CONTRIBUTION A LA THÂORIE DE LÀ VISION
du corps, une dépense d'activité locomotrice. L*idée de distance est donc pour l'aveugle entièrement liée à celle de locomotion ; au contraire , je vois sans me déplacer le tableau accroché au mur. D'autre part, quel est pour l'aveugle le type de la perception immédiate? C'est le contact. Il perçoit immédiatement un livre quand il le touche sans se mouvoir. Gomment donc s'exprimera-t-il quand il décrira cette perception de Tobjet vu après qu'il a été opéré? En disant qu'il touche son œil. Il ne sait, ni ne peut, pour le moment, s'exprimer d'une autre manière. En réalité, Taveugle perçoit comme nous percevons , mais il traduit dans le seul langage qu'il connaît la perception dont il a conscience immédiatement après avoir mis son œil au point et sans qu'il ait à faire aucun mouvement locomoteur. Il ne peut pas parler de distance , n'ayant aucune idée de ce nouveau genre de distance. « Bien loin, ici, que la vue ait besoin de s'instruire par le touc cher, conclut M. Janet, au contraire il faut qu'elle oublie peu à peu les no- < tions du toucher pour reconnaître les siennes propres. Tant que l'idée de « distance représentera pour lui une possibilité de contact. .. , comme la vue « ne lui présente rien de semblable, l'opéré ne percevra rien qu'il puisse ap- « peler distance, et c'est seulement lorsque la vue aura été complètement « affranchie du toucher qu'on pourra dire qu'il perçoit la distance visuelle . » Quand à la direction de l'objet , elle implique la perception naturelle de mouvement visible, et c'est un point incontestable depuis les observations du D' Dufour, de telle sorte que, grâce aux perceptions naturelles de distance et de direction, la vue nous permet de situer les objets. « Au reste, « pour la façon dont nous voyons la grandeur des objets, je n'ai pas besoin c d'en rien dire, écrit Descartes, d'autant qu'elle est toute comprise en « celle dont nous voyons la distance et la situation de leurs parties. 9
Ainsi, tout en réservant à l'éducation, dans le développement des perceptions visuelles, le rôle délicat et important qui lui revient, tout en reconnaissant aussi la part qu'on doit faire aux mouvements m usculaires du glob* % nous croyons qu'on peut rejeter l'empirisme et adopter le système nativiste. Il suffit pour établir notre thèse, et nous espérons l'avoir montré, de prouver qu'un homme réduit au seul sens de la vue aurait les notions d'étendue, de forme, de distance et de direction : ce sont donc bien là des perceptions naturelles de la vue. Eugène Blum.
422 LE GHRISTIANISHB IT LA DOGTMNl M L'ÉVaLUTlON.
le trantformitme et le récit hihUquê de la création, par Armand Sabatier {Revue théologique, joill.-sépt. 1885).
Essais (Tun naturaliste transformiste sur quelques questûms actuelles» — 4* et M Msak, Évolution et liberté^ par Armand Sabatier {Revue chrétienne, 1885). Ch« Secrétan, ÉvolU' lion et liberté {Revue phUosophiqw, août 1885).
L'étude de M. Armand Sabatier, professeur de zoologie k la Facnlté des sciences de Montpellier» sur 1$ transformisme et le récit biblique de la criationt a été| comme le travail de M. Leenhardt dont nous nous sommes occupé naguère (i), l'objet d'une lecture à la Faculté de théologie de Montauban. Je ne veux pas revenir ici sur les considérations générales que j*ai présentées touchant les rapports et l'opposition, selon moi radicale, de révolutiooisme et de la doctrine chrétienne, et touchant la séparation profonde à établir et à maintenir, contrairement aux tendances actuelles, entre le terrain de la religion et celui des sciences ; mais je passe immédiatement à la discussion des arguments du savant professeur, non pas cependant sans lui avoir adressé de justes félicitations pour son incursion dans te domaine philosophique. Il y a un terrain mixte de philosophie et d'hypothèses générales suggérées par les sciences, sur lequel il est à regretter, au moins dans notre pays, que les savants ne s'aventurent pas plus souvent quand leur mérite reconnu de spécialistes rebâtisse, comme c'est ici le cas, le prix d'une contribution apportée aux recherches spéculatives. Nous allons combattre les vues de M. A. Sabatier, mais nous voudrions qu'on pût compter dans notre université et dans nos académies, beaucoup d* « hommes de science, » -^ y en a-t-il deux ou trois? — qui eussent le talent et le goût de présenter ainsi les leurs, et de moitié aussi bien? Ils aiment mieux laisser la tâche des grandes généralisations et la faculté de se prévaloir de la vérité scientifique à des philosophes qui dogmatisent au nom de la scienne sans autorité ni titre.
M. A. Sabatier se déclare dès le début un adhérent de Vidée évolutionisie^ et il se propose de réfuter « les conséquences que Técole matérialiste et négative a voulu tirer de cette doctrine contre les données de la foi ». Si les végétaux et les animaux sont le résultat de transformations successives, ils ne sont donc pas, comme le dit la Bible, créés successivement chacun selon son espèce : tel a été le premier cri des adversaires de la foi, lorsqu'à paru la doctrine darwinienne. Mais d'abord, on oublie, dit M. A. Sabatier, que la théorie transformiste n'est pas une vérité scientifique définitivement acquise et démontrée. Ici je suis heureux de citer et d'approuver sans réserve l'auteur ; sa pensée nettement conçue et forte- Ci) Voyez le numéro 4 de la Critique philosophique.
LÉ GHRtSTIANiSHB fiT LA DOCTRINE DS L'ÉVOLtlTlON. 423
ment exprimée est une de celles qui sont trop pett familières aux savants, de celles surtout qu'on ne les voit guère appliquer de bon cœur aux idées ou hypothèses auxquelles ils adhèrent eux-mêmes personnellement. < Une théorie, une hypothèse, quelque bien appuyées qu'elles puissent être, n'auront jamais Tautorité d'un fait bien observé, et il sera toujours possible d'en appeler de leurs arrêts quand ils prétendront être trop absolus. L'acceptation d*une hypothèse scientifique, d'une théorie, est en quelque sorte un acte de foi, car cette acceptation suppose que l'accord qu'il y a entre elles et les faits connus se maintiendra vis-à-vis des faits à connaître. Le savant croit, en définitive, que sa construction systématique est appelée à s'appliquer aux observations et aux découvertes de l'avenir (1). C'est là sa foi, souvent vaine et trompeuse, nous le savons, foi qui s'évanouit si fréquemment devant un fait nouveau qui provoque Técroulement de l'édifice. Les faits restent, la théorie, l'hypothèse disparaissent pour faire place à une autre, plus heureuse pour le moment, mais qu'un sort semblable h celui de sa devancière peut atteindre, à son tour.
c A cet égard donc, les données de la foi, auxquelles on oppose une hypothèse scientifique, se trouvent, dans une certaine mesure, en présence d'un adversaire dont l'armure ressemble fort à la sienne; car si l'hypothèse scientifique a sa logique, qui repose sur l'observation d'un certain nombre de faits extérieurs, les données de la foi ont aussi la leur, qui est fondée sur la constatation d'un certain nombre de faits moraux (2). »
Après avoir ainsi réduit à sa juste valeur l'autorité scientifique des hypotbèsesy M. A. Sabatier, quelques pages plus loin, renonce, par contre, à attribuer h la Bible une autorité quelconque de ce genre. < En supposant que le récit dé la Genèse fût réellement opposé à la théorie transformiste, considérée comme complètement et définitivement établie, y aurait-il lieu, se demande-t-il, de trouver là un sujetde condamnation et une cause de discrédit pour les livres sacrés?
c Due simple question avant de répondre. Est-ce l'autorité scientifique 0!i Tautorité morale des livres saints qui est ici en jeu? Si c'est l'autorité scientifique, les agresseurs se sont donné la peine d'enfoncer des portes ouvertes, et ils auraient pu se dispenser de ce triomphe, aussi facile qu'inutile, s'ils eussent Su que, depuis longtemps déjà, la presque unanimité des hommes qui lisent la Bible avec intelligence et avec foi ont re-
(1) A cette juste remarque de M. A. Sabatier, oo peut ajouter que le savant croit aussi que sa coDstruciion systématique est apte à s'appliquer à tous les faits actueliemeot acquis à l'observation et à rexpérience ; qu'il ne fait, dis-Je, que croire, dans les cas ou d'autres saTaots égale. ment compétents ne partagent pas là-dessus son opinion. Or, ces cas sont fréquents, et celui de la théorie de la variatioo continue et tndéfloie des espèces en est certainemeni un, — ce qu'au sorptas M. S. reeonnatt.
(?) Reçue thêohgique^ juill.-sepf . 1885, p, 586.
424 LE CHBI8TIANISMR ET LA DOCTRINE DE l'ÉVOLUTION.
nonce à voir dans ce recueil un code scientifique dans lequel la géologie, la zoologie, la botanique, Tastronomie, la physique et la chimie modernes, etc., se trouvent renfermées avec leurs lois fondamentales et avec leurs récentes conquêtes. Ce n'est point sur le terrain de la science que se sont placés les hommes qui ont écrit ces vénérables documents; et quand ils ont touché à des questions qui confinaient au domaine scientifique proprement dit (ce qui d'ailleurs est fort rare), ils ont été plus ou moins de leur temps, et n'ont point anticipé sur les travaux des savants des siècles futurs. L'auteur du récit de la création de la Genèse s'est certainement inspiré, dans une certaine mesure, à la fois des traditions de son milieu et des notions de la science de son temps; et tout ce qu'on est en droit de .penser, c'est que son génie a pu lui fournir des intuitions qui ont été appelées à devenir plus tard des vérités scientifiques... Mais, toutefois, ce n'est pas là le côté par lequel Moïse s'impose, comme inspiré de Dieu, à l'attention et à la vénération des hommes de foi. L'autorité de Moïse, comme celle de tous les hommes qui ont contribué à composer le recueil biblique, n'est point une autorité scientifique, mais surtout et ayant tout une autorité morale. Ce que la généralité des hommes de foi pensent à cet égard, c'est que les écrivains sacréis ont reçu des lumières spéciales pour éclairer l'humanité, précisément sur les points que la science ne pouvait éclairer pour nous; ils ont eu pour mission de nous apprendre qu'il y avait un Dieu, ce qu'était Dieu par rapport à nous... Voilà l'objet de l'inspira*' tion biblique.. • et, sur ce terrain-là, le croyant a pleinement le droit de se croire absolument à l'abri des fluctuations et des variations de lascience,,. Les adversaires de la Bible se sont donc fortement mépris lorsque, établissant leurs batteries sur le terrain du transformisme, ils ont cru lancer de terribles projectiles contre l'autorité biblique (1). »
D'après le double principe de l'infirmité des hypothèses scientifiques et du manque de compétence scientifique des écrivains bibliques, il semblerait que la ligne de conduite est facile à tracer et à tenir pour le savant qui entend faire en conscience son métier de savant et respecter ce qu'il estime être des « données de la foi ». Le premier point doit être de définir bien précisément ces données dont on a résolu de ne pas s'écarter; le second de ne point pousser les hypothèses scientifiques jusqu'à ce degré où, de moins en moins appuyées sur l'observation et de moins en moins utiles au progrès de la science (parfois nuisibles, on le sait), elles finissent par devenir absolument invérifiables et par verser dans la métaphysique; de ne point les pousser jusque-là, dis-je, puisqu'une méthode correcte ou
(1) lbid,y p. 592-4.' On voudrait que le savant auteur, non moins libéral en matière d*exé> gè>e historique que d*exégëse scientifique, n*eût pas nommé Moïse comme Vauteur da livre de lu Genèse. Sur cela aussi, l'opinion doit être aujaurd'hni regardée comme entièremeot fixée.
