‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 61 sur 144 · ED0CA2IONE MODERNA · texte numérisé non relu

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les moyens de la préserver des erreurs où elle est toujours tombée jusqu'ici et dans lesquelles il est toujours facile qu'elle tombe, quand au sentiment inné et toujours présent à notre esprit de Tinfini incompréhensible nous nous efforçons de donner une signification philosophique et théologique^ qui est toujours finalement anthropomorphique pour la généralité des esprits môme non vulgaires. Notons ce résultat essentiel pour Téducation : tandis que la science cultive le sentiment, elle l'achemine directement vers la vraie moralité, en le fortifiant et en le mettant en garde contre ses propres écarts, et en lui donnant par suite cette tempérance et cette possession de soi-même qui sont si utiles à la pratique de la vie. Ainsi Tiiiitiation à la science se convertit en initiation à la science de la vie (p. 201 etsuiv.). »

M. F. redoute tellement l'anthropomorphisme qu'il le bannit entièrement de renseignement de la morale. Il veut que l'éducateur moderne se garde, autant que possible, de deux choses : d'abord, « des leçons et prédications de morale théorique » ; ensuite^ « de la morale du Dieu punisseur et vengeur ». Il prescrit de sacrifier < les raisons du cœur à celles de l'esprit». « Voici, dit-il, la règle pratique : Chacun est maître de croire à part lui ce qull veut; mais il ne l'est pas d'exposer ses croyances, quand elles n'ont pas l'appui de la raison, devant.des personnes sur lesquelles pourraient beaucoup sa parole et son exemple. S'il a des Saiblessse, c'est la raison même qui lui commande de ne pas les communiquer aux autres; que ses défauts, ses contradictions restent avec lui seul (p. 190). 9 Donc, il ne faut jamais dire à l'enfant c d'être sage, parce que cela plall à Dieu; d'être juste, pour ne pas offenser Dieu qui le punirait x>. A ces lieux communs de morale dogmatique a qui constituent tout l'enseignement moral, tel qu'il est encore donné, avec ou sans le catéchisme, surtout dans les écoles féminines », M. F. oppose c sa grande maxime positive : former les hommes à la responsabilité personnelle », laquelle n'est elle-même « qu'une déduction du principe de la recherche exclusive de la causalité naturelle ».

On voit quels principes doivent, selon M. F., dominer la pédagogie rationnelle. Esprit systématiquement déterministe, distinction rigoureuse du connaissable d'avec Tinconnaissable, confiance absolue dans l'efficacité éducative des sciences de la nature, réduction de la religion au sentiment de l'incompréhensible infini^ interdiction de toute tendance à déterminer l'objet de ce sentiment, condamnation absolue de la téléologie et de l'antbropomorphisme. Ce sont — le lecteur les a reconnus — les principes du poâtivisme évolutionniste de M. Herbert Spencer, qui est, paraît-il, fort à la mode en Italie. Il n'est pas besoin de dire que nous en défendons de tout

autres dans la Critique philosophique^ et que nous sommes loin d'approuver I. 19

290 KXAUEN DES « PRBMIFBS PRINCIPES » DE IHSRDRRT SPENCER.

cette interprétation étroite de la laïcité, cette espèce de fanaHsme de la science, cette prétention de n'accorder, entre le connaissable etrinconnaissable, aucune place au croyable, cette conception d'une éducation morale à laquelle seraient étrangers le principe de l'obligation et ses postulats, et dans laquelle l'idée de responsabilité n'entrerait que dépouillée de tout caractère moral. P. PnxoN.

YI. — l'idée GÉNÉRALE DE LA FORGE.

La matière, admise par M. Spencer à titre d'entité inconnaissable, et dont il regarde cependant la nature et les propriétés atomistiques comme suffisamment acquises, en dépit des contradictions que l'analyse y découvre, la matière, son existence et ses propriétés ne sont plus guère employées que d'une manière vague, dans la suite des Premiers principes. La thèse de son c indestructibilité » s'appuie essentiellement, on l'a vu, sur des raisons a priori^ sur une démonstration sophistique du vieux postulat de l'impossibilité de la création et de l'annihilation; et, en tant que suggérée par l'expérience, cette thèse ne saurait se rapporter directement à la matière, M. S. le reconnaît, mais seulement à la force par laquelle elle nous fait sentir sa présence : « Par l'indestructibilité de la matière, nous entendons réellement, dit-il [we really mean)^ l'indestructibilité de la Force avec laquelle la matière nous affecte. Gomme nous ne prenons conscience de la matière que par l'entremise de la résistance qu'elle oppose à notre énergie musculaire, nous ne prenons conscience non plus de la permanence de la matière que par l'entremise de la permanence de cette résistance, soit que nous l'éprouvions immédiatement ou médiatement. Et cette vérité nous est rendue manifeste non seulement par l'analyse de la connaissance a posteriori, mais aussi par celle d'une connaissance a priori (2). » Ainsi, nous n'aurons plus, dans ce qui suit, affaire qu'à la Force^ L'auteur développe ce que nous pouvons appeler l'invariabilité de cette essence, en une suite de chapitres intitulés : Continuai du mouwment^ Persistance de la Force, Persistance des relations entre les forces. Puis, passant du point de vue du quantum de force, où l'indéfectibilité et la pérennité ne s'appliquent après tout qu'à une abstraction, au point de vue des qualités et des sensations, il ramène la multiplicité concrète des forces qui leur correspondent à l'unité du même principe devenu tout ce qu*il y a de plus changeant au monde, le Protée universel, grftce à la transfor^ motion et à riquivalence des Forces.

(0 Voycï le no 2 de la CrUique pkOosophique.

