‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 52 sur 144 · III. — LE NXJMBN MORAL, OU LA NOTION ABSTRAITE DB FORGE DITINE · texte numérisé non relu

III. — LE NXJMBN MORAL, OU LA NOTION ABSTRAITE DB FORGE DITINE

DANS l'anthropomorphisme.

Si, par beaucoup de leurs actes, les dieux olympiques ont un rapport direct ou une analogie probable avec les forces ou phénomènes physiques qu'ils personnifient, l'ensemble de leur nature ou de leur conduite n'en demeure pas moins essentiellement humain. Ils prennent et dépouillent à leur gré la forme humaine, et choisissent celle qu'ils veulent, sans distinction d'âge ni de sexe (1). Mais nous ne voyons jamais un dieu emprunter l'aspect extérieur d'un héros qui soit mort. Jamais non plus les deux Sosies, le divin et le mortel, ne sont mis en présence l'un de l'autre ou ne font double emploi. Est-ce donc que les dieux de l'Olympe éprouvent un plaisir toujours nouveau à tromper les hommes par de fausses apparences, à déjouer toutes les combinaisons de leur habileté par de brusques inter- Tenlions, à briser leur force et leur courage par d'invincibles obstacles? Que ce caractère de ruse et de dissimulation ait pu être attribué à certains d*entre les dieux, il n'y a rien d'impossible. Mais qu'il leur soit commun à tous, c'est moins vraisemblable, car il en est auxquels il ne sied guàre. En fait, dans ces interventions anthropomorphiques, la chose se passe

(1) Cf. Bergk, onv. cité, 1, 428 : « Das charaterisehe Merkmal, etc... »

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souvent comme si le héros dont le dieu a pris la forme agissait vraiment de sa personne, mais avec une énergie surhumaine. On peut se demander mainte fois si le déguisement du dieu en homme n'équivaut pas à la possession, ou à Tinspiration de l'homme par le dieu.

La vraie doctrine des Grecs, sur ce point, est masquée par le décor et par la mise en scàne de l'épopée.

Pour émouvoir son public , l'aède est amené à développer longuement les causes et les circonstances des interventions divines^ à multiplier les discours, les entrevues, les négociations, les intrigues et les querelles des Olympiens. Le chant quinzième (1) de l'Iliade peut passer pour le modèle du genre. Mais dans bien des cas aussi, les interventions divines sont soudaines, inattendues, inexpliquées ; elles ne répondent ni à la prière de l'homme, ni même à la nécessité des choses. Le < deus ex machina, » suivant les préceptes de la littérature réfléchie et sceptique, ne doit descendre que pour trancher des difficultés dignes de lui ; les dieux d'Homère ne se soumettent pas à cette règle du bon goût. Ils n'ont pas besoin de raisons bien fortes pour se présenter; la moindre occasion, le plus petit prétexte leur suffît. Un seul exemple : dans l'Odyssée, Âthènè quitte le ciel et prend forme humaine, afin d'indiquer à Ulysse le chemin du palais d'Âlcinoûs : c'est déranger pour peu de chose la fille de Jupiter (2). Cette assistance des dieux, perpétuelle et souvent superflue, choque bien des lecteurs gens d'esprit , mais qui n'ont pas le sentiment de l'antiquité. Ce qui justifie entièrement sur ce point l'épopée homérique, c'est la sincérité du poète, c'est la foi des auditeurs pour lesquels il chantait. Les dieux de cette époque ne sont point des machines dramatiques, des moyens d'engager, de compliquer ou de dénouer l'action. Ce sont des personnages, ou tout du moins des impulsions personnifiées. Ils se confondent très souvent avec le mortel dont ils s'occupent.

Tout d'abord, ils n'ont pas besoin d'organes corporels, pour accomplir leur volonté. Ils ne s'incarnent, ils ne s'individualisent que pour une action un peu soutenue. Lorsque Palias, d'un souffle, détourne dé son but une flèche adroitement lancée (3) , lorsqu'elle fait glisser sur le champ de course Ajax fils d'Oîlée (4), le poète ne nous dit pas, et l'idée ne nous vient pas qu'elle ait pris forme humaine. De même, quand Aphrodite rompt la courroie d'attache du casque de Paris (5). De même encore, lorsque Jupiter, de sa main puissante, pousse Hector en avant (6), ou lorsque

(1) Vers 115 et suivants.

(2) Od., Chant VU, au début.

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