‹ Critique philosophiqueChapitre 105 sur 164 · CIVILISATION ET RELIGION · texte numérisé non relu

CIVILISATION ET RELIGION

De Maislre, dans le livre du Pape, consacre deux chapitres entiers à la lâche de rabaisser les Grecs, leurs mérites dans l'art et la science, leurs inventions, leurs vertus politiques et militaires, leur caractère moral. Un tel parti pris ne coûte rien à Técrivain qui voit d'emblée plus de génie, de moralité et de savoir, sans doute aussi de meilleurs gouvernements, dans Tantique barbarie orientale que dans toute la civilisation hellénique. En un troisième chapitre, de Maistre, avec uue vive clairvoyance, met enfin le doigt sur la qualité propre à laquelle les Grecs ont dû leur prééminence dans les exercices de Tesprit, ainsi que leur incomparable influence sur toute la civilisation humaine après eux; et c'est cette qualité même qui les lui rend odieux. «Notre ville, disait un célèbre orateur d'Athènes (1), a laissé .si loin derrière elle, en pensée et en éloquence, les autres hommes, que ses élèves sont devenus les maîtres des autres, et elle a fait si bien, que le nom de Grecs ne semble plus être la désignation d*une race, mais celle de Pintelligence même, et qu'on appelle Grecs plutôt encore ceux qui participent à notre culture que ceux qui sont du même sang que nous. » L'intelligence étant donc la vraie définition de ce peuple, comme race éthique, l'esprit d'analyse, d'examen et de discussion, qui est presque toute l'inteliigence, doit être son esprit. Or c'est celui précisément que réprouve le fougueux théocrate , l'obscurantiste passionné. Yoici comme il en parle.

« Un caractère particulier de la Grèce, et qui la distingue, je crois, de toutes les nations du monde, c'est l'inaptitude à toute grande associa* tion politique ou morale. Les Grecs n'eurent jamais l'honneur d'être un peuple. L'histoire ne nous montre chez eux que des bourgades souveraines qui s'égorgent et que rien ne peut jamais amalgamer. Ils brillèrent sous cette forme parce qu'elle leur était naturelle, et que jamais les nations no se rendent célèbres que sous la forme de gouvernement qui leur est propre. La difTérence des dialectes annonçait celle des carac-

(1 ) Isocrate, dansson Panégyrique^ traduit à cet endroit par Sainte-Beuve (Cahiers, p. 183j* ciiT. raiLOf. \ - 3?

130 HBUiNISKE ET CSMSrUSISMM.

tèresj ainsi que l'opposition des souverainetés ; et ce môme esprit de division, ils le portèrent dans la philosophie, qui se divisa en sectes^ comme la souveraineté s'était divisée en petites républiques indépendantes et ennemies. Ce mot de secte étant représenté dans la langue grecque par celui A'hérésiey les Grecs transportèrent ce nom dans la Religion. Ils dirent Vhéréste des ariens^ comme ils avaient dit jadis Vhérésie des stoïciens. C'est ainsi qu'ils corrompirent ce mot, innocent de sa nature. Ils turent hérétiques^ c'est-à-dire divisionnaires dans la Religion, comme ils l'avaient été dans la politique et dans la philosophie. Il serait superflu de rappeler à quel point ils Miguèrent l'Église dans les premiers siècles. Possédés du démon de l'orgueil et de celui de la dispute, ils ne laissent pas respirer le bon sens ; chaque jour voit naître de nouvelles subtilités ; ils mêlent à tous nos dogmes je ne sais quelle métaphysique téméraire qui étouffe la simplicité évangélique. Voulant être à la fois philosophes et chrétiens, ils ne sont ni l'un ni l'autre ; ils mêlent à l'Évangile le spiritualisme des platoniciens et les rêves de l'Orient. Armés d'une dialectique insensée, ils veulent diviser Tindivisible, pénétrer l'impénétrable. Au lieu de croire, on dispute ; au lieu de prier, on argumente ; les grandes routes se couvrent d'évêques qui courent au concile ; les relais de l'Empire y suffisent à peine ; la Grèce entière est une espèce de Péloponèse théologique où des atomes se battent pour des atomes. L'histoire ecclésiastique devient^ grâce à ces inconcevables sophistes, un livre dangereux. A la vue de tant de folie^ de ridicule et de fureur, la foi chancelle, le lecteur s'écrie, plein de dégoût et d'indignation : Pêne nuAi sunt pedes mei I »

