LA MORALE GUITICISTB ET LA CRITIQUE DE M. A. POUILLÉF
de la métaphysique »? C'est oublier que l'impératif cat(^gorique n'a point le genre de prétention des hypothèses métaphysiques, lesquelles voudraient n'être pas des hypothèses, tandis qu'il est un fait de raison pratique, et qji s'avoue hypothétique au point de vue spéculatif. M. F. a grand tort de poursuivre : < Le devoir, avec la liberté qu'il présuppose, est lui-même une de ces hypothèses, la plus belle et la plus sublime, si Ton veut, mais qui ne peut, comme les autres, être acceptée que sous condition et non inconditionnellement » . — Non, le devoir n'est pas une de ces hypothèses. Une notion n'est pas une hypothèse, un dictamen intérieur n'est pas une hypothèse quelconque, encore moins mitaphysiqiie. Ce qui est hypothétique et objet d'une croyance^ c'est l'existence d'un fondement externe du devoir, dans la nature universelle des choses, indépendamment du fondement que je lui trouve dans ma conscience. En quelque sens, enfin, que je puisse accorder, dans la rigueur logique des termes, que le devoir est une hypothèse, du moment que j'y crois il cesse de m'être permis de dire qu'il est incertain y et que a la moralité est une pure hjrpothèse s, puisqu'il ne saurait y avoir rien de plus ou autrement certain pour moi que ce que je crois certain, et que, en toutes choses, hormis les apparences immédiates comme telles, la croyance enveloppe la certitude.
Je ne saisis pas ce qu'entend M. F. par ces derniers mots : que le devoir avec la liberté n'étant qu'une hypothèse métaphysique, il « ne peut » , comme les autres du même genre, « être accepté que sous condition s . S'il s'agissait d*une hypothèse scientifique, je pourrais croire que la condition dont il s'agit est une réserve telle que le bénéfice d'inventaire dans une acceptation de succession. En ce cas, le devoir ne serait exigible qu'après que la preuve expérimentale de sa réalité « objective » aurait été fournie 1 Si cette interprétation parait inadmissible dans un sujet métaphysique, et absurde en matière de raison pratique, il ne reste qu'à supposer ici quelque obscure équivoque entre l'idée du devoir qui commande sans condition (impératif catégorique) et celle du devoir dont la réalité objective serait à accepter sans condition. Alors la proposition n'a pas de sens.
Il est temps d'arriver à la question même du libre arbitre. M. F. n'y veut pas entrer, dit-il, il ne veut que faire voir combien s*aggrave, dans le crilicisme, la difficulté du postulat, « lequel était déjà si contestable chez Kant » . S'il n'y entre pas , il y touche du moins fortement dans une longue note qu'on me permettra de reproduire en l'accompagnant, pour plus de brièveté dans ma réponse, d'une suite de mes propres notes au bas de la page. Ma différence d'avec la doctrine de Kant consiste en ce qu'au lieu de reléguer le libre arbitre dans le noumène, je l'installe, là où il n'est plus imaginaire, insaisissable^ mais réel et, au dire de M. F., inintelligible.
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c en plein monde de la science, au milieu même des phénomènes et dans la région de )a conscience où la liberté se produit et cependant ne peut s'apercevoir elle-même >• Voici la note, maintenant :
« Il importe de le remarquer, cette impossibilité d'avoir conscience de la liberté est une des choses les plus inexplicables, selon nou$, dans le crilicisme. M. R. emprunte à Kant le principe que la liberté ne peut être objet de conscience, mais il laisse à Kant sa conception d'une liberté nouménale, et il ramène la liberté dans le monde des phénomènes : comment alors peut-il rejeter la conscience de la liberté? (1). Chez Kant la chose était parfaitement logique, puisque placer la liberté dans les noumènes, c'était la placer dans le domaine de Tinconnaissable et de Tinconscient (2); mais, répétons-le , M. R., lui, la place dans les phénomènes; dès lors , ou bien c'est une production de phénomènes inconsciente et conséquemment aveugle, qui se ramène pour la psychologie à la passion et à la fatalité naturelle, non à la liberté, ou bien c'est un fait vraiment in-
(1) Équivoque entre la œnscience de la liberté en tant que représentation, chez l'agent, d'un pouvoir qu'il s*attribue de faire à volonté ou de ne pas faire telle chose, — je dis pouvoir en un sens impliquant la possibilité réelle (en soi) que la chose se fasse, et la possibilité réelle (en soi] que la chose ne se fasse pas, — et la conscience de la liberté comme ci-dessus, en supposant qu'elle est en même temps une conscience, ou aperception immédiate et intuition, que ce pouvoir n*est pas une simple apparence^ et cette double possibilité une représentation illusoire, La première de ces consciences est indéniable, et M. F. n*a pas essayé de la contester ; la seconde est impossible, et le tort de l'école spiritualiste a été de la supposer. Je ne rejette pas la conscience de la liberté, dans le premier sens, mais dans le second, ce qui rend selon moi l'intervention de la croyance (une croyance bien naturelle, d*ailleurs) indispensable. La distinction que je vfens de formuler, et que M. F. ne fait pas, a ce caractère singulier, quoique très explicable, que, étant énorme, elle parait subtile, en sorte qu'il est aisé 4*aifeGter de ne pas la voir.
