GONTRIBOTION A LA THÉORIE DB LA VISION
eiemple, se manifestant même assez tard et rendue possible par les mouvements de l'œil, n'en est pas moins une perception innée, à condition qu'elle soit possible sans le secours d'un autre sens. Commençons par l'étendue : d'après Muller, la sensation de couleur est inséparable de celle de surface colorée* Mais, dit-on, la perception d'étendue ne nous est fournie que par une série ordonnée et continue d'impressions tactiles et musculaires qui, associées au mouvement de l'œil, donneront plus tard la notion de surface visuelle. Le toucher ne procède pas sans doute autrement : mais ainsi, qu'on le remarque bien , nous avons la perception d'une succession plus ou moins rapide, et non du continu qui constitue l'extension. Par un privilège qu'on a trop oublié, l'œil seul nous donne du premier coup, en réservant toutefois le temps nécessaire à la formation du jugement, une masse compacte de sensations. J'ouvre les yeux, et aussitôt je reçois un bloc de sensations qui s'étendent en une surface, une perception totale dont les éléments sont si étroitement unis que l'optique est impuissante à les décomposer. La moindre perception visuelle est une tache colorée, et une tache estétendue. Au premier regard que j'ai porté sur ma lampe, j'ai perçu une bande lumineuse se détachant sur un fond obscur étendu aussi : instantanément j'ai eu la perception d'une cohésion. Si je ferme les yeux, je vois du noir; mais ce noir est étendu. J'éternue ; au moment de la secousse j'aperçois un éclair qui est étendu. Si on me comprime l'œil avec un corps étroit, des cercles brillants ou phosphènes apparaissent, et ces images ont une étendue. Ainsi, l'œil étant capable de saisir immédiatement l'objet en bloc, donne la notion d'étendue , qui appartient en propre et même exclusivement à la vue. Le tact nous fait percevoir des séries, mais non des coexistences de points. Gomme l'avait pressenti le médecin Platner, l'aveugle ne perçoit les objets que comme une suite de points résistants. Pour lui, le temps tient lieu d'espace : le voisinage et la distance ne signifient qu'un temps plus ou moins court, l'aveugle qu'il observait ne distinguait dans son propre corps la tête et le pied qu'au moyen du temps. G*est la perception d'étendue visuelle qui nous aide par la suite à former celle d'étendue tactile : notre conclusion est donc diamétralement opposée à celle de l'empirisme. Du premier coup, le sens de la vue nous apparaît comme un sens de l'espace.
Mais de ce qu'il en est ainsi aujourd'hui, suit-il qu'à l'origine les faits se soient passés de même? Nous le croyons, car l'atlas visuel se développe chez le jeune enfant avant l'atlas tactile : c'est l'œil qui fait l'éducation de la main et non, comme le veut l'empirisme, le tact qui instruitla vue. Pour la forme, la perception visuelle n'est plus primitive, mais elle reste naturelle, car elle remplit la condition fixée plus haut; elle résulte de ra|ifirf>priation de Vorgane à la fonction. Uœil ouvert, je perçois une tache noire
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sur fond rouge; spontanément , pour mieux distinguer les deux couleurs, j'imprime aux muscles de l'œil un mouvement qui me révèle le pouvoir que j'ai de déplacer par un effort le globe oculaire. Pour vouloir, il fallait savoir; une fois instruit, j'ajuste mon œil à l'objet, qui se photographie, pour ainsi dire, sur la rétine, comme Descartes l'a constaté le premier. J'en suis plusieurs fois le contour, et, après un certain nombre de répétitions, je juge que ce tapis est rond. Ces mouvements étant très fréquents, les musclds de l'œil seront bientôt habitués à remplir leur office, et ce n'est qu'en voulant constater la forme d'un objet considérable ou toute fait nouveau pour moi que plus tard j'aurai conscience de ce mécanisme, La notion de forme plane est donc naturelle à l'œil qui me la fournit sans le secours d'aucun autre sens.
