‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 65 sur 144 · LE DROIT DE L'ÉTAT EN MATIÈRE D'ÉDUCATION MORALE · texte numérisé non relu

LE DROIT DE L'ÉTAT EN MATIÈRE D'ÉDUCATION MORALE

Réponse a M. de Pressensé.

M. de Pressensé a bien voulu prendre la peine de réclamer contre les termes dont je m'étais servi dans mon dernier article pour apprécier son intervention au Sénat. Il y a eu là, pense-t-il, de ma part « un simple malentendu qu'il importe de dissiper. »

Cette protestation , d'accent si vif, sous sa courtoisie parfaite, venant de l'un des libéraux pour lesquels j'éprouve personnellement le plus de respect et de sympathie, m'a un instant inspiré quelque doute. Aurais-je mal lu, mal compris le discours de mon éminent contradicteur? Je viens, pour surcroit de preuve, de le relire attentivement et je ne puis que maintenir, dans les mêmes termes, mon appréciation, et répéter que M. de Pressensé a dénoncé avec énergie les périls du rationalisme à l'école primaire.

Ce discours, que distingue d'ailleurs cette élévation généreuse des sentiments, qui est comme la marque propre du talent de l'orateur, mais qui le dispense trop souvent peut-être de serrer de près les faits et les arguments, est dirigé tout entier contre le spiritualisme professé par le ministre et considéré comme la base indispensable de l'enseignement moral populaire. Une telle doctrine, dit l'honorable sénateur, est c strictement rationaliste ; » elle est « exclusive de tout ce qui implique le surnaturel ; elle suppose seulement « le Dieu de la philosophie, le Dieu de la raison, le Dieu des braves gens et non pas le Dieu de la Révélation. » Grand péril, atteinte grave à la neutralité de l'école, que d'ouvrir celle-ci à un spiritualisme hostile aux religions qui reposent c sur une manifestation souveraine et effective de Tamour divin dans l'histoire, v La morale primaire n'est plus que «le catéchisme du Vicaire savoyard; la loi est morte, son principe essentiel a été sacrifié par ses propres auteurs. » Tels sont les termes mêmes de M. de Pressensé.

Il suffit, je crois, de ces citations pour convaincre les lecteurs que je ne les trompais pas en signalant la défiance soupçonneuse avec laquelle l'un des plus respectés et des plus éclairés représentants de la minorité protestante envisage notre tentative d'émancipation morale de l'école, Tinvin*

CaiT. PH1L0S« I. — !21

S22 L£ DROIT DE l'ÉTAT BN MATIÈRB d'ÂDDCATION MOAALB.

cible répugnance que lui inspire l'État, quand il se met en devoir d'entreprendre cette partie essentielle de Téducation populaire. Vous êtes peutêtre hanté, vous qui scrutez en pleine liberté d'esprit le problème du pusse historique de la France et de son avenir, par le spectre de Tintolérance ultramontaine ; vous tremblez de la voir, à la moindre défaillance des pouvoirs publics, reprendre ses empiétements souterrains, silencilBux et sûrs; le souci constant vous obsède de lui fermer du moins nos établissements de l'État. Que vous êtes aveugle! N'apercevez-vous donc pas un fantôme bien autrement redoutable, un monstre plus dévorant encore : l'État inquisiteur pour la foi , pour la foi rationaliste ? c'est celui-là qu'il faut craindre et dénoncer et combattre. Sans doute vous avez d'abord quelque peine à le distinguer, tant il est habile à se dissimuler sons l'éloquence spiritualiste d'un ministre, sous la dignité presque religieuse de la parole d'un directeur de l'enseignement, sous la gravité simple et sérieuse d'un programme du Conseil supérieur. Vous j ugeriez qu'il n'y a là que le noble souci, le sens profond de ce qui fait la vie morale d'un peuple, et une scrupuleuse attention à préserver ces éléments sans porter atteinte aux droits de la conscience individuelle. Pure apparence! Sous les habits du bon berger, un regard pénétrant parvient à démêler le loup ravisseur.

M. de Pressensé ne veut pas que tant de clairvoyance lui vienne de « l'esprit confessionnel. » Soit : je ne tiens pas au terme, qui, j'ai à peine besoin de le dire, n'avait dans ma pensée aucune intention désobligeante. Je le remplacerais volontiers par celui d*esprit ecclisiastiqi^^ c'est-à-dire esprit d'Église, qui me parait mieux applicable aux idées d'un penseur en qui s'allie, ou plutôt en qui se rencontre le consciencieux attachement aux données de la métaphysique orthodoxe avec un goût très vif des choses modernes et de la liberté en particulier.