(2) Suite de l'équivoque, et bizarre méprise I Ne semblerait-il pas, à cette manière de parler, que Kant a nié toute conscience de la liberté? La vérité , c'est qu'il a pensé que la conscience que nous avons de notre liberté est, ainsi que cette liberté même, relative à notre existence nouménale, et sans application réelle à notre existence phénoménale. Et d'où donc aurait-il pu tirer un postulat dont l'objet et le sujet auraient été, selon lui, du « domaine de l'inconnaissable et de l'inconscient •? On ne saurait imaginer rien de plus absurde,
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tellectue), et, dans ce cas, nous devrions en avoir conscience (3). C'est là une preuve de plus de l'espèce de dislocation subie par le kantisme dans k critîcisBie ; les parties qui subsistent ne cadrent plus avec les parties reîetées (4). « La liberté, dit M. R., est le fait du commencement, partiellec ment indépendant, de certaines suites de phénomènes au sein desphé- «nomènes antérieurs, des êtres antérieurs... Abstraction faite des condic lions environnantes, elle est le commencement et l'être même; et, sous c ces conditions, elle est ce même commencement qui se connaît et cet être « qui, donné à soi pour une partie, pour une autre partie se fait et s'achève. » {Deuxième eisai de critique générale^ 1'* édit., p. 489.) Gomment le com* mencement libre se connait4lf au vrai sens de ce mot, s'il n'est pas conscieni? Gomment l'être se faiM lui-même sans être conscient de ce qu'il bit? (5). Gela se comprendrait encore s'il s'agissait de la liberté d'indifférence; mais M. R. prétend la rejeter : il fait consister la liberté dans une initiative intelligente, qui ne s'exerce pas sans motifs, puisqu'elle produit elle-même des motifs; — il est vrai qu'on pourrait lui demander si elle les produit sans motif (ce qui ramène la liberté d'indifférence), ou avec motif (ce qui ramène le déterminisme intellectuel) (6). Toujours est-il que M. R.
(3) Toujours la suite de Téquivoque : la conscience psychologique en question est « un fait vraiment intellectuel », mais qui, précisément à raison de ce qu'il est, ne saurait dépasser l'intelligence pour aller s'assurer de la conformité de la représentation du pouvoir, de la représentation des possi^ blés ambigus, avec la réalité en soi du pouvoir, avec la possibilité des futurs contraires dans Tordre de la nature.
(4) M. F. porterait certainement, sur ce qui cadre ou ne cadre pas, un
jugement tout contraire, s'il était frappé comme on doit l'être de Tano-
«aUe profonde d'une doctrine (celle de Kant] où le déterminisme absolu
des phénomènes est mis en regard du postulat d'un libre arbitre assez réel
pour expliquer l'origine du mal et le fait de la responsabilité morale. J'ai
fait disparaître cette anomalie.
(5) Encore et toujours l'équivoque. Elle conduit à la fin M. F. à me pouster dans une contradiction par trop invraisemblable , dont la découverte aurait dû lui inspirer quelque défiance de ses propres talents d'interprète et de critique.