{2) First PrincipleSf { 54* — i priori, est-il rappelé en note, o*e8t*à-dire organisé dans le sjsiéfflo nervei» par toute la aaite de l'expérience «neestrale.

KX\IIBN DBS « PREMIERS PRINCIPES » DE HERBERT SPENCER. 291

Avant d'examiner la valeur de ces chapitres où la métaphysique réaliste se déguise et affecte la forme d'une généralisation de vérités scientifiques, arrétons-nons encore un moment afin de nous demander quelle idée on doit se former de cette Force dont il va être fait un si grand usage. Nous savons que la question n'existe pas pour la mécanique et pour la physique : ces sciences, depuis qu'elles sont positivement constituées, ne donnent le nom de forces qu'aux causes inconnues des effets particuliers et d'un genre déterminé dont elles sont en état d'assigner une unité et une mesure, et sur lesquels portent exclusivement les définitions, l'analyse et le calcul ; elles ignorent à plus forte raison ce que ce peut être que la Fcrcôy d'une manière générale. Ici nous devons être plus exigeants, puisqu'on a la prétention de prendre pied dans la science et qu'on en délaisse entièrement la méthode pour viser à des résultats hors de sa portée. 0 r, M. S. nous dit que « la Force telle que nous la connaissons est une affection de la conscience (an affection of consciousness) et qu'il est absurde de penser la force comme semblable en elle-même à la sensation que nous en avons {as in itselflike our sensation of%t)y et nécessaire pourtant de la penser ainsi, s'il y a pour la conscience une manière quelconque de seTimaginer [ifwe realize it in consciousness at ail). > Ailleurs, à propos de la c persistance de la force, » dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure, l'auteur reconnaît que sa manière de voir sur la nature de la Force est en opposition avec celle des savants, de ses amis, qui sont aujourd'hui d'accord à concevoir la cause exclusivement en termes d'antécédence et de séquence, ainsi que l'a proposé Hume, et à définir les relations dynamiques sans s'occuper des essences ou de la matière ou de la force; et il persiste dans une sorte d'identification bizarre de deux choses qu'il tient luimême pour impossibles à identifier, dont Tune est complètement inconnue, il l'accorde, et dont l'autre ne lui est pas mieux connue, nous allons le voir : c Le sentiment de l'effort, dit-il , est notre symbole subjectif pour la force objective en général, passive et active. Le pouvoir de neutraliser ce que nous connaissons comme notre tension musculaire est l'ultime élément de notre idée du corps en tant que distinct de l'espace ; et tout degré d'énergie que noua pouvons communiquer à un corps ou recevoir de lui est pensé comme égal k une certaine quantité de tension musculaire. Les deux consciences diffèrent essentiellement en ceci que le sentiment de l'effort, qui leur est commun, se joint dans le dernier cas à la conscience du changement de position, mais dans le premier cas, non (1). » Il est bon d'observer que ce que M. S. appelle ici le sentiment de l'effort (the sensé of effort) est la même chose que ce qu'il désigne aussi comme tension musculaire (mus^

(1) ¥M FrinfiipUit fi 18, 59, 62 et lei notes, 5« édition.

202 BXAMftR DES « POBltlSRS PaiNClPfeS » ÛK HKRBBRT SPBNCB&.

cular strain) et comme sensation de force {sensation of il) et affection de conscience [affection of consciousness) à savoir l'affection définie par ce même sentiment ou cette même sensation. Je n'aperçois dans tout cela aucune distinction indiquée ni soupçonnée entre l'impression sensible re* çue dans les cas d'action et de réaction des corps extérieurs et de nos muscles, et certaine idée propre de l'effet comme différent de cette impression à laquelle il est lié. Il aurait fallu tout au moins essayer de montrer que l'idée de la sensation et celle de l'effort sont la même idée.

Rien ne saurait être ni moins scientifique ni moins philosophique que des vues si vagues et si confuses, quoique M. S* cherche ici dans une exi* gence propre de la philosophie une excuse pour s'écarter des définitions auxquelles les savants ont enfin jugé nécessaire de s'en tenir (1). Tout d'abord, il n'y a pas comme il le dit une différence essentielle, il n'y a même aucune différence, selon que le sentiment de Teffort se joint k la conscience d'un mouvement imprimé ou reçu (changement de position), ou à celle de la résistance qu'un corps oppose à notre action musculaire; car, dans les deux cas, un déplacement ou réel ou possible est impliqué dans notre pensée du phénomème dynamique et dans ce phénomène luimême; et c'est une distinction enfantine que celle de la force en tant que « passive ou active », résistante pour constituer « l'ultime élément de notre idée du corps », impulsive pour produire le mouvement local I Remarquons en outre qu'il y a une pétition de principe k présenter le sentiment de l'effort comme le « symbole subjectif de la force objective ». En effet l'auteur aurait à démontrer que ce n'est pas, au contraire, au sentiment de l'effort qu'est attaché tout ce que nous savons de la force réelle, et que nous ne devons pas voir dans les phénomènes qu'il qualifie de force objective des symboles (des signes extérieurs) de quelque chose d'analogue à cette force réelle. Qu'en sait-il ? Enfin une préoccupation biologique, qui n'est point à sa place quand il s'agit de nos idées les plus élémentaires, lui fait commettre une visible méprise en disant que tout degré d'énergie reçue ou communiquée entre les corps et nous est pensé comme égal à une certaine quantité de tension musculaire (is thought ofas equal to a certain amount ofmuscular strain). Ceci serait tout au plus plausible si un homme avait besoin de penser précisément à la contraction des

(1) Ibid,, note delà p. 189 : « Nos idées de Corps, Espace, Mouvement, étant dérivées de nos idées de tension musculaire, qui sont les symboles ultimes en lesquels tous nos autres symboles mentais sont interprétables» formuler les phénomènes en termes prochains de Corps Espace, Mouvement, tandis qu'on permet à la conscience de la Force de rester en dehors des concepts, c'est reconnaître la superstructure en même temps qu'on ignore le fondement* n Ne semblerait-ii pas que par là M. S. s'oblige à définir lui-même ce fondement comme un sujet en soi connu pour la philosophie, ^ et pour la science, puisqu'il en fait des emplois scientifiques ? — C'est justement ce dont il se dispense.

