LA MORALE CIIITIGISTB ET LA CRITIQUE DE M. A. FOUILLEE
motifs de toute éternité nécessaires, des jugements qui pourraient ou auraient pu dans Tordre de la nature céder la place à des jugements contraires. A lui permis, c'est simplement comme s'il disait : je suis déterministe. On le sait, mais ce n'est pas une objection à faire à ceux qui ne le sont point, et c'est pourquoi je l'appelle une pétition de principe.
Au demeurant, je ne peux que faire compliment de sa béatitude , sans la lui envier, au philosophe assez heureux pour n'apercevoir pas le clina" men « dans l'intelligence et le désir», — à moi, il me crève les yeux : j'emploierais une expression encore plus énergique que cette expression familière , si je n'en savais une , — et pour contempler « dans le monde et Thomme » un poème d'une unité frappante, dont chaque épisode est à sa place et proportionné au tout, une tragédie conforme aux règles d'Aristote I Auquel des philosophes de l'histoire et des théoriciens du progrès (ou de la décadence] faut-il s'adresser pour avoir communication du plan de ce parfait ouvrage?
Oh mon critique ne se trompe pas, c'est en pensant que je reconnaîtrai volontiers que mon esprit est en réaction « contre l'esprit du siècle. » C'est sans doute parce que le sien y est fidèle qu'il croit que le néokantisme « a dû prendre par une évolution nécessaire » la position qu'il a prise? Tout étant nécessaire, à en croire l'esprit du siècle, l'évolution du néokantisme a dû être nécessaire, je n'en vois pas d'autre raison. Et je ne vois pas non plus d'autre raison pour quoi la réaction du néokantisme contre l'esprit du siècle serait « la réfutation de cette doctrine par elle-même », sinon que l'esprit du siècle est toujours le bon, et, par conséquent , la réaction toujours en faute, au moins tant que la suite de cette évolution n'a pas fait d'elle un a esprit du siècle b à son tour. Quant à la position prise par cette réaction du néokantisme, M. F. la qualifie d'antiscientifique^ le caractère da siècle étant apparemment la science. Inutile ici d'examiner les mérites spéciaux de ce siècle, dans le domaine vraiment scientifique : il ne s'agit oollement, dans l'espèce, de son esprit scientifique, mais tout au contraire d'an certain esprit philosophique ^ qui règne chez lui très fort, et qui consiste adonner pour de la science ce qui n'en est pas, à rhabiller les plus vieilles conceptions métaphysiques en faisant passer les propositions universelles pour des faits d'observation, et les aprioris pour des inductions logiques de l'expérience. C'est contre cet esprit- là que le néokantisme entend réagir. La science n'y est intéressée en rien. Je me trompe, die y a un intérêt très grand, mais dans le sens inverse de ce que le sciencisme prétend.
Appliquons ceci au libre arbitre, qui est essentiellement ce que M. F. appelle a inintelligible et antiscieutifiqae 9 dans la doctrine criticiste. No pretend-il pas que « le Ubre arbitre contredit toutes les lois de la science
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à nous connues (1 ) b ? et pourrait-il mieux montrer que par cette incroyable illogicité, que, à ses jeim^ la science autorise le raisonnement suivant: Toutes les lois de la science à nous connues ont pour sujet des phénomènes déterminés, formant des suites invariables, où rien de libre ne peut avoir place; donc il ne peut se produire jamais, ni en aucune sphère de notre connaissance et de notre activité, des phénomènes qui ne soient absolument déterminés et ne forment pas des suites invariables. Si ce n'est pas ce raisonnement que fait implicitement M. F., que penser, si ce n'est qu*il se contente volontiers de propositions par à peu près et de ce style lâché, dans lequel dire quelque chose de différent de quelque autre chose, etn*y rentrant pas, peut s'appeler cetUredire, et où les lois des phénomènes susceptibles de coordination et de prévision par des méthodes connues s'intitulent les lois de la science à nous connues? Rendez vos termes corrects, et voyez ce que deviennent vos idées I
Croyant avoir prouvé que le libre arbitre est inintelligible et antiscientifique, — la première de ces qualités aurait pu le dispenser de nommer la seconde, — et le déclarant < insaisissable à la conscience psychologique » — on a vu par le moyen de quelle équivoque, — M. F. rapporte l'origine de ridée (insaisissable) que nousen avons à la morale. C'est une assertion que nul ne trouverait risquée , s'il s'agissait non de l'idée même , fondée qu'elle soit en réalité, ou illusoire, mais de sa confirmation par une croyance réfléchie, telle que nous la trouvons dans l'éthique d'Aristote, par exemple. Toutefois, H. F. s'exprime en termes singuliers: c Si donc, » ditil, la conscience psychologique du libre arbitre ne nous étant pas donnée, « la morale n'intervenait pas , il est clair que personne n'éprouverait le besoin d'imaginer un libre arbitre. » C'est à peu près comme sil'on remarquait que , si l'expérience n'intervenait pas , personne n'éprouverait le besoin d'imaginer des sensations et des passions. En effet, le domaine de la morale comprenant les rapports de la personne avec elle-même, avec les autres hommes, et s'étendant même aux jugements que nous portons de nos rapports avec le monde et Dieu , il est êlair que ce domaine doit nous être donné pour que nous apparaisse notre liberté , qui porte identiquement sur le même terrain.
Au reste, en tout ceci, M. F. ne veut qu'arriver à une conclusion, que je lui accorde, mais en maintenant la distinction essentielle entre l'idée et croyance naturelle du libre arbitre, et le postulat et croyance réfléchie de sa réalité: a Ainsi, dit-il, il est bien entendu que les besoins de la morale
(i) Citons, par exception, la page et la ligne où se lit cette énormilé : Critique des systèmes de morale contemporains^ p. 122, lig. tl. Au reste, je répète que je suis constamment et pas à pas le texte, ce qui permet au lecteur de retrou ver^facilement les passages quMl serait bien aise de contrôler.