‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 67 sur 144 · IX. — LA VARIABIUTÉ OUALITATIYE DB LA FORCE; LE TRANSFORMISME · texte numérisé non relu

IX. — LA VARIABIUTÉ OUALITATIYE DB LA FORCE; LE TRANSFORMISME

A la mythologie métaphysique de la Force invariable succède, pour r « unification du savoir », la mythologie physique des forces variables, jouant les rôles des qualités et des sensations, c Partout où nous pouvons remonter directement à la genèse du mouvement, nous trouvons qu'il préexistait comme quelqu^ autre mode de force... Réciproquement, le mouvement arrêté produit, sous différentes circonstances, de la chaleur, de l'électricité, du magnétisme, de la lumière » : ainsi s'exprime M. S. au début du chapitre intitulé « Transformation et équivalence des forces ». Une grossière équivoque entre l'idée positive et bien définie des transformations du mouvement — c'est-à-dire de ses changements de composition et de distribution dans les éléments des corps, — et l'imagination puérile de la transformation de quelque chose en quelque autre chose sont toute la raison d'être de cette théorie des métamorphoses qui représente aujourd'hui aux yeux d'un public ignorant les vérités et les découvertes de la physique mécanique. On se figure que le mouvement s'interrompt, et que telle autre chose, chaleur, lumière, etc., en prend la place. L'idée de substance intervenant alors pour chasser le mystère, on imagine une entité commune, résidant sous les divers phénomènes, et qui se montre tantôt comme un mouvement, tantôt comme une qualité sensible, et tantôt même comme le sentiment ou l'idée de ces choses. On donne à cet être un nom, celui de force, par exemple, qui a l'ayantage de faciliter la représentation des formes successives en guise de certains produits. Des produits de quoi ? de la force en général, rien n'est plus simple, et forces eux-mêmes, à titre de modes de la force en général. Ainsi se fait la mythologie.

M. S. n'a pas l'excuse de l'ignorance , car il explique assez exactement, d'ailleurs, ce qu'on entend en physique par les équivalents mécaniques \ il sait bien que le mouvement ne s'arrête pas, ne diminue pas, là où se manifestent ces propriétés que Ton dit avoir de tels équivalents. Il écrit luimême, pour le cas de chaleur, par exemple : « Ce mode de force que nous

332 BXAMEN DBS « PREMIERS PRIKC1PB8 » DE HERBERT SPENCER.

distinguons comme chaleur est maintenant regardé généralement par les physiciens, comme un mouvement moléculaire, non pas comme un mouvement développé dans le changement des relations des masses sensibles les unes par rapport aux autres , mais bien comme un mouvement qui existe entre les unités dont se composent les masses sensibles. » Il en est de même des autres propriétés, considérées dans les conditions extérieures de nos sensations. Puisque M. S. n'ignore pas cela, pourquoi parlet-il de la chaleur, de Télectricité, etc., comme de produits du mouvement arrêté? et pourquoi dit-il du mouvement engendré qu'il préexistait comme quelque autre mode de force? On voudrait, mais on ne peut pas lui prêter Tintention d'exprimer, par ces termes plus qu'incorrects, le passage de l'état de mouvement qui consiste en des transports visibles de masses à cet autre état de mouvement qui se distribue en vibrations moléculaires et correspond à d'autres des impressions de nos sens, — ou le passage inverse. — Eu effet, à ce point de vue, qui est le vrai, le mouvement des masses arrêté ne doit pas être dit avoir pour produits^ la chaleur, Télectricité, etc.; il a simplement pour remplaçant un mouvement vibratoire; et c'est ce dernier, ce mouvement, et non point le mouvement arrêté, qui donne lieu aux nouvelles propriétés et sensations correspondantes. El il est ridicule de dire que le mouvement des masses, quand il est engendré, préexistait comme quelque autre mode de force (motion, wherever we can directly trace Us genesiSy we find to preexist assome other mode of force) ^ puisqu'il prémitaU^ au contraire, dans le sens le plus ordinaire et toujours le même de force, 2i savoir comme mouvement, seulement avec une distribution différente des parties mobiles et des vitesses. L'autre préexistence et l'autre mode de force ne sont mis là que pour le plaisir d'envisager des métamorphoses (1).