ËXAMSN DBS c PREMIKBS PRINCIPES 9 DE ilERBRRT SPBNCGR. 293

muscles, et à la mesure de la force de cette contraction (qui n*est pas directement mesurable], pour penser à la force (mesurable, celle-là) des poids et à celle des corps en mouvement, que des poids peuvent équilibrer et par conséquent mesurer. La vérité est que la force des muscles des animaux, représentée d*une façon grossière, sans aucune précise connaissance anatomique, ainsi que la force de toutes les sortes de chocs, de pressions et de ressorts, est pensée comme égale à une certaine quantité de poids à soulever. C'est l'inverse de ce que porte la formule de M. S., et c'est ce qui résulte à la fois de Tobservation des notions courantes sur la matière, et de la condition Imposée à la science pour trouver une unité de mesure des forces naturelles. Sans doute une idée générale de force, action et pouvoir est au fond des idées de toutes ces forces, mais de cette idée générale, celle de la force musculaire est une application; elle n*en est pas le principe philosophique; elle n*en est pas non plus l'application scientifique, puisque ce n'est pas elle qui peut se prêter à l'évaluation quantitative exacte, à la mesure directe.

En voulant que tout degré d'énergie (any energy) dans la transmission du mouvement fût pensé comme égal à une certaine quantité (certain amount) de tension musculaire, M. S. n'a pas réfléchi que cette dernière, par ellemême, n'est pas mesurable et n'a pas de quantité. Outre ce que l'énoncé a par là de vicieux, il se trouve que les forces susceptibles de quantification propre seraient exprimées en termes de celle qui ne le sont pas, mais le deviennent seulement par le moyen des premières. Ce renversement des vérités mathématiques les moins douteuses s'accorde avec Terreur, déjà signalée, qui consiste à croire que les formules mathématiques du mouvement sont en dernière analyse des fonctions de la force^ tandis que la force ne peut pas même être introduite par une unité à elle dans ces formules. Le contre-sens, l'hérésie scientifique ressort d'autant plus, que non seulement la force, prise dans la tension musculaire comme représentant son ultime essence, n'est pas mesurable directement, et par conséquent ne peut point remplir le rôle que le système de l'évolution lui confie dans la partie mécanique de ses théories (empruntée aux sciences), mais qu'on ne voit même point à quelle idée claire elle peut répondre quand on la désigne comme une quantité. La force ainsi considérée est elle une sensation, ou quelque autre chose dont on a l'idée à l'occasion de cette sensation ? Certaines façons de parler, telles que sensation de force, à côté de sensation de tension et sentiment d'effort, rendent difficile à cooaprendre de quoi au juste il s'agit. Si l'on sent la force, si l'on sent l'effort, et que ce sentiment soit la même chose que la sensation de la tension, :e demanderai comment il est possible que cette dernière se rapporte plus que ne le peut faire toute autre impression organique de pression ou de

29 ( EXAIIBN DES « PBBMIERS PBIMGIPBS » DS HKRBBBT SPBNCBR.

traction, de plaisir ou de peines à Tidée d'un pouvoirde causer ou d'empêcher le mouvement local d'un corps ? Si la force, si l'effort sont quelque autre chose, que je sens en même temps que la tension^ qu'est-ce que cette chose sensible ?

Cette chose sensible pourrait être une impression inhérente, en mon organisme, à l'action même de faire effort; elle pourrait être la sensation des premiers mouvements dus à cet effort, et qui le suivent, qui en sont l'effet et ne le font donc pas connaître en lui-même, pe ces deux opinions, l'une qui regarde le sentiment de Teffort comme s'appliquant à la détermination centrifuge même du centre nerveux, l'autre à l'impression ceniri' pète qui revient à ce centre en conséquence de la modification que produit Feffort, la seconde est de beaucoup la plus vraisemblable et se renferme mieux dans les limites de l'exploration biologique (1). Mais prenons que la première soit la vraie, et qu'il existe réellement une sensation qu'on puisse rapporter immédiatement à l'effort, on ne pourra cependant pas, en l'admettant, penser que cette sensation est celle de Vcffort, dans le même sens que la sensation d'une couleur ou d'un son est la sensation de cette couleur ou de ce son. Il faudra, si l'on veut se comprendre soi-même et conserver aux mots force et effort une signification, admettre une distinction entre la chose sentie (ou idée suggérée) et la sensation. Cette dernière se rapporte pbysiologiquement à une modification organique, et disons à des mouvements, si ce n'est comme déjà produits, au moins en acte de se produire. Elle ne saurait donc s'appeler sensation de l'effort que par une figure de réthorique, admissible et claire pour le discours ordinaire, mais parfaitement impropre et abusive en psychologie.

