ces parties, c'est-à-»dire mêmes connexions, et par suite même type.
Pour former les animaux de même type, la nature n'a, pour ainsi dire, qu'un nombre limité d'éléments organiques, qu'elle peut raccourcir, amoindrir, effacer, mais non déranger de leurs places respectives. C'est comme une ville, par exemple, dont le plan fait d'avance, a tracé les rues et compté les maisons; l'architecte peut bien varier à l'infini la forme des habita-
(1) Coomot. Tmiié â$ VenehMnement det idées fondamentales^ 1. 1, p. 357.
212 l'anâtomib et la phtsiologib d'aristotb.
lions, leurs dimensions et leur destination, mais il ne peut intervertir l'ordre prescrit dans leur arrangement. Les animaux de même type peuvent être considérés comme un seul animal, dont les pièces constitutives sont les mêmes dans toutes les espèces, malgré les nombreuses variétés de forme que leur développement inégal imprime à leurs composés. Ces composés eux-mêmes, c'est-à-dire les organes, ne changent pas de nature en changeant de nom.
Soit, par exemple le sternum, os situé, dans l'homme, an-devant de la poitrine, et dont la fonction est de servir aux mouvements de la respiration et de protéger les organes délicats qu'il recouvre. Si on compare cet os, uniquement sous le rapport de sa forme générale , à la partie qui le représente dans les autres animaux, on perdra le fil de l'analogie et on croira voir des organes différents. Guidé par le principe des connexions nous donnons au mot sternum un sens général et abstrait; ce mot devient un nom collectif, distinguant un assemblage de diverses parties osseuses qui, suivant leur degré respectif de développement, contribuent, chacune d'une manière spéciale, aux usages généraux de l'organe quelles constituent par leur réunion. Nous sommes ainsi conduits à un type idéal de «lemum, qui, pour tous les animaux vertébrés, se résout en plusieurs formes secondaires, suivant les variations des matériaux constituants. lien est de même du pi>d, de la main, du crâne, etc. De même qu'il n'y a qu'un animal, il n'y a aussi qu'un sternum^ qu'un piedj qu'une main^ etc.
Chaque système d'organe qui a atteint, dans une espèce, son maximum de développement et par suite de fonction, conserve avec fixité le nombre, le rang et les usages de ses portions élémentaires, tandis que dans une autre espèce, où il n'existe qu'à l'état rudimentaire, il est exposé à perdre de son importance et de son usage, et à laisser même distraire quelquesunes de ses pièces au profit des organes voisins. Mais quelque soient les moyens qu'emploie la nature pour opérer des agrandissements sur un point et des amaigrissements sur un autre, jamais, par une loi qu'elle s'est imposée, une partie n'enjambe sur l'autre ; un organe est plutôt diminué, effacé, anéanti que transposé.
C'est Geoffroy Saint-Hilaire qui a introduit dans la science le principe des connexions. Il en a montré l'importance dans le Discours préliminaire qu'on lit en tête de sa Philosophie anatomique. Nous résumerons ici ce discours intéressant, qui annonce la naissance d'une science nouyelle, marquant avec autorité le besoin auquel elle répond, le progrès qu'elle apporte, ridée bien définie qui lui donne certitude et qui lui permet de se constituer.
Geoffroy remarque d'abord que c'est l'observation spontanée des analogies qui a donné naissance aux premières généralisations. En effet, c'est sur l'idée que les êtres d'un même groupe s'enchaînent par les rapports
l'ànàtomib et la physiologie d'àbistote. 213
les plus intimes» et sont composés d'organes analogues, que repose l'échafaudage des méthodes en histoire naturelle, art ingénieux qui permet d'admettre comme presque complète la ressemblance d'un grand nombre d'espèces, pour n'avoir plus ensuite à les différencier que par de légers traits caractéristiques. Mais les naturalistes s'arrêtèrent aux analogies évidentes; ils méconnurent celles qui étaient voilées par des métamorphoses, et rompirent la chatne dont ils auraient dû continuer de faire usage pour ramener à Tunité de composition les diversités qui les frappaient.
