‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 66 sur 144 · IM · texte numérisé non relu

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326 LE DROIT DE L*iTAT EN MÂTiiRE d'ÉDDGATION MORALE.

régimes^ entre toutes les organisations sociales. C'est elle, proprement, qui fait une société, qui la différencie d'un troupeau, d'une borde de sauyages. Supprimez-la, vous supprimerez l'État lui-môme. Il est à peu près aussi juste de les lui reprocher^ que de reprocher à un civilisé de manger sous prétexte qu'il se rapproche par là de l'anthropophage. Nous condamnons aujourd'hui l'ancienne société, et les minorités proscrites l'accusaient justement, non pour avoir fait ce que toute société a le droit de faire, ce que suggère aux familles privées ou sociales l'instinct élémentaire de la conservation, mais pour avoir enseigné et pratiqué un droit public contraire au droit de la conscience, en opposition avec le droit qui, en tout homme membre de la Cité, reconnaît un homme et lui laisse les moyens d'accomplir sa destinée d*homme. Nous prétendons échapper à une assimilation absurde entre l'État du XYii* siècle, qui proscrivait des citoyens parfaitement dévots à l'ordre politique, au roi et à la loi, et l'État moderne, qui se borne à interdire un enseignement directement subversif de sa propre notion constitutive et dont le droit fondamental a pour caractère d'envelopper, de protéger, de garantir les droits de tous; je ne dis pas leurs prétentions, mais leurs droits. Amis et ennemis, qu'ils le reconnaissent ou non, vivent à l'abri du droit public moderne; ils s'y meuvent en pleine indépendance et sécurité, jusqu'au point — nécessairement flottant, et soumis à la décision de la majorité, écho présumé de la raison publique — où la liberté de quelques-uns se manifeste de façon à compromettre la liberté de tous.

L'État, dit M. de Pressensé, c n'a point charge d'&mes ». Il n'a donc qu'une fonction répressive, une mission de police pour empêcher l'usurpation des droits et les excès de pouvoir? Je demande à mon tour à quel titre il efripêchera^ s'il ne peut se réclamer d'aucun droit d'affirmer et de professer. Ce sera sans dout& au seul titre de la force, puisqu'il lui est interdit de se réclamer d'un droit moral, c'est-à-dire d'un principe, et de professer, d'enseigner ce principe. Allez donc jusqu'au bout de votre théorie : si l'Etat est impuissant à croire, à enseigner, à déterminer les mœurs, c'est apparemment qu'il y a une puissance supérieure, l'Eglise ou les Eglises, seule investie, celle-là, du pouvoir suprême, du droit d'intervenir dans la croyance et dans toute la vie morale, et que l'Etat n'est que son humble subordonné.

Tout au contraire, à mes yeux, loin que l'État vive seulement de force matérielle, loin qu'il soit un simple accident transitoire du suffrage, il n'y a pas un de ses actes, législatifs ou exécutifs, au fond duquel vous ne trouviez, plus ou moins explicitement exprimée, l'invocation d'un principe supérieur, d'une loi générale, naturelle et étemelle, dont la loi présente n'est que l'expression particulière. L*Ëtat est d^àbord on pouvoir spirituel,

SXAHKN DBS « PRBMIUS PBIMGIPBS > DB HEBBERT SPENCER. 327

et e*est ce titre, ce titre senl, <iui lui confrère la légitimité en tant que pouvoir temporel. Le glaive tomberait des mains du magistrat, de l'officier de police, du soldat, si en exécutant la loi positive ils ne croyaient pas d'une manière générale exécuter la loi étemelle, fondée dans la nature des choses.

Pour moi, je repousse de tontes mes forces ce scepticisme funeste au sujet de nos propres croyances et de notre droit. Je dis que nous sommes fondés à croire que les principes modernes de la vie publique sont vrais» du moins par rapport aux principes opposés, que nous avons le droit de les appeler en pratique la vérité et par conséquent de les enseigner. Il est vrai, selon moi, que le régime libéral vaut mieux que le despotique, que l'instruction vaut mieux que l'Ignorance, le souci et l'amour des petits, des humbles, mieux que leur écrasement, la responsabilité du citoyen mieux que sa servitude, la justice égale pour tous, mieux que l'inégalité, le respect de la loi mieux que sa violation, etc., etc., bref que l'ordre moderne dans son ensemble vaut mieux que l'ancien. Nous avons, non le droit seulement, mais le devoir envers ces vérités de ne pas douter d'elles, de les professer hautement et de leur remettre les destinées de nos successeurs comme nous leur avons remis les nôtres. Telle est la source profonde, mais claire, pure et vive du droit de l'Etat en matière morale.

Un mot encore, et j'ai fini. Gomment M. de Pressensé semble-t-il ne pas se douter qu'une grande partie des jeunes générations, et surtout la plus remuante, celle qui, mal éclairée, peut compromettre le plus gravement la sécurité sociale, reste de fait étrangère à toute influence d'Eglise, qu'elle ne reçoit de ce côté aucune impulsion, aucune direction morale, et que l'Etat, la société civile ne peut pas s'en désintéresser ? Elle est donc obligée, si elle ne veut pas renoncer à former l'homme dans ces enfants, de constituer de son chef un appareil de vie morale, de les munir des notions nécessaires pour reconnaître le devoir et le pratiquer. Ici encore ce n'est pas son droit seulement, c'est son devoir, qu'elle. ne saurait déserter sans se frapper elle-même de déchéance. D' J. Elib Pégaut.