Mais M. S. a besoin de ces métamorphoses, et il en prête Tinutile et antiscientifique fiction à la physique : « La conclusion sur laquelle tombent facilement d'accord les physiciens, est non seulement que les forces physiques subissent des métamorphoses, mais qu'une certaine quantité de chacune d'elles est le constant équivalent de certaines quantités des autres » (2) . Ce non seulement ne signifie rien ; la seconde partie de la proposition répond seule à la vérité; la première n'est applicable qu*à ceux des physiciens qui s'énoncent négligemment sans attribuer de l'importance à une expression figurée, du genredecellesque suggère la mythologie naturelle du langage. Le sens de la seconde, qui , prise en sa généralité, est une induction tirée de la découverte de Véquivalent mécanique de la chaleur^ est que les phénomènes propres de chacune de ces espèces que M. S. ap-

(1) First PrincipUs, 1 66.

(2) Id., ibid.

BXAMEN DBS c PRBlIlKBS PRINCIPES » DB HEBEERT SPBNCEB. 33S

pelle des forces: chaleur, lumière, etc., ont, en tant que mesurables, la propriété de se succéder et de se remplacer les unes les autres, pour de certaines quantités relatives de chacun d'eux, qui sont toujours les mêmes dans ces substitutions, et qui se rapportent toutes à une même quantité de travail mécanique; c'est cette dernière qui est dite leur équivalent mécanique (tant de kilogrammes élevés à tant de mètres de hauteur).

Je suis forcé d'insister encore un moment sur ces notions positives, pour montrer clairement à tout lecteur attentif que M . S. ne les a pas comprises et que tout son transformisme n'est qu'un long contre-sens scientifique. Avant ce progrès décisif de la physique mécanique, lorsqu'on n'avait pas encore appris à'supputer les mouvements moléculaires, les substitutions naturelles de phénomènes que je viens de définir s'offraient à Tesprit comme de pures apparitions de certaines choses, en correspondance avec de purs évanouissements de certaines autres. On voyait, — c'est l'étude de la chaleur, et spécialement de la machine à vapeur, qui a conduit à ces découvertes, — une chaleur perduey un travail mécanique gagnée ou réciproquement. Il était alors naturel, considérant sous la chaleur, la cause inconnue des phénomènes calorifiques, et sous le travail, ce que la mécanique a toujours appelé une force, de dire que le calorique ^^ changeait en force motrice, ou réciproquement, et puis, gnéralisant Tidée de cause, commune aux deux cas, sous le nom de force, d'imaginer que la force se transformait pour produire différents effets. Je dis que c'était naturel, mais je pense que tout vrai physicien devait reconnaître qu'une telle imagination ne peut passer pour une explication scientifique. C'est comme pour la théorie des chakurs latentes; on savait bien, en employant cette expression qui n'a par elle-même aucun sens, qu'on ne faisait ainsi que désigner une loi dont la vraie nature était à rechercher, — et qui, en effet, a été découverte du même coup que l'équivalent mécanique de chaleur.

