‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 60 sur 144 · UNE CONFÉRENCE SUR L'ART GREC · texte numérisé non relu

UNE CONFÉRENCE SUR L'ART GREC

Le 1 1 novembre 1885, les élèves de l'École spéciale d'architecture reprenaient leurs travaux. M. le sénateur Bardoux présidait la séance d'ouverture. M. le directeur Trélat prit la parole^ pour rendre un dernier hommage aux représentants de Parchitecture française morts dans l'année, et à Madame Emily Bovell Sturge, docteur en médecine de la Faculté de Paris, officier d'Académie, morte le 2 avril 1885, à Nice, laissant à l'École spéciale d'Architecture la dot de la chaire de législation appliquée aux constructions.

Puis M. Ravaisson commença sa conférence. D'abord il annonça aux élèves la création d'un Musée de Moulages dans l'une des salles du Trocadéro. « J'ai déjà pu, avec l'aide de quelques ouvriers du Louvre, réunir a dans l'aile droite du Trocadéro^ et installer ainsi sur des 8uppo];ts qu'ils < ont fabriqués, plusieurs centaines de moulages reproduisant tous des c monuments de haute importance; entre autres, la plus grande partie des c sculptures du Panthéon, celles du temple d'Assos, celles des tombeaux c de la Lycie, etc. » M. Ravaisson souhaiterait qu'en rassemblant c ces \ monuments de premier ordre du plus grand art qui fut jamais» on produisit quelque mouvement semblable à ceux qu'a déjà déterminés c la « réapparition des chefs-d'œuvre depuis longtemps disparus. »

Après l'annonce de cette bonne nouvelle, M. Ravaisson parla de l'art grec et de ses caractères dans cette langue qu'on lui connaît, très française par l'exactitude et la justesse des termes, très grecque par l'élévation des sentiments et la grftce du mouvement oratoire.

Nous ne saurions mieux faire que de détacher de cette Conférence sur un Musée de moulages d* antiques f l'endroit le plus marquant :

c On s'efforce aujourd'hui de prouver que l'art grec a tiré ses origines c des pays qui entouraient les Grecs. Quelques-uns cherchent ces origines

(1) ÉtrM offisitmti, et noo caneeptùms ifUéUectueUgi comme les étra de nison des mystères chrétiens du moyen âge.

(2) Voir la Bévue Bkue du 9 Janvier 1886. Le Musée des moutages au palais du Tnea* déro.

UNB GONPÂBSNGB SUB L'aBT GBBG. 277

en Egypte, d'autres en Assyrie, d'autres encore chez des peuples assez mal définis, qu'on réunit depuis peu de temps sous le nom d*Hittites. « B'autre part, une doctrine archéologique est devenue dominante depuis le temps de Lessing, d'apràs laquelle la Grâce aurait vécu sous le poids d'idées tristes, préoccupée d'une fatalité contre laquelle luttait ayec peu de succès la volonté humaine, et ne croyant pas ou croyant fort peu à la délivrance que devait apporter, au terme de la vie terrestre selon quelques philosophes, une vie supérieure. De là dans une quantité de monuments un caractère dominant de mélancolie, c Les monumejdts de premier ordre de l'art grec, rapprochés les uns des autres, nous donneront des enseignements bien différents. » Il nous pprendront « que le génie grec imprima dès l'abord à ses œuvres, dans l'art tout aussi bien que dans la littérature, un. caractère tout particulier qui forme avec celui des œuvres de l'Asie et de l'Egypte un frappant contraste. Ce caractère est celui de la vie, de la souplesse, et finalement de la grftce.

€ Plus qu'aucun autre peuple , les Grecs crurent qu'il était possible de montrer aux yeux ce qui, pour la raison, expliquait tout, c'est-à-dire la Divinité, et tel devait être, suivant eux, l'objet de l'art. Ils le crurent parce qu'ils comprenaient la Divinité comme aimant à se communiquer, ce qui est, disait Platon, le propre de ce qui est bon. Et, en effet, tandis que les peuples qui entourent les Grecs ne cherchent guère qu'à donner de la Divinité des représentations symboliques, c'est l'effort perpétuel des Grecs d'en donner des images autant que possible ressemblantes. C'est pourquoi ils veulent que ces images soient telles, et c'est pourquoi on peut dire que, si l'art est ébauché partout, ce n'est qu'en Grèce qu'il s'achève. Le Grec voulait être lui-même avant tout, une image de ses dieux. Aussi est-il arrivé, par un constant effort, en cherchant à imiter toujours ce qu'il croyait être la vie divine, à faire de sa race'la plus belle qui ait jamais été. Les images des dieux grecs sont en même temps des images ressemblantes des Grecs tels qu'ils sont faits. La danse, où l'on figurait les actions divines, après qu'on avait rempli, pour s'y préparer, toutes les conditions nécessaires de force et d'agilité, la danse, avec la musique qui la gouvernait, fut l'art primitif d'où se développèrent les autres arts. Maintenant, si le divin paraissait aux Grecs se révéler dans l'harmonie et la beauté, ils ne le considéraient pas moins comme étant dans son principe quelque chose d'invisible, ainsi que rétait en chacun l'âme qui l'animait, mais qui se faisait connaître par le mouvement. Le mouvement est granddans toutes leurs œuvres, quoique an-dessus du mouvement, y règne, comme le caractère ^énâinent de la Divinité supérieure à toute agitation, un calme souverain.