Reste qu'on voulût se fixer à l'emploi du mot sentiment^ au lieu de s&nsation. En ce cas, comment concevoir l'objet correspondant à ce sentiment qui n'est pas proprement une sensation? Ou il faut convenir que cet objet est la force, insaisissable en biologie aussi bien que pour la mécanique rationnelle et les sciences physiques, mais intelligible en tant que pur phénomène mental ; ou il faut avouer qu'on n'en a aucune idée. En prenant le premier parti, on suit la doctrine des philosophes qui voient dans la volonté le type de la force, et dans l'idée de la volonté le vrai et l'unique f >id de l'idée de la force, que nous transportons par induction ou analogie à des phénomènes étrangers à notre conscience. Ce point de vue n'étant pas celui de M. S., il est réduit au second parti, c'est-à-dire à se reconnattre dans l'impuissance d'assigner un objet définissable du sentiment de la force, un objet qui soit la force même dans la sensation de la tension musculaire. Il est vrai qu'il a déclaré la force en elle-même quelque chose

(l) Voyez W. James, Le gentiment de l'effort, dans la Critique philosophique , ancienuc série, t. XVllI, p. 1^4 <»t sTM'vnyi'c.

SXAMBN DBS « PaSUlfillS PBINCIPES » DB HEBBBBT SPENGBB. 295

d'ioconnaissable. Mais comme son livre est divisé en deux parties, dont la seconde» qui traite du connaissable, est consacrée à l'histoire universelle de la Force et de ses œuvres, on devait, ce semble, s'attendre à ce que passant ainsi de l'absolu au relatif, et de la métaphysique à ce qu'il dit être la science, ii assignât pour le sujet de cette science et de cette histoire quelque chose de susceptible de définition. Mais il n'en a rien fait, et la Force qu'il appelle à régir tout l'empire du relatif et du connu ne répond pas pour lui à une idée plus déterminée que celle qu'il a laissée dans les abimes de l'impensable.

Entre la physique mécanique, dont les théorèmes sont indépendants de l'agent Force et dq sujet Matière et portent sur les seules lois du mouvement, et les doctrines matérialistes, pour lesquelles la Force-matière passe pour ce qu'il y a de plus connu au monde, la position de M. S. est indéfinissable et illogique. Ainsi que les matérialistes, il tient pour une théorie suffisamment claire, et qui n'a rien d'inconcevable (puisqu'il la propose et la construit) , l'identification de l'univers à un sujet et agent, éternel et nécessaire, dont les transformations spontanées en constituent toutes les phases et tous les phénomènes : il a le tort alors de ne pas regarder avec eux ce principe comme assez connu, et connu de la seule manière dont il le puisse être, par sa définition générale, et de se le figurer en quelque sorte empiriquement coêrcible dans le phénomène physiologique de la contraction musculaire, où, sous le nom de force, il ne peut cependant trouver rien de particulièrement saisissable : rien qu'un mot ajouté à la passiveté de certaines sensations. Et, d'une autre part, ainsi que les savants positifs, il consent à laisser inconnu, en lui-même, cet agent universel : à cet autre point de vue, dont Taccord avec le premier échappe, il formule une contrevérité mathématique en prétendant que les phénomènes dynamiques s'eipriment en fonction de la Force, cet inconnu, et il prend ainsi la méthode de la science à rebours, rapportant à cette essence indéfinissable des théorèmes dont la signification est toute relative aux lois cinétiques des phénomènes. Il fait rouler enfin l'évolution de la nature sur les propriétés d'un principe dont la science, encore plus que la psychologie telle qu'il la comprend, lui refuse la définition. Nous allons voir comment, pour trouver ces propriétés, il altère le sens des lois scientifiques. « Physique garde-toi de la métaphysique I » ce conseil salutaire donné aux physiciens d'autrefois redeviendraitapp1icableàceuxd'aujourd'hui,en plein triomphe apparent de la physique mécanique, s'ils se laissaient séduire au nouveau dynamisme auquel la philosophie de l'évolution a donné cours par une vicieuse Interprétation des principes de la dynamique.

29G EXAMfiiN DES « PREMIERS PRIKCIPBS » DE HERBERT SPENCEa.

VIL — l'invariabiuté quantitative de la force.

Les deux chapitres intititulés Continuiti (ou plus exactement Continuatlon) du mouvement et Persistance de la Force^ traitent un même sujet, qui est Tindéfeclibilité, l'invariabilité quantitative de cette source universelle d'action dont nous venons d'examiner Tidée sans arriver à la pouvoir déterminer. Dans le premier, elle est considérée sous l'aspect du Mouvement qui ne peut, selon Tauteur, ni commencer ni finir, ni par conséquent varier de quantité; dans le second elle est envisagée comme Force, ou dans la cause même de ce mouvement. Ce dernier aspect est, nous dit-on, l'aspect fondamental, celui parlequel il faut logiquement commencer. Les arguments de Vindestructibiliti de la Matière et de la nécessaire continuaiwn du Mouvement, aboutissent pour la pensée à la persistance de la Force. Cette persistance est leur fond même et leur critère réel; ils ne pourraient donc servir à la démontrer que par un cercle vicieux. Elle ne saurait d'ailleurs se conclure de raisonnements parallèles à ceux qui servent à établir les deux premières thèses, attendu que, pour toutes les trois, c'est de quantité qu'il est question; que rinvariabilité de la quantité implique celle de l'unité de mesure; que celle de l'unité de mesure est indémontrable; que les sciences ne peuvent que la supposer; qu'enfin « la physique terrestre et la physique céleste n'impliquent pas seulement par leursdonnées concrètes la Persistance de la Force, mais encore, du commencement à la fin, le principe de l'égalité de l'action et de la réaction. Or, affirmer que l'action et la réaction sont égales et opposées, c'est affirmer que la Force est persistante. Alléguer cela, revient en réalité à dire qu'il ne saurait y avoir de fqfce isolée, commençant et finissant à rien ; mais que toute force manifestée implique une force antécédente égale, de laquelle elle est dérivée et contre laquelle elle est une réaction. »