LK CHAISTIANISMB ET LÀ DOGTRINB DE l'ÂVOLOTION. 425
ne Texige pas, ou peut-être le défend, dans les cas où on leur voit des conséquences portant sur le terrain moral et religieux , et contraires aux vérités qu'on regarde comme garanties par Y « autorité morale ». Et il y a, pour ce second point, une contre-partie : c'est de ne pas introduire, par voie d'interprétation, dans ces textes qui font autorité, des idées scientifiques qui leur sont étrangères, et pour lesquelles d'ailleurs on ne leur a point reconnu de compétence, en vue de favoriser des hypothèses qui obtiennent un crédit croissant parmi les savants, mais qui ne sont exposées à se trouver en conflit avec les « données de la foi 9 que quand on leur donne à elles-mêmes une portée dépassant nos connaissances réelles. S'il est vrai que le sujet des investigations scientifiques et le sujet de la Bible, même quand la Bible nous offre des récits cosmogoniques (elle nous en offre deux, et qui diffèrent beaucoup l'un de l'autre), sont des sujets qui, ni pour le fond, ni pour l'autorité, n'ont rien de commun, le danger pour la foi religieuse n'est-il pas de chercher l'accord de la science et de l'Ëcriture, plutôt que de rester indifi'érents à leur opposition, sur des points où, quand la science a de l'autorité, l'Écriture n'en a point, et réciproquement? Si l'on échoue dans l'entreprise de la conciliation, on se trouvera inévitablement avoir affaibli la valeur du texte religieux, dans la mesure de la force que Ton attribue à l'hypothèse scientifique avec laquelle on aura tenté vainement de la mettre en harmonie. Et si Ton a l'air de réussir, on risque d'altérer profondément l'esprit de l'Ëcriture en l'interprétant dans le sens d'une hypothèse à laquelle on est attaché et qu'on ne manque Jamais, dans ces sortes de tentatives, de pousser hardiment au delà du terrain vrai de la science, et jusque sur celui qui intéresse la morale.
M. Â. Sabatier voudrait faire honneur à la Bible de cette sorte de mérite scientifique qui appartient aux anticipations intuitives de la vérité par le génie, avant l'époque où les faits connus l'imposent. «L'état primitivement inhabité de la terre, la formation de l'atmosphère, l'apparition progressive des continents y la création des plantes avant celle des animaux, et pour cette dernière la vie animale aquatique précédant la vie aérienne et terrestre, ce sont là évidemment des notions très remarquables, très étonnantes quand on pense à l'époque où elles ont été formulées par l'écrivain aaeré; et il n'est certainement pas téméraire de penser que si quelques-^ unes lui ont été communiquées par le milieu au sein duquel il vivait, d'autres sont dues à ce coup d'œil spécial qui distingue les hommes de génie et qui est aussi une inspiration. » J'aimerais mieux, je l'avoue, réserver mon admiration pour des traits caractéristiques et sublimes, tels que celui de la création instantanée parla parole, que de l'accorder à des idées en partie communes 'h d'autres cosmogpnies antiques , en partie natu-
426 LE GRRlSTlANISMie BT LA DOGTBINB DB L'ÉVOLUTlOlf.
Tellement suggérées par la gradation visible des êtres vivants, on de leurs conditions, à celui des deux écrivains bibliques qui a établi une progression systématique, et faitdela création l'œuvre des stoJour^.L'autreécrivain, dont rimportance est si grande, puisque c'est lui qui fournit Thistoire spéciale de la création de Thomme, de son premier établissement terrestre, de la tentation, du péché et de ses suites, l'autre écrivain cosmogoniqoe suppose la terre aride, antérieure à Teau ; Tbomme antérieur aux animaux, et la femme créée après' l'homme, d'une partie de l'homme, et après les animaux (au lieu de la création simultanée des deux sexes, dans le premier récit). Mais M. A. Sabatier s'attache au premier récit, sans se préoccuper des fondamentales divergences du second, et se propose de montrer que le premier n'est pas en opposition avec l'hypothèse du transformisme continu des espèces.
Revenons donc à l'objection déjà formulée plus haut : si les végétaux et les animaux sont le résultat de transformations successives, ils ne sont donc pas, comme le dit la Bible, créés selon leurs espèces f Le récit, nous fait observer M. A. Sabatier, ne dit rien du mode suivant lequel ont apparu les espèces. Il les dit seulement sorties de la matière minérale. Mais est-ce directement sorties, ou sorties par des transformations graduelles? Si le texte a été interprété dans le premier de ces deux sens, c'est que telle était alors Topinion, tant des savants que des ignorants, concernant la création des êtres vivants. On a placé dans la Bible les idées qui avaient cours. Je cite textuellement ce qui suit :
c On pourrait facilement aujourd'hui, et dans de semblables conditions, retrouver les idées transformistes dans le récit de la Genèse, ou tout au moins démontrer que ce récit leur est plus favorable qu'hostile.
« Et d'abord, il n'est pas permis sérieusement d'attribuer à cette expression : selon leur espèce, le sens que leur ont attribué les exégètes do passé. Qui osera soutenir que le mot espèce a, dans la bouche de l'écrivain sacré, le sens rigoureux qu'y a attaché Guvier et son école? On pourrait avec autant de raison soutenir que Moïse a accepté sur ce point la définition de Linné, ou celle de Geoffroy Saint-Hilaire, ou celle de Darwin. Une affirmation sur ce point ne saurait qu'éveiller le sourire, et il convientd'ea laisser l'initiative aux partisans de l'inspiration littérale étendue jusqu'à la distribution des virgules dans le texte sacré. Ce point là ne doit pas noos arrêter, et nous n'hésitons pas à considérer le terme espèce de la Genèse comme synonyme de forme, de genre, de type, pris dans un sens trte large et assez indéterminé.
c Un point sur lequel on pourrait s'arrêter plus sérieusement, c'est que, d'une manière bien évidente, les idées de transformation, de succession et de progrès sont très accentuées dans le récit sacré. L'idée de transforma-
LB GRRISTIAmSMB BT LA DOGTRINB DB L*ÉV0LUTI0N. 427
tion y est représentée par rafflrmation du passage de la matière de Vétat minéral à l'état rivant; l'idée de snccession est accentuée d'une manière remarquable dans tout le récit, et enfin l'idée de progrès est particulière^ ment étonnante et admirable, en ce sens que la matière vivante succède à la matière inerte^ et que, parmi les êtres vivants, la progression nettement tranchée dans Tapparition d'abord des végétaux, puis des animaux aquatiques, après des animaux aériens, et enfin de l'homme, manifeste la netp teté des relations qu'avaient, dans l'esprit de l'écrivain sacré, les idées de succession et de progrès. Si l'on s'attache à ces notions qui ressortent clairement du récit de l'écrivain sacré, bien loin de le trouver en hostilité avec la théorie transformiste, il faut, au contraire, convenir qu'il y a dans l'ensemble et dans l'esprit général, si non dans les détails, une harmonie vraiment remarquable entre le récit sacré et l'hypothèse transformiste. Néanmoins il faudrait se garder d'affirmer que les théories modernes ont trouvé leur livre prophétique dans le premier chapitre de la Genèse. Ce serait tomber dans l'erreur que nous avons reprochée à ceux que nous combattons actuellement.
c Je pense très fermement que l'écrivain sacré n'a été ni transformiste ni antitransformiste. Il ne s'est préoccupé (et j'insiste sur ce point) que de deux faits : le monde a été créé par Dieu, et il Ta été dans un ordre déterminé. Le récit de la Genèse est, au fond, parfaitement muet sur le comment de la création, et il n'est que juste de le traiter comme tel, et, par conséquent, de ne pas lui opposer les théories transformistes modernes (1). »
Je ne puis retenir mon étonnement sur cette manière de raisonner. Il me semble que la conclusion retire oo à peu près les prémisses . Si Tau^ teur du récit élohiste de la création n'a été ni évolutioniste (2) ni le contraire, que venons-nous de faire et qu'avons nous cru prouter en lui attribuant des idées de marche progressive et de progrès des êtres, des uns aux autres, à partir de la matière comme de leur premier état; et que signifie l'harmonie t vraiment remarquable», si nous abandonnons notre interprétation de 1' c ordre déterminé » de l'œuvre des six jours; ou que devient, si nous la conservons, notre abandon de toute prétention à trouver chez cet antique écrivain une théorie du comment de la création , une théorie évolutioûiste quant au point capital ?
Partagé entre son désir de plier la Genèse au sens évolùtioniste et la crainte de prêter à « Moïse b une théorie proprement dite, l'auteur n'a pas
(1) Revue théologique (juill.-sept. 1885), p. 58d-592.
(2) Je erois (mais ce n'est iei qa*une question de terminologie) que le terme d'évolution est préfénbl^ à eeloi de transformation pour l'emploi général de ee dernier en ee qoi concerne la variation des espèces. Il est avantageux de conserver le terme de transformisme, qui sans cela nons manqnerait, pour désigner le système des transformations de la Force, tel qu*il est chez M. Spencer, par exemple.
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réfléchi que la formule à laquelle il s'arrête : c ni transformiste ni antitransformiste», était inapplicable au point de vue pratique, ou de ces notions communes d'opération ou de suscitation démiurgique qui régnent sur les esprits inséparablement de l'idée même de création, partout où ne s'est pas introduite Vidée contraire de développement propre et spontané d'une substance donnée. Je crois qu'on peut assurer hardiment qu'évolutionisme et antiévolutionisme sont, en tant que dispositioiïs de l'esprit humain pour envisager les origines, des termes contradictoires, c'est-à-dire qui n'admettent point de milieu.