UNB CONKÂRfiNGB SUfi L ART GBEG.

c Ces traits vous apparaîtront déjà dans les débris exhumés de Mycènes, de Tyrinthe, de Sparte, d'Athènes, des îles de Crète, de Rhodes, de Milo; vous y trouverez, parmi les tâtonnements d'un art qui commence à peine, une sveltesse de formes, une indépendance des parties les unes à l'égard des autres, condition de l'aisance dans les mouvements, enfin, une vivacité d'allures que ne nous offrent ni les monuments de TAsie occidentale, ni ceux de l'Egypte. En même temps commence à se montrer la grftce.

« La grftce apparaît tout d'abord dans l'ornementation, le plus ancien des arts, par ces enroulerments et ces déroulements que ne connurent pas les peuples qui environnaient la Grèce, et, d'une manière générale, par les formes ondulantes si abondantes, en particulier dans les monuments qu'on a découverts à Mycènes.

c On pourrait songer à chercher uniquement l'explication de ces formes dans la vue des vagues de la mer, avec laquelle la Grèce était si familière. La Grèce, en effet, avec ses îles et ses péninsules si nombreuses, n'est presque que montagnes émergeant de la mer, et du penchant desquelles on ne la perd guère de vue.

« Volontiers on invoquerait à l'appui d'une semblable théorie cette grande légende où un habitant des monts thessaliens, si sauvages, et qui pourtant étaient la demeure des Muses, Pelée, naviguant avec les A rgonaules, s'éprend de la déesse de la mer, et de leur qiariage, consacré par la présence de tous les dieux, naît le héros par excellence, Achille, chez lequel est jointe à la force, avec une beauté de jeune fille, une agilité merveilleuse qui lui vaut, chez Homère, Tépithète de rapide à la course toujours accolée à son nom; Achille, à qui le centaure qui Ta élevé a appris à jouer de la lyre aussi bien qu'à chasser les bétes fauves, et qui se délasse des combats en chantant sur cet instrument les louanges des héros ses devanciers. Mais peut-être est-il plus vrai de dire que les Grecs ou leurs ancêtres, après maintes migrations, occupèrent le pays de leur choix, c'est-à-dire celui qui répondait le mieux à leur génie, et que c'est en définitive dans leur génie spécial plutôt que dans le milieu où ils vécurent qu'il faut chercher l'explication de leur art comme de leur histoire. »

M. Ravaisson soulève un grave problème d'histoire ou plutôt de préhistoire. La tendance péripatéticienne de sa philosophie l'empêche d'attribuer à ce q ue l'on est convenu d'appeler c le milieu » une influence prépondérante sur la formation du caractère d'un peuple. Il croit au génie des races et il estime qu'il n'y a rien à chercher au delà. C'est en user librement, trop librement peut-être avec les idées qui ont cours aujourd'hui, et que l'on ue se permet plus de discuter quand on veut être de son temps. 'Avayxf)

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{di rcrivac» telle serait la devise de la philosophie à la mode, le contre-pied de celle d*Âristote. Il faut, se dit-on, chercher les antécédents des antécédents et cela sans s'impatienter de ne pas aboutir. « Être au rouet », voilà Tétat normal du parfait évolutioniste contemporain. M. Bavaisson ne s'y résignera jamais, car il ne comprend point la cause motrice sans la cause finale, car il pense que tout a sa raison et qu'un mouvement est sans rai* son dàs lors qu'il n'a point le repos pour terme. Peut-être lui arrive-t-il de brusquer les solutions et de prendre pour une explication définitive ce qui n'est qu'un commencement d'explication : peut-être on lui reprochera d'invoquer des causes occultes. quand il fait intervenir le génie de la race grecque pour rendre compte des chefs-d'œuvre de l'art grec. Le génie d'une race éteinte se peut-il définir autrement que par les monuments de son activité esthétique ou littéraire? Et si cela ne se peut, il faut bien convenir que les causes auxquelles ces monuments doivent l'existence échapperont toujours^ si loin qu'on aille les chercher. M. Ravaisson sait cela mieux que personne. La part de l'inexplicable lui paraît grande dans l'ordre des manifestations de la pensée et du sentiment. De là vient quHl reste en défiance contre ces semblants d'explications scientifiques aujourd'hui en faveur. Mieux ne vaut-il pas employer ces vieux mots dont, autrefois, on a pu dire avec quelque raison qu'ils couvraient notre ignorance, dont il serait juste, aujourd'hui, d'avouer qu'ils la décèlent? Qu'entendons-nous, par exemple^ par le génie de la race hellénique? Nous entendons ce quid proprium dont la présence au sein de l'ftme grecque a permis à Phidias de concevoir son Jupiter, à Platon d'écrire leà Dialogues. Ce je ne sais quoi qui rend possible les grandes œuvres varie avec les races et avec les individus de la race. De cela, nous pouvons en être sûrs. Ne cherchons rien autre.