D'ailleurs, un autre but entraînait les esprits : il ne s'agissait alors que d'observer et de décrire. Les formes sont d'abord ce qui tombe sous nos sens; elles sont variées à l'infini; elles s'emparent de nos premières impressions ; elles nous occupent uniquement. L'ananatomiste vétérinaire considère le membre antérieur des ruminants. Il aperçoit là un dessein achevé, une œuvre où toutes les parties sont dans une convenance admirable. Pensera-t-il au bras de l'homme? Quel fruit pourrait-il retirer de cette comparaison? Des formes aussi nouvelles l'occupent exclusivement; il voit leurs fins. Peut-être, saisissant les rapports de ces formes avec celles de toute autre partie organique, ou même avec la disposition des lieux dans lesquels les ruminants se plaisent et se répandent, ira-t-il jusqu'à s'élever à des idées d'harmonie. Mais, d'ailleurs, rien ne le détournera de ses premières impressions. Il croit à l'existence d'organes nouveaux, et il le faut bien, puisqu'il se crée à lui-même un nouveau langage pour peindre ce qu'il ?oit. S'il dénombre et s'il décrit certaines parties de cette jambe, c'est d'o^ du canon, d'ergots, de sabots, qu'il entretient ses auditeurs; il ne songe pas à appliquer à ces parties les noms de métacarp6y de doigts rudimentaires, d'ongles, etc.
Qui ne voit où conduisent ces conséquences ? On a observé par soi-même : on a cru remarquer que les analogies admises sur un sentiment vague n'avaient pas un caractère assez déterminé d'évidence. Préfèrera-t-on un principe philosophique aune réalité donnée par l'observation ?Du moment que la question est posée de la sorte, elle est aussitôt résolue; toutes vues d'analogies sont écartées; l'intérêt du rapport est sacrifié à une sorte d'engouement pour les détails. On se dispose à fonder l'édifice de la science; et, comme on croit qu'il n'y a possibilité de bâtir sur un fond solide qu'en s'abstenant de toute proposition abstraite, on ne s'occupe plus que de travaux d'observation. C'est l'époque des naturalistes monographes.
Mais le remède était à cêté du mal. La multiplicité des observations isolées fit sentir le besoin de les rassembler et de les coordonner. Ce fut le but poursuivi par les naturalistes classificateurs et méthodistes. Se proposant de grouper les êtres pour en mesurer les degrés de ressemblance, ils furent conduits à faire deux parts des considérations fournies pour chaque
214 L*ANATOMIB ET LA PHTSIOLOGIE d'aBISTOTB.
organe: l'une, consacrée aux caractères généraux de la famille; l'autre, comprenant les caractères spéciaux de chaque espèce. Ainsi prirent-ils le contre*pied des monographes^ attachant d'abord une idée générale à la chose pour n'en examiner la forme qu*en second lieu, ce qui leur permit de suivre le même organe dans ses différentes modifications.
Dès ce moment commence une nouvelle époque; les naturalistes sont revenus à la doctrine des analogies ; ils commencent à entrevoir ce fait d'une haute importance pour la théorie, qu'un organe, variant dans sa conformation, passe souvent d'une fonction à une autre. Pour les naturalistes monographes, le pied de devant des ruminants devenait une griffe chez le lion, une main chez le singe, une aile chez la chauve- souris, une nageoire chez la baleine, etc.; il n*y avait plus de nom commun. Les méthodistes purent suivre ce même pied de devant aussi bien dans ses divers usages que dans ses nombreuses méthamorphoses; il le virent successivement appliqué au vol, à la natation, au saut, à la course, etc., devenu ici un outil à fouiller, là des crochets pour grimper, ailleurs des armes offensives ou défensives, ou même, comme dans notre espèce, le principal organe du toucher, et par suite, un des moyens les plus efficaces de nos facultés intellectuelles.
Cependant la conception abstraite de Torgane restait vague et confuse; ils n'avaient pas encore dégagé le principe sur lequel seul elle peut reposer; ils n'avaient pas réussi à attacher une idée générale à un organe sans y rien faire entrer des notions de sa forme et de ses usages; il fallait assurer et préciser cette abstraction , si l'on voulait que les comparaisons prissent un caractère vraiment scientifique.
« Demandez aux naturalistes, dit Geoffroy, de vous définir le pied sans recourir à ces notions de forme et d'usage. Étonnés de cette demande, ils vous répondront : Ce pied, nous le concevons; c'est assez dire. Il vous répondront en invoquant des autorités, en s'appuyant sur des exemples. Les anciens avaient déjà dit : Pedes solidi, pedes fissi, pedes bisulci, quand ils imaginèrent la dénomination de solipèdes, de fimpèdes et de pieds fourchus ; ce qui fut depuis imité par Linné et appliqué par lui comme caractères à d'autres familles.