L'empirisme accepte cette analyse en rejetant, toutefois, notre conclu-* rfon ; d'après lui, 1* la notion de forme, ayant pour condition des sensa* tions musculaires de l'œil s' ajoutant aux sensations visuelles ou rétiniennes, n'est pas propre à la vue; — mais c'est un point déjà réfuté plus haut; — 2^ ces sensations musculaires de l'œil sont de simples «i^ne^, qui n'ont aucun sens si nous ne les comparons pas aux données du tact et des muscles qui leur sont unies; sans cette double intervention, que nous avons décrite en dé* tail (1), les mouvements les plus compliqués de l'œil ne nous feraient ja* mais percevoir par eux-mêmes la plus simple forme plane. '— Est-ce bien vrai? Ne peut-on pas montrer au contraire que cette traduction dont on parle tant est à la fois inutile, arbitraire et incompréhensible? D'abord, l'explication que nous proposons est plus économique et plus naturelle. Est-il vraisemblable que le plus simple exercice d'opérations indispensables à tout animal exige tant de comparaisons, d'inférences et d'habileté? Est-il logique que l'œil soit englobé entre trois paires de muscles, soumis à la volonté, qui par eux*mémes soient entièrement tnutife^P Serait-ce justement l'appareil visuel, toujours cité comme le plus merveilleux, qui ferait exception à la loi d'économie et de finalité? D'ailleurs quelle preuve donnet-on à l'appui de la thèse empirique? Les faits que nous avons exposés sont connus de tous; mais qui de nous a jamais en conscience de la transcrip* tion qu'on nous décrit?
On peut, il est vrai, faire intervenir un Deus ex machina, Tinconscient (2). Alors de deux choses Tune : ou bien Tintervention du tact est absolument inconsciente; d'où la connaissez-vous donc? votre assertion est pure* ment gratuite ; ou bien elle est devenue inconsciente sous rinfluence d'une habitude contractée dès le jeune âge; alors, en effet, l'hypothèse eei vérifiable, non par ^observation toujiours incertaine des enfants^ mais par celle
(1) Voir dans la première partie l'exposition de la doctrine empiriste. (I) Cest 06 qae M. Fraaer fait datit ton lifre sur Berkeley, p. 40-47.
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des cas, plas fréquents qu'on ne le croit, où l'homme est forcé de redevenir enfant. Je regarde un objet nouveau que je n'ai jamais touché et qui ne ressemble en rien à ceux que j'ai déjà vus. Après l'avoir parcouru des yeux, j'en perçois nettement la forme, et plus tard j'apprendrai qu'on la nomme oblongue et que je considère un Hermès. Âi-je, avant de percevoir nette* ment cette forme, établi entre la vue et le tact une longue comparaison dont j'aurais eu certainement conscience? Nullement; pouvais-je même le faire, puisque je n'avais jamais toucha un objet oblong? — Mais vous en avez vu d'analogues. — Âlgrs j'aurais dû percevoir une forme vague , tenant à la fois du cercle et du rectangle ; or j'ai vu nettement une forme nouvelle.
L'hypothèse empiriste est donc gratuite; ajoutons qu'elle est incompréhensible. Je lis et relis le travail de M. Bain ou le chapitre de M. Taine; je me sens fatigué, mais non éclairé ; je me demande plus que jamais si telle est la nature des choses.
Il se peut après tout qu'ils sachent la comprendre; Mais eux, certainement, je ne les comprends pas.