On reconnaîtra, si l'on veut bien y réfléchir, que c'est l'idée même de l'espèce, placée à l'origine, qui est la négation de l'idée d'évolution, prise universellement; et, si l'on accorde que l'auteur d'une cosmogonie où il est parlé de la production « des êtres vivants selon leurs espèces, du bétail, des reptiles et des bêtes sauvages selon leurs espèces» [Genèse, I, 24], n'a pas eu dans l'esprit l'idée distincte d'une aptitude à la variabilité, et d'un passage des êtres différents, les uns aux autres, mais qu'il s'est formé sur les caractères spécifiques une idée naturelle et de raison pratique, telle que la peut suggérer tout d'abord le spectacle de la nature, il sera bien difiicile de ne pas croire que cet écrivain a songé aux espèces mêmes qu'il avait sous les yeux, et qu'il a considéré celles-là comme d'abord créées, et fixes de leur nature, et telles que les lui montrait son expérience. M. A. Sabatier trouve insoutenable de lui prêter la définition de Guvier, aussi bien d'ailleurs que la définition (antidéfinition, pour ce dernier cas, serait mieux dit) de Darwin. La définition, c'est possible, car il n'y a que les savants qui prennent à tâche de définir; mais le point de vue, qui équivaut à la définition, il est, au contraire, grandement vraisemblable qu'il a été tout d'abord celui de la fixité et de la transmission héréditaire invariable des caractères. Quand l'exégète naturaliste, après avoir admis que ni lapensée d'un Guvier ni celle d'un Darwin ne rendent bien l'état d'esprit de l'écrivain biblique, ajoute qu'il n'hésite pas à considérer le terme espèce de la Bible comme « synonyme de forme, de genre, de type, pris dans un sens très large et assez indéterminé », comment peut-il ne pas s'apercevoir qu'une pareille interprétation du texte, supposant, au lieu de l'idée naturelle des espèces vivantes et présentes, familières à tous, la notion scientifique d'un certain petit nombre d'organismes typiques primitifs (celle-là même à laquelle Darwin s'était arrêté d'abord, sans la préciser) implique l'idée de l'évolution, qu'il s'agirait précisément de réserver? Si, en effet, l'écrivain biblique a songé à des types originaires, et même encore « assez indéterminés » et non point à des espèces, il a bien fallu qu'il songeât aussi a l'existence d'un mode général de variation de ces types incertains, pour en faire sortir les formes très nettes et sensiblement
LE GHRISTIANI^MB BT LA DOCTRINE DE L ÉVOLUTION. 429
invariables, à lui si connues. Je laisse à penser si cela est probable! Mais l'abus le plus grave de Tinterprétation scientifique d'un texte étranger à toute science est encore moins dMntroduire dans ce texte Tidée de l'évolution, tout en se défendant de l'y trouver, que de placer, au point de départ de l'évolution elle-même, l'idée matérialiste de transformation de l'inorganique dans l'organique, et de Tinanimédans l'animé, «Iranj/brmation, représentée par le passage de la matière de l'état minéral à l'état vivant ». Il n'y a pas un mot dans le texte qui ait trait à une transformation et à un passage ; car les faits de succession^ de conditionnement, et les rapports de conséquents à antécédents ne signifient rien de pareil et sont du domaine universel, indiscutable, de l'expérience dans tous les temps. Quand nous lisons : «Dieu dit: Que la terre fasse pousser de l'herbe, des plantes portant semence, des arbres fruitiers donnant du fruit selon leur espèce, lequel aura en lui sa semence sur la terre. Et il en fut ainsi. Et la terre produisit de l'herbe, des plantes... Et Dieu vit que cela était bon... Et Dieu dit : Que les eaux fourmillent d'une multitude d'êtres vivants, et que des oiseaux volent au-dessus de la terre, devant la voûte du ciel. Et Dieu créa les grands animaux aquatiques et tous les êtres vivants qui se meuvent, dont les eaux fourmillent, selon leurs espèces, et tous les oiseaux ailés selon leurs espèces. Et Dieu vit que cela était bon. Et Dieu les bénit... Et Dieu dit : Que la terre produise des êtres vivants selon leurs espèces, du bétail, des reptiles et des bêtes sauvages selon leurs espèces, et le bétail selon ses espèces et tout ce qui rampe sur le sol selon ses espèces. Et Dieu vit que cela était bon. Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance, pour qu'il domine sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, etc. Et Dieu créa l'homme à son image, etc. (1) », quand nous lisons tout cela, il faut que nous ayons l'esprit singulièrement prévenu pour comprendre que, après avoir créé la matière minérale^ Dieu mit en elle la puissance de s'organiser par le développement naturel de ses propriétés, et de produire par ses transformations toutes les espèces végétales et animales successivement, jusqu'à l'homme.. Les idées de développement de substance et de passage de forme à forme sont étrangères à ce texte, et c'est même là ce qu'il a selon moi de plus remarquable et de plus conforme à la notion pure de création. L'action de Dieu y est envisagée comme directe et immédiate, à la seule réserve de la création préalable du cielj de la terre et des eaux.QusLud le texte dit: Qtie la terre pro^ duise^ que les eaux produisent, il s'exprime comme le veulent la succession des faits et l'ordre de l'expérience^ sans y mettre plus de matérialisme que je n'en mets, moi, par exemple, idéaliste, dans oet aveu qui ne me coûte
(1) Genèse, I, 11 et suiianU, trad. de Reuss.
430 LB CHBISTIAJIISMB BT Ik DOGTfilNB DB L BVOLUTION.
rien en termes de langage courant : à savoir que tous les phénomènes de la vie terrestre sont des produits des éléments chimiques et du soleil. Il ne saurait s'élever ici de question philosophique ou scientifique que grâce à l'analyse des idées de production, condition et cause. L'idée de causation volontaire et divine est la plus claire dans le récit de la Genèse, elle le domine, et son éclat rejette les idées d'antécédents et de moyens dans la confusion et l'obscurité des notions expérimentales communes, nonsciientifiquement définies.
Maintenant, nous ne devons pas oublier que l'exégèse évolutioniste, que nous combattons, est proposée par un chrétien, et cela dans l'intérêt, à ce qu'il croit, du christianisme. Le second récit cosmogonique de h Genèse doit donc avoir à ses yeux autant d'autorité que le premier, et, dès lors, quel avantage pourraitnl obtenir en réussissant k montrer Taccord de celui-ci avec le principe de l'évolution, si celui-là doit y restar rebelle? N'est-ce pas plutôt la contradiction des deux récits qui prendrait ainsi plus d'importance, par le fait que l'un d'eux aurait reçu une interprétation plus précise? Non seulement Vordre déiermini delà création, que M. A. Sabatier nous présente comme conforme, dans la première cosmogoaie, à la progression que réclame l'histoire naturelle (1), est complètement renversé dans la seconde, ainsi que je Tai déjà remarqué, mais encore la création de Thomme, dans cette dernière, porte un caractèie démiurgiqoe et plastique extraordinairement accusé , qui rejette bien loin toute idée d'évolution. En effet, nous y voyons l'homme « formé de la poussière de la terre > et recevant la vie non parla voie de la génération successive des autres espèces animales, puisqu'il n'en existe encore aucune, non par une transformation de la matière minérale passant de forme en forme, mais par « un soutfle de vie que Dteu lui soulfle dans les narines » (2). Que devient Vordre déterminé quand l'Éternel crée tous les animaux du vivant de l'homme, et avant de créer la femme, et les amène tous vers l'homme afin de voir comment il les nom merait et de leur laisser les noms qu'il leur donnerait T Ce texte est cruel pour l'évolutionisme chrétien.
Je passe à d'autres considérations. Les questions capitales auiquelles, seules, dans l'incompétence de la science, s'étend l'autorité de la Bible, selon M. A. Sabatier, ne lui paraissent pas intéressées dans la doctrine évolutioniste, en admettant que la Bible fût réellement contraire à cette doctrine. Pour ces questions capitales et d'ordre moral, «[u'il n'énonce que
(1) Cette première cosmogonie elle-même eet en contradiction éclatante aTec une grande loi de la nature, quand elle place la création des organes de la lumière après eelle da règne végétal.
(2) Genèse^ U, 7.
UB GHaiSTIANlSMg ET Lk DOGTBINB OB l'ÉVOLUTION. 431
d'une manière générale, sans y rien introduire de particulièrement chrétien, je n'en crois rien; toutefois, je n'en disputerai pas ici; mais il s'agit des croyances chrétiennes et non pas simplement du déisme et de la loi morale; or, ces croyances et le second chapitre de la Genèse, où elles ont leur plus ancien fondement, impliquent, avec quelque largeur de vues qu'on interprète les parties légendaires ou symboliques de ce document religieux, la création de Thomme parfait, sa relation directe à Pieu, et son état de bonheur avant le péché, au lieu que Tévolutionisme envisage une lente provenance de l'humanité à travers les degrés infinis d'un pro* cessus de la nature, puis ses commencements misérables et barbares sous l'empiré terrible des lois naturelles. Je ne conçois guère une opposition plus caractérisée, et cela dans Tesprit au moins autant que dans la lettre.
Le penseur placé au second point de vue, à celui de l'évolutionisme, a évidemment sa pente d'esprit bien marquée dans le sens de la substitution de la Nature à Dieu, pour la définition de l'essence de l'ÉtérneL M. A. Sabatier lui-même tient qu*on ne peut pas démontrer Timpossibilité du monde étemel (1 ) ; c'est un peu plus que je ne suis disposé à lui accorder, pour mon compte, mais, s'il en est ainsi, cette éternité du monde, de fa» cile croyance en tout cas, comme le fait le prouve, est l'hypothèse dont l'affinité avec l'esprit évolutioniste se montre le mieux. Si vous me conduisez une fois à ce point, de comprendre le monde créé comme un acte de Dieu posant simplement l'homme et la liberté, en puissance, dans l'Être (ou non être) indéterminé qu'il institua à l'origine de l'évolution; et H d'ailleurs je ne vois nul empêchement logique à un processus antérieur in** fini des phénomènes, je ferai un pas de plus, j'annulerai Dieu et la créa* tion, je garderai TÊtre et l'évolution.
M. A. Sabatier fait d'ailleurs trop beau jeu aux doctrines négatives; il consent presque à les accueillir sous le rapport intellectuel, à part de toute Gonsidératioa morale. Mais une telle séparation de Tintellectuel et du moral est profondément contraire à la nature et aux exigences de l'esprit. Si le panthéisme naturaliste est une doctrine satisfaisante pour i'in* telligence du savant, ce n'est pas un intérêt moral pris à côté et invoqué d'une manière indépendante qui aura le droit ni la force de rien changer à ses eonclusions. Il faut que la morale fasse corps avec les arguments, partout où les affirmations dépassent l'expérience. La science prétendue qui aboutit aux doctrines négatives peut avoir péché non seulement contre la morale, mais contre riuteliigence aussi, au moment où vous intervenez pour opposer la morale à des conclusions que vous ne dévies pas laisser prendre.
(i) Revue théologique, note de la p. 597-8.
432 LB CHRISTIANISME BT Là DOCTRINE DE l'ÂVOLUTION.
a Quant au inonde, dites- vous, que savons-nous au point de vue de l'observation et de l'expérience, c'est-à-dire au point de vue rigoureusement scientifique, de son commencement et de sa fin? Rien, absolument rien... Celui qui dit que le monde est éternel et n'a pas eu besoin d'un créateur est aussi bien dans son droit que celui qui prétend le contraire... Qu'on ne parle pas du monde effet, démontrant Texistence d'une cause, Dieu; qu'on ne parle pas d*horloge supposant l'horloger, qu'on ne dise pas qu'un si bel ordre indique un ordonnateur ; il est toujours possible et facile même à l'athée de répondre à ces arguments; car aucun fait scientifique ne s'oppose absolument à ce qu'il considère l'ordonnateur et l'ordonné, la cause et l'effet, l'horloge et l'horloger , comme étant renfermés et confondus dans ce grand tout qui, pour lui, n'a pas eu de commencement, qui n'aura pas de fin; qui a en lui la substance et la force, et dont la vie se manifeste par une organisation progressive, se développant suivant une courbe dont le rayon parait être infini > (1). — L'athée qui fait cette réponse estnécessairement sur le terrain de la métaphysique, puisqu'il raisonne sur la possibilité de certaine hypothèse dont, au point de vue rigoureusement sdentifique, on ne sait absolument rien, nous dit-on. Etant donc un métaphysicien , on peut lui faire observer que la logique, outre l'observation et l'expérience, a le droit d'être consultée, et lui demander si la logique permet d'admettre une série de phénomènes sans commencement et sans cause première? Et supposé que, ne voulant pas avouer là une contradiction qui doit le forcer à changer d'opinion, il allègue la présence d'une antinomie insoluble et fatale, c'est le doute qui devient la conclusion obligée au pur point de vue intellectuel. En ce cas, les postulats moraux réclament leur place au fondement même de toute affirmation cosmogonique, que seuls ils peuvent justifier; ce ne sont pas la morale, les intirêts mo^ raiia;,qui interviennent après coup pour infirmer un système dont la construction au pur point de vue intellectuel serait possible et légitime.
« Prenons un instant la place, c'est l'auteur qui continue, du naturaliste dont la vue est toujours portée vers ces manifestations incessantes et infiniment variées de la vie. . . En présence du réseau à mailles innombrables qui enveloppe le monde, est-il étonnant que le savant fasciné soit naturellement entraîné vers cette sorte de panthéisme, vers cette idée de la vie universelle circulant éternellement dans ce grand corps qui est l'univers ? Ce corps, qui lui parait infini, ne saurait être contenu dans quelque chose de plus grand, dont il serait la créature. Il semble renfermer en lui toutes les sources de la vie, et n'avoir, par conséquent, pas à les emprunter k une autre cause.
(1) JiMnM théologiquey p. 597-8.
