‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 82 sur 144 · CONTRIBUTION A LA THÉORIE DB LA VISION · texte numérisé non relu

CONTRIBUTION A LA THÉORIE DB LA VISION

pliquent logiquement les notions de résistance, de succession et de contiguïté, qu'on ne peut évidemment pas faire sortir de l'idée de lumière ou de couleur.

Toutefois une question psychologique est avant tout une question de fait; Vexpérience confirme-t-elle la théorie? Que nous ne percevions pas immédiatement les objets par la vue, c'est ce que prouvent les illusions optiques : il faut une longue habitude pour distinguer, — quand encore nous y parvenons, — l'apparence de la réalité, et même après des expériences répétées nous ne nous fions qu*à demi au regard. Dès qull aperçoit un objet, Tenfant s'efforce de le toucher, et sous ce rapport Thomme reste toujours enfant. Ajoutons avec les empiristes que le témoignage des aveugles-, nés qu'on vient d'opérer semble décisif: au moment où ils recouvrent la vue, ils éprouvent les sensations rétiniennes vraiment primitives. « Je vois « du blanc », dit le malade de M. Dufour (1875); mais son œil n'a pas encore fait son éducation ; < ce qui lui manque est ce que le nôtre a acquis; c les lacunes de sa perception mesurent les additions qui ont complété c la nôtre. > L'aveugle est ébloui, il est stupide. Il voit les couleurs mais sans rien distinguer, et tant qu'il ne touche pas l'objet, celui-ci n'existe pas pour lui. Encore moins peut-il décider de sa forme et le reconnaître. Nous mêmes ne commettons-nous pas de fréquentes erreurs au sujet du relief? Il nous est souvent difficile de distinguer sur un plafond les moulures faisant saillie de celles qui sont peintes et de voir sur une scène bien aménagée l'endroit exact où commence la coulisse et où finit le décor. Enfin, chacun peut citer les illusions du stéréoscope, des dioramas et panoramas. Aucun opéré ne reconnaît à la simple inspection le relief des corps. Noé M. voyait sans les reconnaître les objets qui lui étaient les plus familiers. On lui demande, en lui mettant sa montre devant les yeux, quel est cet objet; « Laissez-le moi toucher, répond-il, et je vous le dirai. » La même question avait été faite (1826] à Fopérée de Wardrop,-une dame de quarante-six ans; elle regarda sa montre fort longtemps, puis dit qu'elle voyait un côté clair et un côté obscur. Le septième jour on lui montre des tasses et des soucoupes : c A quoi ressemblent-elles? — Je ne sais pas, elles me paraissent bien singulières; mais je puis vous dire de suite ce qu'elles sont si je les touche. » En ce qui concerne la perception directe des formes planes par la vue la réponse est tout aussi négative. Le jeune garçon de Gheselden ne saisissait avec les yeux la forme d'aucune chose . On présente un carton rond à l'opéré de Home; il le déclare carré, puis triangulaire. Noé M. ne peut dire si deux rectangles en papier blanc de même largeur, mais non de même longueur (0*^,10'' et 0"^,20^), sont plus longs l'un que l'autre. Il est de même incapable de discerner entre deux morceaux du même papier lequel est rond et lequel est carré ; mais à peine les a-t-il touchés qu'il les reconnaît.

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Reste la perception de distance: les erreurs commises par les petits enfants qui tendent les bras vers une personne éloignée comme si elle était près d'eux, les illusions de la peinture qui nous font voir des distances où il n'y en a pas, l'inexpérience du prisonnier devenu libre à situer les objets qu'il aperçoit, nous laissent supposer que l'œil est incapable d'apprécier les distances. Le D' Franz cite un enfant de sept ans qui tendait encore la main pour saisir la lune. Gaspard Hauser, au sortir de la prison où il avait vécu, croyait,' en regardant sop jardin par la fenêtre, avoir juste contre ses yeux un volet couvert de couleurs confuses de toutes es{>èces et sur lequel il ne reconnaissait ni ne situait rien de déterminé et d'individuel. Dixhuit jours après avoir recouvré la vue, la dame de Wardrop éprouvait en^ core la plus grande difficulté à découvrir la distance d'un objet. On demandait à l'aveugle de Home ce qu'il avait vu aussitôt après l'opération : « Votre tête : elle semblait toucher mes yeux. > L'aveugle de Cheselden tient le même langage. Les faits confirment donc le raisonnement, et l'on peut, ce semble, conclure de tout ce qui précède que, par elle-même, la vue nous révèle seulement la lumière et la couleur. Si maintenant nous savons situer et reconnaître les corps en les regardant, c'est par suite d'une association lentement formée entre les données de la vue et les per* ceptions musculaires et tactiles.

