LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT
La Nuova Antologia publiait en 1874, sur l'Église catholique en Prusse, un excellent article où j'avais remarqué le passage suivant : c Le sentiment religieux a été étouffé dans T&me du peuple italien par l'Église romaine, ainsi que l'observait déjà Machiavel il y a plus de trois siècles. Chez nous, en Italie, cette Église est un marais dont les miasmes engendrent l'hypocrisie et le matérialisme ; il n'y a pas lieu d'espérer qu'un ange descende pour en agiter les eaux dormantes et qu'une réforme catholique ait quelque chance de succès, non plus qu'une propagande protestante. Le devoir de l'État, strict, impérieux, est donc de remédier, autant qu'il est en lui, à cette déplorable situation en s'efforçant avant tout d'arracher le jeune clergé à la pauvre culture scientifique qu'il reçoit dans les séminaires, de le faire entrer dans le courant de la culture moderne et de la vie civile, de lui faire sentir qu'il a une patrie et qu'il trouvera, dans le pouvoir civil, sympathie et protection contre le despotisme de la hiérarchie. Il ne faut pas une grande sagesse politique pour comprendre que, si l'État isole le clergé de la vie civile et le rejette dans les bras de la Curie romaine, il se portera à lui-même le plus grand préjudice. Les résultats de cette conduite se reconnaissent déjà, et peut-être, ce qu'à Dieu ne plaise, est-il trop tard pour ouvrir les yeux sur le péril . L'état religieux de notre pays!est donc un argument plutôt favorable que contraire à l'abandon du principe de la séparation absolue. »
En France aussi, l'Église a engourdi, presque atrophié ie sens religieux.
LA SÉPABATION DK l'ÉGLISS KT DK l'ÉTAT. 225
Gomme elle veut être immuable au sein d'une société qui marche, et ne peut pas se désintéresser de la politique, elle fera toujours mauvais ménage avec tous les gouvernements, car les gouvernements, môme les plus autoritaires ne peuvent pas, pour être agréables à TEglise, s'arrêter sans être brisés. Gambetta avait le vif sentiment de cette situation. Entre l'impatience naïve ou niaise des radicaux qui avaient voulu rompre brusquement tout lien entre l'État et l'Église, au risque de rejeter le clergé dans les bras de la Curie romaine, et le libéralisme suspect qui demandait la liberté comme m Belgique^ il avait cru trouver une voie plus sûre, celle de la politique concordataire. Napoléon voulait moins servir TÉglise , par le Concordat, que la faire servir à fortifier son pouvoir. Après lui, soit faiblesse, soit maladresse, l'arme avait plus d'une fois blessé la main de IHÊtat. Gambetta pensait qn'on pouvait encore tirer parti de ce traité. Le budget des cultes maintenu ne fermerait pas labouche à l'Église assurément ; mais ne ferait-il pas un peu l'office de sourdine? D'un autre cêté, le Concordat fournirait au gouvernement le nécessaire pour tenir l'Église dans l'Église; on gagnerait du temps, et, en politique plus qu'ailleurs, qui gagne du temps gagne tout. Certes, Gambetta eût manié l'arme avec toute la dextérité désirable; mais s'il eût réussi à assurer l'État, il n'aurait pas mieux réussi que ses successeurs à rassurer l'Église. Quoi 1 l'Église n'est plus au Sénat par ses cardinaux, plus dans les conseils de l'instruction publique, plus dans l'école; et voici qu'à cdté des couvents, où elle' formait les futures épouses et mères de la bourgeoisie, se dressent les lycées de jeunes filles I L'Église est inconsolable et sera toujours irréconciliable. Elle ne pardonnera jamais à la République la sécularisation des établissements d'instruction publique ; elle abîmera tout plutôt que de renoncer à la direction des intelligences. La sagesse politique de Gambetta eût retardé peut-être, mais non pas évité le choc de l'Église.
— c Puisque la guerre est inévitable, dira-t-on, il faut la déclarer en commençant par supprimer à l'ennemi les millions que l'Etat lui paie. »
Je pourrais répondre que la République paierait probablement de son existence les frais de la guerre , et que le risque à courir es^trop grand. Je préfère opposer à cet argument spécieux, la réponse que je trouve dans les paroles d'un homme d'État qui n'a pas donné, qui a seulement laissé deviner sa mesure, M. Brisson :
c La plus grosse objection, en fait, c*est que la majorité des Français, à l'heure où je parle, paraît ne pas vouloir de la séparation de l'Église et de TËtat. Cette objection elle-même n'entame pas mes convictions personnelles sur ce point. Elk ne peut pas ne pas limiter mon action comme membre dun Gouvernement; on ne fait pas dépareilles transformations sans l'indi-'
cation du suffrage universel. »