Voilà donc ce qui était permis, en un certain sens, avant le parfait éclaircissement des théories. Mais aujourd'hui que la chaleur est considérée physiquement comme un état mécanique du corps, et, par conséquent, Véquivalent mécanique de la chaleur comme l'équivalent de quelque chose d'également mécanique^ que devient la soi-disant transformation de la force? Ce n'est plus qu'une superrétation. Ce qui se transforme, mais alors dans le sens défini du mot, c'est-à-dire ce qui subit des changements de distribution et de composition, c'est la force mécanique elle-même, ce sont les mouvements qui tantôt se divisent entre les molécules et nous sont alors insensibles comme action directe sur nous, tantôt donnentdes résultantes qui se traduisent en transports de masses. Et ceseraitn'avoir pas compris, que d'objecter que les mouvements moléculaires correspondent à des phénomènes particuliers : chaleur, lumière» électricité, tout autres que ce que nous per-

334 SXABtBN DKS v PBElflEaS FBINCI^BS » DE H8RBE&T SPENCER.

cevoDS dans le changement de lien des corps sensibles, et que, pour cette raison, on a le droit de parler de transformations survenues dans la force en tant qu^elle produit ces différents effets simultanément avec ces mouvements moléculaires. De quels phénomènes parlons*nous? Il y en a de deux sortes, dans ceux que je viens de nommer : il y en a qui restent de purs mouvements ; ce sont des dilatations et des contractions, des ondulations, des courants, etc. : ceux-là n'ont point à se transformer mythiquement; mécaniquement il suffit^ c*estrà-dire en conservant toujours leur nature de changements locaux et de transports de mobiles diversement divisés; et il y en a qui sont les correspondants psychiques des premiers, par suite de la communication des mouvements à nos organes; qui sont en un mot des sensations. Or, quelles transformations dans leur cause externe peuvent exiger ceux-ci pour se produire? Que sont-ils de plus que des applications de la loi générale de corrélation et de causalité entre les mouvements et les impressions psychiques? Ces dernières ne doivent-elles pas naturellement varier avec les modes des premiers? N'est-ce pas là la signification même de cette loi ? On va directement contre l'idée et la méthode de la physique mécanique, quand on cherche dans la cause ex* terne et dans ses modifications quelque autre chose que des mouvements mathématiquement définis. *

Ce n'est pas encore tout : cette idée de la* conservation ou constance de la force, à laquelle M. S. fait jouer un si grand rôle en la dénaturant par sa métaphysique, ne doit sa valeur pour la science, ainsi que son origine d'ailleurs, qu'à la considération de l'identité etde la fixitéd'une chose qui, en aucun sens possible du mot, ne peut être dite se transformer. Cette chose, c'est une fonction mathématique des seuls phénomènes naturels qui puissent entrer dans la notion scientifique de force : une fonction des vitesses et des masses. Gela qui persiste est ce qui ne se transforme point, contrairement à la mythologie du transformisme. Partout et toujours, en tout système mécanique libre, soustrait aux actions extérieures*, et dont les points mobiles ne sont sollicités au mouvement que dans la direction des lignes qui les joignent,— car c'est à ces conditions, souvent oubliées, que le vrai théorème est retreint, — la somme des énergies actuelles et potentielles est constante. Par des énergies, il ne faut entendre que des produits de masses par des vitesses élevées à la seconde puissance : les premières mesurent un travail actuel, les secondes un travail possible, et encore une fois, la notion positive de la force ne se trouve que là^ dans la force motrice ainsi rigoureusement définie. Gela posé, soit qu'on se place au point de vue de la distinction et du parallélisme harmonique entre le mécanisme et les fonctions représentatives, ou au point de vue matérialiste de la causation de ces dernières par des actions physiques qui sont au (end

