‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 87 sur 144 · CONTRIBUTION A LA THÂORIS DB LA VISION · texte numérisé non relu

CONTRIBUTION A LA THÂORIS DB LA VISION

le patient ne peut pas encore indiquer ce qu'il voit^ on en conclut qu'il n'aperçoit rien. De plus, il est ébloui : il ne sait pas encore dilater et resserrer sa pupille, et il ne voit pas la forme par rescellente raison qu'il ne voit rim du toiU. C'est au point qu'à ce moment le chirurgien ignore le résultat de l'opération. Au bout d'un temps très court, on présente à l'opéré une montre dont il ne distingue pas la forme; « Laissez-moi toucher l'objet, dit le malade, et je le reconnaîtrai ; » comment en serait-il autrement? Encore incapable d'user de ses yeux et forcé pourtant de répondre aux questions dont on le presse, il est réduit à toucher l'objet. En réalité, il est toujours aveugle, et la vue n'ayant pu, faute de temps, remplir son office, vous ne pouvez la déclarer impuissante à nous donner la perception de forme. Les rapports médicaux établissent donc tout au plus que la perception de forme visuelle n'est pas primitive, mais nullement qu'elle exige pour se manifester, outre le temps nécessaire au développement naturel de l'organe, le secours d'un sens étranger. Quant au volume, nous le percevons par des changements d'ajustement et des mouvements du globe oculaire, en bas et en haut, à droite et à gauehe. Tout en étant plus compliquée, l'adaptation reste la même que pour la forme plane : il est vrai qu'elle im^ plique la notion de mouvement visuel ou de direction (bas et haut, droite et gauche), sur laquelle nous aurons à revenir vers la fin de ce travail.

Nous avons donc montré que l'œil reconnaît naturellement les corps. Établissons qu'il perçoit aussi par lui-même leur situation, c'est-à-dire leur distance et leur direction. Précisons toutefois ce que nous entendons par la notion innée de distance visuelle. Parler de la distance d'un objet éloigné, c'est dire, comme le remarque si bien M. Janet, qu'il est ou à telle distance^ ou simplement à distance de l'observateur. Dans le premier cas on apprécie la distance, dans le second on la perçoit. Entre les deux opérations, il y a une différence capitale qui ne paraît pas avoir été faite par les empiristes. L'aveugle de Gliéselden n'était pas, dit l'opérateur, « en état d^ apprécier les distances, » et dans les autres rapports on trouve la même expressioi)« Que prouvent ces faits ? que l'œil par lui-même estime mal la distance ; c'est fort possible , mais qu'est-ce qu'il faut établir? qu'il ne la perçoit pas du tout\ là est la question. Il faut montrer que la vision est possible san» une projection de l'objet vu au dehors : Berkeley soutient même que la distanpe est de toute manière invisible, car elle consisterait, on Ta dit plus haut, en une série de rayons allant des points de l'objet à l'œil qui^ en recevant seulement les extrémités, verrait les corps sur un plan»

C'est un argument très subtil et de beaucoup le plus profond de (pus ceux qu'avance l'empirisme; mais, d'abord, il dépasse le but. Si, comme le veut Berkeley, il est contradictoire de soutenir qu'un intervalle puisse jamais être vu, toute perception visuelle de distance, aussi bien acquise

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qu'ioné6| est impossible. li'empirisme lui-même rétorquerait une conclusion aussi contraire k la réalité. Admettons pourtant que l'œil perçoit tous les objets sur un plan; une pareille peroeptton implique nécessairement la distance, ainsi que le démontre fort bien M. Janet. Mon doigt émet des rayons formant une image sur la rétine c cette image résulte de rayons directa partis des points centraux et de rayons obliques partis des points extrêmes et latéraux. Ces derniers sont donc plus longs que les rayops perpendiculaires et il faut que je les perçoive comme tels pour avoir la notion de surface. « Bn effet, conclut M. Janet, pour que je per- « çoive un plan comme plan, il faut que j€ voie les points extrêmes à une « plus grande distance que les points centraux ; ear,ai je les voyais tous à a La même distance^ ou plutôt k une distance nulle, c'est que les points c extrêmes se confondrûent avec les points centraux; tout se confondrait « donc en un point unique et le plan disparaîtrait. » Il est ainsi logiquement nécessaire que la vision d*un plan entraîne celle de distance.

Tous le^ faits confirment cette conclusion. La physique nous enseigne qpe la vision est impossible si une certaine distance ne sépare pas l'objet du spectateur. Vient^il k toacber l'oeil, le globe se ferme ; je veux que par uo effort spécial on le laisse ouvert, on ne verra rien. On ne peut se représanter un corps qui serait vu et en même temps en contact avec Toeil ; d'ailleurs comment émettrait*il des rayons lumineux? Voir un objet, c^est avoir conscience de quelque chose situé au dehors. Placé où je suis, le regard fixé &ï bae, je vois cet encrier, c'est>k-dire que je projette au dehors une forme nommée ainsi; sinon, je suis aveugle; il n'y a pas de milieu. Nous objectera-t^on maintenant les illusions de la perspective? mais le décor est vu à distance. Les erreurs de Tenfant? il ne sait pas apprécier exactement la distancé, ce que personne ne nie^mais U la voit, puisqu'il tend les bras. £n somme, la notion de distance visuelle est fort complexe : elle exige Tadaptation des deux yeux et des changements délicats dans la courbure du cristallin. Il ne suffit pas d'ouvrir les yeux pour la posséder, car, nous l'avons dit, nn long éblouissemeut précède la vision nette. Ce n'est donc pas une perception primitive; mais on Ta dès qu'on voit, et c'est une donnée naturelle de la vue.

Beste le témoignage des aveuglesHsés : « Votre tête touchait mes yeux » , dit Tan ; Tautne croit que tous les objets qu'il regarde touchent ses yeux, de même que Las objets qu'il tàte touchent sa peau. Après la démonstration précédente, de pareil^ témoignages doivent-ils être discutés? Je suppose qu'iui paysan des iipes, comme Noé M., ou une vieille dame, comme V/opàtiê de Wardr/^p, on» onfio, «a }e«me garçon^ comme le patient de CSieselden, vienne vous dire qu'il a vu un carré rond, vous ne vous arrêterez pas à examiner son dire : on ne discute pas l'absurde. Ne sommes-nous pas

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