IL
(4) Od., XXIII, 156.
(5) Od., Vin, 19.
(6) II., XVIÏ, 210.
0) U., XIV, 353. Cf. 328.
344 LA NOTlOiV ABSTRAITE
Cette conception objective pouvait seule se coordonner avec Tenflemble de la religion homérique, en ce sens (ju'elle pouvait emprunter son expression soit au naturalisme, soit à l'anthropomorphisme. La force idéale, et définie par un nom commun, peut servir d*ftme à un objet matériel qui la symbolise, où à un être divin qui la représente. La loi, par exemple, ou, pour mieux dire, l'ordre Inélectable, a pour expression tantôt le nom commun 6j(xiç, tantôt le nom divin Tbémis, tantôt le sceptre, que les rois et les orateurs autorisés tiennent à la main. La Terreur , c'est le dieu Phobos, et c'est l'égide (1); le Désir amoureux, c'est Iméros, et c'est aussi le fouet d'Aphrodite (tfxaç) (2); le Sort^ c'est Mœra, et c'est aussi la balance de Jupiter pour laquelle les Eères tiennent lieu de poids. Tous ces attributs matériels ont des vertus symboliques, et non magiques. La pensée primitive a peiné et tâtonné pour trouver aux idées une forme concrète Le nom créé, il fallut un être, un objet sensible* Le Sommeil devient un oiseau divin. Les Songes prennent la forme et la voix de ceux que se figure voir et entendre l'homme endormi. Mais comment se représenter la Jeunesse, la Mort, l'Erreur fatale C'Atv)), la Discorde, les Prières, la Malédiction, la Renommée? Les figures de toutes ces divinités ne sont plus guère que des allégories. La définition et le déterminisme ne laissent pomt de place à la libre individualité, riche d'effets imprévus et de vivantes Qontradictions. Tbémis, Mœra, bien que personnifiées, sont moins des êtres que des ressorts divins, lesquels agissent dans une direction et dans des limites données. C'est en quoi ces fétiches idéaux se rapprochent singulièrement des fétiches matériels. De même que le feu brûle et luit, et ne fait pas autre chose, de même Atè trompe et nuit, et ne fait pas autre chose. L'idée-fétiche n'a pas plus de liberté morale, que Tobjet-fétiche n'a de liberté physique.
Un très grand nombre des dieux nominaux inventés au jour le jour et selon le besoin des circonstances ont été rattachés au personnage de Zeus. De là l'opinion qu'ils en seraient sortis, comme des sortes d'hypostases. Quoi qu'il en soit, l'assemblage n'a rien de systématique, et les rapprochements sont en partie allégoriques. Les parents de Zeus, Krônos et Rhéa, ne semblent pas indiquer autre chose que VaecomplissemerU facile àes voloui es suprêmes (3). Quant à sa descendance, que de contradictions etd'in-
(2) «. XIV, 181, 198, 223. Cf. H, 782, et XT, 17. Cf. G.CurliM, oav. cité, n- 602 et n* 617 : a ishmas, Lebesgott. » Helbig, ouv. cité, p. 156, traduit 1{&qEç « courroie » (Riemen). Uesl aisé de voir, en lisant le chant XIV, qu'Hèra a déjà mil sa ceinture (((I^vt)) lorsqu'elle demande à Aphrodite de lui donner fiXoTYjTa xal ffjLspov, et qu'elle en reçoit le merveilleux tfjiaç, qu'elle cache dans son sein, et qui par conséquent ne fait pas double emploi avec la («ovy).
(3} Cf. la formule : ^tît [j.i\' (o:ts ^t6ç. Herman traduit Kp^voc par Perflcus et Pafv) par Fluonia, Cf. H., II. 419. Dœderlcin, ouv. cité, n* 763, n* 761. G. Curtius, n« 72. — Cf., sur Hécate, les interprétations de Klausen et de ScbiBmann.