Mais enfin, comment cette association est-elle possible ? car notre esprit n'est pas satisfait, si on se borne à la signaler sans en expliquer la genèse. On soutient que des perceptions si fréquentes et ^i anciennes que nous les avons toujours crues naturelles, sont en réalité acquises : alors nous voici au rouet, comme dit Montaigne, n'ayant rien à dire et pourtant encore indécis. Il ne suffît pas de détruire la théorie du sens commun, il faut la remplacer et montrer comment nous construisons ces prétendues perceptions acquises d'étendue, de forme, de distance visuelle. À ce prix seulement, la théorie empiriste est valable. Or, pendant longtemps, on se bornait à l'affirmer, sans l'élucider : on répétait que ces notions résultaient d'une substitution faite après de longues expériences entre le tact et la vue; mais on n'en détaillait aucune. Cette substitution paraissait une énigme, disons mieux, un miracle, témoignant, selon Berkeley, d'une action immédiate de la providence. Or, les physiologistes allemands et les psychologues anglais, croient avoir dissipé ce mystère, que le pieux évêque déclarait absolument inexplicable par les lois du mouvement, et M. Bain a suivi tous les progrès de cette association.

Résumons librement sa théorie. Réduit à la vue, l'homme ne sentirait que la lumière et la couleur. Mais en même temps, les efforts qu'il fait pour remuer ses membres et soutenir le poids de son propre corps, combinés aux impressions qu'il reçoit en touchant et en saisissant les objets, lui

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donnent les notions que nous avons énumérées, et qui sont les perceptions naturelles des sens muiculaire et tactile; d'autre part, l'éducation de la vue développe les sensations musculaires de l'œil, qui, par elles-mêmes, ne nous apprennent encore rien ; voilà le premier monvBnt de l'acquisition* Aux sensations rétiniennes s'ajoutent les mouvements du globe oculaire. En rapprochant ces nouvelles sensations musculaires des perceptions musculaires et tactiles déjà connues, on crée bientôt entre les deux groupes une association qui permet, la traduction une fois établie, de substituer au premier, celui des perceptions musculaires générales et des perceptions tactiles, le second, celui des sensations musculaires de l'œil, qui deviennent alors les perceptions visuelles acquises; c'est le second et dernier moment de l'éducation. Tel mouvement de l'œil devient l'équivalent de tel mouvement de la main : par exemple la perception primitive de forme tactile se change en perception acquise de forme visuelle, si bien que le sensible par accident peut tenir lieu du sensible propre.

Entrons maintenant dans le détail : trois paires de muscles impriment à chaque globe divers mouvements sur lui-même. Ils rendent d'abord possible la vision nette, et grâce à cette première intervention d'un tens itranr geVf le sens musculaire, les taches colorées deviennent facilement des points fixes. En efiet, si on laisse errer ses regards, sans faire aucun effort pour les arrêter sur les objets environnants, l'œil prend un état de mobilité non dirigée dans lequel tout paraît trouble. Au premier effort, la couleur se fixe, se précise, et, chaque fois qu'on* le répète, la même perception distincte se reproduit. Or, c'est un effort de ce genre qui m'a révélé la réalité de ce que j'appelle objet. J'ai senti ma main arrêtée par la table comme je sens ma vue limitée par cette tache rouge, d'autant plus limitée que je la fixe mieux. Le sentiment du second effort, celui de l'œil, rappelle le premier, celui de la main, et comme l'effort tactile m'a donné immédiatement la perception d'objet, celui que je déploie pour avoir la vue nette de cette tache rouge me suggère la notion d'objet. Je dis que cette tache qui arrête mon regard répond à quelque chose, à une étendue^ comme ce qui arrêtait ma main : j'ignore quelle est cette étendue, mais je vois maintenant qu'elle existe, j'ai acquis la perception A^itendue visuelle. Cette acquisition est généralement très rapide : à peine opérée, la dame de Wardrop disait : « Ceci est de l'eau >; Noé M. répondait: « Je vois un corps; » le malade de Home percevait une tête près de la sienne.