«c Ces autorités sont sans doute d'un grand poids; mais plus elles sont imposantes et plus elle m'obligent de ne point m'écarter de la ligne qu'elles ont tracée, plu^ aussi elles me font désirer de connaître sur quoi reposent des déterminations aussi positivement arrêtées. Je ne puis me contenter d'un sentiment vague et confus; et je me persuade au contraire qu'une pratique, justifiée par des succès aussi constants, est basée sur quelque chose de certain, qu'il doit être possible d'ériger en proposition générale.
u Or il est évident que la seule généralité à appliquer dans l'espèce est
l'anatomis et la physiologie d'aristotb. 215
donnée par la position, les relations et les dépendances des parties, c'està-dire par ce que j'embrasse et ce que je désigne sous le nom de connexions. Ainsi la portion de jambe, appelée la main dans Thomme (ce qui est généralement entendu par le mot Aepied]^ est la quatrième partie du rameau dont se compose le membre antérieur; la portion terminale de cette tige, la plus éloignée du centre de l'individu est la plus susceptible de variations; la partie la plus spécialement affectée aux communications de Vétre avec tout ce qui l'entoure; le tronçon enfin qui vient à la suite de Tavantbras.
c C'est alors qu'appuyé sur une notion précise concernant cet organe, vous le voyez de haut et dans sa signification générale; et que de là vous pouvez descendre, ou pour en suivre les diverses métamorphoses, ou pour en examiner les usages variés; c'est alors, dis-je, qu'usant de tous les avantages que vous procure une pareille position, vous pouvez vous énoncer à peu près en ces termes :
c Le pied dans l'ours emploie toute sa plante ou la totalité de ses parties osseuses pour former la base de la colonne servant de support au tronc; il n'y emploie que les métacarpes et les doigts dans les martres; les doigts seulement dans les chiens; deux sur trois des phalanges digitales dans les lions et les chats; la dernière de ces phalanges dans les sangliers; enfin, il ne touche le sol que par un point dans les ruminants et les solipèdes, n'y consacrant pas même une partie de cette dernière phalange, mais seulement l'ongle qui en emboîte l'extrémité.
c C'est alors, ajouterons-nous encore, qu'on en vient à retrouver, reportées à la jambe (sous d'autres formes et avec des fonctions différentes], celles des parties de la plante du pied, qui sont sans contact avec le sol, pendant la marche, chez un grand nombre de quadrupèdes.
c A ce point de notre revue, nous voici parvenus à considérer, comme à vol d'oiseau, notre sujet, à l'embrasser dans ce qu'il offre de plus général, et à nous placer dans la situation la plus avantageuse pour l'étude comparative des détails, A quoi sommes-nous redevables de cette heureuse position? C'est évidemment au principe que nous venons de signaler, à ce principe qui nous dispense de parcourir de degré en degré toutes les transformations des organes, et qui, lorsque ces moyens de recherches nous abandonnent, nous sert encore, et nous peut toujours servir de guide : au principe des connexions (1). »
Geoffroy Saint-Hilaire montre ensuite que, sans l'emploi exclusif du principe des connexions, il arrive un moment où tous les travaux de détermination cessent d'être possibles. Par la méthode ordinaire de l'anato-
(t) Etienne Geoffroy SaintpHilaire. Philosophie anatomique; Discours préliminaire, p.xxiv et suiv.
216 l'aNATOMIB BT la physiologie D^AHISTOTB.
mie comparée, on peut obtenir quelques résultats, mais seulement à la condition de pouvoir, en multipliant les comparaisons, passer d'une forme à une autre très différente de ia première, par une suite de degrés, qui forment entre elles comme un chemin naturel. Les analogies de la main ont été poursuivies avec succès dans les animaux à respiration aérienne; mais quand on en fut venu aux poissons, on s'arrêta tout court. En vain, dans les temps les plus reculés, la zoologie, inspirée par le plus heureux pressentiment, avait déjà rapporté les nageoires pectorales des poissons aux mains de l'homme. Il n'y eut cependant aucune détermination des os du bras et de l'épaule, parce qu'on ne trouva point à s'appuyer sur des formes intermédiaires qui pussent conduire d'un groupe à l'autre.
Là où l'étude comparative des formes se montre impuissante, le principe des connexions fait merveille. La plupart des animaux ont un larynx, une trachée-artère et des bronches ; l'étude comparative des formes ne nous révèle rien de tout cela dans les poissons ; mais le principe des connexions nous porte à soupçonner el ne tarde pas à nous apprendre qu'il n'y a pas de création particulière et exclusive à l'égard des organes respiratoires des poissons.
Privée de la lumière qu'elle trouve dans le principe des connexions, l'anatomie comparée est obligée de prendre l'homme pour point de départ; de supposer que les organes de cette espèce privilégiée sont plus parfaits et mieux définis et doivent servir de termes de comparaison, d'unités de mesure. Avec le principe des connexions, elle s'élève à une véritable généralité; elle n'a pas besoin de donner la préférence à telle anatomie en particulier, ^de choisir pour organes-types ceux de telle espèce; elle considère les organes d'abord là où ils sont dans le maximum de leur développement pour en suivre les dégradations jusqu'à leur disparition totale par avortement complet. Dans ce dernier cas même , elle marque la place où ils devraient se trouver.