LE GHBISTIANISMB BT LA BOGTRIMB DE L'ÉVOLUTION. 433
« Je l'avoue, comme naturaliste, cette conception me paraît séduisante; son caractère grandiose est fait pour émouvoir , et il est permis de comprendre qu'il y ait des hommes qui la trouvent suffisante , parce qu'ils se sont surtout attachés à une conception intellectuelle de l'univers, et n'ont donné à sa conception morale qu'une importance secondaire. — Mais il est juste de considérer cette subordination comme uue faute grave et de rejeter les conséquences d'un point de vue aussi exclusif. L'homme, préoccupé de ses intérêts moraux, tourne naturellement les yeux vers cet Être qui représente pour lui la réalisation de l'idéal moral qui est en lui... » La suite se devine : les considérations morales portent à la croyance en Dieu, la croyance en Dieu apprend à donner du poids à ces preuves, tirées de l'ordre de l'univers, qui, sans elle, « sont d'une faible valeur », et l'idée de la création, — j'allais dire, n'y songeant pas, se substitue à l'idée de révolution, — - non, mais se glisse entre la personnalité divine et l'évolution de la nature, pour simuler l'accord du système naturaliste et du système moral, de l'intelligence et du sentiment religieux.
Convenons qu'il est un peu tard, et que Targument esiintellectuellement bien pauvre, s'il faut revenir de l'opinion, jugée U'abord satisfaisante, et acceptée sympathiquement, de l'éternité du monde et de son évolution spontanée, à la reconnaissance de quelque chose de « relativement fondé » dans cet argument fameux «c de l'horloger » dont l'esprit est antiévolutioniste au plus haut degré. Combien la position du naturaliste enclin aux idées religieuses serait meilleure, si, étant philosophe aussi, il sortait de la neutralité entre le théisme et le panthéisme, entre l'idée de premier commencement et celle de procès à l'infini des phénomènes, entre la doctrine de la conscience créatrice et le système de la matière apte à s'organiser graduellement, et finalement à penser, et s'il apercevait, au fond de l'argument tiré de Tordre de l'univers, la pensée cachée qui en fait toute la force, cette pensée : que tout ordre suppose une cause intelligente et une fin, et ne peut ni exister autrement que par une conscience et pour elle, ni être perçu ou connu à aucune autre condition que celle d'une conscience encore. Mais, dans ce cas, la conviction idéaliste détournerait le philosophe de l'évolntionisme, dont la racine dans les esprits est tou* jours le substantialisme uni à l'inûnitisme.
Je ne sais si j'ai besoin d'ajouter ici que la doctrine que je combats est celle de l'évolution universelle, embrassant l'origine et l'ensemble des choses. Toute évolution du domaine du naturaliste, et objet de ses recherches, est évidemment hors de cause, et il est clair au surplus que toute loi de développement découverte ou à découvrir dans le monde organique représente une évolution.
Ce n'est pas une réserve à laquelle il faille s'arrêter, touchant l'univer- I. 28
434 LE CHBISTIÀNISMB BT Lk DOCTRINB DE L'ÉVOLUTION.
salité de révolution, que celle que fait en ces termes M. A. Sabatier, à la fin du travail dont je m'occupe en ce moment : « Je laisse de côté la question de la génération spontanée, sur laquelle je reviendrai dans un autre essai, et je dis que, pour ce qui regarde la transformation des espèces végétales et animales, la démonstration de sa réalité ne port^ pas plus atteinte i la foi en Texistence de Dieu que la démonstration de la transformation d'une race de pigeons de roche en pigeons culbutants, ou de la transformation de la chaleur en électricité ou réciproquement » (1). On a vu, dans ce qui précède , que ce savant étendait son interprétation de la Bible et, a fortiori^ sa propre conception scientifique, jusqu'à l'imagination des « êtres vivants résultant d^une modification de la substance minérale >; or ceci suppose bien ce qu'on appelle l'hétérogénie ou génération spontanée. Au reste la même idée générale ressort de la suite du passée, que j'ai à citer, où Tauteur achève de s'expliquer sur la possibilité de concilier l'évolution avec la création :
« t)e la théorie transformiste démontrée, continue-t-il, il doit, au contraire, ressortir non une négation de l'idée de Dieu, pas même une diminution de sa personnalité et de son action, mais bien une élévation considérable dans la conception de sa puissance et de sa sagesse. On peut, en effet, se demander lequel semble le plus grand et le plus digne de l'intelligence supérieure du créateur, ou créer chacun des êtres vivants de tout^ pièces, d^une manière indépendante, une fois pour toutes,, et par suite de déterminations successives et répétées de la volonté de Dieu, qui semblent tenir en quelque sorte du caprice; ou doter la nature d'un ensemble de lois admirablement combinées, capables de produire^ par leur action continue sur la substance^ ces séries innombrables de modifications qui distinguent le monde des êtres vivants. Cette dernière conception n'est-elle pas plus compatible avec la notioti d'un Dieu dont la science et la puissance parfaites s^accommoderaient assez mal de la nécessité de déterminations distinctes et successives? Ces dernières, en effet, ne peuvent être le fait que d'une nature bornée dans sa science, qui ne peut tout prévoir, et dana sa puissance, qui ne peut tout réaliser par un seul acte de volonté. Les lois de la nature, résultant d'une détermination unique et permanente de Dieu s voilà certainement une conception plus grande, plus digne de cet Être, qu'il ne faut pourtant pas rapetisser à notre mesure ».
J'ai montré la (àciiité de passet de la supposition de ces Ida capables
(l) Revue théologiqw^ p. 600. — Snr ces deralers moti^ je ne puis m*empécher de quer la confusion si peu scieniiQque, que fait ici l'auteur, de la transformation des espèces» idée Claire et petititeg qu'elle seil vraie «a noa, et de la i¥aiufi>mtatUm (l9Sf()Hei,AâtiuM expression symbolique de la loi générale de la physique mécaaiqaie. (Ytyei éémÊm m k Bifl tftmsformisme.)
LB CHRISTIANISME ET LA DOCTRINE DE l'ÂVOLUTION. 435
d'exercer une « action continue sur la substance », deo primum volerUe, à la conception (étant données surtout les idées les plus familières au natu- Uste) de la substance, être en soi et par soi, nature naturante et naturée, qui n*a pas eu besoin que quelqu'un vint du dehors lui apporter des lois éternelles; je n'y reviens donc pas. Mais je m'attache à un pointessen* tiei, au premier de tous après l'acte de créer, je veux dire à la définition de l'œuvre propre de Dieu dans la création accomplie. La division ci-dessus des hypothèses possibles, entre deux cas seulemetit : celui des déterminations ripities et succesiives de ta volonté de Dieu (créations spéciales), et celui de V établissement une fois fait des lois dont Caction continue sur la substance produit le monde (évolution de la nature), cette division n'est pas complète. On peut comprendre, en effet, que la création, celle que Dieu a faite^ ne consiste ni dans le développement continu d'une substance des phénomènes, donnant le monde que nous voyons, ni dans une suite de productions détachées et échelonnées donnant ce même monde, mais bien dans un monde, un état de choses premier et tout bon, dont les êtres venus après l'introduction du mal n'ont pu voir que la continuation telle qu'elle s'est produite sous la double action de la liberté de la créature et de la loi naturelle: celle-ci d'institution divine, mais susceptible d'altération en raison même de la fin de Dieu. Non seulement cela peut se comprendre, j'entends au point de vue religieux, qui comporte, qui exige le surnaturel en tant que conception fondamentale» — et c'en est une ici qui est trop élevée pour avoir rien à craindre des attaques de la science, — mais même il me semble que telle a été essentiellement en tout temps la pensée chrétienne.
Que Ton envisage cette dernière hypothèse : elle montre un abtme entre l'évolution et la création comme œuvre propre de Dieu» Il appartiendra à la science de définir et de démontrer l'évolution. Avec quelque succès» dans quelques limites qu^elle arrive à la vérifier, si c'est du moins sans entreprendre sur la métaphysique et sans s'écarter des méthodes scientifiques correctes, elle aura exploré, découvert, dans une sphère plus ou moins étendue, les lois de la vie; elle n'aura pas touché à la création, au premier état du monde créé , à ce monde tel que le créateur entendait qu'il fût, — la liberté réservée, ses déterminations et leurs suites*
Que Ton embrasse, au contraire, l'hypothèse de la création égale à l'évolution. Dieu devient responsable du mode de cette dernière, c'est-à-dire de la loi de la concurrence vitale et des maux infinis, physiques et moraux, inhérents à l'action de cette loi. M. A. Sabatier nous dit que l'établisseno^ent premier de la substance avec sa loi d'évolution une fois posée est le système le plus conforme à la dignité et à La puissance de Dieu. 8i>ît, mais que faisons-nous alors de sa bonté? Le cruel problème de la théodi-
436 LE CHRISTIANISME ET LA DOCTRINE DE l'ÉYOLUTION.
cée attend le chrétien évolutioniste, avec de bien autres difficultés qu'il n'en offrait aux théologiens pénétrés des sentiments traditionnel%sur U nature avant le péché. Ceux-ci, autant du moins qu'ils ne donnaient pas de gaieté de cœur dans la doctrine de la prédestination gratuite, disposaient, pour la justification de Tœuvre de la création, de l'argument que l'on sait : le libre arbitre, principe excellent de soi, cause du mal moral, origine du mal physique ; et les voies de la nature corrompues, Vévolution entièrement changée dans son cours. Mais ceux qui acceptent aujourd'hui pour le plan même de Dieu cette évolution empirique dont la géologie et la paléontologie gardent les annales, et dont le processus et la méthode continuent toujours d'embrasser nos destins, ceux-là font de Dieu l'auteur volontaire d'un monde évidemment inexcusable; caria douleur et la mort sont, à leurs yeux, la loi originaire de la vie en ce monde créé, une loi aussi ancienne que la sensibilité et qui en ôte le prix; la Nature est pour eux la nature normale de ce monde, et l'homme qui y est apparu à son rang et à son moment est l'homme normal, soit d'ailleurs qu'ib veuillent croire que cette créature dérivée est libre, ou qu'ils la laissent assujettie à la loi commune d'enchaînement nécessaire des effets et des causes.
Tout cela, cette manière d'envisager l'œuvre première de Dieu, est réellement incompatible avec un christianisme sincère, je veux dire intellectuellement sincère, car la conscience a des grftces d'état pour les conciliations. Jamais jusqu'ici, dans ce qu'on a entendu par le christianisme, il n'a pu être admis que le premier homme était né de la nature, par les voies de la nature, et soumis, en son état premier, aux lois naturelles que nous connaissons, et à leurs pires conditions, émergeant de l'animal, dans la plus extrême misère physique. La seule ressource qu'on ait, pour revenir de si loin au point de vue religieux et chrétien, et pour faire entrer dans les faits la liberté et le péché, qui, envisagés religieusement, impliquent la connaissance de Dieu dès Torigine, c'est la révélation, c'est le miracle, et le miracle, une fois introduit ainsi dans l'histoire primitive de la façon la plus arbitraire et sans qu'on puisse même en fixer la place, y restera comme un démenti donné à la méthode scientifique qu'on a prétendu suivre. Et voici ce que la science y gagnera : on aura banni le surnaturel du lieu où son idée légitime doit nous le faire envisager, dans la création proprement dite, avant les données actuelles de la nature, là, en un mot, où il exprime une autre nature^ donc inaccessible à l'expérience et à la science, et on l'introduira dans la chaîne des événements physiques et des faits historiques, c'est-à-dire dans la sphère même où l'esprit de la science et la saine critique ont dû interdire à une religion éclairée de lui donner place.
LB GHRISTIANISlfB BT LA DOGTRINB DB L ÉVOLUTION. 437
Quoi qu'il en soit du miracle nécessaire pour donner aux premiers hommes, sortis de révolution, la connaissance de la volonté de Dieu, et du péché, dont tous les animaux avant eux ont été dans la plus complète ignorance, — miracle contradictoire à l'évolutjpn même, puisque l'essence du commandement qu'il apporte est de prescrire au cœur de rhomme des sentiments et une conduite directement contraires à la loi de révolution dont il sort, à la loi entière de la nature! — il faut, dans tous les cas, que le libre arbitre, cette condition, à tout le moins représentée dans la conscience de l'agent, de toute notion qu'il puisse avoir du bien et du mal dans la conduite, soit engendré par l'évolution. Or ceci doit être un vrai scandale pour Tévolutionisme, dont la continuité est avant tout le principe et la méthode, alors que la liberté est essentiellement la discontinuité, et qu'un acte libre n'est point susceptible de l'être plus ou moins, ni, par conséquent, le pouvoir de faire des actes libres susceptible de se former par degrés. En cette question , le déterminisme des plus puissantes écoles chrétiennes avant notre époque aurait été d'un bon secours pour la thèse évolutioniste, mais il n'en est plus de même aujourd'hui: la liberté, quoique mal vue dans le monde scientifique, a retrouvé faveur dans le monde religieux. Ici, c'est donc la conciliation de la liberté et de l'évolution qui s'impose. La tftche est difficile.