Cette analyse faite, passons de l'étendue aux dimensions des corps.

Voici un eube : j'en distingue non seulement la partie antérieure, mais encore les parties intérieures ou latérales; je perçois le relief. Bien que l'image foriAée sur la rétine n'ait que deux dimensions, grâce à l'action simultanée des deux yeux, il se forme deux images dissemblables ; on

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y distingue trois parties, ane partie communei à droite et à gauche de laquelle se placent les deux autres, vues par un œil seulement; ces trois sensations combinées ayant pour conditions les mouvements des muscles des deux yeux, vont, avec Thabitude et les enseignements du tact, rendre possible la perception du relief. En effet, la main a dû passer par la même série des sensations : le contact de la surface me donne une première sensation, en suivant à droite et à gauche les parties latérales du cube, je sens deux autres pressions qui viennent s*ajouter à la première. L'œil ayant dû s'accommoder à trois images successives, ces trois sensations ont éveillé celles de la main, qui leur ont donné peu à peu une signification : l'habitude une fois prise, le relief visuel remplacera, sauf erreur, le relief tactile. Pour la surface, l'explication est la même, mais plus simple : mes yeux suivent le contour de ce livre et je reçois des sensations lumineuses par suite de l'excitation de la rétine et des sensations musculaires qui résultent de la contraction du globe. C'est, comme toujours, le premier moment de l'acquisition : aux sensations propres de la rétine s'ajoutent les sensations étrangères des muscles. Si le regard est rapide, ces dernières ne réveillent rien dans mon esprit; si, au contraire, je suis lentement le livre, je me rappelle la série de sensations tactiles et musculaires qu'éprouvait ma main en cheminant de la sorte. Je commence alors à connaître la forme de l'objet, je perçois une esquisse, une surface indécise. Si j'insiste, si je recommence, avançant et reculant l'œil, m'arrétant à l'extrémité de chaque ligne, me fixant à chaque angle, les sensations musculaires et tactiles que j'ai déjà éprouvées en suivant les lignes et en palpant les arêtes d'un rectangle, sont évoquées nettement et me font reconnaître la forme du livre. Sans doute bien des hésitations arrêtent et retardent cette marche que les opérés accomplissent en une quinzaine de jours ; tel est du moins, réduit à ses grandes lignes, le schème de l'association qui s'établit entre les sensations du globe et celle des muscles et du tact qui fait des premières les substituts des secondes en ce qui concerne la forme.

En même temps nous apprenons à estimer la situation d'un corps; car toutes ces opérations qu'on est forcé de séparer pour en rendre compte, se font simultanément. Tout en percevant la forme rectangulaire de ce livre, je juge qu'il est à 0'',50<^ de moi. Je ne le sais toutefois qu'après avoir mis mon œil au point, après l'avoir ajusté en imprimant des changements de forme au cristallin, qui constitue une lentille à foyer variable. L'effort que j'ai fait est bien conscient : le cristallin du myope étant trop convexe, j'ai dû, pour que l'image ne se fasse pas en avant de la rétine, resserrer et cligner les yeux. De plus, suivant l'éloignement de l'objet, les deux yeux convergent plus ou moins; enfin, le livre étant au-

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dessous des yeux et à gauche, j'ai dû les mouvoir dans cette direction. Voilà franchi le premier stade de Vacquisition; passons au second. Ces mouvements de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche, de gauche à droite, supposent et rappellent des notions de poids, d'intervalle, d'enjambée, de point fixe et mobile que je dois naturellement aux sens musculaire et tactile. Elles me font percevoir soit la pesanteur du corps, qui me fournit une idée de la direction, soit telle enjambée ou tel allongement du bras correspondant à une distance de 0™,50.

La traduction est sans doute très délicate à faire. Mais cette difficulté parait embarrasser fort peu MM. Bain et Taine. On remarque que la vue s*exerce continuellement ; dès lors l'association opère à tout instant et bientôt, à force d'évoquer les mouvements des membres et de la main, ceux de l'œil que nous avons décrits nous les traduisent sans que nous ayons autre chose à faire qu'à fixer notre regard sur le visum. Nous avons acquis la perception de distance et de direction visuelle, et la vue peut, sauf erreur, situer les objets. L'analyse des faits semble donc vérifier les conclusions auxquelles le raisonnement avait d*abord conduit les empiristes ; la vue ne nous donne que la couleur. Quant aux autres perceptions que le vulgaire croit tenir de ce sens, elles se produisent : 1** par Vadjonction aux sensations rétiniennes des sensations musculaires du globe ; 2** par la tra^ duction de celles-ci au moyen de Tassociation des idées en perceptions tactiles et musculaires déjà données, ce qui rend bientôt possible le remplacement des perceptions naturelles du tact et des muscles par les perceptions acquises de l'œil.