DK c FORGS DITIMS » DANS l'iLIADS. 345
certitades! Tantôt il est le père de tous les dieux et de tous les hommes^ tantôt de certains d'entre les dieux et d'un très petit nombre d'entre les hommes. Si Hèra lui a donné Hephaestos, et Dionè, Aphrodite, il a enfanté à lui tout seul Pallas, qui dans Tlliade apparaît déjà comme le symbole féminin de la sagesse suprême. Homère ne nous cite point les mères d'Ossa, (la Renommée), d'Atè (rErreur), ni des Prières, toutes filles de Jupiter. Mœra (la Destinée) est-elle son épouse ou sa fille? Nous l'ignorons. Themis et Iris, qui lui sont associées par leurs actes et leur condition, n*ont pas avec lui de liens de parenté qui nous soient connus (1). De fait, ces divinités nominales agissent d'elles-mêmes, sans impulsion étrangère, dans les limites de leurs attributs. Iris la messagère n'attend pas les ordres de Zeus pour informer les Vents de finvocation d* Achille (2). Lorsque Zeus a quitté rOlympe, et que, bien à contre-cœur, Hèra vient apporter aux dieux assemblés ses ordres et ses menaces, c'est Thémis qui la reçoit, lui présente la coupe, et lui souhaite la bienvenue. Thémis symbolise la loi générale, de laquelle Hèra va faire connaître l'application particulière.
Les Charités (ou Grftces} sont dès l'époque homérique considérées comme les servantes d'Aphrodite. Mais la conception anthropomorphique ne se précise, en ce qui les concerne, que dans l'Odyssée, et mieux encore dans les hymnes et chez les poètes lyriques. Dans l'Iliade le mot x^P^y ^^^ ^^ singulier, soit au pluriel, désigne essentiellement le désir ou la gratitude. L'expression « xdfAat y(apixtc9i^ b[uoXoLt » signifie une chevelure dont la beauté égale tout ce que l'on peut désirer (3). La locution « l^eiv^apiv » s'emploie soit dans le sens physique (contempler la beauté), soit dans le sens moral (rendre grftce, savoir gré) (4). Au chant XIV, le poète semble jouer sur la signification du mot x^P^- '^ s'agit d'abord de la grâce merveilleuse qui brille dans toute la personne d*Hèra. Puis elle promet au Sommeil, s'il consent à endormir Zeus, « de lui en rendre grdce, de lui en savoir gré tous les jours. » Enfin elle s'engage à lui donneTexïm^Tmç^eune des grâces, la plus jeune de toutes, Pasitbéa, « que le Sommeil désire tous les jours : » sorte de refrain avec lequel l'étymologie probable de Pasitbéa est sans doute en rapport (5).
Le sens du mythe est le suivant : celui qui a reçu un service récent pro-
(1) On fait d'Eris la fille de Zeus, mais simplement parce qu'elle est dans Homère (IV, 441) la sœur d*Arè8.
(2) 1!., XXIU, 198. Elle joue le rôle d'Ossa. Cf. Dœderlein, n- 521 et 509-510. G. Gnrtius, 493, 518 et 620, 627.
(3) 11., XVII, 5t. Cf. V, 338. Voir Jae. Grimm, out. cité, 1. 1., p. 1 18, G. Gurtius, 1. 1, p. 99 et n* 185. — Bopp. Grammaire comparée (trad. Bréal), 1. 1, p. 66, 239, 316.
(4)Il.,XI,243elXlV,235.
(5) II., XIY, 183, 235, 276. — G. Gortios, ou?, cité, t, U, p. 98. Nsgeisbach (ouv. cité, p. 114, voit bien, mais sans l'en expliquer davantage, que cette union est allégorique. L'explication de Welcker (t. I, p. 85) est inadmissible.
met nue reconnaissance éternelle à son bienfaiteur, lequel y compte bien de son côté.
Quand au mariage d'Hypnos et de Pasithéa, il n'en est plus question dans la suite. Mais le poète introduit comme épouse d'Hèphaastos, au chant XVIII de riliade, soit Gharis, soit une des Charités, sans désignation particulière (1). Veut- il par là faire allusion à la beauté et à la splendeur des ouvrages du divin forgeron? C'est l'explication ordinaire. Notez cependant que dans ce passage Thétis rappelle à Hèphaestos la mémoire de ses bienfaits, qu'elle fait appel à ses sentiments de gratitude; qu'Hèphœstos de son côté se complaît à raconter avec effusion l'hospitalité qu*il a reçue de Thé* tis et d'Eurynomè. Charis épouse d'Hèphaestos ne serait donc que le symbole divin de la reconnaissance.