Ces dogmes grécisés du catholicisme, dont la marche et la discussion placent devant ses pas, assez fermes en orthodoxie pourtant^ la pierre d'achoppement et de scandale^ de Maistre ne réfléchit pas que l'Église, les faisant siens, en a adopté le concept oriental (le rêve) et la définition métaphysique, aussi étrangers l'un que l'autre à la « simplicité évangélique ». Si l'on en retranche Tincamation du Verbe et les décrets conciUaires sur la Substance, les Natures, les Personnes et les Volontés, on peut bien rester dans l'Évangile, mais on n'est plus dans la doctrine catholique. Si l'on accepte tout cela, il faut subir les contradictions que tout cela recèle, et les subtilités employées à les pallier. Mais ces subtilités, la responsabilité n'en incombe point à l'esprit d'analyse et d'examen, à l'esprit ii hérésie. Elle appartient tout entière à l'invention des dogmes contradictoires que la foi chrétienne mal dirigée a livrés à la dialectique grecque, la chargeant de les rendre non pas accessibles à l'intelligence, c'est un résultat auquel on neprétendait point, mais enfin compatibles avec elle. Sans doute, de Maistre eût préféré que les dogmes demeurassent plongés dans une obscurité et un enveloppement favorables à l'autorité, à l'unité, à l'adoration, à l'abdication de la conscience.

HISLLÉNISME £T CHRISTIAMISME. 131

Mais si les Grecs ne l'ont pas permis, l'Église en cela s'est faite leur complice. Elle a souffert, elle a voulu que la science et l'esprit scientifique — l'esprit d'hérésie — demeurassent avec renseignement et les traditions spirituelles des Grecs dans le monde. On a disputé, on a anathématisé, mais on a défini et continué de raisonner. Ne l'eût-elle pas voulu^ il est probable que la logique et ses applications telles quelles se seraient toujours imposées à l'Église. Qui retrancherait de son histoire, et de celle de la basse antiquité et du moyen Àge^ la méthode des philosophes grecs, la dialectique platonicienne et les analytiques d'Aristote, l'exégèse des dogmes chrétiens et, par suite, les hérésies, et qui ne laisserait subsister que l'Évangile avec son cortège de légendes et la foi sans raisonnement, au milieu du naufrage de la civilisation antique, ne pourrait plus concevoir pour l'humanité qu'un état d'anarchie civile et de théocratie ignorante^ dont il n'existe même pas d'exemples dans l'antiquité orientale, mais que représente assez bien le bouddhisme dans certaines régions de l'extrôme Orient moderne. Les Grecs diffamés par de Maistre sont, au fond, les auteurs du christianisme dogmatique, aussi bien que des arguments qui le combattent et des hérésies qui le divisent. L'esprit d'hérésie est le propre frère de l'esprit dogmatique ; tous deux sont engendrés par l'esprit d'examen, d'analyse et de discussion.

Depuis la Renaissance, la méthode grecque s'est remontrée dans sa plénitude. Le moyen Age se Tétait assimilée quant à la logique et aux procédés de définition et de formulation de doctrines; mais^ hormis quelques parties conservées, et restées sans développement, de l'acquis scientifique des anciens^ il avait banni cette méthode, ou la liberté d'en faire usage, et désaccoutumé de la vraie discussion un monde noué dans les habitudes héréditaires. A mesure qu'un régime de discussion universelle s'est rétabli, les modernes se sont détachés intellectuellement et moralement de leurs pères du moyen âge, et se sont rapprochés des anciens, leurs générateurs spirituels, les créateurs de la civilisation. Si bien qu'en dépit des traditions catholiques persistantes d'une part, et d'un changement notable de mœurs et d'acquisitions matérielles importantes d'autre part, provenant du progrès si considérable des sciences, un historien peut dire aujourd'hui sans paradoxe que, de tous les hommes qui ont vécuy les anciens Grecs sont ceux avec lesquels nous avons le plus d'affinités. Leurs chefs-d'œuvre littéraires nous appartiennent.