{6) L'auteur peut revoir son dilemme : il ne serre pas assez» faute pour chacun des deux membres d'exprimer le contraire de l'autre en toute hypothtte* En effet, si je ne consens pas à sortir de la synthèse pratique de la raison et de la volonté , dans les jugements délibérés (de la synthèse de l'acte d'iiûUativei ou production volontaire, et du motif appelé à la pensée
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place la liberté dans la production ou Tappel de motifs nouveaux. Dès lors, rintelligence doit avoir conscience, directement ou indirectement, de l'apparition d'un molif nouveau (7) en elle, d*une modification dans la série de ses idées. En effet, ou bien cette modification lui vient d*un pouvoir occulte (la volonté] placé derrière elle et en dehors, et alors elle doit avoir conscience de svAir une modification : ou bien cette modification vient d*un pouvoir inséparable de Tintelligence même (et c'est ce qu'admet M. R.) et alors ce pouvoir intelligent doit avoir directement conscience de produire une modification. Passive ou active, la conscience doit toujours exister pour une liberté immanente à Tordre phénoménal (8). Vainement M. R. a recours ici au mystère. « Le mystère de la liberté, dittt il, est la dernière et la plus haute forme de celui, que nous avons atteint a dans le fait du pur (fev^ntr actuel, dans celui du premier commencement, tt dans celui de l'être » (9). Un détenir intelligent et libre, répondrons-nous.
entre autres motifs apercevables , vu les antécédents et les circonstances, à chaque moment d'une délibération et au dernier) ; si je me refuse à cette dislocation, on ne peut plus m'objecter ou que mon motif a lui-même un motif, ce qui me forcerait de reculer de motif en motif à Vinfini, ou que ma production de motif manque de motif; je réponds que le motif volontaire a tout ce qu'il faut pour être à lui-même son motif.
(7) Nouveau, pourquoi nouveau? il peut aussi bien être ancien. M. F. veut dire, sans doute, tel qu'il ne soit pas impliqué logiquement, ou prédéterminé, par les antécédents et circonstances de l'agent qui s'en croit le libre producteur ou acceptant, entre autres motifs qu'il pourrait produire ou accepter en partant de ce même état où il est actuellement.
(8) En efi'et, cette conscience existe et se représente à elle-même, tantôt comme sujet de modifications subies, tantôt comme agent de modifications libres. Ce qui n'existe pas, c'est la conscience (psychologique) de ceci : savoir, que cette conscience même n'est pas sujette à une illusion congéniale, et ne s'accompagne pas d'une idée trompeuse, en tant que certaines de ses modifications volontaires lui paraissent n'être que possibles et n'être pas au fond ce que d'autres lui paraissent être, des termes d'une séquence invariable de phénomènes.
(9) Le mot ici est appliqué à contre-sens. Il n*est pas exact que je recoure au mystère pour avoir dispense d'admettre la conscience de la liberté tout en admettant son existence, — ainsi que M. F. semble le dire avec ce mot ici. C'est quand je considère le fait de la liberté en lui-niôine (supposé réel et non purement représentatif et illusoire), que j'assimile le mystère du premier commencement relatif, inhérent aux effets du libre arbitre, et qu'on
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ne peut s'échapper à lui-même, comme le peut un devenir inintelligent et fatal ; un commencement qu'on fait est un commencement qu'on sait et qu'on voit; une existence libm est une existence qui se produit et a conscience de se produire. Sinon^ la liberté , reléguée dans les mystères, est au fond un noumène, comme ceux de Kant, avec cette dittérence déjà signalée que le mystère pénètre dans la nature même et dans le domaine de la conscience » ce qui fait qu'il est doublement incompréhensible » (10).
M. F. ne se fait point une idée juste du monde tel qu'on doit l'envisager dans l'hypothèse de la liberté. Il croit qu'un tel monde serait contraire aux lois de la nature, et la négation de la science. G'eât, de sa part, une pétition de principe qui^ pour être assez commune, n'en est pas moins palpable. Il parle d' « une contingence qui rend possibles les dérogations aux lois scientifiques » et qui peuple l'univers de miracles, Y pense-t-il? ne sent-il pas aussitôt que je vais lui répondre que là où il se fera fort de me montrer une loi scientifique, moi je lui accorderai, sans penser faire pour cela le moindre sacrifice, que là la liberté ne mord pas? Est-il sérieux de prétendre que le monde du criticisme phénoméniste est c de la fantasmagorie » , < un monde de phénomènes qui ne se suivent pas suivant une loi intelligible >, mais « qui jaillissent tout seuls sur terre, des éclairs sortant
a coutume d'objecter au libre arbitre, quand on veut le rejeter comme absurde, que je Tassimile, dis-je, à un autre mystère, tel que celui du pur devenir lui-même, dans la diversité des phénomènes successifs, ou du pur premier commencement, ou enfin de Texisteuce absolue. L'assimilation est claire, ce me semble, et il est d'une pauvre philosophie de ne voir point de mystère dans les choses.
