UN OUVRAGE RÉCENT SUR L'ALCHIMIE
Les Origioes de ralehimie, par Jf. Berthiloly 1 Yolome grand iii-8* (Georges Sleinheil).
En cet ouvrage, très intéressant au double point de vue de l'histoire et de la philosophie des sciences, M. Bertbelot s'applique à déterminer avec plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'ici les caractères de l'alchimie. On y doit distinguer trois éléments : 1^ un élément de pratique industrielle ; 2* un élément de superstition, de mysticisme ; 3« un élément d'explication rationelle et philosophique» Il s'agit de faire la part exacte de chacun de ces éléments. Pour y parvenir, l'auteur traite en quatre livres successifs : l^des sources de Talchimie; 2* des personnes; 3^ des faits; i^ des théo-
rieSé
Dans le livre I, M* B. recherche quelle idée les premiers alchimistes se faisaient des origines de leur science. Ils montre, par les textes qu'ils nous ont laissés, que cette idée est en rapport avec les conceptions religieuses
(t) H. Spencer dans u théorie dn PotîuUtt univertêl ne fait pas la distinction. II est vrai qa*U cet an premier rang parmi les dogmatistes.
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et mystiques de leur époque. Ces textes sont contemporains des écrits des Gnostiques et de ceux des derniers Néoplatoniciens. Ils comprennent des papyrus conservés dans le musée de Leide, et des manuscrits écrits sur parchemin, sur papier coton, et sur papier ordinaire, lesquels existent dans la plupart des bibliothèques d'Europe, notamment dans la Bibliothèque nationale de Paris. Ils établissent la filiation complexe^ à la fois égyptienne, babylonienne et grecque, de Talchimie.
Le livre II est consacré ^ux personnes, c'est-à-dire aux alchimistes dont les noms figurent dans les papyrus, et sont inscrits en tète des traités grecs contenus dans nos manuscrits.
Le livre III est réservé aux faits : il précise la filiation positive de Talchimie^ en résumant ce que nous savons des connaissances usuelles des Égyptiens relatives aux métaux, et en les rapprochant des recettes alchimiques relatées par les papyrus et les manuscrits.
Le livre lY expose les théories alchimiques. On y voit qu'elles se manifestent dès Torigine de l'alchimie; qu'elles dérivent des doctrines des écoles ionienne, pythagorienne et platonicienne; qu'elles ont été transmises par les Grecs d'Alexandrie aux Arabes et par ceux-ci aux alchimistes du moyen ftge. M. B. termine ce dernier livre en comparant les théories alchimiques avec les idées que les chimistes se forment aujourd'hui sur la constitution de la matière.
Les pratiques métallurgiques et les idées de transmutation des alchimistes ont pris naissance dans les industries d'Egypte et d'Assyrie, relatives à la préparation des métaux et de leurs alliages, des verres, des pierres artificielles et des étoffes colorées. Dumas remarque que les Égyptiens étaient très avancés dans les arts chimiques. « On observe chez eux, dit-il, une industrie très perfectionnée, dans laquelle une foule d'observations ont été mise à profit et ont donné naissance à des arts très compliqués. Ainsi, ils avaient poussé fort loin l'art de la verrerie, connaissaient non seulement les verres blancs, mais encore les émaux, les verres colorés... Leurs connaissances en métallurgie ne sont pas moins remarquables. On les voit faire usage du cuivre, de l'or, de l'argent, da plomb, de l'étain, du fer. Us ont donc des procédés d'extraction pour ces 'dittérents métaux... Ils savent produire un certain nombre d'alliages, ainsi que d'autres préparations métalliques... C'est avec un succès pareil que nous les voyons pratiquer les arts qui dépendent de la chimie organique. Leurs procédés de teinture sont déjà très avancés. Ils connaissent l'art de faire le yia et le vinaigre (1). »
(1) Leçons de philoiophie chimique^ V^ leçon.