M. Â. Sabatier a parfaitement reconnu l'impossibilité d'assigner le commencement de la liberté en un point de la série continue du « transformisme »• Ne pouvant donc en marquer en quelque endroit l'origine naturelle, il a cru pouvoir la rendre elle-même continue et la répandre dans la nature. Ce grand et rare parti pris, dont le principe rappelle l'hypothèse fameuse du clinamen d'Épicure, donne un intérêt tout particulier à ceux des c Essais » du savant professeur qu'il a intitulés € Évolution et liberté » et dont il me reste à présenter un aperçu accompagné de brèves remarques. La liberté ainsi généralisée et partout dissiminée est-elle encore ce qu'on nomme libre arbitre? peut-elle au moins en être le principe et la source? c'est ce qu'il faudra voir* En tout cas les arguments indéterministes de M. A. Sabatier sont très dignes d'attention.
Le naturaliste transformiste a devant lui la tftche (que le partisan des créations indépendantes ignore) de concilier, si du moins il veut faire droit au sentiment humain du libre arbitre et de l'existence des futurs contingents, le principe du déterminisme scientifique, le développement graduel et l'évolution, avec cette liberté qui semble demander l'introduction «d'éléments absolument nouveaux » . Partant de là , et considérant d'abord révolution d'un organisme individuel, l'auteur nous montre les fonctions essentielles de la vie données toutes en quelque manière à tous les degrés de l'échelle animale. « Les fonctions considérées dans l'être supérieur ne
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sont q^^ le résultat de l'évolution et des pèrfectipnneiiients par la multiplication des organes et par la divisio^i du travail, d^ ce qu^ pQss^d^it déj^ rétre inférieur. Que la Cellule qui constitue à elle seule tout cet être résume en elle tous les éléments essentiels de Tétre supérieur^ on n'ensauf rait douter lorsqu'on porte son attention sur l'œuf et sur son développe* ment. Qu'est-ce que Tœuf ? une cellule, une simple cellule; et cependant de cette cellule sortira, par upe progression continue et très ménagée de modifications, Tétre qui possédera toutes les fonctions biologiques qui appartiennent à Vanimal supérieur; et pourtant il est impossible, tant la progression est insensible, de dire à quel moment précis s'est manifestée telle ou telle fonction essentielle. A tout inst^qt, i^ toute phase du développement, V embryon \es possède certainement ^ et l'on peut affirmer que si, dans le cours de l'évolution de l'œuf, quelques manifestations fonctionnelles semblent faire leur apparition^ c'est que le perfectionnement des organes et l'intensité plus grapde des phénomènes dç la vie les a rendues plus évidentes,....
' c Prenons l'œuf humain... A quelle phase de son développement apparaît en lui le germe du libre arbitre? Qui le dira?... Faut-il conclure que le libre arbitre fait entièrement défaut à cette phase de la vie » , — à savoir embryonnaire, et fœtale, et prolongée même encore au delà de la naissance, — « et qu'il sera l'objet d'une création ultérieure?... Il est d'une logique plus saine et plus vraie d'admettre que le Vhte arbitre existe même à ces phases précoces et reculées de V existence humaine , mais soit en puissance, soit à l'état de rudiment infime et dépourvu de toute manifestation saisissable. En définitive, la preuve q-u'il y a alors un rudiment du libre arbitre se résume en ceci : il existe parce quHl sera et parce qu'il est impostible de saisir et de préciser un moment pour sa création,
« C'est d'ailleurs par de semblables considérations qu^on est conduit à admettre dans l'embryon humain » — pourquoi pas avant l'embryon, avant l'œuf, avant la cellule, avant la vie, s'il ne doit pas y avoir de saltus^ et où donc alors? — < l'existence de Vftme. Croire que l'ftme natt à un moment donné du développement de l'embryon et n'a pas existé en puî5sance et dans un état rudimentaire dès les débuts mêmes de la vie, c'est se créer l'obligation de fii^er la date de l'apparition de l'ftme, et de marquer le moment précis où soit l'embryon, soit l'enfant a cessé d'être up composé d'organes sans nom, pour devenir un être humain. C'est par conséquent se mettre en face de l'impossible; bien plus encore, de l'absurde... Le libre arbitre, s'il existe chez l'homme, e^ une faculté trop importante, trop caractéristique et trop remarquable de l'âme pour ne pas i^vojr la mCme date d'origine que cette dernière. Mais au début il est laten^et im-
LI CHftlSTIÀKISMB BT LA DOCTRINE DB l'ÉVOLUTION. 439
perceptible, comme.toutes les manifestations de l'àipe à cette époque du développement (1). »
De ces considérations dont Tesprit continuiste rm laisse que peu à désirer aux plus résolus partisans de l'opinion que rien ne co^nmence, Tauteur conclut que, si le libre arbitre existe à Tétat toirtuel ou nHiimentaire, quand on cherche sa place et son origine dans le développementd'un organisme individuel appelé à le posséder, il se peut bien aussi qu'il se trouve chez des êtres situés à des degrés inférieurs de Téchelle animale, où ses manifestations paraissent toujoui*s faire défaut. Il se demande donc s'il ne serait pas a possible de saisir des traces, même très faibles, sinon du libre arbitre lui-même^ du moins de- quelque liberté d'ordre inférieur qui peut en être regardée comme V analogue ou le rudiment ». Et c'est là la recherche qu'il se propose.
Cette manière de poser la question est inacceptable de'tous points. Elle témoigne de deux sortes de confusion bien manifestes : 1^ entre des idées aussi profondément distinctes que doivent l'être celles de rudimentaire et de potentiel, d*existence ébauchée, c'est-à-dire partielle, et de puissance de devenir sous des conditions données; 2'' entre le libre arbitre, vrai ou faux qu'il soit, mais enfin susceptible, chez l'homme, d'une définition formelle^ et un pouvoir qu^on dit ou analogue, ou le même, au degré près, chez l'animal, mais dont, en réalité, le libre arbitre différerait toujours par uu caractère excluant la continuité qu*il s'agirait d'établir. Expliquons-nous.
1® L'individu d'une espèce animale déterminée est en puissance dans l'ovule, ou dans l'embryon, en tous cas, — suivant le rôle dévolu à l'acte de la fécondation; — et cela veut dire, en termes qui ne dépassent pas la logique du fait, qu'il y a là une fin naturellement préordonnée avec ses moyens, et pour laquelle se trouveront graduellement les causes efficientes indispensables, si d'ailleurs certaines conditions externes ne sont pas en défaut. Cette puissance est spécifiée par la fin qui doit être atteinte, et elle diffère beaucoup, d'qn cas à l'autre, selon que l'être en acte doit appartenir à une espèce ou à une autre espèce. C'est une prédestination spécifique parfaitement arrêtée, à laquelle ne peut échapper Tévolutionisme le plus désireux d'absorber dans une continuité générale les difference$ spécifique3. Or , il est bien connu de tous qu'il y a un moment de l'existence de tout organisme, de l'organisme humain ainsi que de tout autre, où l'on n'y peut rien discerner de plus qu'un assemblage de corpuscules de structure 3imilaire. Où sont à ce moment les rudiments soit de l'homme, soit de l'animal très particulier, et très différent de l'homme, auquel doit se terminer cet organisme? La puissance y est bien, mais les
(1) Essais <Vun naturcdiste transformiste, — Evolution et liberté, p. 11-14.
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rudiments n'y sont pas. A moins que nous ne voulions revenir aux anciennes hypothèses de préformation et d'existence en diminutif, que Tobservation ne supporte pas, il faut convenir que l'idée des rudiments ne trouve ici à se fixer nulle part; et si cette idée est vague, si elle ne peut s'appliquer à des faits d'ordre sensible, auxquels seuls elle conviendrait en histoire naturelle, elle est bien plus que vague, elle ne conserve aucun sens appréciable, quand on la transporte à des choses telles que Tàme et le libre arbitre, dont Tune est, suivant ceux qui l'admettent, une substance^ et ne saurait en conséquence , être donnée par degrés ; et dont l'autre aussi doit être affirmée ou niée sans qu'il y ait de milieu.
2^ Le libre arbitre, en effet, est un pouvoir d'opter,avec réflexion, entre deux actes exclusifs l'un de l'autre, et qu'on se représente comme également possibles à réaliser dans la conduite. Ce pouvoir suppose donc, en premier lieu, le choix réfléchi, en second lieu, l'imprédétermination réelle de Tune et de l'autre des alternatives. Si les deux conditions sont réunies pour un certain acte, cet acte est libre. Si la première existe seule, il peut paraître libre, mais il est nécessaire. Si la seconde existe seule, il est imprévoyable et fortuit (supposé qu'il y ait des actes de cette espèce), mais on ne doit pas l'appeler libre, sous peine de n'avoir plus de mots pour distinguer des idées essentiellement différentes, et de confondre la liberté morale avec le hasard. Ceci admis, nous dirons d'abord que la liberté, le pouvoir ainsi bien défini, existe ou n'existe pas, que des actes de cette espèce ont lieu ou n'ont pas lieu, chez un être donné, mais qu'on n'en saurait en tous cas imaginer des degrés ni des rudiments ; ensuite , qu'en admettant qu'il fût possible de s'assurer de l'existence d'actes imprédéterminés et fortuits chez l'homme, chez les animaux, ou dans la nature avant l'animalité même, ces actes, ces accidents ne pourraient nullement se prendre pour des degrés commençants des actes qui procèdent de la liberté morale, et nous conduire à ceux-ci par continuité, puisqu'ils sont d'une autre espèce et que l'intervention de la réflexion distingue profondément les deux sortes de cas. Leur existence serait celle d'une sphère de pur indéterminisme; mais, que cette sphère comprît les actes au sujet desquels se pose le problème de la liberté, on pourrait d'autant moins le conclure que ceux-ci sont motivés, et que l'existence des motifs déposerait plutôt en faveur du déterminisme. On aurait donc attaqué le déterminisme dans ses positions réputées les plus fortes, dans celles-là précisément où la doctrine de l'évolution cherche surtout à asseoir ses fondements scientifiques, et malgré tout on n'aurait rien fait pour marquer des degrés à l'introduction du libre arbitre dans la nature.
On me répondra peut-être que les degrés doivent s'entendre seulement drs manifestations, d'abord faibles ou obscures, puis progressivement plus
LB GHniSTIANISMB BT LA DOGTRINB DB L*âVOLUTION. 441
accusées de l'ftme et du libre arbitre, et non de leurs essences, qui peuvent être données dès Torigine, à l'état latent. II est vrai que le langage de M. À. Sabatier est ambigu, dit tantôt l'un et tantôt Tautre (1). Il faudrait choisir. Le second sens, celui des existences latentes et des manifestations graduelles, n'est pas conforme à la méthode générale de Tévolutionisme, laquelle suppose une formation progressive des choses elles-mêmes. Elle s'inspire plutôt de l'ancienne notion de rftme-substance, et du libre arbitre coname de Tune de ses facultés, encore bien que cette dernière, ainsi que le pouvoir de la réflexion, ne doive s'exercer que sous des conditions soumises à un développement antérieur. Elle s'accorde également avec l'idée plus logique de puissance, et de loi de passage de la puissance à l'acte, la puissance étant attachée en ce cas à un germe qui est sujet d'évolution physique tendant à une fin déterminée et fixe. Ni sous l'un ni sous l'autre de ces points de vue, le substantialiste, le phénoméniste, on n'envisage la production de la chose (ftme ou liberté] par des degrés d'elle-même successivement réalisés, mais bien la donnée de la chose, sous deà conditions qui sont toutes fonctions du temps. Ce n'est point alors s'exprimer correctement, s'il s'agit du libre arbitre, que de le dire obtenu par une certaine gradation, comme le sont des phénomènes antérieurs dont son apparition dépend; car son essence est d'être ou de n'être pas, purement et simplement, pour une rencontre donnée, et il faut bien qu'il y ait eu, pour chaque agent libre, une première de ces rencontres.