Avec le principe des connexions, on peut restreindre le champ des observations et des comparaisons; on n'a pas à rechercher des séries régulières sans lacunes; on n'a pas à craindre l'absence d'anneaux intermédiaires; c'est, au contraire, le triomphe de la méthode nouvelle de s'appliquer d'emblée aux termes extrêmes et de marquer sûrement les analogies organiques en des exemples choisis à de grandes distances les tins des autres. « A la rigueur, dit Geoffroy, il vous suffira de considérer l'homme, un ruminant, un oiseau et un poisson osseux. Osez les comparer directement, et vous arriverez, de plein saut, à tout ce que l'anatomie peut vous fournir de plus général et de plus philosophique. Autrement, si vous continuez à parcourir tous les chaînons intermédiaires, vous vous embarquez pour un voyage long et pénible. Combien de personnes, aux-
l'anatomib et la phtsiologib d'abistoti. 217
qoelles il eût été anssi utile qu'agréable de l'entreprendre, ont été obligées d'y renoncer faute d'y pouvoir consacrer le temps nécessaire I Ainsi les Yoyages d'outre-mer ont été à la portée d*un très petit nombre d'hommes, tant qu'on a été privé de la boussole et forcé de suivre la câte. Le principe des connexions, comme une autre boussole, rapproche les différents points du théfttre de nos explorations. En simplifiant les recherches, il met les considérations de l'anatomie philosophique à la portée du plus grand nombre (1). »
Remarquons une première différence, une première opposition, très caractéristique, entre la méthode de l'anatomie philosophique et celle de l'anatomie comparée ordinaire. La méthode de l'anatomie comparée ordinaire, suivie par tous les naturalistes, depuis Aristote jusqu'à Cuvier, fait de l'homme son point de départ. La méthode de l'anatomie philosophique, 00 vient de le voir, ne donne de préférence à aucune anatomie particulière. C'est un point sur lequel il convient d'insister.
Qoe dit Aristote? Qu'il faut, en biologie, commencer par l'homme et lui comparer les autres animaux, parce qu'il nous est plus connu que les autres animaux. « Nous nous appliquerons tout d'abord h l'étude des parties dont l'homme se compose; car de même qu'on estime la valeur des monnaies en les rapportant à celle qu'on connaît le mieux, de même il faut en faire autant pour toute autre chose. C'est l'homme qui nécessairement Doos est le mieux connu de tous les animaux. Il suffit du témoignage de nos sens pour savoir quelles sont ses parties (2). >
Voilà une raison peu satisfaisante pour l'esprit. On en peut contester la valeur au point de vue pratique comme au point de vue théorique. Au point de vue pratique, au point de vue de la connaissance empirique et vulgaire, l'observation des parties de l'homme, intérieures et même extérieures, n'est pas plus facile que celle des mêmes parties des animaux domestiques. Elle est en réalité plus difficile, parce que des causes morales y font obstacle, qui n'existent pas pour l'observation des animaux. Au point de vue théorique et scientifique, la connaissance la plus accessible est celle des êtres les plus simples, parce qu'ils offrent le moins de rapports à étudier, c Qui ne sait, dit Goethe, qu'une foule de découvertes en anatomie humaine sont dues à la zootomie? L'existence des vaisseaux chylifères et lymphatiques, la circulation du sang, ont été d'abord observées sur des animaux, et seraient peut-être restées inconnues sans cela (3). v
(1) Philotophie anatomique; Discours préliminaire, p. xxxtiii.
Ù) Bigtoirê des animaus, trad. de Barthélemy-Saint Hilaire, 1. 1, p. 41.
(3) Œuvres d^Mstaif Hatwrttte de Goethe, édit. Cb. Martias, p. 63.
218 L*ANATOMIR BT LA PHTSIQLOGIB D'aBISTOTE.
Âristote ne se borne pas à cette raison» la seule que donne YHktùire des animaux. Dans le Traité des parties, il en présente une autre» plus philosophique, et qu'il met au premier rang : c'est que l'homme est le plus parfait des êtres vivants, c Parmi les animaux, les uns ont des rapports plus nombreux et beaucoup plus compliqués que les autres» quand leur nature comporte, non pas la vie seulement, mais la vie dans toutes ses perfections. L'espèce humaine jouit de cet avantage^ puisque de tous les êtres à nous connus, l'homme seul participe du divin, ou du moins il en participe plus que tous les autres êtres. Ainsi, par ce premier motif, et aussi par cet autre que l'homme nous est plas connu que tout autre animal dans la forme de ses parties extérieures, c'est par lui qu'il convient de débuter (!)• >
Âristote ne fait pas attention que ces deux motifs, allégués en faveur de la marche qu'il conseille^ s'accordent mal ensemble ; car si l'homme a l'organisation et la vie les plus compliquées et les plus parfaites, on ne peut dire qu'il nous soit nécessairement le mieux connu des animaux.