Dans l'entrevue d'Hèra et d'Hypnos, la grâce est absente, désirée, promise, c'est la plus jeune de toutes. Dans l'entrevue de Thétis et d'Hèpbœstos, la grftce est présente, elle vit dans Tftme du dieu, elle accourt au devant de Thétis, comme Thémis au devant d*Hèradans le conseil des dieux.
Si l'on admet que la Charis ne soit qu'une épouse allégorique d^Hèphaestos, elle ne prend point la place d'Aphrodite, son épouse véritable d'après l'Odyssée (2). Hèphœstos peut épouser la querelle (3) de Thétis sans divorcer avec Aphrodite.
Ces explications ne sont-elles pas trop subtiles? Ne jurent-elles pas avec ce caractère de naïveté et de simplicité que nous attribuons volontiers aux civilisations primitives? Le langage, dit Aristote, est fait c pour montrer les choses telles qu'elles sont, et non pour les dissimuler. » Comment admettre qu'une poésie si voisine de la nature soit si peu naturelle, et que certaines énigmes homériques ait pu dérouter la sagacité des interprètes les plus raffinés?
S'il s'agit de science , de morale , il est vrai qu'Homère est ignorant, simple, grossier. Mais dans la question qui nous occupe, le langage seul est en jeu. En l'absence de toute écriture, de tout corps de doctrine, où trouver une pareille richesse d'expression, une plus grande facilité de flexion, de composition grammaticale et poétique? Le travail de l'esprit grec a dû se porter sur les mots, dont il a tiré, absolument comme nos théologiens ou nos scholastiques, tout ce qu'ils pouvaient contenir. Les enfants n'ont-ils pour les rébus plus de goût que les grandes personnes? Mais Thémis, Charis, ne sont pas seulement des rébus ; ce sont des images
(1) H., XVni, 382.
(2) Nœgelsbach (odt. cité, p. 114) a posé la question sans la résoudre. Gœttlingse contente de faire d* Aphrodite l'atnée des Grflces. Les explications d*A. Pierron (Iliade, XIV, aux vers 2C7, 269, a82) sont entièrement arbitraires.
(3) La même métaphore se retrouve dans un vieux proverbe français, de forme mythique : tt le Tort est garçon : personne n'a voulu l'épouser. »
DE C FOBGS DIVINE l DANS L*ILIADfi. 3i7
sans lesquelles Teipression des idées morales était impossible. Nous avons perdu rbabitude de nous représenter sous une forme sensible de pures conceptions intellectuelles. II nous faut donc user de subtilité pour saisir un langage qui n'avait rien de subtil pour ceux auxquels il s'adressait. L'abstraction improvisée, irréfléchie, mais imagée, est aussi familière à l'homme primitif qu'à l'enfant ; elle répugne au contraire à l'esprit mûr qui Sr' attache ou à la loi, ou au fait concret.
L'Iliade consiste essentiellement en récits de batailles entre les Grecs et les Troyens. Aussi les idées de guerre, de carnage, reviennent-elles à chaque instant avec les noms des dieux qui les symbolisent. Parmi ces noms, celui d'Ares occupe le premier rang. Tantôt il désigne, comme on l'a vu dans la première partie de cette étude, la force meurtrière des armes; tantôt c'est un dieu à forme humaine ; tantôt c'est l'idée abstraite de lutte et de bataille. Chose singulière! même lorsqu'il paraît se présenter comme dieu personnel, son action ne modifie pas l'issue des duels héroïques ni le dénouement de chaque journée. D'autre part, quoique le courage soit regardé comme la vertu par excellence, et malgré le soin et le luxe de détails avec lesquels Homère chante les exploits, décrit les morts et les blessures, cependant le dieu de la guerre n'est ni vénéré, ni craint, ni estimé. On ne voit pas qu'il surpasse les hommes ni les autres dieux en bravoure ou en bonheur sur le champ de bataille. Quand il défend les Troyens contre les Grecs, il est blessé par Diomède, renversé par Pallas. c II aurait pu mourir », hypothèse qui n'est exprimée pour aucun autre dieu. SUl n'était né de Zeus, il serait au-dessous de tous les habitants du Ciel (1).