0 Ce sont les écrits d'hommes dont la culture est la môme que la nôtre, qui raisonnent avec la même logique, qui s'inspirent de senti* ments semblables aux nôtres. Ils ont étudié les problèmes moraux et sociaux par les mêmes méthodes que nous ; ils en ont exposé les données dans un langage analogue à celui que nous voudrions employer; en un mot ils sont tout à fait modernes, plus modernes même que les œuvres d'époques bien plus rapprochées de notre temps. Relisez les sentences

132 UfiLLÉNISMB ET CHRISTUNISME.

décousues du moraliste égyptien et les métaphores confuses du prophète hébreu, puis demandez-vous ce qu'ils deyiendraient si on les transplantait dans notre vie et si on leur enseignait notre langue. Ptah-Hotep ou Ëzéchiel ne sauraient faire un pas. Au contraire, Aristote ou Ménandre n'auraient besoin que d'apprendre les noms inventés pour nos découvertes modernes. Ils s'orienteraient tout de suite dans toutes les questions sociales et morales; ils jouiraient môme de notre poésie et de nos romans. Mais^ ce qui est encore plus frappant, le baron ou le saint du moyen âge se trouveraient bien plus dépaysés parmi nous que le Grec intelligent. L'esprit satirique et sceptique de notre société moderne, la décadence des croyances positives, la toute-puissance de la discussion libre telle qu'elle se produit à la fois dans la presse et à la tribune, l'intérêt privé l'emportant sur le patriotisme et le dévouement, tous ces traits seraient facilement saisis par le Grec, tandis qu'ils choqueraient et embarrasseraient le croisé. Le commerce et la spéculation, la politique et la diplomatie enchanteraient Tesprit souple et délié de l'Athénien. Il retrouverait les enseignements de sa nation dans la poésie, l'architecture et la peinture ; en même temps la supériorité évidente des modèles antiques l'empêcherait de se sentir humilié de nos autres progrès. Renversons rhypothèsc, et le résultat serait à peu près le même. Si l'un de nous était transporté dans l'Athènes de Périclès, pourvu que ce fût un homme d'une haute culture, il trouverait la vie et les mœurs étrangement semblables aux nôtres, étrangement modernes pourrait-il dire. Les pensées et les sentiments de la vie contemporaine se rencontreraient là sans les applications, et l'état supérieur de la culture générale ferait plus que contrebalancer ce qui manquerait au point de vue du bien-être matériel. Par toutes ces raisons, la vie sociale de la Grèce doit être bien plus intéressante pour le gros des lecteurs qu'aucune autre phase de l'histoire ancienne. Quelques-uns des problèmes qui agitent encore nos esprits ont été résolus par les Grecs. D'autres, s'ils n'ont pas été résolus, ont du moins été discutés par eux avec une liberté et une pénétration que nous avons peine à atteindre aujourd'hui. D'autres encore ont reçu des solutions qui répugnent à l'idée que nous nous faisons de la morale et du bon goût. Mais lorsqu'un tel peuple se trouve en opposition avec nous, même pour les principes fondamentaux, on ne doit pas rejeter son jugement sans avoir pesé ses raisons (1). »

L'esprit sectaire, divisionnaif^e, comme l'appelle avec une exactitude tout étymologique le fondateur de l'école théocratique de notre siècle, est un esprit qui divise parce qu'il analyse, examine, discute, et réduit

(i) Cette page, encore plus vraie qu'originale, est daRév. J.T.Hahafry,etcitée par M. G. Perrot dans la Revue politique, 17 juillet 1875. Nous n'élevons de réclamation que sur un point : sur ce que dit l'auteur au sujet de Vesprit satirique et sceptique de la société grecque et de la nôtre^ joiut à la persuasion où il paraît être d'une supériorité du croisé sur le

HELLÉNISME ET CHBITTIANISME. 133

toutes les décisions à la conscience personnelle, en dépit des préjugés, des habitudes et de tous les organismes et mécanismes. Commun aux anciens Grecs et aux Européens modernes, c'est lui qui a créé les « dialectes », les «caractères», aussi bien que les arts libres, les sciences et leurs œuvres. U a créé de môme les a souverainetés » diverses, c'est-à-dire les nations libres, les peuples^ dans l'Europe moderne comme dans la Grèce ancienne; et c'est lui qui s'occupe d'y créer les républiques. DeMaistre entend par a l'honneur d'être un peuplent^ l'honneur que les Darius et les Xerxès, ces représentants de Vuna fides unum imperium, voulaient procurer aux Grecs, en ruinant leurs foyers, renversant leurs temples et brisant leurs images; l'honneur dont la théocratie, d'un côté, et la politique des conquérants, de l'autre, ont vainement tenté de nous accabler, sous la forme d'une chrétienté à la Grégoire VII, à la Charles- Quint, à la Philippe II, à la Louis XIV, ou bien encore à la Napoléon. Scissions en tous genres, sectes, hérésies^ républiques, les sciences, les arts, toutes les libertés et les asssociations distinctes, ce ne sont là que des produits du môme esprit divisionnaire. Ils doivent se former, c'està-dire se séparer, avant de s'unir s'il y a lieu en se fédérant. Les vastes unités théocratiques, ou de monarchie universelle, ne peuvent qu'annihiler ou stériliser l'esprit humain en supprimant, du môme coup que sa liberté, les parties intermédiaires de ses constructions, et détruisant les éléments mômes des synthèses qu'on attend de lui, et qui doivent nécessairement, en quelque ordre que ce soit, se rassembler par l'œuvre et le moyen de l'analyse ou de quelque chose de semblable à l'analyse. L'esprit de division, odieux à de Maistre, est, en philosophie, la recherche du vrai le plus universel, sans s'arrôlerà ce que des autorités ont dit ou prétendu révéler, et à ce que porte la tradition : il a fondé les écoles, et les écoles ont diversement servi l'humanité par des observations, des découvertes, des méthodes essayées, plus ou moins fécondes. Cet esprit de division, en religion, et pour un peuple qui s'est une fois écarté des traditions de ses pères, — les chrétiens sont tous dans ce cas, — est la religion même, au môme titre qu'il est Vhérésîe ;cslv qu'est-ce t]ue l'orthodoxie, sur un théfttre de discussions en matière de foi, si ce n'est celle des hérésies qui l'emporte sur les autres? Cet esprit de division est donc la religion sincèrement pensée, reçue dans une conscience