Mais la vraie méthode ne consiste-t-elle pas à procéder du simple au compliqué, du moins parfait au plus parfait? C'est ce que pensait Goethe. « L'animal, dit-il, sert de jalon, parce que la simplicité d'une structure limitée rend les caractères plus apparents, parce que ses parties isolées sont plus grandes et mieux caractérisées. Vouloir comprendre la structure de r4iomme sans avoir recours à l'anatomie des animaux est un plan inexé^ cutable, parce que ses organes sont tellement serrés les uns contre les autres, que des parties très visibles chez les animaux ne le sont pas chez l'homme : de plus, chez eux, les organes sont simples, chez nous» ils sont compliqués et subdivisés (2). >
La conclusion de Goethe est qu'au lieu de descendre de l'homme aux animaux inférieurs, comme le veut Aristote» il faut monter des animaux inférieurs h l'homme, c Arriver à la connaissance des êtres organisés en général, et de ceux qui sont les plus parfaits de tous, les mammifères en particulier; découvrir les lois universelles qui gouvernent les organismes inférieurs; se pénétrer de cette vérité que la structure de l'homme est telle qu'il réunit en lui une foule de qualités et d'organisme^ variés, ce qui en fait un petit monde au physique comme au moral, et le pose comme le représentant des autres espèces animales; tel est le but qu'on doit se proposer et qui ne saurait être atteint en procédant comme on l'a fait jusqu'ici de haut en bas, mais qui ne pourra l'être qu'en commençant par en bas, pour s'élever ensuite et retrouver dans l'organisation compliquée de l'homme celle du plus simple des animaux (3). »
(1) Traité des Parties des animaux, trad. de Barthélemy^Saint Hilaire, 1 1» p. 154.
(2) Œuvres d^histoire naturelle de Goethe, èdit. Ch. MarUns, p. 63.
(3) Œuvres d*histoire naturelle de Goethe, édit. Ch. Martins, p. 64.
l'anatomik et la phtsiologir p*abistotb. 219
C'est en raison de sa perfection physiologique que, selon Aristote, l'homme est le type à choisir pour la comparaison 'systématique des ani* maux (1). Cette perfection physiologique est révélée, démontrée par une sensibilité et une intelligence supérieures. G^est ce qu'exprime le philosophe en disant que c Thomme seul participe du divin, ou du moins en participe plus que tous les autres êtres ». Il ne séparait pas la supériorité de la sensibilité et de Tintelligence de la supériorité des autres fonctions, de la perfection physiologique, considérée en général. D'autre part, le point de vue anatomique et le point de vue physiologique étant, à ses yeux, intimement unis, il devait croire que la perfection physiologique entraîne nécessairement la perfection anatomique. Son raisonnement paratt très simple. L'homme, participant du divin par la pensée, est physiologiquement et par suite anatomiquement le plus parfait des animaux. S'il est le plus parfait des animaux, les fonctions et par suite les organes doivent en lui se distinguer, s'accuser, se spécifier mieux que dans les autres animaux. Donc, c'est à ses fonctions et à ses organes, pris pour types, que doivent être rapportés les fonctions et les organes des autres animaux.
Rien de plus contraire à Tesprit de l'anatomie philosophique. Les principes«8ur lesquels est fondée la méthode de l'anatomie philosophique ont été pressentis par le génie de Goethe, nettement dégagés et appliqués systématiquement par Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. Goethe voulait qu'on établit un type anatomique abstrait; il tenait fort à cette idée et la poursuivit longtemps; il n'admettait pas qu'on cherchât un terme de comparaison dans les organismes réels; et l'homme lui paraissait moins propre à en servir que tout autre animal.