Est-ce donc que les aèdes , gens pacifiques par nature et par métier, aient détesté la guerre, et par suite le dieu de la guerre lui-même? Mais comment avec une une telle explication, accorder la conception générale de riliade et celle de la déesse guerrière Athènè, qui, à la différence d'Ârès, est entourée de la plus profonde vénération ? — Est-ce alors qu'Ares est un dieu étranger, ami et protecteur de Troie ? Mais Apollon fait bien plus de mal aux Grecs qu'Ares, et pourtant c'est un c grand dieu 9, même pour ses adversaires.
Ce que les Grecs haïssent et même méprisent dans Ares, ce ne sont ni les cruautés ni les horreurs de la guerre, c'est l'inconstance de la fortune, les vicissitudes imprévues des combats. Il ne se distingue en effet aucunement par le courage ou par l'habileté. Son caractère propre est une fureur aveugle et mobile, qui exclut tout calcul et toute prévision. Rien n'est plus facile à Pallas que de le tromper et de l'écarter du combat. SansHèra qui vient l'avertir, il ignorerait la mort de son fils Ascalaphe. Il ne rend aucun
(1) II., V, 861. - XXI, 406. >- V, 388. — V, 898. Sur le sens da mot « Oùpaviwv . > dtns Honoère, ef. ScbœmanQ, opuse. acad., II, p. 35.
service à l'armée troyenne, qa*Âpo11on est obligé de ramener au combat. 11 se vante de la légèreté de ses pieds, qui lui a permis de prendre la fuite et de regagner TOlympe. Après qu'il s'est enfui, les hostilités languissent et prennent fin (1). Souvent les héros d'Homère sont comparés au dieu de la guerre, dont ils ont l'aspect, la taille, les yeux (2). Mais à la différence d'Apollon ou de Pallas, Ares ne prend jamais la figure d'un héros grec ou troyen nominativement désigné. Il est moins un dieu anthropomorphe qu'un géant, lorsque blessé, il crie aussi fort que plusieurs milliers de combattants, ou qu'il couvre de son corps l'espace de sept arpents (3). Hais n'est-il pas étrange, et presque risible, qu'un tel monstre soit si facile à contenir, à renverser, à mettre en fuite, en un mot à vaincre de toute façon ? Cette apparente contradiction s'explique, si l'on réduit Ares à Tidée générale, et divinisée, de la guerre, si Ton ramène à ce numen verbal les divers incidents ou aspects du champ de bataille : combats singuliers, attaques en masses profondes, cris poussés par toute une armée, blessures, fuites, morts : le tout pêle-mêle et sans plus de coordination que n'en offre par exemple, dans Virgile, la description de la Renommée aux cent bouches.
Lors même qu'Ares agit en guerrier, le poète semble l'excuser d'avoir oublié, pour embrasser tel ou tel parti, sa versatilité ordinaire. Il s'arme pour suivre les Phlégyens ou les Ephyres, mais dit Homère, ce n'est pas l'un et l'autre peuple qu'il secourt, c'est l'un des deux (4) ; remarque bien inutile, si Ares n'était pas considéré comme toujours prêt à changer de camp. Enfin, dans une foule de passages, ^'Xçr^ç est synonyme de tc^I&ck ou de [AoxT) (5). Lorsque Ménélas est surnommé 'Api^t^iXoc, cela veut dire qu'il est animé par le dieu de la guerre, mais non pas qu'il est aimé d'Ares : Ares voudrait en effet le faire tomber sous les coups d'Enée (6). Le stratagème dont Nestor fait le récit, lui a été inspiré par Athènè, qui en a suivi jusqu'au bout l'exécution; il n'en est pas moins c la grande œuvre d'Ares v, c'est-à-dire une belle conception guerrière (7).
Si Ares désigne si souvent la guerre ou le combat, ce n'est certes pas faute d'autres mots pour exprimer les mêmes idées. Mais ces mots, icoXsfAoç, [iM)iy\ (8), JfjAiXoç, (MuXoç, çuXoiTK, etc., appartiennent en quelque sorte à la
(1) H., y., 289, 30 sq. — XHI, 524. —IV, 508 sq, - V, 885. - VI, I.
(2) Il 8*agit d*Achme (II., XXII, 132), d'Agamemnoo (U, 479), dldoménée (VIII, 349).