Grée et sur rhomme moderne^ en fait de patriotisme et de dévouement. Noas croyons, au contraire, que les armées des citoyens grecs avant Alexandre et les armées modernes, où le courage est soutenu parles sentiments du devoir et de l'honneur, ont obéi et obéissent à 4es mobiies plus purs et plus élevés que ceux qui animaient les bandes indisciplinées des croisés ou les chevaliers leurs chefs. Nous n'admettons pas que les hommes aient été plus désintéressés dans les temps féodaux qu'ils ne le sont dans les temps parlementaires. EnÛn le scepticisme et la satire sont deux mots qui répondent souvent chet nous, comme ils répondaient souvent pour les Grecs, k U haine ou au mépris de tout ce qui est bas et menteur dans le monde» et à l'incrédulité envers ce qui est Incroyable. L'esprit d*examen et lie discussion domine tout.

134 HVUiNISICB ET CHUSTIANISKB.

qui la fait sienne, au lieu de la garder comme le dépôt mort des imaginations antiques. Il est, en science, le grand ouTrier des distinctions, séparations, classifications, analyses, par conséquent des déterminations ou définitions; et autant dire qu'il est la science môme. Il fonde, en morale, l'autonomie, le droit d'être soi, et, par contre, le devoir de respecter autrui. Il s'étend, en politique, à tout ce que nous appelons libéralisme et droits de l'homme et du citoyen. U est enfin le créateur de tons les arts et le père des inventions, puisque, sans lui, le génie n'eût essayé en rien des voies nouvelles et n'eût plus été le génie.

Si l'esprit de division a engendré plus d'États, de souverainetés distinctes^ en Grèce, qu'on ne Taurait désiré dans l'intérêt de la force de résistance de la Hellas à l'étranger, barbare^ macédonien ou romain, il faut pourtant remarquer que ce phénomène^ d'ailleurs commun à toutes les libres origines^ et essentiel à la fondation des cités, a été au profit de l'idée même de souveraineté autonome, qui se dégage d'autant plus facilement qu'il y a moins de distance entre un peuple et une personne, la personne étant le propre siège de la souveraineté, en dernière analyse. Et si ce grand nombre d'États, presque toujours en guerre les uns avec les autres^ n'ont pu se fédérer, ils ne nous offrent pas moins les plus parfaits et les plus précieux exemples d'établissements républicains, sans que nous puissions leur opposer ailleurs, dans la suite des âges, d'autres nations moins troublées et déchirées par la guerre étrangère, ou mieux disposées à réunir en fédérations leurs souverainetés rivales.

Nous voyons donc clairement en quoi les Grecs furent des civilisés comme nous^ ou plutôt comment nous tenons d'eux^ ou des Romains leurs disciples, toute la tradition civilisée, avec l'esprit de division qui la maintient, et qui produit^ développe ou perpétue les souverainetés civiles^ le droit public et privé, les religions indépendantes, les sectes, les écoles, les lettres, les sciences, les arts, les académies, les spectacles. Nous voyons qu'il est naturel que nous leur ressemblions plus que nous ne ressemblons, non-seulement aux sujets des anciens monarques^ ou aux chrétiens des premiers siècles, ou aux croisés, mais même aux courtisans et aux bourgeois des siècles de François P' ou de Louis XTV.