Rendant par cet adroit procédé la science solidaire de la métaphysique et de son propre dogmatisme, M. S. continue en ces termes et conclut a priori :

« Nous pouvions, à vrai dire, être bien sûrs que, même en l'absence d'analyses comme celles qui précèdent, il faut que quelque principe existe qui, étant la base de la science, ne peut pas être établi par la science. Toutes les combinaisons possibles obtenues par le raisonnement, doivent reposer sur quelque postulat... Il nous est impossible d'aller renfermant ces vérités dérivées dans des vérités de plus en plus étendues, dont elles dérivent, sans atteindre à la fin la plus étendue de toutes, qui ne peut être renfermée dans une autre, ou dériver d'une autre. Et quiconque contempleia la relation qu'elle soutient avec les vérités de la science en général

KXAMSN DES « PBBUIEBS PRimiPES D DE HERBERT SPENGEB. 297

verra (wîll see) que cette vérité qui passe toute démonstration est la Persistance de la Force (1). »

Si les arguments de M. S. étaient empruntés aux sciences, au lieu de n^avoir que Tapparence de s'y appuyer, quand ce philosophe établit sa thèse de la continuation du mouvement, laquelle pour lui signifie la permanence de la quantité de mouvement, il aurait à définir ce qu'on doit entendre par cette quantité, c'est-à-dire par la mesure de cette quantité, puis à s'enquérir de la conformité de sa définition avec celle qui est unanimement reçue dans la science, afin de s'assurer, si possible, que l'invariable conservation de cette dernière est réellement une loi de la mécanique. Qaant il passe à la thèse qui, suivant lui, résume les précédentes et en fait pénétrer le fond, à sa thèse proprement dite de la persistance de la force^ il aurait à se demander par quelle fonction de la masse et de la vitesse (seuls phénomènes observables dans l'espèce) il faut représenter ce qu'on nomme la force {force vive, ou travail)^ pour pouvoir démontrer qu'elle demeure constante en un système mécanique donné, et sous quelles condi^ lions constante. Enfin, quand il se sert du principe de l'égalité de l'action et de la réaction, pour essayer de nous faire voir que la science est forcée de placer au nombre de ses indispensables postulats la proposition mémo qui est la base de sa philosophie, il devrait d'abord se rendre coknpte de la signification réelle du principe scientifique et des limites positives dans lesquelles il se renferme. Comme il n'a rien fait de tout cela, il est clair qu'il s'est contenté de frotter d'un certain vernis de langage scientifique, des hypothèses dont le sujet ne lui est fourni que par des notions vagues.

1^ En ce qui concerne l'égalité de l'ation et de la réaction, d'abord, cette égalité, telle qu'on l'entend depuis Newton, qui l'a expressément formulée le premier, consiste en ce que, dans l'action d'un corps sur un autre, celui

(t) First Principles, { 6f , 5e édit — Dans les premières éditions, on lisait : « Le postulat •oqnel nous sommes arrivés est antérieur à la démonstration, antérieur à la science définie, il est aussi ancien que la nature même de notre esprit. Son autorité s'élève au-dessus de toute autorité , ear non seulement il est donné dans la constitution de notre propre conscience, mais il €tt impossible d'imaginer une eonsHenee constituée de façon à ne pas le donner,,. On ne peut eoneevoirque la pensée poursuive son œuvre san^ de certains éléments, entre lesquels ses relations puissent être établies ; on ne peut donc pas concevoir une conscience qui n'implique point l'existence continue comme donnée fondamentale. La conscience est possible sans telle ou telle forme particulière, mais elle est impossible sans contenu. Le seul principe qui dépasse l'expérieneo, parce qu*il lui sert de base, c'est donc la Persistance de la Force » (trad. de M. Gazelles, p. 204). — Avec cette manière de ramener la question à son argument de dernière réserve, Vimpensàbilité du contraire de ce qu*il pense lui-même, M. S. confond, par le plus violent de tous les sopbismes, la nécessité pour penser, de penser quelque chose, avec ce qui serait la nécessité de penser que tout ce qui est et agit, a toujours existé et agi, existera et agira toujours, est susceptible d*étre exprimé quantitativement et incapable de varier de quantité ! Hais la plus simple distinction de la puissance et de Pacte nous montre tout autre chose dans la « constitution de Tesprit. n

298 SXAMSN OKS C PBBM1KA8 PBIffClPRS » D8 HKRBBRT SPBNGBB.

qui tire ou pousse est réciproquement et également tiré ou poussé par cet autre, et que, dans la communication du mouvement par le choc, le mouvement dû corps qui agit, éprouve une modification égale et de sens contraire, à celle du corps qui reçoit Faction (1). Si Newton avait compris cette loi comme M. S., en ce sens que « toute force implique une force antécédente égale, de laquelle elle dérive », il aurait posé au lieu d'une relation entre des forces données, principe scientifique, le postulat métaphysique du regresius in infinUum des mouvements causes et e£fetsles uns des autres, et par là nié la possibilité de la création, ce qui était, on peut en être sûr, bien loin de sa pensée. M. S. ne s*arr6tant pas à donner la raison de son interprétation hardie, qui lui semble toute simple, on ne peut que lui prêter le raisonnement tacite que voici : Toute force en s*exerçant suscite une force égale qui réagit contre elle; donc^ toute force donnée suppose une force antérieure contre laquelle elle réagit. Dans Tancienne logique, qu*on n'avait pas encore essayé de remplacer, cela s'appelait prendre le change entre une proposition et sa réciproque. Les commençants en mathématiques ont quelquefois besoin d'être prémunis contre cette sorte de confusion.