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Dumas ajoute que les Égyptiens savaient, < sans aucun doute, lier entre elles des observations fortuites, passer de Tune à l'autre, en tirer parti pour fonder ou perfectionner leurs industries»; qu'à défaut de connaissances et de vues théoriques, < il ont eu quelque chose de la méthode des chimistes, l'art d'observer »• L'art d'observer ne va pas sans une certaine aptitude à rapprocher les faits, à généraliser. M. B. montre très bien comment les arts chimiques ont pu et dû conduire à l'idée de transmutation par des généralisations empiriques très simples. Il était naturel de rapprocher, de réunir en un méraë groupe les métaux vrais, leurs alliages et certains minéraux colorés ou brillants,' les uns naturels, les autres artificiels. L'assimilation établie entre ce^ corps reposait sur les pratiques industrielles : les mêmes ouvriers traitaient les uns et les autres par les procédés de la cuisson, c'est-à-dire de la voie sèche. Elle résultait surtout des propriétés qui leur étaient communes : l'éclat de la couleur et l'inaltérabilité.
c Les Égyptiens, dit-il, n'avaient, pas plus que les anciens en générai, cette notion d'espèces définies, de corps doués de propriétés invariables, qui caractérise la science actuelle; une telle notion ne remonte pas au delà du siècle présent en chimie. De là la signification multiple et variable des noms de substance employés dans le monde antique. Ceci étant admis, ainsi que la possibilité d'imiter plus ou moins parfaitement certains corps d'après les expériences courantes sur les matières vitreuses et les alliages, on étendait cette possibilité à toutes, par une induction légitime en apparence. Les extractions de la plupart des métaux et les reproductions efTectives des verres et des alliages ayant lieu en général par l'action du feu, à la suite de pulvérisations, fusions, calcinations, codions plus ou moins prolongées, on conçoit qu'on ait essayé d'opérer de même pour reproduire tous les métaux (p. 239). »
Ce n'est pas tout. L'imitation des pierres précieuses par les émaux et les verres présente des degrés divers ; les alliages varient dans leurs propriétés et ressemblent plus ou moins aux vrais métaux. De là la distinction des métaux imparfaits et artificiels et des métaux naturels et parfaits. Les premiers possèdent la couleur, la dureté, un certain nombre de propriétés des seconds, sans y atteindre complètement. S'ils n'y atteignent pas, pensait-on, c'est que l'imitation est incomplète; il s'agit de la rendre complète. Pour cela, deux moyens se présentèrent à l'esprit, l'un tiré de l'analogie delà fermentation, l'autre, de l'analogie de la teinture.
. D'abord, de même qu'une certaine quantité de matière fermentée, introduite dans telle substance fermentescible, communique son état à la masse entière, ainsi le métal parfait, mis en contact avec le métal imparfait, devait lui communiquer sa perfection. De là la croyance à la possibi-
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lité de doubler la quantité d'un métal précieux <or ou argent), en i'asso- ' ciant à un autre métal. Ensuite, on devait pouvoir teindre les métaux en or et en argent, non superficiellement, à la façon des peintres, mais d*une façon intime et profonde : de 1& Timagination d'un principe colorant, d'une poudre de projection douée d'un pouvoir tinctorial considérable.
Il faut remarquer qu'à l'origine la vraie différence chimique des métaux et des alliages ne pouvait être connue; que tant qu'elle était ignorée, l'or et l'argent ne pouvaient être considérés que comme des alliages; que tant qu'ils étaient considérés comme des alliages, on devait croire possible de les produire par des procédés semblables à ceux dont on avait les effets sous les yeux.
« On voit, conclut sur ce point M. B., comment l'idée de la fabrication même des métaux et celle de la transmutation ont découlé des industries et des idés égyptiennes relatives à la préparation des métaux, des alliages, des émaux, des verres et des étoffes colorées*
« C'est même là ce qu'il y a de plus clair dans les descriptions techniques des manuscrits. Ce n'en est pas moins une chose étrange et difficile à comprendre aujourd'hui que tel mélange de recettes réelles et positives, pour la préparation des alliages et des vitrifications, et de procédés chimériques pour la transmutation des métaux. Les uns et les autres sont exposés au même titre et souvent avec la même naïveté, dépouillée de tout attirail charlatanesque, dans les papyrus de Leide et dans certaines parties de nos manuscrits. Si les fourbes et les imposteurs ont souvent exploité ces croyances, il n'en est pas moins certain qu'elles étaient sincères chez la plupart des adeptes.