c Je propose, écrit-il en 1795 dans un Mémoire d'anatomie comparée, d'établir un type anatomique, un modèle universel, contenant, autant que possible, les os de tous les animaux, pour servir de règle, en les décrivant d'après un ordre établi d'avance. Ce type devrait être établi, en ayant égard, autant que possible, aux fonctions physiologiques. L'idée d'un type universel emporte nécessairement avec elle une autre idée; savoir, celle de la non -existence de ce type de comparaison comme être vivant, car la partie ne peut être l'image du tout. L'homme, dont l'organisation est si parfaite, ne saurait, à cause de cette perfection même, servir de point de comparaison aux animaux inférieurs. Il faut au contraire procéder de la manière suivante : L'observation nous apprend quelles sont les parties com-
(1) Aristote voit dans la station droite le signe de cette perfection physiologiqne qni, selon loi, commande de choisir rhomme pour le type. « L'homme, dit-il, est le seul être chez qui les parties mêmes dont la nature Ta formé sont précisément dans l'ordre naturel : le haut dans rhomme est dirigé vers le haut de l'univers. » Traité des Parties des animaux, trad. de Birthélemy-SaintHilaire, 1. 1, p. 155.
220 l'anatomik bt la phtsiologix d'ajiistotb.
munes à tous les animaaz, et en quoi ces parties dififèrent entre elles ; l'esprit doit embrasser cet ensemble, et en déduire par abstraction un type * général dont la création lui appartienne (1). »
Dans un aulre écrit, daté del796, le poète-naturaliste revientsur le même sujet.
c Puisque nous avons reconnu que la nature, dans la création des organismes parfaits, a travaillé dans un dessin primitif, il doit être possible de figurer un type, sinon aux yeux du corps, du moins à ceux de l'esprit; de le prendre pour modèle dans nos descriptions, et de lui rapporter toutes les formes animales dont il serait lui-même le résumé*
c Si l'on se fait une idée juste de ce type, on comprendra qu'aucune des espèces animales ne peut servir de type. La partie ne saurait servir de modèle au tout, et ce n'est pas là qu'il en faut chercher un. Les classes, les genres, les espèces et les individus se comportent vis-à-vis du type, comme les cas particuliers vis-à-vis de la loi générale; ils y sont contenus, mais ne la contiennent, ni ne l'engendrent.
a L'homme, le plus parfait des êtres organisés, est, à cause de sa perfection même, moins propre à servir de type que tout autre animal. On ne saurait suivre, en décrivant les autres animaux, ni l'ordre, ni la méthode que Ton met en usage quand il s'agit de l'homme. Toutes les remarques de l'anatomie comparée, peuvent être utiles et bonnes en elles-mêmes; mais dès qu'on veut les appliquer, on les trouve incomplètes, et plutôt faites pour embrouiller le sujet que pour l'éclaircir.
c Le bon sens nous indique comment nous pouvons trouva notre type; * par l'observation, nous apprendrons à connaître quelles sont les parties communes à tous les animaux et les différences qu'elles présentent: puis nous les coordonnerons et nous en déduirons une image abstraite et générale (2). »
Écoutons maintenant Geoffroy Saint-Hilaire :
c Ayant introduit dans les études anatomiques de nouveaux moyens de recherches, je me suis trouvé entraîné dans une direction différente à quelques égards de celle que l'on avait suivie jusqu'à ce jour. Ainsi lorsque l'anatomie comparée fait de Vhomme son point de départ, et lorsque s'appuyant sur ce principe que les organes de cette espèce privilégiée sont plus parfaits, plus connus et mieux définis, elle examine en quoi et comment ces organes se diversifient, se déforment et s'altèrent dans tous les autres animaux, mes nouvelles vues me portent à ne donner de préférence à aucune analomie en particulier^ mais à considérer les organes là d'abord
(1) Œuvres d'histoire naturelle de Goethe, édit. Ch. Marlins, p. 2C.
(2) Ihid., p. 68.
L'AiNATOMIB £T LA PHYSIOLOGIE d'aRISTOTB. 221
OÙ ils sont dans le maximum de leur dé^eloppemeut, pour les suivre ensuite de degré en degré jusqu'à zéro d'existence. Dans le premier cas, celui de l'homme placé au centre d'un cercle, on se rend par un grand nombre de routes ou de rayons divergents à tous les points de la circonférence; de cette circonférence au contraire, je me porte vers le centre; j'aborde directementles anomalies les plus choquantes, pour les embrasser dans une même pensée et pour faire voir que toutes ces organisations si diverses aboutissent à un tronc commun et n'en sont que des rameaux plus oa moins différents (1}. »
Les naturalistes fidèles à la méthode aristotélique ne comprenaient pas que, dans la détermination des pièces osseuses, il pass&t de plein saut des poissons aux mammifères, c'est-à-dire de la quatrième à la première classe* Ne donneriez-vous pas mieux, disaient-ils, à votre détermination ce degré de certitude qu'exigent les sciences, si vous pouviez nous montrer quelque chose de semblable dans des animaux plus descendus dans l'échelle des êtres, dans les reptiles, par exemple? Car enfin, des poissons on s'élève par une progression évidente, jusqu'aux animaux les plus parfaits, les mammifères.