N'avons-nous pas senti nous-méme, en l'exposant plus haut, combien cette traduction était inintelligible? plus on l'étudiait, moins elle semblait nette. En effet, comment se faire une idée claire de cette traduction qui est pourtant le dernier mot de l'empirisme? Quand je perçois une forme par les yeux et une forme par le tact, je n'ai pas la même notion : ici je perçois une apparence^ là une résistance. De plus, comment ces deux perceptions vont-elles s'associer, puis bientôt se remplacer? Où sont les points communs, qui rendront possible cette union et cette substitution ? Entredeux mouvements animés de vitesses différentes décrivant une trajectoire différente et suivis de sensations différentes, quelle ressemblance peut-on trouver? Gomment traduire Tun par l'autre? Le mouvement de l'œil est rapide ; celui de la main fort lent. Le premier suit exactement le contour de l'objet; le second décrit une courbe capricieuse qui s'en éloigne à tout instant. L'un est suivi d'une image distincte, l'autre de picotements et dépressions variés. En second lieu, c'est l'ensemble des lignes continues qui limitent un corps, qui constituent la figure ; or, la main, nous l'avons déjà remarqué, ne donne pas de perceptions d'ensemble, mais une série parcellaire dMmpressions. Au contraire, quand je regarde les contours de cette botte, les parties qui ne frappent plus le centre de l'œil impressionnent encore la rétine et sont perçues : la vue embrasse ainsi en même temps un ensemble de lignes, et cette prérogative crée entre elle et le tact une distinction capitale. En un mot, la tue n^ est pas le tact-, on a presque honte d'énoncer une vérité aussi simple ; il faut pourtant la rappeler, puisqu'on la méconnaît.
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— Mais il s'établit, pourrait-on dire avec Berkeley, une association arbitraire entre les signes de la vue et ceux du toucher, et c*est justement en quoi consiste le langage merreilleux dont parlait l'illustre évéque. Il ne fallait rien moins, selon lui, qu'une intervention directe de la divinité pour que nous fussions capables de faire l'étonnante traduction sur laquelle repose toute la doctrine erapiriste! — Cette objection n*a aucun caractère scientifique, pa^ cette raison que le merveilleux ne doit avoir aucune place en psychologie. Notre conclusion demeure donc toute entière.
La forme visuelle, qui est une image, n'a rien de commun avec une série de points résistants, et la première, ne représentant ni les mêmes notions ni les mêmes sensations, ne peut être une traduction de la seconde. La perception de forme visuelle, la seule précise et géométrique en quelque sorte parce qu'elle n*est pas matérielle, est spéciale et naturelle à la vue. Instinctivement, lorsque nous voulons percevoir la forme d'un objet, nous ne le manions pas; nous nous éloignons au contraire pour le regarder, a On c ne peut, dit Descartes, discerner les parties qu'on regarde qu'en tant c qu'elles diffèrent en quelque façon de couleur. » Voir, en somme, c'est discerner la forme des corps lumineux ou éclairés.
Toutefois, il faut répondre aux assertions fondées sur l'observation des aveugles opérés, qui ne reconnaissent pas, dit-on, les objets qu'on leur montre. D'abord quels témoignages nousoppose-t-on?Des rapports fort succincts en général, ou plutôt des notes confuses prises par des chirurgiens peu compétents en psychologie, qui interrogent au hasard, écrivent plus ou moins longtemps après l'opération, sans peser la valeur exacte de leurs expressions» et laissent enfin dans l'ombre la majorité des faits ordinaires pour isoler et ainsi dénaturer à leur insu un détail curieux. « Préparer et « interroger un aveugle*né n'eut point été, disait Diderot, une occupation c indigne des talents réunis de Newton, Descartes, Locke et Leibniz. » Il est vrai que si nous ne possédons pas l'opinion de ces quatre grands penseurs, nous avons les quatre pages de Gheselden qui ont donné naissance à tonte la théorie : la compensation est insuffisante et le témoignage sujet à caution. Cependant, supposons-le valable : que prouve contre lenativisme les erreurs de l'aveugle opéré ? Tout au plus que ce dernier ne sait pas encore parler de>ce qu'il voit. Selon le mot très juste de M. Egger (l), c il ne sait pas nommer les formes, mais il les voit distinctes. 9
On oublie que l'emploi judicieux des mots exige un long apprentissage ;
(1) Note commanitinée ptr M. Egger, qui a bien voula nous donner ses eonseils pour la révision de ce trtirail.