2^^ Pour la « Continuation du Mouvement, » loi dont la signification revient selon lui à la « Persistance de la force, » les explications dans lesquelles entre M. S. sont diamétralement contraires au premier des principes de la dynamique. Le principe élémentaire de Vinertie consiste en ce qu'un corps, supposé isolé et libre, ne peut ni se mettre en mouvement, s'il est en repos, ni altérer sa vitesse en grandeur ou en direction, s'il est en mouvement, sans Tintervention d'une cause externe qu'on appelle force. Ce dualisme des concepts d'inertie et de force, tout abstrait qu'il est, ou plutêt précisément parce qu'il repose sur une abstraction, est indispensable à la science, parce que la science n'aurait pu envisager la force dans le corps sans la définir, ce qu'il n'est pas en son pouvoir de faire, et qu'elle ne saurait considérer, au lieu de la force, son effet pour changer l'état de repos ou de mouvement d'un corps, à moins de supposer ce dernier passif et incapable de modifier de lui-même cet état. Il résulte de là que, pour la dynamique, un corps en mouvement et dont la vitesse ne varie pas est un corps qui n'est actuellement sous l'empire d'aucune force. S'il est soumis à une force constante, sa vitesse varie continuellement. M. S. prend exactement l'inverse de cette position scientifique. Pour lui, la continuation du mouvement, loin d'être l'inertie, est la force, et prouve la persistance de la force, c Nous arrivons ici, dit-il, à la vérité essentielle qu'il faut noter. Toutes les preuves de la continuation du mouvement », — à savoir les preuves expérimentales et inductives de la conservation de tout mouve-

(1) Prinàpei mathématiques de la philoiophie naturelle: axiomes, ou lois du moufement, troisième loi. Pour l'extension aux actions à distance, voyez le scholie à la suite des axiomes.

EXAMEN DES « PBBMIEBS PBINGIPBS » DR HEnBRRT SPENGBR. 299

ment communiqué, auquel il n'est point opposé d'obstacle, — « impliquent le postulat que la quantité de force est constante... Ce qui défie toutefifort pour en supprimer la pensée, c'est réellement la force que le mouvement indique. Nous pouvons imaginer que l'action des corps extérieurs retarde le mouvement, mais nous ne le pouvons pas sans imaginer l'abstraction de la force impliquée par le mouvement. Nous sommes obligés de concevoir cette force comme imprimée en forme de réaction, dans les corps qui causent l'arrêt. Et le mouvement qui leur est communiqué^ nous sommes forcésdele regarder non comme communiqué directement, mais comme un produit de la force communiquée. Nous pouvons diminuer mentalement la vitesse ou élément-espace du mouvement, en répartissant le moment ou élément-force sur une plus grande masse de matière; mais la quantité de cet élément-force que nous regardons comme la cause du mouvement est invariable dans la pensée » (1).

Au point de vue scientifique, il faut commencer par retourner les termes de l'argument. Le mouvement donné dans un corps nHndiqite pas une force actuelle ; les corps extérieurs qui opposent l'obstacle, ce sont eux qui exercent une force, puisque, suivant définition, ils sont une cause de modification de l'état de mouvement d'abord donné, et il n'y a aucune force dont on doive pour cela imaginer rabstraction dans ce corps en mouvement. C'est lui, ce dernier, qui a proprement à r^a^ir contre l'obstacle; et enfin la communication, ou pour mieux dire la modification de part et d'autre des états, est réciproque. L'idée d'une force invariable dont M. S. défie tout effort de supprimer la pensée [defUs sv/ppression in thought), si elle est l'effet d'une « association inséparable 9, cette idée ne résulte pas de l'organisation du cerveau humain en général par l'expérience des générations successives, mais bien de l'habitude contractée par un cerveau particulier sous l'influence d'un système. Car il est resté aussi facile et naturel aux esprits sans culture scientifique de se figurer le mouvement progressivement diminué et éteint par les obstacles, que transmis et conservé en se divisant; et, d'un autre côté, des philosophes aprioristes ont souvent remarqué que Texpérience, et non point aucune prénotion intellectuelle, est la source de notre instruction en matière de lois de communication du mouvement, et c'est à l'expérience également, à Texpérience actuelle, aidée de la réflexion et de Tinduction, que les théories scientifiques demandent d'établir le fondement de ces lois.

3* Après avoir ainsi confondu le passif avec Tactif, l'inertie avec la ^ cause étemelle du mouvement, M. S. s'occupe de cette dernière sous la rubrique de persistance de la Force, et achève dès les premiers mots de

(1) Fini Principles, 2 59 (cinquième édition).

300 EXAMRN DES « PIIBMJERS PRINCIPES D DE HERBERT FPEIYRRR.

montrer combien ces principes qu'il devait emprunter des sciences pour passer de Tincoonaissable au connaissable, et faire de la philosophie la science à Tétat d'achèvement, sont antiscientiiiques. Ils le sont, en effet de trois manières : — et parce qu'ils sont vagues, sans définitions exactes, portant sur un sujet matériel [indestructible) et ne le qualifi ant pas, etsur une quantité (invariable) et n'en indiquant ni Tunité ni la mesure; — et parce que ce qui s'y joint d'explications pour les éclaircir part d'un esprit contraire aux idées ou principes scientifiques auxquels on voudrait les assimiler; — et parce que leur véritable caractère est métaphysique, étranger à Texpé* rience, œuvre de raison pure au même titre que les conceptions les plus transcendantes dont la philosophie critique a dévoilé le vice radical. Ce dernier point ressort déjà clairement, et n'y eût-il que cela, de la note au commencement du chapitre, où l'auteur rend compte du motif qu'il a eu de substituer dans cette expression : persistance de la force ^ le mot p«r« sistance au mot conservation, généralement usité.

