CONTRIBUTION A LA THÉORIE DB LA VISION
dans le même cas? Nous avons établi en invoquant les rigoureuses déductions de la géométrie, les lois de la physique et le témoignage de la conscience, que la perception de distance visuelle se confondait avec la perception visuelle distincte, qu'une vue nette, privée de distance, serait une vue sans vision, une vue qui ne serait pas la vue, comme un carré qui serait rond ne serait pas carré ; nous pouvons donc passer outre. Mais, pour continuer notre comparaison, tout en ne croyant pas à l'eicistence d*un carré rond, nous jugerions sans doute utile de montrer à notre apprenti géomètre par quelle suite d'illusions il en est venu à s'imaginer de bonne foi qu'il voyait un carré rond. Essayons d'en faire autant pour nos aveugles en nous inspirant une seconde fois des analyses de M. Janet. Voici un enfant qui recouvre la vue : tout son savoir et tout son vocabulaire ne sont encore formés que par le tact. On lui demande soudain s'il voit tel objet : il ne peut répondre qu'en employant les termes qui lui sont familiers. Il empruntera au tact son langage, puisqu'il n'^n a pas d'autre. Mais il sent quelque chose devant lui et il veut le dire; or, chaque fois qu'il a senti un corps, c'est qu'il était près de lui et le touchait. De plus, tout ce qui a intéressé son œil jusqu'à présent, — depuis les corps qu'il frôlait jusqu'à la main du chirurgien, — a touché ses paupières. Les sensations palpébrales, que l'habitude rend presque inconscientes chez nous, jouent ici un rôle important, mis nettement en lumière par M. Egger(l). L'opéré n'a guère eu d'autres sensations visuelles et ses visa ont toujours été rattachés aux yeux tactiles : ce sont en somme des perceptions de contact. Alors, quand il ouvrira les yeux, que dira-t-il? c cet objet me touche ». Si vous prenez son expression à la lettre, vous confondez la perception et le langage, et vous êtes dupe d'une métaphore.
Voilà qui est ingénieux, répondra l'empirisme, mais qui veut être prouvé. Démontrons notre assertion; établissons qu'il ne saurait en être autrement. L'aveugle ne connaît que la distance tactile dont la notion lui a été fournie par de longues expériences. Pour lui, un objet distant est celui avec lequel il n'est pas en contact et qu'il n'atteindra qu'en franchissant un certain intervalle. « Le contact s'oppose à la distance, écrit M. Janet, la distance c exclut le contact. La distance tactile est une possibilité de contact sé- < parée par un certain temps. Telle est l'idée, la seule idée que l'aveugle- « né ait de la distance avant l'opération. Il ne peut se la représenter que c comme la possibilité d'une sensation future. » Quant à la distance visuelle, c'est l'appréhension instantanée d'un corps par les yeux dès qu'ils sont accommodés, la perception imniédiate d'un corps par la vue, en un mot, la vision nette. La perception tactile d'un objet éloigné exige un déplacament
(1) Egger, loe. cit.» p. 496.