L'autre sens, celui de la formation progressive des choses elles-mêmes, convient à la doctrine de l'évolution. C'est, en effet, le constant procédé de révolutionisme, d'expliquer chaque apparition nouvelle en faisant voir comment le fait n'est pas tout entier nouveau , comment il se retrouve, à un moindre degré seulement, dans un état précédant le dernier et le produisant; et ainsi de suite, en rétrogradant, jusqu'à une origine où l'on ne met sensiblement plus rien de cela qui doit pourtant se trouver à la fin. Cette méthode de rétrogradation et d'exténuation est celle qu'emploie M. A. Sabatier, pour étendre la liberté à la nature; car on peut à volonté s*en servir, grâce à l'interposition d'une suite de degrés entre deux choses,
(1) Lœ. eiî, p. t3. Remarquons d'abord cette phrase : « Croire que l'âme... n'a pas existé en puissance et dans un état rudimetUatr e.dès les débuts mêmes de la vie, c'est se créer l'obligatioD, etc. », et quelques lignes plus bas : « L'âme humaine est la contemporaine du corps, i qnelqne degré de développement que soit ce dernier. Ses manifestations propres, d*ahord nuUes ou insaisissables, proa?ent non son absence, mais un état latent, auquel succéderont plus tard des manifestations d'abord rudimentaires et obscures, appelées à acquérir par la suite plus d'importance et plus de signification. Le libre arbitre, s'il existe chez l'homme est ane facnlté trop importante... pour ne pas avoir la même date d'origine... mais au début U est Valent et imperceptible^ comme toutes les manifestations de l'âme à cette époque du développement ». On voit que l'état rudimentaire est rapporté tantôt à la chose qui se manifeste et tantôt aux premières de ses manifestations.
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OU pour montrer le passage du mime au différent, la somme de ces degrés insensibles pouvant former tel changement que Ton veut d'un tout à un rien, d'up rien à un tout; ou, au contraire, pour montrer la conservation de ce mime dopt on prétend ne changer que le degré. L'auteur passe d'abord, en rétrogradant, de Thomme aux animaux d'ordre élevé, et on peut, selon lui, constater chez eux des traces de libre arbitre. Qu'est-ce au juste que le libre arbitre à l'état de traces? il n'est pas facile de le dire. Si l'animal, le chien, par exemple, a c une certaine dose de sens moral, de conscience morale^ » et si l'on peut dire de lui : « il pèse les motifs, il les compare, il les apprécie, et il se décide en faveur de ceux qu'il a jugés les plus valables »; et ajouter, pour bien montrer quel sens entier on a donné à l'examen des motifs et au jugement: c délibération et décision, ne sont, ce pas là des conditions du libre arbitre humain? » alors nous avons bien plus que des traces, nous avons le libre arbitre lui-même; — à moins cependant que nous ne pensions que le jugement de l'animal est toujours déterminé par les antécédents et les circonstances, et que ses apparences de délibération doivent s'interpréter comme des effets de l'incertitude, ainsi tout justement que les déterministes les interprètent à l'égard de l'homme; mais, dans ce cas, nous pouvons bien supposer autant d'intelligence et de jugement qu'il nous plaira; nous n'ayons plus du libre arbitre ni dose quelconque ni trace.
Au reste, c'est moins dans la liberté même que dans le sens moral, que l'auteur établit ici la gradation. Certains animaux seraient moraux, suivant lui, auraient le sentiment de l'obligation, avec cette seule différence qu'ils ne sont mus que par les mobiles inférieurs, circonstance qui « ne détruit pas absolument le caractère d'obligation des actes )». Il conclut de là que, puisqu'il y a obligation sentie, même dans le cas des motifs infé<rieurs ou de pur intérêt, et puisqu'il y a sentiment de la faute, il faut qu'il y ait aussi une faculté de la commettre ou de ne pas la commettre, c'està-dire un libre arbitre. Ce raisonnement aurait de la valeur, si ce n'était que la comparaison, l'appréciation, la délibération et la décision, dont nous parlions tout à l'heure, ne doivent plus se prendre tels que nous les oonnaissons sur le théâtre de l'esprit humain et tels qu'ils ae rencontrent dans les seules occasions ou nous avons pleine conscience de notre libre arbitre, fit en effet Tauteur emploie maintenant de préféreoc» des ternies empruntés à Tordre dea sentiments, dans lequel il est facile de plaeer des notions et des propriétés obscures. Je ne lui contesterai pas ce qu'il réclame de sentiment en faveur des animaux supérieurs, pui8qu0 lui-même n'y fait rien entrer de la moralité proprement dite , mais .bien des éléments passionnels seulement, et qu'il consent à réduire chez eux Vobligation aux effets de l'affection ou de la crainte ; et je ne lui contesterai pas
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non plus ce qu'il réclame pour eux d'intelligence, du moins pour tout ce qai, dans Tintelligence, est susceptible de degrés : mémoire, imagination, association des idées. Mais je ne saurais leur accorder les concepts et l'emploi systématique des signes : s'ils les avaient, ils auraient aussi le langage. Voilà donc deqx propriétés auxquelles je ne connais point de degrés et que, pour cette raison je regarde comme spécifiquement humaines: la première est la notion (il ne faut plus dire seulement le sentiment) de l'obligation indépendante des passions : d'où la justice, que les animaux ignorent. La seconde est cette rationalisation des idées, cette formation des concepts, qui permet seule à la comparaison, àla délibération et au j ugement de s'appliquer à des termes et objets généraux, et de représenter quelque chose de plus que la rencontre , le conflit et les effets incertains des impressions mêlées et variables sur un naturel psychique donné. Ni pour Tune ni pour l'autre de ces propriétés je n'aperçois la continuité des auimaux et de l'homme. Or, quand j'essaie de faire abstraction de l'une ou de l'autre, a fortiori de toutes deux, pour considérer un de ces ^ctes sur lesquels se pose la question du déterminisme, je ne peux penser qu'à l'un de ceux où cette question porte simplement sur le dilemme : nécessité ou hasard, et n'intéresse point la moralité plus que la réflexion. La liberté morale reste donc le propre de l'homme, et son origine, dans la nature connue, ne peut être ramenée à la loi de continuité.
Descendant des animaux supérieurs aux autres animaux, M. A. Sabatier regarde comme d'une preuve plus difficile, mais comme conforme k l'analogie cependant, l'existence d' « une certaine dose >» de libre arbitre chez tous; mais ce qu'il se trouve réduit à plaider, dans le fait, c'est la possibilîté d'une certaine part d'indéterminisme dans leurs mouvements, et de certains degrés d'intelligence d^ns leurs actes mômes dont le caractère instinctif et relativement invariable est le plus marqué. L'instinct domine dit-il, mais les opérations sont-elles parfaitement semblables, les procédés identiques? On y remarque certaines variations, pourquoi n'y aurait-il pas aussi de l'indéterminé? Chez l'homme lui-même, la volonté introduit du variable et de l'accidentel, dans des actes instinctifs en somme, et dans d*autr^s que la raison a réglés d'avance. Si maintenant on adrpet cette part d'indétermination et ce degré d'intelligence chez les insectes, la probabilité sera égale pour d'autres groupes d'invertébrés et même enfin pour les protozoaires. Les attributs de la vie psychique descendent vraisemblablen^ent jusqu'aux derniers organismes, et jusqu'à la cellule, et, avec ces attributs, le libre arbitre rudimentaire. Il y aurait tout au moins à prouver le contraire. Au reste, ajoute l'auteur, a avant d'affirmer que ces organismes cellulaires, c'est-à-dire réduits souvent à une simple cellule, n'ont aucun des attributs de la vie psychique, il convient de se rap-
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peler que, pendant une phase de son existence, l'homme, oui, l'homme lui-môme, n'a pas été plus prodigue de manifestations psychiques. Or, cette phase a été justement celle où l'homme présentait une structure corporelle identique à celle de ces organismes inférieurs, c'est-à-dire lorsqu'il était encore à l'état d'œuf, cellule simple ou déjà subdivisée pour la formation de l'embryon. Il faut donc savoir être logique et conveuir que si l'œuf humain, dans lequel se trouvaient certainement accumulés à l'état virtuel les facultés de Thomme futur, ne manifestait ses facultés psychiques et son libre arbitre ni plus ni moins que ces organismes inférieurs, on n*a pas réellement le droit de se baser sur le faible degré de ces manifestations chez ces organismes pour leur refuser ce que l'on est si bien disposé à accorder à Tœuf humain... Si les organismes inférieurs ont donné naissance aux organismes supérieurs, les phases de la vie de ces derniers, qui rappellent la forme ancestrale inférieure en sont la reproduction exacte et la représentation parallèle (1). » J*ai remarqué plus haut et je rappelle encore ici la distinction qui s'impose entre ce qui existe à l'état rudimentaire et ce qui est seulement en puissance. L'état de ce qui est en puissance (de ce que l'expérience répétée des suites semblables nous apprend qui est en puissance, — à savoir l'homme dans l'œuf humain) n'implique en aucune façon un état rudimentaire actuel des qualités qui doivent se produire en acte ultérieurement. A plus forte raison ne peuton logiquement conclure, de la ressemblance sensible entre le plus bas organisme animal et l'organisme commençant de l'individu humain, que le premier possède les propriétés psychiques du second, puisqu'on n'est pas môme certain que le second possède à un degré quelconque, en acte, à ce moment, les propriétés que Ton sait expérimentalement qu'il a en puissance.
L'auteur n'a pas pu oublier cette objection : c On pourra dire, il est vrai, dit-il (2), que l'œuf humain démontre ce qu'il est par ce qu'il sera plus tard »; mais pour toute réponse à cet argument, un peu trop sommairement énoncé peut-ôtre, il n'allègue que l'hypothèse elle-môme, en ces termes : cl Mais cet argument n'a pas une grande valeur quand on se place au point de vue du transformisme, car pour lui l'œuf humain n'est qu'une phase rappelant une période de développement de la vie animale où l'organisme ne s'élevait pas au-dessus de la vie cellulaire, et il ne se distingue des organismes inférieurs que par l'acquisition d'une plus grande aptitude à atteindre un développement supérieur ». Il n'est pas tout à fait exact de présenter, dans l'objection^ l'œuf humain comme démontrant ce
(1) Essais d* un naturaliste transformiste. — Quatrième et cinquième essais, p. 31-32.
(2) Ibid., p. 32. — Ce passage, que j'ai réservé i cause de Tobjection incidente, occupe la place marquée par des poiuts dans la citation ci-dessus.
quHl est par ce qu'il sera ; non, il ne démontre en aucune façon ce qu'il C5t, mais il fait présager avec assurance, et sauf accident, ce quHl sera^ par la connaissance qu'on a empiriquement du développement réservé à ses pareils, et de la fin qu'ils atteignent dans les conditions voulues. C'est là sa puissancCy et c'est là ce qui manque, selon ce que nous en savons, aux organismes inférieurs ordinaires, dont l'évolution individuelle n'a presque point d'amplitude^ et aux autres œufs ou embryons non humains, dont les puissances de développement s'étendent à des fins diverses mais toujours fixes, plus ou moins bornées. C'est donc par un rapprochement systématique, et non point en vertu d'une analogie qui s'offre d'elle-même, qu'on suppose que les organismes actuellement susceptibles de dévelpppements variés, à partir de leurs états originaires, ont fait partie, en leurs espèces, d'un développement total de la nature, développement semblable à celui de chacun des organismes inférieurs individuels dont nous voyons aujourd'hui se produire en acte la puissance la plus étendue; développement, enfin, qui formerait de toutes ces espèces présentement données ou disparues une continuité, depuis les plus simples formes de l'organisation; et cela quoique les organismes à formes toutes rudimentaires ne cessent d'exister sous nos yeux, sans s'élever, et que tous les autres se montrent voués respectivement à des carrières définies , dont le terme est infranchissable. L'organisme à fin supérieure ne se distingue y dit l'auteur, des organismes inférieurs que par Facquisition d'une plus grande aptitude à atteindre un développement supérieur. En efi'et, ce n'est que par là qu'il se distingue; mais c'est précisément le fait de cette aequisitiony dont la science ignore le moyen, qui s'oppose à l'assimilation de ceux des organismes inférieurs qui ont acquis cette aptitude^ reçu cette puissance, et de ceux qui ne la possèdent pas.