Ce discours à l'École d'architecture , celui-là et d'autres , prononcés, si j'ai bonne mémoire, en des circonstances analogues, montrent à quel point M. Ravaisson a su se faire Grec non seulement comme philosophe, mais aussi comme artiste. Se faire Grec, voilà certes un miracle de métamorphose psychologique qu'on jurerait incroyable, s'il ne s'accomplissait encore chez nous. M. Ravaisson, tout d'abord, puis notre éminent maître de conférences à l'École normale supérieure^ M. Jules Girard, et plusieurs de ses élèves, devenus aujourd'hui maîtres, par le savoir et le talent, se font remarquer entre tous, non point seulement parce qu'ils ont lu longuement, attentivement, les chefs-d'œuvre de la Uttérature grecque, qu'ils les ont admirés et compris , mais encore parce qu'ils ont trouvé pour rendre leur admiration des termes, des tours, des nuances d'expression

280 UNE CONFÂRBNGB SUE l'aRT GREC.

qu*un Grec du temps de l'apogée d'Athènes semblerait avoir pu trouver sans efforts. A ce point de vue, rien ne serait plus instructif que de comparer le fragment qu'on vient de lire avec une page des Deux Masque$ de Paul de Saint-Victor. Si je veux faire aimer et comprendre l'écrivain dont je parle, je cherche dans son œuvre les endroits saillants. Après avoir cité, j'analyse, n'ayant d'autre souci que de voir juste et d'aider les autres à voir ce que j'ai vu. Si l'admiration me soulève et me transporte, et que je veuille traduire non plus mes remarques d'observateur, mais mon enthousiasme de disciple et d'apôtre, il me faut recourir à une autre méthode de style, je dirai même à une méthode précisément opposée. Ces grands mou que Gustave Flaubert a voulu faire remonter dans l'estime des connaisseurs, ont leur office non pour faire penser ce que l'on pense, mais pour verser dans l'Ame du lecteur quelque chose de l'admiration par soi ressentie. Il va sans dire que cette admiration-là où la raison n'entre que pour une faible part eût semblé à un Grec du temps de Périclès, le contre* pied de l'admiration vraie.

L'auteur des Contemporains^ M. Jules Lemattre, a noté quelques-unes de ces illusions d'optique auxquelles les amateurs de la beauté grecque s'exposent presque inévitablement quand ils veulent la juger ou l'étudier sans avoir fait dans la compagnie des écrivains et des artistes grecs un assez long stage. « Jamais, chez eux, de ces curiorisités d'analyse, de ces efforts pour c exprimer tels efforts rares de lumière et de couleur. Puis leurs descrip- « tiens sont toujours tranquilles : ils n'éprouvent point aux spectacles de c la nature, le plaisir inquiet, le mal d'amour de certains modernes, et « cette espèce d'ivresse voulue et qui se bat un peu les flancs (1). » Certes P. de Saint-Victor ne se contraint pas à l'admiration, il subit ses enthousiasmes. On nepeutmémepasdirequechezlui l'admiration soit inquiète* Mais elle est presque toujours impérieuse, impatiente de se communiquer et de se partager. « Quand je lis Saint- Victor, disait Lamartine, je mets des c lunettes bleues. » « C'est que ce style est rayonnant, > ajoute Sainte- Beuve.

De là vient que nos hellénistes d'aujourd'hui n'aiment pas lire M. de Saint- Victor et que sa manière d'adorer le génie grec leur doit sembler une faute de goût perpétuelle. Je m'avance peut-être en affirmant cela. Je n'ai consulté personne de ces maîtres sur ce qu'ils éprouvent en lisant les Deux Masques, si tant est qu'ils consentent à cette lecture. J*imagine que cette façon peu hellénique d'admirer et de sentir l'hellénisme les doit

{[)Lb8 Contemporains, page 146. Cette étude de M, Lemaître sur le Néo-Hellénisme est à lire d'un bout k l'autre, moins peut-être pour savoir ce qu'il faut penser des livres de Ma lame Adam, que pour se rendre compte « des illusions d'optique» dont je parle et que nous ne savons pas toujours éviter malgré notre culture classique.