Cette substitution opérée, la vue devient le premier des sens, et l'empirisme fait ainsi une part légitime à la tradition qui accorde à ce sens la supériorité sur tous les autres; mais cette supériorité est acquise. Toutefois cette concession est-elle bien logique? Si la vue ne donne pas d'emblée une pluralité variée et intéressante, où est sa supériorité? Quoiqu'il en soit, on attribue un rôle très important à la rapidité et à la variété des sensations visuelles, qui nous permettent, avec un peu d'habitude, de percevoir en un temps très court une quantité de points, leur situation, leur distance. Devenant, selon la remarque ingénieuse de M. Ribot, les symboles des impressions tactiles et musculaires, elles jouent un rôle analogue à celui des formules algébriques : elles remplacent et simplifient les données primitives. Alors un seul coup d'œil nous permet de voir une masse d'objets à une distance très grande, ce qui n'empêche pas d'apercevoir aussi les très petits objets comme les très petites distances, l'œil étant en moyenne quinze cents fois plus sensible que la main. Deux traits brillants sur la tache jaune et séparés de 1/500 à 1 /lOOO de ligne peuvent être distingués. Touchez ce carré d'étoffe multicolore, vous avez une per^

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ception uoiforme de surface ; regardez-le, chaque petit dessin qui rorne correspondra k une surface particulière. Enfin, sans la vue, comment per* cevoir la forme et la situation des corps que nous ne pouvons atteindre par la marche ou toucher avec la main : les astres dans le ciel, la neige sur le sommet d'un mont? Elle remplace alors les deux autres sens. Enfin, ils ont si bien instruit la vue que l'élève ne se contente plus de se passer du matlre : il veut Tempécher de se produire et presque le mettre en interdit. Évidemment, nos perceptions tactiles, arrêtées dans leur développement par réducation de la vue, demeurent toujours grossières. Comparez le tact d'un Saunderson à celui du plus adroit artisan, et vous constaterez combien il est perfectionné chez l'un et rudimentaire chez l'autre. Ainsi, bien qu'elle ne nous fournisse comme sensations propres que celles de lumière et de couleur, la vue acquiert bientôt par l'éducation un déve« loppement si délicat et si complexe qu'elle devient capable à elle seule de nous donner cette agrégation de perceptions que nous appelons un corps. En fin de compte, après les subtils raisonnements et les curieuses analyses que nous venons de reproduire, l'empirisme reconnaît la suprématie, non pas naturelle, mais acquise, de la vue sur tous les autres sens; il ne contredit donc pas notre expérience quotidienne, il prétend seulement l'éclairer et l'expliquer. Mais y arrive-t-il? Nous ne le croyons pas.

L'argumentation des empiristes ne nous parait pas décisive, et nous pensons qu'on peut encore soutenir pour le fond les idées de Platon et de Leibniz en ce qui concerne le sens de la vue. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, la nouvelle psychologie paraît revenir-^ après un détour fructueux d'ailleurs — à la vieille psychologie. Le criticisme, par l'organe de M. Renouvier, est resté fidèle à la théorie nativiste que postule TEsthétique transcendentale. M. Janet (1), dans un travail très remarqué, a renouvelé la thèse des anciens et paratt avoir établi ayec autant d'originalité que de clarté que l'œil est capable de percevoir naturellement la distance. D'autre part, un des psychologues les plus pénétrants et les plus indépendants de l'école contemporaine, M. Egger, a consacré aux illusions visuelles (2) une étude fort suggestive où il prétend que les observations faites sur les aveugles-nés n'ont pas la valeur qu'on leur accorde d'ordinaire. Il semble en outre avoir établi expérimentalement, ce qui marque un très grand progrès sur la théorie empiriste,, que l'oeil perçoit naturellement une surface, indéterminée, il est vrai. Enfin, un psycho-

(1) Remie philosophique, janvier 1879.

(2) Revuê philosophique, novembre 1885.

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