« Ici s'élève une question singulière.
c Gomment cette expérience qui prétendait à un résultat positif et tangible et qui échouait toujours, en définitive, a-t-elle pu rencontrer une foi si persistante et si prolongée? C'est ce que l'on s'expliquerait difficilement si l'on ne savait avec quelle promptitude l'esprit humain embrasse tout préjugé qui flatte ses espérances de puissance ou de richesse, et avec quelle ardeur crédule il y demeure obstinément attaché. Les prestiges de la magie, les prédictions de l'astrologie, associées de tout tout temps à l'alchimie, ne sont pas moins chimériques. Cependant ce n'est que de nos jours et en Occident seulement, qu'elles ont perdu leur autorité aux yeux des esprits cultivés. Encore les spirites et les magnétiseurs sont ils. nombreux, même en Europe (p. 245). »
La première source de l'alchimie est positive : c'est une induction, une généralisation empirique ; c'est cette idée qu'entre les divers métaux, entre
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les métaux et les alliages, la différence est, non de nature, mais de dogré et de perfection. Mais cette induction, qui venait de Texpéricnce, n'aurait pu sans doute résister si longtemps aux démentis de Texpérience, si elle n'avait été soutenue, dans l'esprit des alchimistes, par une foi du genre religieux. Ceci mène à considérer le second élément de l'alchimie, l'élément mystique.
Née au u* et au m* siècle, l'alchimie se présente comme une science occulte, disposant de puissances surnaturelles. Elle rattache elle-même ses origines aux mythes orientaux, engendrés ou plutôt dévoilés au milieu de Teffervescence provoquée par la dissolution des vieilles religions. M. B. montre cette filiation, en comparant les croyances alchimiques avec les religions orientales.
Ce sont, d'après une légende orientale, les anges déchus qui révélèrent aux mortels les arts et les sciences occultes : sorcellerie, enchantements, propriété des racines et des arbres, signes magiques, art d'observer les étoiles, nsàge des bracelets et ornements, usage de la peinture, art de se peindre les sourcils, art d'employer les pierres précieuses et toutes sortes de teintures; d'où vint la corruption du monde. Tertullien parle, en plusieurs de ses écrits, de cette légende rapportée par le livre d'Enoch. Il parait fort préoccupé des mystères des métaux, c'est-à-dire de l'alchimie. Il l'associe avec l'art de la teinture et avec la fabrication des pierres précieuses (1). Il la confond dans une même malédiction avec la magie et l'astrologie. II tient que ceux qui se livrent à ces arts sont justement expulsés de Rome comme l'ont été du ciel les mauvais anges qui les ont révélés au monde inexpérimenté.
Lia condamnation des sectateurs des sciences occultes était de droit commun à Rome. Alchimie, magie, astrologie,, étaient attribuées à la même origine; elles étaient cultivées par les mêmes personnes; elUes étaient également proscrites; forcées également de se cacher, elles trouvaient dans le même mystère le même prestige; elles excitaient la même curiosité; elles inspiraient la même répulsion, la même horreur. De là le rappochement qui s'établit entre elles et dont témoignent les papyrus de Leide.
(t) M. B., qui cite plusieurs phrases de Tertullien, aurait bien dû rapporter aussi Targument que Tertallien alléguait contre les arts chimiques (teinture, fabrication des pierres précieuses et des métaux) ; car il n'est rien qui caractérise mieux Tétat mental de ce père de TËglise et ce. lui des chrétiens auxquels il s'adressait. « Ce que Dieu, dit-il, a pu faire et n*a pas fait, il ne Fa pas Toulu; ce qu'il n'a pas voulu, il n'est pas permis de le faire {quod Deut noluitfUtiq%te non licêi fingi^. Il ne faut donc pas réputer naturellement bonnes les choses qui ne sont pas de Dieu, auteur de la nature; il faut comprendre qu'elles sont du diable, qui altère la nature (a diabolo^ interpolatore natur»). Ces choses en effet ne peuvent être d'un autre, si elles ne sont de Dieu. Ce qui n*est pas de Dieu, est nécessairement de celui qui rivalise avec Dieu (amuli iùU meêUê est, qum Dei non iunt); or, il n'y a que le diable, avec ses anges, qui ri valise avac Dîok » (0« cuûu feminarum^ 1,8.)