UNE GONFiRBKGK SUR l'ABT GBBG. 281

choqaer, presque autant que les œuvres soi-disant grecques de Madame Juliette Lamber. G*est qu'en effet les Grecs avaient Tadmiration plus contenue que nous, moins exubérante, mais non moins profonde, et certes plus durable, car elle ne s'éveillait jamais à l'insu de la raison. Ainsi qu'ils admiraient, ainsi admirent ceux de nos écrivains qui ont vécu avec les chefs-d'œuvre de l'art et de la littérature grecs dans une intimité presque de chaque jour. Chaque fois qu'ils en parlent c'est sur le ton d'un enthousiasme sûr de lui-même que l'accoutumance a grandi et dont elle a réglé le rythme. Trop bruyante, l'admiration peut rester sincère, nul n'en doute. Mais elle risque de s'étourdir et par là même de perdre ce que j^oserais appeler la conscience de ses droits. '

Dans le genre que je viens de dire, dans cet art exquis, presque inimitable de traduire avec exactitude un sentiment d'admiration et de faire connaître les jugements et raisons qui l'expliquent, les meilleurs exemples devront être demandés à M. Ravaisson. C'est vraiment dommage qu'il attende toujours l'occasion d'écrire ou de parler : dans ses trop rares Discours ou Conférences il se rencontre toujours une ou plusieurs maximes d'esthétique comme il est bon d'en avoir par devers soi, ne serait-ce que pour ne point prendre l'habitude d'admirer sans juger et pour que notre goût littéraire ou aijtistique n'eût jamais que des raisons connues de la raison.

La Conférence de M. Ravaisson tient une quinzaine de pages in-octavo. Il a dû parler de vingt à vingt-cinq minutes. C'est plus qu'il ne lui en fallait pour dire beaucoup et suggérer davantage. Je voudrais, avant de finir, insister sur un des caractères de l'esprit grec que l'auteur de la conférence n'a point nommé, mais qu'il a certes partout sous-entendu : le Grec est naturellement optimiste. De là vient qu'il ne peut adorer ses Dieux s'il ne les croit les plus beaux et les meilleurs de tous les Êtres. Quand il parle des représentants de la puissance céleste, il les appelle souvent c Les Heureux, y

La vie divine et la vie bienheureuse ne font qu'une à ses yeux. Et cette vie qu'il imagine être vécue par les immortels n'est autre que la vie terrestre portée à son plus haut point de perfection. Hercule, qu'on appelle un demi-dieu, n'est qu'un homme grandi dans ses capacités, en qui se réalise le génie de la force physique. Les Dieux de l'Olympe grec vivent donc notre vie. Ils ont ce qui fait notre joie, ils contemplent, eux aussi, cette bienfaisante lumière dont les habitants de l'Hadès sont privés, môme ceux qui pour récompense d'une vie exempte de fautes ont été reçus dans les Cbamps-Ëlyséens. Peut-être ont-ils prophétisé le vrai, les érudits, quand

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parlant au oom de la science, ils ont découvert au Grec et à l'Hindou un ancêtre commun, l'Arya. Pourtant Pâme de l'Hindou ploie sous le faix de la tristesse des choses et la vie lui est lourde; l'âme du Grec s'épanouit à la clarté des rayons du soleil, et la vie lui est légère, elle lui sourit, elle lui est féconde en bienfaits de toute sorte dont le plus grand peut-être est la jouissance désintéressée du beau. Souvenons-nous des héros de la tragédie grecque et de leurs adieux à la vie. Quelles plaintes, au moment de quitter ce monde, et quelle éloquente simplicité dans l'expression de ces plaintes I

Ils aimaient vivre, les hommes de la Grèce ancienne, parce qu'ils étaient épris de la beauté, parce qu'ils la rencontraient partoutautour d'eux, parce que souvent en eux s'incarnait l'idéal de la forme humaine. Rappelons-nous Socrate dans le Banquet^ discourant sur la contemplation des beaux corps et sur les vertus pédagogiques de cette contemplation. Souvenons-nous encore de cet endroit de V Iliade, où les vieillards assis k la porte Scée, se lèvent devant Hélène qui passe et ressentent pour sa beauté divine un respect vraiment religieux.