Mais laissons les mots et allons au fond des choses. M. de Pressensé ne conteste pas la légitimité de l'enseignement moral donné par l'État, c à condition que cet enseignement ne s'écarte pas des principes fondamentaux sur lesquels tout le monde est d'accord. »

Voilà, j'imagine, une règle simple et précise. Il n'y en aurait pas de plus commode..., si seulement elle n'était impraticable. Peut-être, je l'ai souvent pensé, peut-être y eut-il dans notre histoire au lendemain de 89, un moment, une minute fugitive, entre l'esclavage de la veille et l'émancipation du matin, où il fut possible d'invoquer sans mensonge un minimum de croyances simples, communes à tous les Français. C'est l'instant où le jacobinisme, dans une tentative dont le piteux avortement nous a trop voilé la hardiesse et la réelle grandeur, essaya d'arrêter l'essor de la libre pensée en deçà de l'athéisme et de lui confier les destinées de l'ftme nationale. Que Thypocrisie officielle et l'épouvante aient eu leur grande part dans

LB DROIT DE l'ÉTÂT £N MATIÈBE D'ÉDUCATION MOBALE. 323

Taffaire, ce D*est pas contestable : toutefois il est'certainqu*à cette époque la pensée générale répugnait encore à certaines aventures de spéculation, qu'elle reculait d'horreur devant un certain degré de négation et de démolition des vieux remparts de la conscience. Hélas ! que de chemin parcouru depuis! Gomme Tesprit s'est apprivoisé aux plus formidables audaces! Où sont-ils maintenant ces principes que nul ne conteste? Parmi ceux qui jusqu'ici ont supporté tout l'édifice de la vie morale privée ou sociale, en trouverons-nous un seul qui n'ait pas été battu en brèche^ un seul dont vous ne puissiez être certain qu'une portion considérable de vos concitoyens, et non des moins éclairés, nourrit à son égard le doute ou l'hostilité? Que dis-je? Ce ne sont plus seulement les étais ordinaires de l'obligation morale, Dieu, la cause suprême, Tordre universel, etc., que nous voyons ébranlés et sapés avec une croissante énergie : c'est l'obligation même, c'est l'existence d'un bien et d'un mal, c'est-à-dire toute possibilité d'éducation de la conscience, qui est audacieusement supprimée par quelques-uns des penseurs les plus écoutés, les plus accrédités.

Que faire? Enseigner la morale sans les principes, les devoirs sans le devoir, sans la loi morale, c'est-à-dire sans un élément de spéculation et par conséquent de contestation ? J'estime trop haut le sens que mon éminent contradicteur a souvent montré des choses de Tàme pour croire que telle serait sa solution. Il sait mieux que nous que ce serait là bâtir dans le vide, qu'il n'y a pas d'éducation réelle, ayant prise sur l'esprit et sur la vie sans an principe inspirateur, que le code le plus minutieux des devoirs ne vaut que s'il se rattache à un ordre supérieur dont il emprunte son autorité et sa vertu secrète.

Si donc vous accordez que l'État a le droit de se faire éducateur — et c'est, à mon sens, son ({roit essentiel et sacré, son vrai titre de noblesse — il TOUS faut, bon gré malgré lui, reconnaître aussi le devoir de prendre position et parti, d'appuyer son enseignement à une certaine conception de rUnivers, bref d'avoir une philosophie. Je vous accorde* à mon tour qu'il la devra choisir et exprimer de telle sorte qu'elle heurte le moins possible de croyances, qu'elle réponde aux besoins et aux instincts du plus grand nombre possible de nos concitoyens. Je dirai volontiers que l'État peut et qu'il doit y faire entrer un certain fonds, non pas commun à ToDanimité des citoyens ni incontesté de tous, cela ne se peut, mais commun du moins à la plupart des hommes éclairés de son temps, ce peu de notions très simples et profondes qui, sous la diversité des définitions dogmatiques, se retrouvent les mêmes au fond de chaque religion et de chaque philosophie pratique, parce qu'elles ont composé jusqu'ici le patrimoine de l'humanité elle-même. Je me hftte d'ajouter que cette limite difficile, délicate, me parait avoir été scrupuleusement respectée et

324 LE DROIT DR l'ÉTAT BN MATIÀRB d'ÉDUCATION ItORÀLB.

que Ton chercherait en vain dans les programmes ou les Instructions un principe qui Teicède. Quant aux programmes, ils ne renferment en fait d*autres principes que ceux-là mêmes que Timmense majorité des enfants^ aussi bien catholiques que protestants et libres penseurs, a déjà reçus avant d'entrer à l'école^ et ils les expriment sous la forme la plus élémentaire et générale, la moins propre à prêter à une discussion ou à une exposition dogmatique. Et quant aux instructions ministérielles, elles ont toutes eu pour objet de marquer à l'instituteur, dans un langage d'une admirable sagesse, le devoir de se tenir en dehors de toute propagande confessionnelle ou philosophique, de n'être ni un théologien ni un philosophe d'école, mais de se borner à transmettre aux enfants « cette bonne et antique morale que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie, ces idées d'ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l'esprit humain. » (Lettre ministérielle du 17 novembre 1883.)