BXAtfBN DR9 « PBBMIBRS PRINCIPES » DB HBRBBBT SPBNOBR. . 335

des mouvements et rentrent dans le mécanisme (1)^ toujours on envisagera la force du côté de ces actions, du côté du mouvement, tandis que, du côté des sensations et des idées, on verra ou les effets, les produits de ces actions, ou les phénomènes corrélatifs de ces mouvements; on ne pourra en aucun cas attacher un sens raisonnable, compatible avec la conservation de l'énergie, à Vidée que le résultat de la force est encore la force, que l'effet est encore la cause sous une autre forme; car, selon cette manière de voir, la force persistant sous sa forme ancienne, en vertu du théorème des forces vives, en même temps qu'on Timagine traversant une suite de formes nouvelles, l'idée môme de la transformation échappe dans l'usage qu'on en fait. Il est absolument impossible de se figurer quelque chose qui se transforme en conservant sa forme première. L'image est contradictoire. Or c'est bien de cette manière contradictoire que M. S. emploie les transformations : c Ces modes de llnconnaissable que nous appelons mouvement, chaleur, lumière, affinité chimique, etc., sont transformables les uns dans les autres, et pareillement dans ces modes de l'Inconnaissable que nous distinguons comme sensation, émotion, pensée; ceux-ci, à leur tour, étant directement ou indirectement retransformables en leurs formes originelles. Que nulle idée ou sentiment ne naisse, si ce n'est comme résultat de quelque force physique dépensée pour le produire, c'est une vérité en train de devenir un lieu commun de science, et quiconque en pèsera bien la preuve verra qu'il n'y a qu'un penchant dominant Yers une théorie préconçue qui puisse expliquer le refus de s'y rendre. Gomment cette métamorphose a lieu, — comment une force qui existe comme mouvement, chaleur, lumière, peut devenir un mode de conscience, — comment il est possible à des vibrations aériennes d'engendrer la sensation que nous appelons le son, ou, pour les forces que des changements chimiques mettent en liberté dans le cerveau, de donner naissance à l'émotion, — ce sont là des mystères qu'il est impossible d'approfondir. Mais ce ne sont pas de plus profonds mystères que les transformations des forces physiques les unes dans les autres. Us ne sont pas plus complètement au delà de notre compréhension que la nature de l'esprit ou celle delà ma-

(1) 11 y a bien pour le matérialisme une secoade manière de déflnir la relation de Tordre psychique à l'ordre physique et sa dépendance de ce dernier. C'est la manière qui répond an pur subsiantialisme. Cet autre point de vue s*accorde mieux atec le transformisme, (hi y con* sidère les phénomènes de tout genre comme des propriétés et des manifestations nécessairement enchaînées d'une substance. Ceux de ces phénomènes qui sont qualitativement irréductibles les uns aux autres, on a la ressource mythologique dé les imaginer se transformant les uns dans les autres, et l'on peut alors éviter la contradiction que je vais faire ressortir entre la force persistante et les forces mutuellement transformables; mais dans ce cas il ne faut point parler de force, au lieu de substance, et se fonder sur la mécanique, attendu que la force, en. ce sens positif» n'est pas transformable, mais identique en espèce comme en quantité, dans toute la la tuita des phénomènes.

336 lUUMKN DES C paSMlKBS P&UYGIBBS » DR HBRBKBT SPBNCBB.

tière. Ils partagent simplemeut l'insolubilité de toutes les autres questions ultimes. Tout ce que nous pouvons en apprendre c*est qu'il y a là l'une des uniFormités existantes dans Tordre des phénomènes (thcU there is ont ofihe uniformities in theorder of phenamena) (1).