Non seulement ils savaient admirer la nature, ces Grecs si richement dotés des biens de l'intelligence, mais ils excellaient à l'embellûr, « à aller^ < selon l'admirable formule de M. Ravaisson, dans le sens de la nature, « plus loin encore qu'elle ne va. » Ce qu'on devait appeler en notre siècle c les douleurs esthétiques > leur était ignoré. Chez eux, l'idéal se laissait aisément concevoir, aisément réaliser dans une œuvre ou littéraire ou plastique. Sous le ciseau d'un Phidias, le digne émule de Platon, Jupiter descend de roiympe, comme à l'appel de l'écrivain des Dialogues, les Idées descendront du monde intelligible ; et le statuaire reconnaîtra son Dieu, tant sa beauté est parfaite. Aucune race ne sut plus complètement que la race grecque s'accommoder à son milieu, aucune ne réussit, au même degré qu'elle, du moins dans le domaine des beaux arts, à prendre ses aptitudes pour la mesure de ses ambitions, race heureuse entre toutes par la fécondité réglée d'un génie ob la puissance se marie à la grâce, où le sublime ne sait pas encore s'opposer au beau, où l'idéal n'a pas encore appris à se distinguer du réel.

En ce moment, où l'on agite, un peu trop bruyamment peut-êtrei la question du latin, on oublie la question du grec. On croit celle-ci tranchée pour toujours ; elle ne Test pas encore, grâce aux dieux. A parler franc, renoncer à l'étude du grec, ne faire plus aucune place à la langue grecque dans notre enseignement classique serait un sacrilège et pour bien des raisons. Je n'en dirai qu'une. Il me semble qu'en ces temps de pessimisme, l'optimisme confiant et vaillant qui circule à travers les manifestations de la pensée hellénique, pourrait bien encore être contagieux malgré

EDUCAZIOMB MODBRNA. 283

les vingt siècles et plus qui nous séparent du siècle où Thucydide écrivait*

Et puis se familiariser avec les lettres grecques, c'est apprendre à se familiariser avec l'art antique dans ce qu'il offre de plus accompli. Que ne gagnerait-on à connattre de près ces < Classiques de l'Art? » Dira-t-on que ces grandes œuvres tirent leur origine d'un état social qui a pris fin, dont il est chimérique d'espérer la renaissance? Dans Tordre social rien ne renaît de ce qui fut, mais c'est précisément dans l'ordre des lettres et des arts qu'on assiste à des renaissances. Or^ quand l'art d'un peuple renaît, son âme n'est-elle pas bien près de revivre au moins dans ce qu'elle a de plus parfait, dans ce qu'elle a d'immortel ? « Les œuvres du génie qui sortent du

cœurde l'artiste, vont frapper au cœur celui quiles contemple et éveiller « ce qu'il a en lui aussi de génie, c'est-à-dire de faculté d'invention et de « création (i). » Lionel Daubiag.

EDUCAZIONE MODERNÂ

Di N. Fornelli. 1 yoI. in-12 (TariD, Camilla e Bartolero).

L'ouvrage est un des volumes de la Bibliothèqvs de pédagogie didactique qui parait à Turin depuis quelques années. L'auteur s'est fait connattre, depuis 1870, par divers travaux sur les questions pédagogiques : V Instruction obligatoire et les moyens de Vappligiter en Italie; V Enseignement public à notre époque; le Jacobinisme dans l'instruction. Son nouveau livre, VEdu^ cation moderne, se rattache et fait suite à l'un des précédents, l'Enseigne' ment public^ « comme s'il en était un chapitre ou une série de chapitres » . A la fin de V Enseignement publiCy M. F. s'était posé cette question : «Gomment peut-on réussir à séculariser réellement l'école, et, par le moyen de l'école, toute autre manifestation de la vie publique? » C'est cette question qu'il traite dans VEducation moderne.

Il commence par examiner ce qu'il faut entendre par la laïcité de l'enseignement. Pris au sens étymologique, le mot exprime simplement l'exclusion des ecclésiastiques de l'enseignement de l'Ëtat. Mais l'enseignement de l'État peut rester confessionnel, même lorsqu'il est donné par des laïques. L'exclusion des ecclésiastiques de l'école, ne doit être qu'un moyen, le moyen de changer la nature et l'esprit de l'enseignement. Il ne faut pas que renseignement soit donné par des ecclésiastiques, parce qu'il faut qu'il cesse d'être confessionnel. De là une première extension de sens du mot laïcité. Mais cela ne suffit pas encore : ainsi comprise, la laïcité n'a qu'un caractère négatif. Il s'agit de la rendre positive. Gomment peut-elle le de-

(1) Conférence de M, ftayalMon.