EXAMEN DES a PREMIERS PRINCIPES » DE HERBERT SPENCER.

(SuiU.)

YIII. — UrVAlIABIUTi DB SÉQTIBNGB DE LA FORCE.

Ce titre, ou celui de Déterminisme de la Force^ conviendraient au chapitre que M. S. intitule Persistance des rela{ions entre les forces. Yoici, en effet, comment il explique ces derniers termes :

c Supposé qu'une manifestation donnée de force, sous une forme et

328 EXAMEN DES « PBBMIBB9 PaiNGIPES ^ DE RBRBBBT 8PBNGBE.

des conditions données, soit précédée ou saivie d'une autre manifestation, il faut, que, dans tous les cas où la forme et les conditions restent les mêmes» elle soit précédée ou suivie de cette autre manifestation. Tout mode de rinconnaissable antécédent doit avoir une connexion invariable, quantitative et qualitative, avec ce mode de l'Inconnaissable que nous appelons son conséquent.

c Dire le contraire c'est nier la persistance de la Force. Si, dans les deux cas, il y a ressemblance exacte non seulement entre les antécédents plus saillants que nous distinguons des autres, en les appelant causes, mais aussi entre les antécédents concomitants que nous appelons conditions, nous ne pouvons affirmer que les effets différeront sans affirmer ou bien qu'une force a commencé d'exister ou bien qu'une force a cessé d'exister. Si les forces coopératives dans un cas sont égales à celles de l'autre cas, chacune à chacune, par leur position et par leur intensité [in distribution and amount)^ il est impossible de concevoir que le produit de leur action combinée dans un cas soit différent de celui qu'elle douce dans l'autre cas, sans concevoir qu'une ou plusieurs forces ont gagné ou perdu en quantité, c'est*à-diresans concevoir que la force n'est pas persistante (1). »

Avant de faire nos remarques sur la proposition, observons qu*elle suppose un postulat nouveau, et que, par conséquent, la démonstration en est vicieuse, avec les seules prémisses jusqu'ici posées. C'est un des exemples nombreux de l'infirmité logique d'un philosophe d'ailleurs plein de génie. Les chapitres précédents n'ont concerné de la Force que le sujet matériel indestructible et la quantité, et voici que tout d'un coup nous admettons sans preuve que, parce qu'un groupe de phénomènes donnés étant suivi par d'autres phénomènes, ceux-ci se produisent sans qu'il y ait rien d^ajouté ni de retranché dans la nature à un certain fonds de force mécanique demeurée invariable en quantité, il faut aussi que, les mêmes antécédents venant à se reproduire, les mêmes conséquents en qualité s'ensuivent, et que la séquence se reproduise identiquement sous tous les rapports. Or, on n'aperçoit aucune liaison logique entre la première de ces thèses et la seconde. On n'en découvre pas l'ombre dans les termes de l'auteur, qui leur donne la forme extérieure d'une démonstration, et qui, en somme, n'est mû que par le préjugé de l'invariable séquence. Au lieu d'affirmer, ce qui est si manifestement faux, que c la conclusion générale qu'il y a des connexions constantes entre les phénomènes, conclusion qu'on regarde d'ordinaire comme inductive seulement, peut réellement se déduire de la donnée dernière de la conscience », — à savoir du jugement a priori de la Persistance de la Force, — que n'a-t-il

(1) les Premiers Principet, traduction de M. Guellet, p. 306. La dernière édition n*offre point de ehengement pour ee chapitre.

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immédiatement déclaré, comme en d'autres occasions, qu'il n'y a que des connexions invariables, parce que le contraire de cette proposition est impensable I n est vrai que c'est à peu près de la sorte qu'il termine ce chapitre, c UafRrmation d'une existence au delà de la conscience est, dit-il, l'affinnation qu'il y a au delà delà conscience quelque chose qui persiste; car la persistance n'est rien de plus que l'existence continuée, et l'existence ne peut pas être pensée comme autre que continuée (cannot be thought ofas oiher ihan continued). Et nous ne pouvons affirmer la persistance de ce quelque chose au delà de la conscience sans affirmer que les relations entre ses manifestations sont persistantes ». L'existence ne peut se penser qu'avec l'existence : de cette proposition identique et ridicule, on tire ainsi, par une équivoque entre exister et continuer d'exister, la nécessité de penser que ce qui existe existera toujours. Au moins c'est la seule manière dont je puisse m'expliquer la persistance érigée en vérité ultime. Puis, de ce que l'existence se continue, on conclut qu'elle se continue avec les mêmes relations internes entre ses modes ou manifestations^ proposition vague dont il faut cependant borner le sens à l'hypothèse des séquences invariables, si on ne veut pas la trouver trop évidemment contraire à toute expérience. Quoi qu'il en soit, M. S. prétend enchatner ces idées comme inséparables, impensables les unes sans les autres; il n'avait donc pas besoin de rattacher, comme il l'a fait plus haut, la constance et l'uniformité des connexions qualitatives, dans les cas de similitude des antécédents, à la persistance quantitative de la Force, qui n'y a pas le moindre rapport. Il se serait épargné un paralogisme inutile.