Pour conclure avec tant de sagesse, il serait bon de n'avoir pas dépassé soi-même les bornes de ce qu'il est possible de comprendre^ et de n'avoir pas fait endosser à la science un mythe incompatible avec la conservation positive de la force, qu'on prétend toutefois maintenir. Quelle idée peuton se former de la transformation du mouvement en quelque autre chose, — et je dis même en acceptant les vaines imaginations transformistes, — quand il faut admettre que les forces vives des mobiles sensibles (les Smv^) se conservent en se distribuant en forces vives moléculaires, pendant que se produisent ces autres phénomènesqui ne sont pas des mouvements, qui sont des sentimeqts? Qu'est-ce donc alors, dans le mouvement, que cela qu'on peut imaginer qui devient autre chose? Il n'a rien perdu de sa force motrice ; nous savons à quoi il emploie celle dont nous cessons de voir les effets, et ce sont encore et toujours des mouvements. Et peut-on dire, sans nier l'invariabilité quantitative de la force, qu'une force physique est dépensée pour produire l'idée ou sentiment {iome physical force expmded in produ-^ cing it), tandis que cette force physique reste la même et s'emploie comme force motrice en même quantité qu'auparavant, pour produire des mouvements? L'assertion que M. S. veut faire passer pour un lieu commun scientiflque, ou peu s'en faut, est inconciliable avec le principe des forces vives, c'est-à-dire avec la plus haute généralisation obtenue jusqu'à ce jour dans la conception du mécanisme du mohde. Remarquons ici, de peur qu'on ne se méprenne, que, selon cette dernière conception, les forces vives doivent être suivies dans tous les phénomènes physiques et organiques où il entre du mouvement, et par conséquent dans toutes celles des conditions de nos sentiments et de nos idées qui appartienent à l'ordre du mouvement. Ce sont les sentiments mêmes et les idées mêmes, comme tels, qui ne peuvent pas être comptés dans la quantité du mouvement, puisque cette quantité, en vertu du principe des forces vives, doit non seulement se retrouver, dans les mouvements efférents de l'organisme, égale à ce qu*eile a été dans les mouvements afférents, mais encore persévérer invariable en elle-même à tous les instants, actuelle ou potentielle, pendant que se produisent les phénomènes hétérogènes de la sensibilité et de l'entendement.

M. S. a probablement été conduit à sa mécanique mythologique par la dynamique céleste (parus en 1845 et 1848), ouvrages qui revendiquent une lecture des mémoires de J.-R. Mayer sur le Mouvement organique et sur la

(l) Firtt PrincipUs, { 71 mlb /In.

BXAIIBN DES « PREMIEIIS PRINCIPES D DE BERBEBT SPENCER. 337

place importante et originale dans l'élaboration des nouvelles théories, mais qui ne montrent pas moins chez leur auteur des principes antiscientifiques : c On nomme force^ écrivait Mayer, tout ce qui peut être converti en mouvement. La force, considérée comme source de mouvement, est un objet indestrucUhle. — Il n'y a pas d'effet sans cause, et il n*y a pas de cause qui cesse d'exister sans léguer un effet équivalent. — L'effet est égal à la cause^ L'effet de la force est encore une force. — L'invarlabihté quantitative de tout ce qui existe est une loi supérieure de la nature, qui se vérifie pour la force aussi bien que pour la matière. — L'unique but de la physique est d'étudier les différentes formes de la force et les conditions de ses métamorphoses; car la création aussi bien que Vaniantissement d'une force est au-dessus des facultés humaines... — Il n'y a en réalité qu'une seule force. Cette force circule par un échange perpétuel, dans la nature morte aussi bien que dans la nature vivante. Dans l'un et l'autre domaine, point de phénomène sans transformation de force I — Le mouvement est une force. Dans l'énumération des forces le mouvement réclame la première place (1).

Cette métaphysique est incompatible avec le principe même de la phy* sique mécanique, et elle n'a nullement été suivie par M. Helmholtz, en son célèbre mémoire, presque du même temps, sur la Conservation de la force (1847}. Ce savant pose à la vérité le principe de l'impossibilité de la création, mais il le pose légitimement, c'est-à-dire en termes scientifiques, dans les bornes de la science : « Nous admettons, dit-il, rimpossibilité de créer de rien une force motrice durable par une combinaison quelconque de corps ». Il pose de même le principe que « tout changement dans la nature est dû à une cause suffisante »; mais il ajoute une réserve sur la méthode qui s'ensuit et dont le but est de remonter, pour l'explication de toute variation phénoménale, de cause en cause, jusqu'à ce qu'on atteigne une loi fixe produisant toujours dans les mêmes circonstances le même effet : « Il ne s'agit pas ici de décider si réellement tous les faits peuvent se ramener à de telles causes; c'est-à-dire si la nature est toujours intelligible, ou bien si elle présente des variations qui^ se dérobant à la loi d'une causalité nécessaire, appartiennent au domaine de la liberté. Mais, on peut l'affirmer, la science qui a pour but de concevoir la nature doit admettre la possibilité de cette conception ; et elle doit, en suite de son hypothèse^ poursuivre son œuvre, ne fût-ce que pour acquérir la certitude irrécusable que nos connaissances sont limitées. » Ce langage est parfaitement correct. M. Helaihollz ne s'interdit pas toujours les expressions transformistes, mais elles ne sont chez lui que des métaphores; il entend^ conformément