Gène sont pas là, répond-il, des objections sérieuses, c Cet arrangement numérique des quatre classes est une invention de nos écoles, qui ne sauraitlier celui qui cherche à dessiner à grands traits l'organisation. En outre on commence déjà à ne plus tant parler de cette succession progressive des êtres, et l'on se débarrassera sans doute de même de ces vieilles locutions, les êtres les plus parfaits^ au fur et à mesure que l'on se convaincra davantage que ce n'est pas la meilleure et la plus sûre manière de philosopher que de s'apporter toujours soi-même pour terme de comparaison (2). »
Geoffroy Saint-Hilaire ne voyait aucun parti à tirer, aucun usage scientifique à faire de l'idée vague et générale des différents degrés de perfection physiologique, appliquée en gros aux espèces, aux genres, aux classes. Même appliquée à chaque fonction spéciale, et par là plus facilement déterminable, il l'écartait de l'anatomie philosophique où elle devait, selon lui, faire place à l'idée des différents degrés de développement de chaque organe. Il avait remarqué que tel organe atteint son maximum de développement dans une espèce, et tel autre organe dans une autre espèce.
Une autre différence essentielle sépare la méthode de Tanatomie philosophique de celle de l'anatomie comparée, telle que l'a instituée Aristote. C'est l'importance que la première attache aux organes rudimentaires. La considération de ces organes, en anatomie philosophique, découle natu-
(1) Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. PhUosaphie anatomiquê; Diicoars préliminaire, p. xxv
et niiv.
(2) PhOtuophie anafomtque, p. 42 et soiv*
222 L*AMATOMi£ KT LA PUYSIOLOGIB D^ARISTOTE.
rellement, nécessairement du principe fondamental des connexions. C'est, en effet , par le principe des connexions que Geoffroy Saint-Hilaire fat conduit à restituer à la science les organes rudimentaires, jusqu'alors négligés par les naturalistes. Lorsqu*on fait ; abstraction dans la détermina-
tien des organes, de leurs formes, de leur volume et de leurs fonctions, pour s'occuper uniquement de leurs connexions, comment ne ferait-on pas entrer en ligne de ccmipte des parties qui, pour être trèt petites et sans fonctions j n'en ont pas moins leurs rapports constants et déterminés de position. Geoffroy Saint-Hilaire comprit parfaitement que, sans la considération des organes rudimentaires, il était impossible d'avoir les connexions réelles et, par là même, de marquer la correspondance réelle des organes dans les diverses espèces.
La méthode aristotélique repoussait les organes rudimentaires au nom des causes finales. Pouvait-il exister des organes sans usages, sans fonctions ? N'y avait-il pas une sorte de contradiction à admettre de tels organes? N'était-ce pas le négation du principe directeur de la biologie? « H n'y a pas, avait dit Âristote, de hasard dans les œuvres que nous présente la nature; toujours ces œuvres ont en vue une certaine fin (1). » Et dans le Traité de la Marche des animaux : « Le premier principe que nous affirmons, c'est que la nature ne fait jamais rien en vain, et qu'elle réalise toujours le mieux dans le possible^ conformément à l'essence de chaque espèce d'animal (2). » Des organes rudimentaires seraient des œuvres sans but, des œuvres que la nature aurait faites en vain, quelque chose de for- Uxiif on pourrait dire d'antiphysiologique. Gomment faire entrer dans la science de la vie, ce qui était incompatible avec l'idée même de cette science?
Cet aphorisme d'Âristote, si souvent répété : La nature ne fait rien en vain (4 f fSfft^ Mht mul (AaTT)v] était, pour les naturalistes, si non un principe apriorique et nécessaire de la raison, au moins une généralisation légi^ time de l'expérience. On avait assigné d'une manière satifaisante les fonctions du plus grand nombre des organes : on croyait pouvoir conclure du connu à l'inconnu et, prolongeant les lignes de l'observation, on déclarait que tout organe^ gros ou petit, aune utilité constatée ou à découvrir. Cette induction dominait Tanatomie. Ceux mêmes qui ne l'acceptaient pas comme une loi biologique certaine, y voyaient une hypothèse propre à stimuler l'esprit de recherche. D*ailleurs, tant que l'anatomie comparée était exclusivement physiologique, les organes rudimentaires devaient sembler n'avoir aucun sens, par cela même qu'ils n'avaient aucun rôle dans Téconomie. Ils se trouvaient naturellement exclus de l'étude ; personne ne
(1) Traiié des Parties, tndé de Bartbélemi-Saint Hilaire, Hv. I, eh, y.