Allons au fond maintenant. Quel rapport devons-nous supposer entre la Force et Us forces^ puisque M. S. nous parle de ces dernières et les fait entrer dans sa formule : « persistance des relations entre les forces ». Je ne vois pas qu'il nous ait donné une théorie générale des rapports du multiple et de l'un, dans l'univers, et résolu, au moins explicitement, le problème de l'individuation. Mais, on a beau considérer le monde comme le produit du développement nécessaire et spontané d'une substance unique dont tous les phénomènes sont des modes^ ou d'une force unique dont toutes les forces sont des manifestations (je ne vois entre ces deux conceptions d'autre différence que celle des mots), il faut toujours bien reconnaître que ce qu'on appelle « relations entre les forces », relations entre les < manifestations de la Force » , entre les modes successifs de la substance, effets et causes les uns des autres, changent grandement d'ap* parence dans la nature quand on passe de la considératioa de celles de ces relations qQi peuvent se définir exclusivement par les mathématiques à la considération de celles qui ne le peuvent plus que partiellement, et enfin de celles dont la partie réductible au mécanisme n'apparaît plus que

330 EXAMBtr DIS c PREMIBHS PaiNGiPBS D DB HBBBBRT SPBNGEB.

comme la simple condition antérieure d*une autre partie dont la défiai* tfon est entièrement différente. Or un caractère indéniable de ces dernières, c'est-à-dire des relations intellectives et volitives» c'est que certains de leurs termes sont des groupes fortement individualisés de phéDOmènes, dans lesquels Tactivité est centralisée ; et c'est un autre caractère, lié à cette iodividuation ou à ce degré de séparation, que les individus y paraissent, en leurs propres déterminations^ des agents plus indépendants par rapport à la série antérieure des causes, et des agents plus libres en ce qui touche leur action et ses effets possibles. En d'autres termes, les « relations entre les forces » sont ou ne sont pas toutes prédéterminées, forment ou ne forment pas un enchaînement indissoluble et éternellement nécessaire de causes qui sont des effets , d'effets qui sont des causes, — c'est une question, — mais elles paraissent à certains égards, et pour de certains cas considérables dans le monde, n'être pas ainsi prédéterminées; chacun sait parfaitement, en conséquence, ce que le mot de liberté veut dire; la confusion systématique de toutes les sortes de phénomènes, d'actions et d'agents, sous le nom de forces et relations entre les forces^ ne saurait avoir la vertu de supprimer les idées les plus naturelles des hommes: il n'est donc pas sérieux de prétendre que la persistance entre ces relations, le déterminisme absolu, puisque c'est bien là ce qu'on entend, est une idée dont le contraire ne peut pas réellement se penser.

Qaand je réfléchis à rapriorisme singulier, si violent, si je puis ainsi parler, de M. S., et que je le rapproche de sa profonde conviction de la réalité d'une évolution de la nature qui modèle l'esprit en le conformant à l'expérience, et fait ainsi passer les vérités de l'état empirique à l'état apriorique, je ne peux trouver qu'une seule bonne explication de la fermeté de vues avec laquelle ce philosophe déclare que les idées contradictoires des siennes ne sont que des pseudo-idées, et que les pensées que tant d'autres hommes et philosophes croient ou ont cru qu'ils avaient sont des pensées qu'on ne peut pas réellement avoir. Et je voudrais que le lecteur ne prit pas cette explication pour une pure plaisanterie. Il n'y a pas à nier que les plus grands dogmatistes se soient pris eux-mêmes pour des vases d'élection par rapport à l'Éternel, ou Dieu ou Nature, dont ils regardaient la connaissance nécessaire comme infusée en eux pendant que le commun des mortels est en proie à l'erreur et pense comme ne pensant point. Ce que ces penseurs estiment qu'ils sont pour la nature^ au point de vue statique en quelque sorte, M. S. a cette raison de supposer qu'il l'est au point de vue dynamique^ et par le résultat de l'évolution, cette raison, dis-je, que, le premier, portant à l'état de « savoir complètement unifié » les sciences qui sont le c savoir partiellement unifié », il a réduit en système l'expérience universelle acquise par les êtres depuis les diffé-

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renciations primitives accomplies dans la Nébuleuse. Voilà ce qui constitue son dogmatisme particulier. D'autres peuvent avoir en fait des idées contraires aux siennes , autant du moins que des pseudo-idées sont des idées; en droit, les siennes seules peuvent se penser. C'est ce que Ton reconnaîtra de plus en plus à mesure que révolution opérant chez les autres ce qu'elle a déjà opéré chez lui leur rendra tout à fait impossible de penser, même en apparence, ce que jusqu'à présent ils ont pu croire encore qu'ils pensaient.

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