Je suis au surplus, pour mon compte, aussi porté que M. Â. Sabatier à attribuer aux organismes inférieurs toutes les qualités psychiques, à un certain degré : toutes celles, veux -je dire, qui sont susceptibles de degrés, les qualités proprement dites; et le libre arbitre n'en est pas une. J'ajoute qu'il n'est pas juste de conclure, de l'existence d'une certaine mesure d'intelligence (1 ), telle qu'il la faut à Tanimal capable de varier, à l'occasion , les
(i) Qu'on me permette ici une remarque en sujet de l'opposition qu'on a coutume d'établir entre l'intelligence et l'instinct. Je Tiens d'employer moi-même un langage conforme à celte mauTaise terminologie. Il est certain cependant que l'instinct n'exclut pas, et je croîs fortement qu'il suppose la mémoire, l'imagination, l'association des idées, qui sont les parties fondamentales de l'intelligence, et, par suite, une forme de comparaison imaginée, non raisonnée, de laquelle se tirent, par l'effet du désir, des inférences directrices de l'activité de l'animal, — et aussi de celle de l'homme, simple animal pour le plus grand nombre de ses déterminations. Qu'est-ce donc qu'il faut opposer à l'instinct? ce n'est pas rintelligence en général, mais la réflexion, la comparaison voulue et réfléchie, et le raisonnement formel, qui suppose l'emploi des eoneepts et des signes. Au reste, à quoi s'appliquent les philosophes désireux d'effacer la distinc-
actes que lui dicterait le pur instinct, une mesure correspondante d*indéterminisme; car Tintelligence n'est pas plus que l'instinct ce qui peut de soi échapper à la détermination; elle y rentre, au contraire, à cause des motifs inhérents à tout jugement. Et l'élément moral du libre arbitre implique à son tour quelque chose d'autre que de pures facultés intellectuelles, et ne peut se déduire de celles-ci.
Passant de la vie animale à la vie végétale, et enfin même au règne inorganique, Vexamen que fait Tauteur de la possibilité du libre arbitre dans ia nature se réduit forcément à celui de la possibilité de pur indéterminisme. Il devient donc de plus en plus sensible que c'est de la causalité far accident qu'il s*agit,. et non de la liberté de la volonté se déterminant sur des motifs, après jugement. Toutefois, cette partie de l'ouvrage en est par cela même la plus nette, et, à mon sens, la plus intéressante et la plus remarquable. Si nous laissions de côté des termes tels que ceux de liberiè et de déviations libres dans la production des phénomènes naturels, pour nous renfermer dans l'idée du contingent fortuit, nous dirions^ qu'en réussissant à nous montrer la possibilité de ce dernier, l'auteur peut répondre à l'objection contre le libre arbitre, tirée de ce que, par ses effets, s'il existait, le libre arbitre introduirait dans la nature certains phénomènes soustraits à la loi de séquence invariable à laquelle on la suppose entièrement soumise. Qu'on nous montre que cette supposition est sans fondement, et la liberté humaine devient compatible avec un ordre extérieur où tout n'est pas prédéterminé. Maintenant, Tauteur a-t-il en effet réussi dans cette tflcbe ? je n'en doute pas, car c'est seulement une possibilité qu'il était question d'établir; mais l'a-t-il fait en restant fidèle aux principes de Tévolutionisme? non certes, au moins tels que l'histoire des idées nous les montre chez les philosophes anciens et modernes, partisans d'une évolution universelle ; non pas surtout en faisant rentrer, comme il le faudrait, sans discontinuité, la liberté morale, son origine, ses conditions^ dans un développement où tout ce qui la précède et qu'on appelle libre ne peut à vrai dire se qualifier que A^accidenlel ou produit de hasard dans la nature.
M. A. Sabatier n'hésite pas à transporter l'idée de liberté à tous les phénomènes, qu'il ne conçoit en réalité que comme pouvant admettre une certaine mesure d'indétermination. Dans l'ordre purement physiologique, dans détordre de phénoibënes où 11 ne Cherchera pas, dit-il^ à creconûaltre des traces d'une réelle activité psychique 9, il ne laisse pas d'envisager de*
tion radicale de Vxntelîigenee et de Vinstinct^ stiltant tes termes consacrés? C'est soriout I prouver put des observations que les anfibaux raisonnent. Et ils ne semblent y réussir que parce qti*eli inlefpMtant cék observations, dn prend pour des raisonnements proprement dits les inférences inÈtinetivei qUé rai&Idial et lliottime font â tout à&offlént safts coneepU ni recherche de ^ioyens termes.
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c traces de liberté »• L'empire du détermiDisme y est seulement plus étendu; d'amplitude des déviations libres y est bien moindre. Non seulement» dans ce domaine, la liberté s'exerce dans un ordre de faits moins élevé que dans le domaine psychologique, mais son étendue est plus circonscrite et son pouvoir plus limité ». Déviations libres, liberté qui s* exerce^ n'importe ensuite entre quelles limites, les mots y sont» et ils servent à la thèse de la conciliation de révolution avec la liberté, liberté qui serait elle-même partout dans la nature, et qui évoluerait» quoique Tauteur s'aperçoive bien qu'il ne s^agit plus alors du libre arbitre, mais de ce qu'on entendait par contingence des faits vitaux dans l'ancienne école médicale de Montpellier, et que le facteur qui modifie les résultats des lois naturelles dans certaines limites, et qu'il appelle un « élément de liberté » serait mieux nommé un élément d* « indéterminisme >. En définitive, il s'arrête à très juste titre à ce dernier mot.
Cette contingence, cet indéterminisme plus ou moins accepté jadis par certaines écoles médicales est aujourd'hui abandonné, ainsi que le remarque M. Â.. Sabatier,en faveur de l'extension de la physico-chimie à la physiologie, qui n'en différerait que par la complication plus grande des causes. Il est à craindre qu'on ne soit allé trop loin dans cette voie, pense-t-il : « Ce que les déterministes modernes ont établi» c'est que» dans des conditions d'expérimentatioù aussi rigoureusement semblables que possible» les résultats généraux sont semblables ou comparables ; mais il est incontestable que la similitude des résultats n'a pas dépassé, jusqu'à présent, line certaine limite, et qu'en dehors d'une certaine approximation» on ne peut prétendre à assimiler les résultats physiologiques obtenus. Il est vrai qu'on a la ressource de se retrancher derrière cette remarque» que les conditions expérimentales ne sont jamais absolument identiques» et que les sujets notamment présentent toujours entre eux quelque différence. Une même dose d'électricité appliquée au même nerf ou au même muscle du même animal produira des effets semblables dans tous les cas, mais qui différeront cependant à un degré quelconque en intensité, en rapidité» en durée. Cette différence pourra tenir sans doute soit à l'état général du sujet, soit à l'état particulier du nerf ou du muscle sur lequel on opère» C'est là un fait incontestable, mais il ne faudrait peut-être pas en abuser comme argument en faveur du déterminisme. Si l'observation a permis de réduire dans de très notables proportions Técart entre les effets d'une même cause sur des sujets semblables ou même sur un même sujet, il n'est pas permis d'affirmer qu'elle a réduit cet écart à néant. Une telle affirmation n'est point un fait démontré» elle est plutôt un ocled^ foi qui pourrait bien résulter d'un aBus de l'analogie »•
Cet acte de foi des savants a tourné certainement à l'avantage de la
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science, ne craignons pas de l'ajouter; il a conduit aux découvertes, et même la méthode d'investigation scientlque ne peut que partir de Tbypothèse a priori d'un déterminisme entier, non limité, dans tout cas où elle s'applique. Mais cet acte de foi, changé en affirmation philosophique du déterminisme absolu, a contre lui Timpossibilité, que Pauteur explique fort bien, de constater jamais une ressemblance qui soit plus qu'approximative entre deux cas différents du rapport de la cause à l'effet dans l'ordre physiologique,— ajoutons et dans l'ordre purement physique, ainsi qu'on le montrera tout à l'heure.
Citons un autre passage intéressant dans lequel M. A. Sabatier invoque en faveur de l'indéterminisme (circonstance à noter] ce même principe de la négation des indiscemables que le grand déterministe Leibniz rattachait au contraire, à celui de la raison suffisante : « Pour moi, je suis frappé de l'étendue, de la puissance, de l'universalité complète de ce qu'on a nommé la variation dans le monde vivant. Pas deux arbres identiques dans une forêt, pas deux feuilles exactement semblables sur un même arbre, dans le règne végétal tout entier. Pas deux animaux exactement semblables dans une même espèce, dans une même race, que dis-je, dans une même portée. Pas deux cellules identiques dans un même organe et même dans tous les organes semblables. Pas deux actes physiologiques identiques chez des individus différents, bien plus, chez le même individu ! A quoi cela tient-il? d'où vient cette mobilité excessive, ces changements dont le nombre est infini, cette variation incessante qui n'épuise jamais toutes les formes, mais qui en a toujours de nouvelles à sa disposition? De la variation dans le milieu, dans les conditions, diront les déterministes résolus. Mais on peut alors leur en demander la preuve. Cette preuve, il est réellement impossible de la produire, ou du moins elle n'est possible que dans certaines limites. Aller au delà^ c'est sortir du domaine de la science et entrer dans celui de la foi.
c Une fois sur ce terrain, le penseur qui croit à un certain degré d'Indeterminisme se trouve aussi solidement établi que son adversaire. Il a les mêmes droits d^ croire, et sa foi n'est pas d'une logique inférieure à celle de la foi de ce dernier. L'universalité si remarquable de la variation parle certainement avec plus d'éloquence pour sa cause que pour la cause contraire.
« Cette variation, qui est d'une importance si considérable dans l'hypothèse transformiste, et qui d'ailleurs est une base indispensable de la théorie de la sélection naturelle, cette variation, dis-je, est, il faut le reconnaître, restée bien obscure quant à sa cause, à sa naissance et à ses lois. Nous pouvons en dire autant de l'hérédité qui s'y rattache, et pour laquelle nous n'avons encore que des notions bien confuses et bien incomplètes.
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Que d'inconnus dans ces domaines, et combien la science est déroutée en présence de ces manifestations si incertaines, si variées, si inattendues et et si fugaces de l'hérédité ! Pourquoi n'^dmettrions-nous pas dans ces cas, à côté d'influences réelles du milieu , à côté d'un lien direct et positif des effets à des phénomènes antérieurs qui jouent, par rapport à eux, le rôle de causes, pourquoi n'admettrions-nous pas, dis-je, à côté de ces facteurs dont l'existence et l'influence ne peuvent être méconnues, un autre facteur qui modifie les résultats dans certaines limites, et qui ne serait qu'un élément de liberté, ou mieux, d'indéterminisme. Pour moi, je ne vois aucune objection irréfutable à une pareille conception. Elle a droit à être admise, au moins autant que l'hypothèse contraire, et elle fournirait une explication, satisfaisante pour le moment, de tant d'inconnus qui ne paraissent pas près d'être dévoilés » (1).