« J'exprimais, dit-il, à mon ami le professeur Huxley, il y a environ deux ans (ceci a été écrit en 1861), mon déplaisir au sujet du terme courant (en ce temps-là) de conservation de la force. Je donnais pour raison, d'abord, que le mot conservation implique un conservateur et un acte de conser* verver ; ensuite, qu'il n'implique pas l'existence de la Force avant la manifestation particulière qu'on envisage. Et je peux maintenant ajouter cette autre faute : la supposition tacite que, sans quelque acte de conservation, la force disparaîtrait. Tout cela s'éloigne de la conception qu'il s'agit d'exprimer. Au lieu de conservation^ le professeur Huxley suggéra persistance, et, quoiqu'on puisse encore objecter à ce dernier terme qu'il n'implique pas directement la préexistence de la force en tout temps manifestée {préexistence ofthe force at any time manifested), il ne s'en peut trouver un autre moins fautif à cet égard. Celui-là semble le meilleur, en l'ai)sence d'un mot spécialement forgé pour cette signification, et, comme tel, je l'adopte » (1). — - Le motif de la substitution est puéril, car il y a longtemps que le mot conservation a perdu le sens théologique que lui donnait la philosophie de Descartes, pour devenir synonyme de constance^ en mécanique, comme, par exemple, dans l'expression : c(mservation du mouvement du centre de gravité^ qui signifie que, dans un système dans lequel s'exercent des actions intérieures mutuelles, sans aucune action extérieure, le centre de gravité se meut en ligne droite d'un mouvement uniforme, que ces actions intérieures, quelles qu'elles soient, ne peuvent lîïodifier. Il est donc à regretter que M. S. n'ait pas trouvé le mot qu'il lui fallait. Mais s'il ne l'a pas trouvé, c'est que la science ne le possède pas

(1) Firts Principki, note de la p. 190. 5«édil.

,AUkH des « PttSUlEBS PRINCIPES > DE HERBERT SPEHCEn. SOl

pas besoin, ne s'occupant que du relatif et de sujets donnés et lés. La Forée eu laotque toujours et de tout temp$ préexistante et

n'est pas une notion scientifique. C'est aux philosophes pau- B9 différentes écoles qu'il fallait demander son Doni 1 M. S. fuit ipbysique pure avec une incroyable inconscience de la nature )céâé.

ore pas tout à fait sa dissidence d'avec les savants, mais il lesurer la profondeur de l'intervalle entre ses idées et leur

Des deux termes d'ane formule aujourd'hui consacrée par mstnjation et énergis, nous venons de lui voir rejeter le premier raison qu'il n'exprime pas, — nous pouvons employer ici le lanpinozR, — la simple existence d'une nature étemelle et nécesrejetle aussi le second comme ne répondant pas, tel que la

déûuit, à la double signiQcatioo que sa doctrine exige pour le , et, par suite, comme impropre à rendre la véritable essence ot exprime; et le résultat de cette répudiation d'une formule it l'abandon des seules définitions scientifiques que nous possét égard, et la substitution de l'idée v^ne de l'éternel permanent L la notion exacte de la constance d'une fonction déterminée des 1 un système dynamique donné.

énergie, ou force vive, qu'il faudrait simplement définir par une tion, mais doutil élève l'abstraction au rang d'essence réelle, ntifier avec le principe de l'univers, M. S. veut qu'il y ait dans e, dans ta Force, un autre élément qui la complète : c'est la matagée sous l'aspect-de force; plus précisément, la forc&par lamatière existe et se démontre à nous comme existante, l'espèce ui s'emploie à occuper l'espace [the tpace oceupyingkitidof force]. la matière, il ne peut, comme je le remarquais tout à l'heure, :r : > De quelle façon elle est conditionnée, cette force qui proipation de l'espace, nous ne le savons pas. Le mode de force qui évélé seulement par la résistance à nos propres pouvoirs peut sence le même que le mode de force qui se révèle par les cbao- ODt il est l'origine dans nos consciences... Néanmoins les formes expérience nous obligent de distinguer entre deux modes de m qui n'est pas producteur de changement, l'autre qui est proe changement, actnel ou potentiel. Le premier, — l'espèce de copaliou de l'espace, — ii'a pas de nom scientifique ■ (1), ieux erreurs scientifiques capitales à relever dans cette théorie ce-maUère, théorie toute mécanique, oii la matière n'est envisa-