(l) Mémoire twr te mouvement orgimique dans ut rapports avec ta nutrition, par le docteur J.-R. Mayer (de Heilbrono), Urad. de l'ail, par Louis Pérard (1872), p. 5-7. l. 22

338 EXAMBN DBS C PREMIERS PRINCIPES » DE ABRBRRT S^ENGEft.

à la conception radicale de la physique mécanique, que la force soit toujours une cause du mouvement, toujours la force motrice, et non point tantdt cela, tantôt autre chose, en une suite de métamorphoses : « Les phénomènes de la n€Uure se réduisent à des mouvements de la matière causés par des forces motrices constantes^ qui ne dépendent que de rapports de position dans l'espace (1). » Quand il énonce le principe de la conservation de la force ^ même en lui donnant plus de portée dans l'expression que n*en comportent les phénomènes objets de science : •— La quantité de force ca-^ pable d^agir qui existe dans la matière inorganique est éternelle et invariable tout aussi bien que la matière, — il explique clairement qu'il s'agit de la force vive agissant directement pour produire un travail mécanique. Et quand il oppose à la chimère des machines à mouvement perpétuel cette loi : — Il n^existe, dans toute la série des actions naturelles aucun procédé qui permette d^engendrer de la force mécanique sans dépense correspondante (2), — il faut nécessairement comprendre que la dépense dont il est question est elle-même un travail mécanique , évaluable en forces vives, en sorte que, s'il s'agit d'une dépense de chaleur, par exemple, elle consiste en une certaine quantité des forces vives moléculaires qui s'employaient aux effets calorifiques et qui vont s'employer à un travail encore, mais cette fois effectué en des mouvements sensibles pour nous, et industriellement utilisables.

Toutes ces notions scientifiques sont incompatibles avec le transformisme, puisqu'elles nous font envisager au lieu de forces perdues^ retrouvées sous d'autres « formes de force, i des forces différemment distribuées, mais conservées sous la même forme^ la forme unique du travail des phénomènes naturels, et, au lieu de mystérieuses métamorphoses, la transformation du mouvement, qui est une idée positive et rigoureusement définie. Au regard de cette idée vraie (3), les imaginations de Mayer, quels qu'aient été ses mérites de hardi pionnier de la science, ressemblent à des caricatures : transformation d'une « force de chute » en mouvement, et vice versa; d'un mouvement en chaleur; d'une chaleur en c force chimique; » d'une force chimique en effet mécanique ; les plantes, qui « s'emparent d'une force, la lumière, et restituent une force : la différence chi--

(1) Mémoire sur la conservation de la force, par H. Helmholtz, trad. de Tall. par Louis Pérard, 1869, pp. 57, 61, 65 et suivantes.

(2) Ces dernières formules, du même auteur, sont empruntées à un autre travail excellent, que le traducteur a placé en tête du mémoire sur la Conservation de la force. P. Î4*86.

(3) L'explication la plus lucide et scientifiquement la plus correcte du rapport de la force (mécanique) aux actions physiques est encore, à ma connaissance, celle que Verdet t donnée dans deux magnifiques leçons professées à la société chimique de Paris en 1862 (publiées Tannée suivante. Hachette, édit.). Ce n'est pas, évidemment, que les applications de la théorie ne se soient multipliées depuis ce temps, mais son interprétation philosophique n*est pas devenae meilleure.

Page 1