284 BDUGAZIONB MODBBNA.

Tenir? « Que faut-il mettre à la place de renseignement religieux supprimé? Si l'école n'est plus dogmatique, que doit-elle être? Si elle n'est plus soumise à l'impulsion d'une- religion, ou d'une secte religieuse et de ses ministres, où doit-elle chercher désormais ses inspirations? Suffit-il d'affran* chir des Églises l'école et l'éducation nationale, et peut-on s'en tenir aujourd'hui à ce seul fait négatif, sans pourvoir à rien autre chose (p. 9)?i>

Pour M. F., laïcité signifie « science et civilisation moderne; » c*est la science qui, dans l'éducation laïque, doit être substituée aux religions positives; c'est la science qui doit désormais former le caractère. Par science il entend « moins le grand nombre des connaissances que la fin vers laquelle les connaissances doivent être dirigées et qui consiste à former dans les esprits, au moyen de l'instruction, la tendance à saisir les liens naturels des choses ». Il s'agit, dit-il, « d'habituer les nouvelles générations à chercher dans les choses leur raison d'être, leurs rapports d'antécédent à conséquent, de cause à effet » . Gomme telle est « l'essence de la science », il est naturel « de désigner sous le nom de science l'ensemble des connaissances destinées à l'éducation de la jeunesse »« M. F. résume sa pensée dans la formule suivante : « Jusqu'ici la raison humaine a créé la science; c'est maintenant la science, c'est-à-dire la méthode au moyen de laquelle la science a été faite qui doit à l'avenir élever et conformer k soi-même (educare e c&nformare a se medesima) la vie des hommes et de la société. L'esprit humain a fait la science ; à son tour, la science devra changer l'esprit des hommes (rimutare le menti degli uomini) (p. 22). »

M. F. s'applique à montrer comment la méthode scientifique ou déterministe peut et doit être éducatrice. Elle formera le caractère en rétablissant l'harmonie rompue entre les sentiments, d'où viennent les actes, et la meilleure partie de nous-mêmes, la raison. Sur ce point que de progrès à faire, même dans les rangs de la société la plus éclairée I Chez la plupart de nos contemporains il y a contradiction entre les actions et les pensées : par leurs pensées, ils sont avec l'avenir, ils croient à l'enchaînement nécessaire des causes et des effets; par leurs sentiments et leurs actions, ils sont avec le passé, ils croient encore aux miracles, aux histoires de la Salette et autres lieux. De là, défaut de vie dans l'une comme dans l'autre croyance; défaut de consistance dans la volonté et dans la conduite; absence de caractère. M. F. tient que l'instruction n'atteint son but, n'acquiert toute sa valeur, qu'à la condition « de se transformer en sentiment et en manière de vivre, de s'appliquer à la conduite humaine, de devenir raison pratique ». C'est à quoi, dit-il, « l'école pourra contribuer efficacement, si, dans la quantité et dans la qualité de l'instruction donnée, elle tend continuellement et systématiquement à développer peu à peu dans les esprits la conception

BDUCAZIONB UODBBNA. 285

de la causalité naturelle, et, dans la môme proportion, le sentiment vif et éclairé de la responsabilité humaine (p. 29) »•

D'après M. F., ces deux choses : conception de la causalité naturelle et sentiment de la responsabilité humaine, s'accordent parfaitement ou plutôt se confondent, c On arrivera, dit-il, à comprendre qu'elles ne font qu'un. Daps les conditions présentes du développement de notre esprit, elles cheminent séparées ; et la seconde manque presque toujours, quand la première parait néanmoins exister. Mais le fait est que, quand Tune manque, l'autre manque également dans sa vraie réalité ; et s'il y a erreur ou hésitation dans le jugement pratique sur la juste part qui nous revient dans les actes quotidiens de la vie, cela veut dire simplement que notre esprit n'est pas encore capable de saisir les vrais liens des choses et des actions, et que la conception de la causalité naturelle est encore défectueuse ou imparfaitement développée (p. 29). » Ce qui parait prouver que l'idée de la causalité naturelle et celle de la responsabilité personnelle doivent se développer en même temps et en parfait accord dans notre esprit', c'est que l'une et l'autre sont opposées à l'explication surnaturaliste ou théologique, laquelle par l'effet de l'habitude ou de l'éducation, — on le voit assez dans nos exclamations ordinaires, — se présente toujours spontanément la première à la pensée*

Mais la responsabilité humaine n^est-elle pas incompatible avec le déterminisme universel? Non, répond M. F.; « en raisonnant de la responsabilité humaine (c'est à dessein que je ne rappelle ni morale ni sociale), je me place au point de vue du positivisme, et même du plus pur déterminisme. J'admets que le libre arbitre n'existe pas; j'admets que la volition est toujours rigoureusement déterminée, qu'elle est comme le dernier ferme d'une série infinie et non interrompue de faits antérieurs, absolument comme si j'avais assisté aux leçons du professeur Ârdigô et de son digne disciple E. Ferri. Avec tout cela, je soutiens que la recherche de la responsabilité dans les actions que nous faisons est non seulement possible, mais utile pour la formation du caractère et pour le perfectionnement non seulement de nous-mêmes, mais de l'espèce, d'après le point de vue de la doctrine de l'hérédité et de l'évolution (p. 38). »