(10) Le mystère est simplement et identiquement le mystère; car il n'importe en aucune façon, alors qu'il s'agirait de comprendre le devenir généralement et en lui-même, qu'on en prenne les cas dans la nature externe ou interne, dans l'inintelligent et le fatal de la succession des phénomènes, ou dans la conscience et la liberté de cette succession. On ne comprend toujours pas plus que quelque chose de différent devienne, qu'on ne comprend que quelque chose absolument existe. Gomment comprendre, en effet, ce que tout acte de comprendre suppose? Au surplus, j'accorde , je réclame que le commencement qu'on fait soit un commencement qu'on sait , et que l'existence libre soit une existence qui se produit et a conscience de se produire. En supposant que je puisse le contester, M. F. tombe dans l'équivoque que je relève une dernière fois pour n'y plus revenir.
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autour de nous du néant »? C'est trop volontairement oublier que les actes libres sont de tous côtés assujettis à des conditions, enchaînés et modelés par des lois, avec cette différence seulement, que d'autres actes possibles leur sont substituables dans les mêmes conditions. Pour aller au fond de cet argument, je ne refuserai cependant pas d'y voir une pétition de principe, qui me l'explique. On ferait beaucoup mieux d*avouer un postulat. Il consisterait, ici, à demander que tous les phénomènes sans exception fussent considérés comme absolument prédéterminés par leurs antécédents, ainsi que sont prédéterminés et prévoyables sans ambiguïté ceux que nous connaissons comme entièrement et invariablement régis par des lois scientifiques. Ce serait en d'autres termes demander quHl n'y ait rien au monde qui ne soit matière de science. Mais il est clair que ce postulat n'est autorisé par aucune science : on ne saurait, au moyen de la science qu'on a^ prouver Texistence des conditions de la science qu'on n'a pas. C'est là qu'est la pétition de principe.
« La science, au lieu d'avoir son domaine à part et inviolable, est envahie et bouleversée sur son propre terrain » : cette manière d'entendre les rapports de ce qui est et de ce qui n'est pas science pour le criticisme est une parfaite contre-vérité ; car c'est au contraire et très expressément faire à la science un domaine à part, lui garder son terrain propre, que de la borner aux lois constatables par des méthodes exactes et positives, et de ne la pas mêler à des questions comme celles du déterminisme absolu et de la liberté, dont la matière échappe à ces méthodes.
« De son côté, la métaphysique devient une série de thèses inintelligibles 9, continue M. F. Le mot est dur; voyons ces thèses et ce qu'il faut penser de l'intelligibilité des thèses contraires, qui sont plus du goût de ce philosophe.
« 1* Au début du monde, un coup de magie sans magicien, un « commencement absolu », sans cause ». — Pour ne pas entrer dans une question qui me mènerait trop loin, je me bornerai à remarquer que la vue du monde contraire à celle-ci, et exprimée avec le même choix de termes, devrait s'appeler une éternelle magie sans magicien^ une causalité infinie, sans cause. C'est, je le suppose, le sans cause qui paraît inintelligible à M. F. S'il en est ainsi, l'inintelligibilite est commune aux deux thèses contradictoires, qui n'admettent point de milieu : nous n'avons donc plus qu'à abandonner la question et à nous résigner. Mais ce n'est pas mon avis. Considérée en elle-même, l'idée de quelque chose de premier est intelligible et claire. Cette idée, prise absolument, exclut celle de la cause antécédente, et cela tout aussi bien quand il s'agit de ce qui serait premier comme n'ayant pas de commencement, que quand il s'agit de ce qui est premier comme commençant tous les phénomènes et soi-même au point de vue