Qu'on ne s'y trompe pas, je n'entends pas dire que nous touchions là le fond du débat. Et je suis prêt à convenir que, quel que soit le tact, le scrupule et même l'art du maître, il ne lui est pas possible de donner un enseignement moral qui ne heurte sur aucun point quelque doctrine établie et en particulier le catholicisme sacerdotal. Le tour de force est inutile à tenter, il est impossible. Le silence même que garde l'école sur les principes des Églises, sur l'appareil entier des dogmes est à lui seul une controverse, et à quelques égards, une contradiction muette. Enseigner la morale sans la suspendre à l'autorité de l'Église ou de la Révélation, ce n'est pas assurément préparer le terrain à l'œuvre de l'éducation confessionnelle. Ge n'est certes non plus enseigner le mépris du sentiment religieux, en tant que ce sentiment est distinct des formes théologiques ; c'est plutôt lui laisser le champ libre, c'est même en susciter indirectenieut Téclosion ou la croissance. Mais par cela même, c'est, à quelques égards, rendre à l'avance moins aisée la tftche'de ceux qui auront à ramener l'enfant aux conceptions ecclésiastiques. Je ne songe pas à nier cette conclusion: mais, qu'on veuille le remarquer, il ne suffirait nullement, pour éviter un tel résultat, de supprimer l'enseignement moral : c'est l'enseignement, c'est l'éducation dans son entier qu'il faudrait supprimer ou gravement altérer. Il est certain que l'éducation libérale en toutes ses branches, précisément parce qu'elle fait appel à la raison de l'enfant, à sa faculté d'examen, à sa responsabilité, par cela seul qu'elle fonde de toutes parts chez lui le sens critique, je veux dire le discernement rationnel et l'autonomie personnelle, concourt tout entière à le pial préparer à un système dont i'autorité est la base et dont le miracle est l'élément. Quand j'ajoute à cette instruction séculière l'enseignement moral, je ne fais que terminer Tédi-

LB DROIT DB L*AtAT EN MATliaB D*ÉoaGAT10N MORALB. 325

flce^y poser le couronnement; je n*y introduis» quant à Tesprit, rien d'es« ^entiellement nouveau ; et les adversaires de renseignement laïque le savent bien.

C'est ici, si je ne me trompe, le centre, le nœud de la question. D'où Tient à TÊtat ce droit considérable, le plus grand de tous par ses effets, de prendre parti en philosophie morale, même avec infiniment de circonspection et de scrupule, d'orienter en un sens déterminé les ftmes dont il a charge? Et pour Texercer, d'où l'État tire-t-il sa garantie, sa certitude intime, son autorité?

L'avouerai-je ? L'étrange, pour moi, c'est de voir contester ce droit, tant il est à mes yeux constitutif de l'État, impliqué dans la notion même de ce terme. Et cela dans tous les temps et sous toutes les formes de gouvernement. De tous temps, on a regardé comme la faculté imprescriptible, fondamentale de la Cité, celle de se préparer des citoyens pénétrés des principes mêmes qui inspirent et font vivre la Cité. Car ce droit supprimé, tout ce qui est de l'État s'écroule, tout ce qui lui donne corps, réalité, action efficace tout s'évanouit; il ne reste plus qu'une forme vaine, une spécieuse enseigne, abritant d'autres réalités, d'autres influences, d'autres puissances. Et lesquelles? Celles-là même qui auront recueilli, ressaisi ce droit que l'État laissait tomber. Toutes les fois donc que l'État prétendra être quelque chose, être lui-même, être une organisation politique et sociale formée selon de certains principes, ce sera sa fonction légitime j sous peine de suicide, d'incliner dans le sens de ces principes les jeunes générations, et d'empêcher les principes opposés, destructifs, de prendre autorité sur elles, bref, d'entretenir dans l'esprit public l'ensemble des doctrines qui sont comme son sol nourricier.

— Ainsi, me dira-t-on, tout se réduit pour vous au droit de l'État de durer, de subsister, et par conséquent de s'assurer les moyens de se continuer dans les citoyens futurs? Ne voyez-vous pas que c'est là tout justement la doctrine théocratique, la théorie maudite de la liberté du bien, du salut des individus et des peuples assuré malgré eux par le bras séculier? —

Je répondrai deux choses. Premièrement, la différence radicale des fins et des moyens réduit à rien cet argument puremeni oratoire. La fin que se propose le régime théocratique est l'asservissement des ftmes; son moyen habituel, la contrainte. Vous ne convaincrez pas aisément un esprit un peu réfléchi qu'il y ait identité entre cette doctrine et celle qui a pour ambition l'émancipation morale autant que politique de l'individu et pour instrument unique la persuasion. Secondement, une fois cette différence faite (et c'est presque tout) , ce qui reste de ressemblance ne peut vous servir d'argument, car, je le répètCi vous la trouverez entre tous les

Page 1