302 SXAMBN DBS « PREMIERS PRINCIPES » DR HBRDERT SPENCBR.

gée sous aucune qualité propre à la définir, théorie qui doit donc être examinée d*après les principes de la mécanique, sur lesquels il n'y a nulle divergence entre les savants. La première de ces erreurs est celle qui a élé signalée à M. S. par ses amis (my scientific friends), ainsi qull nous l'apprend lui*méme (1) : « Ils n'admettent pas, dit-il, que la conception de la force soit impliquée dans la conception de l'unité de matière * : en d'autres termes, la constitution même de la science les oblige absolument à considérer un sujet passif du mouvement, à poser une notion abstraite de matière et le principe de l'inertie. Pour tout 'mathématicien cela est élémentaire. M. S. objecte que la résistance à notre action musculaire, une force, par conséquent, est, dans nos idées, essentiellement liée à toute idée que nous puissions nous former d'une unité de matière comme existante. En vérité ! mais la science n^a point à contester cela. Elle va beaucoup plus loin, elle ne voit aucune difficulté à envisager, dans les unités de matière, — disons mieux dans les points matériels, ainsi qu'on nomme ces éléments abstraits dont la composition forme les corps au point de vue dynamique, — des forces dirigées des uns vers les autres. Seulement, dans cette conception correcte, il faut se représenter chacun de ces points 1® comme persévérant de lui-même dans son état de repos ou de mouvement, en tant qu'il ne serait pas soumis a l'action des autres, à une force extérieure quelconque: c'est l'inertie : 2^ comme subissant cette force extérieure, et modifié, suivant qu'elle est définie, en son état de repos et de mouvement ; et la loi de cette modification est la définition même, la seule, de cette force. Ainsi les éléments des corps ne sont jamais considérés que com me passifs, quand ils sont considérés en eux-mêmes ; c'est seulement dan^ les autres, qui subissent leur action, que l'on considère leur activité, c'«5^chdire les effets de leur activité. Voilà ce que M. S. n'a pas compris, et l'on peut cependant assurer qu'il ne resterait pas trace de la science des Galilée et des Newton, des Lagrange et des Laplace, enseignée sans variation dans toutes les écoles de l'Europe, s'il fallait adopter d'autres notions.

La seconde erreur est aussi antiscientifique, ou davantage encore, et d'un genre plus extraordinaire. M. S. ne nous dit pas qu'on la lui ait signalée. Elle consiste à se figurer que la force a deux modes : un qui ne produit pas le changement, le mouvement (actuel ou potentiel), et un autre qui le produit {the one not a worker of change, and the oiher a worker of change). Le premier, c'est quand elle se manifeste en occupant, comme il est dit, l'espace, et résistant à l'action musculaire qui essaie de Ty forcer. Le second est le mode défini sous le nom d'énergie et qui est une fonction de la vitesse, soit actuelle, soit virtuelle. Or il y a absurdité manifeste et antidé-

(I) Ihid., note de la p. 192.

finition, pour ainsi dire, à parler d'an mode de force qni n'est pas relatif à un changement, ou, plus particulièrement, en mécanique, d'un mode de force qui ne correspond pas à un mouvement, au moins possible. On ne sait où fixer cette étrange idée, entre les deux points de vue opposés qu'elle implique : entre le réalisme matérialiste, auquel elle retire le fondement qu'elle semble lui. donner, puisqu'on ne désigne point de qualité, point de < nom spécifique » de celte chose « occupant l'espace », et le pur dynamisme, qui, à raison de la relativité des forces, est obligé de regarder comme indéfiniment diminuable la résistance par où l'occupation est dé* finie, et fait ainsi disparaître la notion absolue d'une matière impénétrable. Au surplus, on ne conçoit même pas comment il a été possible à l'auteur de ce semblant de théorie de se représenter une résistance sans penser à une action et à une réaction ; de là, au mouvement actuel ou virtuel que l'action et la réaction impliquent, et sans aussitôt reconnaître que les forces en jeu dans l'action musculaire et dans la résistance à cette action sont des fonctions telles que celles qu'on désigne sous le nom d'énergie, exactement comme s'il s'agissait de tensions et de pressions d'une autre espèce quelconque dans la nature.

La conséquence de tout cela, c'est que l'invariabilité de la force, cette grande thèse que se proposait d'établir l'auteur de la philosophie du « savoir complètement unifié » s'évanouit entre ses mains, quand on en cherche le sens et qu'on en apprécie la démonstration en se référant aux termes et aux définitions reçus dans celle des sciences, dans celui des « savoirs partiellement unifiés » quevla question concerne. Aussi conclut-il avec la même liberté et le même détachement de tout esprit scientifique que pourrait le faire le penseur le plus indifférent aux notions positives. Ni l'une ni l'autre des deux espèces, formes ou modes de force ne pouvant être prouvée invariable, faute de pouvoir être rapportée à une unité qui soit certainement invariable elle-même, qu'est-ce donc enfin qui est persistant? se demande-t-il?Ge n'est pas, — du moins en tant que premier principe et démonstration réelle, — cette fonction définie des vitesses qu'entendent les savants qui formulent la loi de la conservation de V énergie, t La force dont nous afSrmons la persistance est la Force Absolue dont nous avons la conscience indéfinie [ofwhich toeareindefinitely conscious) comme corrélatif nécessaire de la force que nous connaissons. Par la Persistance de la Force, nous entendons réellement la persistance de quelque Cause qui surpasse notre connaissance et notre conception. En l'afBrmant, nous affirmons une Réalité Inconditionnelle sans commencement ni fin » (1).

Ainsi donc, avec tant d'efforts, après des analyses qui voulaient être

(t) Ftm Prineipks, l 62, 5* édiUon.

304 TUfiORifi DE L*ÉDUGATION

scientifiques, nous n*ayons fait que tourner sur place, et nous en sommes toujours au postulat : Ex nihilo nihil^ in nihilum nihiL Nous en déduisons l'existence d*un agent éternel et universel» qui serait aussi une matière indestructible. Mais comme nous nous servons pour l'affirmation de ce sujet, appelé la Force, de termes solennels, les mêmes dont les religions peuvent user en parlant de Dieu : t une réalité inconditionnelle, etc. » , nous nous flattons d'arriver « à cette vérité dernière dans laquelle la Religion et la Science s'unissent » {in which Religion and Science eoalesce (1). La science n'y est cependant pour rien, on vient de le voir, et la Religion ne saurait y distinguer que le principe bien connu de Tépicurisme, — avec les dieux d*Epicure en moins. M. S. ne doute pas que cela ne suffise à la religion. (A suivre.) RBNOUViBa.

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