(2) Traité de la Marche dsi animaw^ trad. de Barthélemy-Saint Hilaire, cb. ii.
l'aivatomib bt la PHYS10L061B d'aristotb. 223
s'y intéressait, n'y faisait attention; ils étaient considérés comme non avenus : aussi se bornait-on à les mentionner, quand on ne les oubliait pas, dans les descriptions. A peine daignsdt-on les conserver dans les musées (1).
La considération des organes rudimentaires conduit au second principe de l'anatomie philosophique, au principe du balancement des organes. < S'il arrive, dit Geoffroy Saint-Hilaire, qu'un organe prenne un accroissement extraordinaire, l'influence en ^devient sensible sur les parties voisines, qui dès lors, ne parviennent plus à -leur développement habituel ; elles ne sont conservées que dans un degré de petitesse qui les laisse sauvent sans utilité; elles deviennent comme autant de rudiments qui témoignent en quelque sorte de la permanence du plan général (2). »
L'existence des organes rudimentaires s'explique par cette loi de balancement. Qu'est-ce qu'un organe rudimentaire ? C'est un organe qui a souffert de la prospérité extraordinaire de ses voisins, qui leur a été sacrifié par la nature. Avec un organe réduit à l'état de rudiment, on trouve, en général^ un organe considérablement développé ; à côté d'une atrophie, une hypertrophie. Laquelle est cause ? Laquelle est effet ? Nous l'ignorons le plus souvent; mais si la question de causalité reste insoluble, le fait de la coexistence est certain et constant. Le principe des connexions et le principe du balancement des organes se complètent l'un l'autre : le pre* mier s'attachent à ce qu'il y a de plus fixe et de plus constant dans les organes^ et montrant l'unité conservée au milieu de toutes les diversités apparentes; le second s'appliquant à ces diversités elles-mêmes^ et nous révélant, sinon leurs causes^ du moins leurs relations de coexistence.
Mais, me dira-t-on, Aristote avait très bien vu ce balancement des organes; sur ce point, il avait devancé Geoffroy Saint-Hilaire; vous en avez fiEdtIa remarque dans le premier article de cette étude (3); voilà donc au moins un principe de l'anatomie philosophique qui n'est pas étranger à la doctrine d'Aristote. — 11 faut s'entendre, répondrai-je, sur cette loi de balancement ou de compensation. Il faut savoir si dans le Traité des Parties elle a la même signification et la même portée que dans les écrits de Geoffroy Saint-Hilaire. Pour Aristote, elle concerne les fonctions en même temps que les organes, ou plutôt elle ne s'applique aux organes que parce qu'elle s'applique aux fonctions; elle est physiologique autant et plus qa'anatomique; elle ne se lie ni au principe des connexions ni à l'existence
(1) Attnt lei travaux de Geoffroy Saint-Hilaire, les os rudimentaires (par exemple, les clavicoles d*an grand nombre de mammifères) étaient le plus sonventjet^f comme tnuU'tef, même dans le laboratoire d'anatomie comparée da Muséum. On grand nombre de squelettes de la eolleetion ont été ainsi rendus incomplets.
(2) PhiloMophU tnatamique, p. 19.
(3) Yojak CrUiq^n pfUtoiopMque, n* 1> p. 64.
224 LA SÉPARATION DK l'^GLISB ST DE l'ÂTAT.
départies réduites à Tétat de rudiment sans utilité. Les exemples qu'il en donne et que j'ai rapportés ne laissent aucun doute à cet égard. Que dit-il? Que les crins dont la queue est ornée, en diverses espèces, sont d'autant plus longs que la queue a moins de portée; que la trompe, chez Téléphant, supplée aux secours que ne peuvent fournir les pieds de devant employés à soutenir ie poids du corps; que la présence de cornes, chez les ruminants, compense Tabsence des dents de devant à la mâchoire supérieure; que la nature a donné au cheval, à défaut de cornes^ des pieds faits pour la course. Il s'agit en tout cela, évidemment, de compensations fonctionnelles* Donc ici le distinguo est nécessaire. Il est certain qu'Aristote a le premier posé le principe du balancement des organes ; mais il Tentendait dans un sens conforme à ses vues finalistes ; il s'en servait pour expliquer, non comment des variations se produisent dans Tunité d'un même type primitif, mais comment se diversifient, d'un genre à l'autre, les moyens par lesquels sont atteintes les mêmes fins physiologiques essentielles; on ne peut dire qu'il Tait envisagé au point de vue propre à l'anatomie philosophique. P. PlIXON.