La question porte sur l'interprétation du fait général des variations ou différences individuelles, en toute série d*êtres vivants, rattachés les uns aux autres par le lien de l'hérédité. Ce fait est, comme le dit l'auteur, une base indispensable de la théorie de la sélection naturelle; mais, de plus, et ce qu'il ne remarque pas, dans cette théorie, les variations ou différences spécifiques se forment, dans toute la rigueur mathématique des termes, par la sommation de celles des différences individuelles qui s'ajoutent en un même sens. Il résulte de là que si les différences individuelles proviennent de facteurs qui renferment des éléments de liberté^ ou mieux dHn-déterminisme^ les différences spécifiques, qui en sont les sommes, sont aussi en partie des produits de l'indéterminisme. Je doute fort que M. A. Sabatier soit prêt à se laisser mener si loin par la logique, mais je n'aperçois d'autre moyen d'éviter cette conséquence, que de reconnaître des espèces^ avec quelque chose d'originairement propre à chacune et de limité quant aux variations individuelles, quels qu'aient pu être au surplus le nombre et les réels caractères des différences spécifiques apparues dans la nature. Quoi qu'il en soit, la philosophie de révolution, telle qu'elle est communément comprise, est plus conséquente en n'admettant que des facteurs eux-mêmes déterminés pour donner naissance aux différences individuelles dont l'accumulation engendre les grandes différences dites spécifiques. Le litige entre M. A. Sabatier et l'évolutionisme déterministe porte sur le caractère de cette vsAriation fondamentale, restée obs^ cure quant à sa eause^ à sa naissance et à ses lois^ selon ce savant, et qu'il veut affecter d'un certain /"acteur, source d'indéterminisme partiel* « Mais, lui dira l'évolutioniste déterministe, l'obscurité de la cause et des lois s'explique de la manière la plus satisfaisante par la complexité et par le ca-
(t) Essais d'un naturàUste trwMformiiU. — Quatriènu et einqwime essais^ p. 33-36. I. 29
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ractère infinitésimal des facteurs : elle n'est un motif de nier toute cause et toute loi pour aucun d*eux. Un facteur^ puisque vous employez vous-même ce mot, est quelque chose qui doit d'abord être faily pour faire à son tour. La variation, qui est partout, doit avoir partout sa raison suffisante^ comme le soutenait Leibniz dans sa polémique au sujet des indiscernables. Bnfin, si vous laissez entrer de l'indétermination dans les causes de variation, alors que vous n'opposez point, non plus que nous, aux efiets de ces causes une limite infranchissable parla fixité de certains caractères spécifiques donnés, savez-vous où l'indétermination s'arrête pour la production des espèces elles-mêmes ? Elles ont la chance d'être des produits de hasard ! Au fond, quand vous rejetez le déterminisme et la continuité des phénomènes élémentaires, vous n'avez plus de raison pour les Vetrouver dans les composés et dans les résultantes, et vous manquez au plus essentiel des principes de notre école. Dès que vous admettez, aux deux extrémités de la série physiologique, dans les variations forfuites des faits purement vitaux et dans les improvisations de la volonté des animaux et de l'homme, certains produits irréductiblement individuels et sans attache, on ne voit plus ce qui peut vous empêcher d'admettre aussi, comme nos adversaires, les adversaires du transformisme et de l'évolutionisme, des individusespèces, irréductibles, détachés, séparés les uns des autres par la volonté créatrice. Au fait votre idée même de création est en harmonie avec une supposition d'êtres définis qui doivent naturellement être les objets immédiats de la volonté d'un créateur; elle jure avec Tidée d'évolution, qui est celle de la génération spontanée et continue d'êtres descendus les uns des autres à partir d'une origine où il n'y avait rien de distinct et de recon* naissable. »
Je ne vois pas ce que peut répondre à ce discours un évolutioniste qui, d'une part, abandonne le principe de continuité, et, de l'autre, maintient la négation du principe de spécificité. Cette attitude n'est pas philoso^ phique. Et remarquons bien que, quelles que soient les raisons que Texpérience permet au savant d'invoquer en faveur de la variabilité des espèces, il n*en est aucune qui l'autorise à remonter jusqu'à Torigineafin d'y trouver l'unité. Les espèces pourraient, en efiTet, être devenues aujourd'hui toutes différentes de ce qu'originairement elles furent, sans qu'il s'ensuivit en aucune façon qu'il n'y a point eu originairement des espèces, et que la notion de spécificité , inhérente à toute pensée , n'a pas été Tune de celles qui imprimèrent leur forme à l'acte créateur. La question n'est pas du ressort des sciences.
Je ne suivrai pas l'auteur dans le détail de son cinçtàHme euai^ où il s'attache à montrer la possibilité d'une certaine mesure d'indéterminisme dans les mouvements les plus élémentaires de l'ordre purement physique.
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OU qui parait tel. Cette partie est for^ intéressante, on la lira avec profit, et avec mauvaise humeur seulement, les lecteurs intéressés par système à eroire que les sciences physiques atteignent l'absolu» ou que nous savons ce que c'est que la matière et le principe ultime de ses déterminations. Pour moi, Je n'ai à réclamer, comme Je Tai déjà fait, que contre l'espèce de filiation et d'évolution imaginée entre l'existence possible du pur acci* dent dans la nature, au delà des limites de détermination vérifiable des lois naturelles, et un pouvoir tel que le libre arbitre, dans lequel la moti« ▼ation et la conscience des motifs réclament une part non moins grande que la contingence. « La substance générale qui constitue le fond de la création semble se présenter à nous, dit M. A. Sabatier, comme susceptible de plusieurs degrés d'indéterminisme. L'indéterminisme dans la matière minérale serait réduit h des éléments si infimes qu'ils ne s'y trouve* rait pour ainsi dire qu'en puissance, et qu'il ne pourrait être entrevu que dans les phénomènes moléculaires, réduit à des déviations infiniment petites. L'indéterminisme deviendrait plus évident, quoique encore d'une manière assea restreinte, dans la matière physiologique qui est pour ainsi dire le second état de la substance; enfin, dans cet état de la substance que nous désignons sous le nom d'esprit (sans savoir ce qu'il est au fond), l'indéterminisme devenu libre arbitre se montre d'une manière bien plus remarquable encore, et s'offre à nous comme représentant le carac* tère le plus élevé du développement moral, car il est incontestable que l'être le plus libre, c'est-à-dire le plus dégagé de l'influence de ce qui est plus déterminé que lui, est aussi celui qui a acquis la plus haute personnalité et la plus haute valeur conoiliable avec sa nature, i Et plus loin, après quelques remarques sur l'esprit et la matière, ces itau de la subS" tance, et sur les mouvements de l'esprit, les mouvements de la matière, leur mystérieuse union : « De ce que nous ne pouvons comprendre la relation entre l'indéterminisme des mouvements de la matière et la liberté de l'esprit, on n'est pas autorisé à la nier ; et il est permis de considérer ces deuK termes comme des formes différentes de la liberté, adaptées à ces états différents de la substance. » Ne nous arrêtons pas à cette philophie vieillie de l'union des substances, «— ou de leurs états, ou de leurs formes, ou de leurs mouvements, — à cette idée de l'esprit comme quelque chose d'inconnu, quoiqu'il n'y ait après tout que l'esprit dont nous sachions quelque chose; mats qu'est-ce que cet indéterminisme qui varie, qui évolue? Prenons la peine de définir le sens du mot, et nous reoonnal- IroBS immédiatement que l'indéterminisme n'est pas une chose qui soit lantAt ceci, tontêt cela, et qui puisse devenir U Itère arbUre. Il est partout le même, non point une essence, ni une propriété, inais ane eonditioD négative, à savoir llndépenda&ce (partielle détela phéoomèiiea p»r rapport
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à leurs antécédents et circonstances. Ce sont ces phénomènes qui varient, et peuvent être de différentes espèces; et non point cette condition une et simple, la contingence de certains futurs, à laquelle ils sont intéressés quand ils n'appartiennent pas au domaine du plein déterminisme. Cette condition n*est pas plus pour les uns que pour les autres, pour les plus élevés que pour les plus infimes de ces phénomènes, un représentant de leur caractère. La liberté, qui porte sur les plus élevés de tous, la suppose, mais n'en est pas plus une forme que le serait la plus pauvre déviation contingente dont un atome serait capable. Enfin il n'est pas juste de dire que nous ne pouvons comprendre la relation entre Vinditerminitme des mouvements de la matière et la liberté de Vespritj car il n'y a là qu'un point à comprendrCi et nous le comprenons : c'est que la possibilité de la U^ berté de Vesprit suppose, à raison des effets extérieurs de cette liberté, si elle est réelle, que les mùUA)emenis de la matière ne soient pas tous ou toujours prédéterminés.
En regardant Tindéterminisme matériel et la liberté morale comme des formées de la liberté, l'auteur renouvelle le système d'Epicure, qui plaçait dans la déclinaison absolument spontanée des atomes le principe des décisions libres de l'esprit, et qui tenait, lui aussi, la matière et l'esprit, sinon pour des états^ au moins et avec plus de clarté pour des produits de composition d'une même substance. Ce changement de l'imagination substantialiste, où l'idée vague de transformation ou métamorphose se substitue à celle de la vertu des combinaisons, ne rend pas plus facile à M. A. Sabatier qu'il ne l'était aux sectateurs d'Epicure d'expliquer en quoi ce principe d'indéterminisme, cette puissance de déclinaison, est apte à fournir d'aussi différentes manifestations que le sont des mouvements proprement dits, ou des idées et des volitions, selon les états, formes ou figures de la substance unique.
c La liberté, conclut M. A. Sabatier, se trouverait donc répandue dans la création tout entière, soit à l'état de germe obscur et d'embryon presque méconnaissable, soit parvenue à des degrés plus ou moins élevés d'un développement qui poursuit sa marche... L'œuvre de Dieu se présente à nos regards comme engagée dès le début dans une vie ascendante qui la rapproche incessamment et progressivement du créateur. De l'état minéral, elle s'est élevée à l'état de vie physiologique ; plus tard elle a gagné les hauteurs de la vie psychique , et finalement elle a étendu son vol jusqu'aux régions incomparables de la vie morale.. .L'œuvre divine est en voie d'évolution, et elle tend de plus en plus vers son étemel auteur... U est logique de penser qu'il a reflété dans toute son œuvre les traits essentiels de sa personne , et que créant cette œuvre par voie d'évolution il a déposé dans ses premiers germes les rudiments virtuels ou réels de ses attri--
UN OUVRAGE rAgbnt SUR l'alghimib. 453
bats... Un monde appelé à être le théâtre du développement de la liberté a donc pu seul sortir des mains d'un Dieu libre; et le germe a dû, comme tout germe, contenir en puissance ou à l'état de rudiment les facultés de l'être futur » (1). Pour conclure, à mon tour, je résumerai ma critique en remarquant que l'auteur confond la puissance avec les rudiments ; qu*il applique les idées de germe et de rudiments à quelque chose qui ne peut en aucune façon nous être représenté à l'état de germe , ou à l'état rudimentaire; qu'il confond Tindéterminisme avec la liberté, de laquelle il est seulement une condition ; qu'il attribue une évolution dans la nature à cela (qu'il appelle indiSéremment de ces deux* noms) qui, comme indéterminisme, est une simple idée de relation, toujours la même, quel que soit l'ordre de phénomènes que l'on considère sous le rapport de leur détermination ou de leur contingence, et ne saurait évoluer; et qui, comme liberté, ne se rencontre que chez l'animal raisonnable, et n'évolue pas davantage.
Maintenant que nous connaissons le point de vue du naturaliste pour la conciliation de la liberté avec l'évolution , passons à celui du métaphysicien pour la solution du même problème* Il s'agira toujours de faire naître la liberté de l'évolution nécessaire du monde. Mais la métaphysique transporte la question dans une région plus subtile que celle où les physiciens évolutionistes envisagent le premier état de l'univers.
[La fin au prochain nwfnéro.) Rénouvier.