Voici en quels termes notre auteur établit sa thèse :

c Ce fait que toutes nos volitions sont déterminées ne détruit pas cet autre fait que de tout adte ou action qui nous regarde une partie ne doit être attribuée qu'à nous-mêmes, que nous soyons ou non libres. Or, c'est un grand résultat pour le progrès de notre esprit et pour la consistance de notre caractère, que l'individu ait ou acquière l'habitude de distinguer entre les divers facteurs d'une action accomplie, celui qui est représenté par lui-même, par l'impulsion de son tempérament elde ses passions, par le

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degré d'excitatioa nerveuse où il s*est trouvé, par ses habitudes acquises, et par tout l'ensemble des conditions qui, organiquement et psychologiquement, peuvent être rapportées à son propre être. Cette recherche est suffisante pour inspirer à l'agent le sentiment de sa propre responsabilité. — Et si l'agent est déterministe ? — Si l'agent est déterministe, même dans la pratique, ce qui est si difficile, il ne niera pas sa responsabilité. Ce ne sera pas, à parler rigoureusement, une responsabilité morale; mais ce sera la responsabilité de qui casse^ paie.

« Cette conséquence est inévitable et nous ne pourrions nous y soustraire, lors même que Tillusion du libre arbitre devrait disparaître du monde et l'irrésistibilité des motifs déterminants devenir conscience diffuse, même dans la pratique. Il faut qu'après le dommage la réparation vienne de quelque part, et que celui-là répare le dommage qui en est reconnu ou qui s'en reconnaît lui-même l'auteur. Et cela tant dans le domaine de la sociabilité et du droit que dans celui de la moralité privée. Il n'est pas douteux que le voleur, l'homicide, l'auteur d'un délit quelconque, ne puisse, après ce délit, dans ses moments de calme, revenir sur lui-même et rechercher, s'il en a l'habitude, en quoi consiste et jusqu'où va sa propre culpabilité, encore qu'il fasse cela sans la pensée de s'amender et sans l'espérance qu'il saura, dans les mêmes circonstances, résister aux motifs qui l'ont poussé la première ou les premières fois au délit. Quand il est apte à faire ce retour sur lui-même, outre qu'il est dans la position la plus favorable pour commencer, s'il veut ou s'il y croit, son expiation morale volontaire, il se trouve par là même également dans le meilleur état pour comprendre la nécessité de la peine de la part de la société qui doit se défendre contre lui et contre ceux qui lui ressemblent, et cette autre nécessité aussi, s*il est déterministe, qu'elle lui impose la réparation du tort dont il est l'auteur visible et réel (p. 39 et suiv.). »

Ce n'est pas tout. Il est facile de voir, en considérant les données de la doctrine de l'hérédité, que l'habitude de rechercher quelle part nous appartient dans les actes, tend à modlàer notre nature passionnelle et morale, en l'enrichissant d'un nouveau mobile, d'une nouvelle impulsion au bien, qu'elle fortifie de plus en plus; et que, par conséquent, le déterminisme universel et absolu n'exclut nullement, comme le prétendent quelques-uns de ceux qui le professent, la possibilité de l'éducation morale.

« C'est une loi que l'on ne conteste pas dans le camp du positivisme, que l'hérédité transmet, non seulement les caractères spécifiques, physiques et psychiques, non seulement les caractères moins généraux qui constituent la race ou la variété, mais encore les caractères purement individuels, anciennement ou nouvellement acquis. C'est tout ce qu'il nous faut : si l'on

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admet dans les individus l'acquisition de nouveaux caractères, pendant leur vie, i) s'ensuit que l'habitude de la recherche et, par suite, la connaissance plus rationnelle du bien et du mal, peut très bien constituer ellemême une détermination nouvelle dans la série des déterminations antérieures, qui, seules auparavant, poussaient Tindividu à l'action... Entre les anciennes et la nouvelle détermination, il s'établira ainsi une lutte «dans laquelle la probabilité du triomphe pour la dernière sera en raison inverse de la consistance des déterminations antérieures^ c'est-à-dire des caractères ethniques et individuels les plus anciennement hérités. Le triomphe sera plus facile sur les natures moyennes, c'est-à-dre sur les caractères moins solides et moins prononcés dans le bien et dans le mal..*

« A quoi nous avons encore à ajouter deux choses. La première, que pour les natures fortes, mais qui tendent au bien, l'efficacité médiocre de l'éducation ne peut cependant être mise en doute, sauf telle rare exception, d'ailleurs très explicable ; la seconde, qui est de plus grande importance, est que, dans la lutte entre un caractère nouveau que l'on est en train d'acquérir et les anciens caractères transmis par l'hérédité, le triomphe, pendant la vie d'un homme, est plus difficile pour le premier ; mais ce nouveau caractère^ dans la mesure où il tend à se fixer chez les descendants par les effets réunis de l'hérédité et de l'influence éducatrice supposée non interrompue à laquelle sont soumis ces mêmes descendants, doit acquérir une plus grande force pour contre-balancer et vaincre les autres caractères héréditaires. Ou nous croyons, ou nous ne croyons pas à l'hérédité; et je pense que nous pouvons y croire, encore bien que nous ne nous fassions pas une loi d'accepter toutes les autres parties du positivisme. Mais si nous y croyons, agissons en conséquence et imitons avec moins de dédain les éleveurs d'animaux (p. 43 et suiv.}« »

Un chapitre de V Éducation moderne est consacré au sentiment de l'infini. M. F. voit dans l'enseignement des sciences de la nature le meilleur moyen de cultiver ce sentiment, et en même temps de le contenir, de le soumettre à la raison. Il remarque d'abord que les sciences de la nature « ont, plus que toute autre discipline humaine, la propriété de mettre à chaque instant l'esprit en présence de l'incompréhensible » . Or, l'incompréhensible peut servir, soit à maintenir la raison sous l'ancien joug, soit à préparer son émancipation. Les sciences naturelles c se plient admirablement aux fins quelconques, théologiques et téléologiques », que peut se proposer l'éducateur; on peut être sûr qu'il les emploiera c à catéchiser ses élèves à sa manière , s'il n'a pas l'esprit laïque et s'il n'est pas bien résolu à le leur communiquer ». Il est évident que « son esprit philosophique ou vulgaire peut donner à l'incompréhensible partout présent dans la nature

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telle signification, telle fonction, telle personnalité que comporte son système ou ses superstitions religieuses » ; de sorte que rincompréhensible c peut devenir l'être bienfaisant ou malfaisant, Tabsolu panthéistique ou le Dieu créateur séparé du monde, Brahma ou Jebovah, le Bouddha ou Jésus le Rédempteur (p. 101). »

M. F. paraît fort préoccupé de ce danger. Ce qui caractérise, pour lui l'essence de Tesprit laïque, c'est de laisser rincompréhensible au domaine du sentiment pur et d'en séparer avec soin le domaine de la science. Nous citons :

< On voit la haute signification de l'instruction scientifique pour la di* rection et la physionomie propre de l'éducation en notre temps. L'esprit laïque et la méthode de la recherche commencent ici à avoir leur champ d'opération et d'application. L'éducateur ne doit pas laisser de côté ce qui est un produit spontané de l'observation des grands phénomènes de la nature; il doit cultiver le sentiment de l'infini qui s'éveille en nous si spontanément, mais avec la précaution de ne pas donner à l'infini une signification verbale et une personnification qu'il ne tient pas du sentiment, et que le langage humain est impuissant à exprimer, comme notre sentiment nous le révèle. Autant nous devons nous appliquer à montrer l'incompréhensible en toute loi ou tout grand fait de la nature, autant est louable l'effort destiné à éveiller le sentiment qu'il inspire et à remplir ce sentiment d'une crainte ineffable et mystérieuse; autant est déplacée, selon nous, toute tentative qui a pour but de diminuer ce que ce sentiment a de vague et d'indéterminé. Lorsqu'on enseigne la science, même en ses premiers éléments, il semble que ce soit la profaner que de la mettre au service des croyance religieuses, qu'elles soient ou non vulgaires. Quand elle soulève un coin du voile qui couvre l'incompréhensible pour le coni'^ prendre, si elle y réussit, ce coin est découvert par la science et n'est plus l'incompréhensible; ce dernier se retire alors plus en arrière, et il est toujours l'incompréhensible.

c En somme, ce que je veux dire, c'est que, dans le champ propre de la science, l'incompréhensible, qui est toujours présent à l'esprit de qui étudie la nature et que la tftche de l'éducateur est de faire remarquer à ses élèves, l'incompréhensible, dis-je, ne doit être présent qu'au sentiment; qu'il ne doit pas dépasser cette forme ; qu'il ne doit pas servir aux fins des interprétations philosophiques et vulgaires. C'est ainsi que la science assurera mieux que dans le passé la culture de la sentimentalité, principe de la vraie religion, laquelle se fonde sur le cœur et se pratique avec le cœur....:

« Par ce moyen, ce même enseignement scientifique qui se prête admirablement à élever la sentimentalité humaine, fournit en même temps

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