Mais si la civilisation nous vient des Grecs, la religion n'en vient pas, et^ de ce côté, nous possédons, dans nos sociétés modernes, des éléments de vie sentimentale, et même intellectuelle, d'une autre provenance et d'une autre direction, dont il faut attendre de tout autres effets. Ce n'est pas que l'hellénisme n'ait exercé une action considérable sur la théolo* gie et les croyances chrétiennes. Au contraire^ tous les dogmes métaphysique descendent de cette source, et le penchant polythéiste du catholicisme peut également y être rattaché, puisque assurément il ne vient pas de la Judée. Mais l'hellénisme est presque entièrement étranger à

HELLiNISHB ET CHBISTIANISME. 1S5

certaine manière de voir et de sentir ^ sur le bien et le mal dans l'univers, sur rhistoire de rbumanité et son avenir, sur les rapports de l'homme avec Dieu, sur les causes de la sanctification, qui a été et est encore en grande partie inhérente à la conscience chrétienne.

Est-ce donc que leâ Grecs n'auraient pas connu ce qui serait essentiellement la religion des hommes religieux modernes ? « Ce qui caractérisait la religion du Grec autrefois, dit H. Renan, ce qui la caractérise encore de nos jours, c'est le manque d'infini, de vague^ d'attendrissement, de mollesse féminine; la profondeur du sentiment religieux allemand et celtique manque à la race des vrais Hellènes. La piété du Grec orthodoxe consiste en pratiques et en signes extérieurs.... En ce christianisme oriental, point de larmes, de prières, de componction intérieure... La gravité fanatique des Latins déplaît à ces races vives, sereines, légères. L'infirme n'y est pas abattu : il voit doucement venir la mort : tout sourit autour de lui. Là est le secret de cette gaieté divine des po6mes homériques et de Platon : le récit de la mort de Socrate, dans le Phédon^ montre à peine une teinte de tristesse. La vie, c'est donner sa fleur, son fruit; quoi de plus? Si, comme on peut le soutenir, la préoccupation de la mort est le trait le plus important du christianisme et du sentiment religieux moderne, la race grecque est la moins religieuse des races. C'est une race superficielle, prenant la vie comme une chose sans surnaturel ni arrière-plan. Une telle simplicité de conception tient en grande partie au climat» à la pureté de l'air, à l'étonnante joie qu'on respire, mais bieii plus encore' aux instincts de la race hellénique, adorablement idéaliste.. . Cette race a toujours vingt ans : pour elle, ïndulgere genio n'est pas la pesante ivresse de l'Anglais, le grossier ébattement du Français; c'est tout simplement penser que la nature est bonne, qu'on peut et qu'on doit y céder. Pour le Grec, en effet, la nature est une conseillère d'élégance^ une maîtresse de droiture et de vertu ; la «concupiscence», cette idée que la nature nous induit à mal faire^ est un non-sens pour lui. Le goût de la parure qui distingue le palicare et qui se montre avec tant d'innocence dans la jeune Grecque, n'est pas la pompeuse vanité du barbare, la sotte prétention de la bourgeoise, bouffie de son ridicule orgueil de parvenue; c'est le sent ment pur et fin de naïfs jouvenceaux, se sentant fils légitimes des vrais inventeurs de la beauté.

» Une telle race, on le comprend, eût accueilli Jésus par un sourire. Il était une chose que ces enfants exquis ne pouvaient nous apprendre : le sérieux profond, l'honnêteté simple» le dévouement sans gloire, la bonté sans emphase. Socrate est un moraliste de premier ordre ; mais il n'a rien à faire dans l'histoire religieuse. Le Grec nous parait toujours un peu sec et sans cœur : il a de l'esprit, du mouvemement, de la subtilité ; il n'a rien de rêveur, de mélancolique. Nous autres, Celtes et Germains, la source

136 BELLÉNISMB ET CHRISTIAMISHE.

de notregéaie, c'est notre cœur. Au fond de nous est comme une fontaine de fées^ une fontaine claire, verte et profonde, où se révèle Tinfini. Chez le Grec, Tamour-propre, la vanilé se mêlent à tout ; le sentiment vagae lui est inconnu; la réflexion sur sa propre destinée lui parait fade

» La Grèce ne fut jamais sérieusement chrétienne ; elle ne l'est pas encore... Cette admirable église de Sainte-Sophie ! c'est un temple arien ; le genre humain tout entier pourrait y faire sa prière. N'ayant pas eu de pape» d'inquisition, de scolastique, de moyen âge barbare» ayant toujours gardé un levain d*arianisme, la Grèce lâchera plus facilement qu'aucun autre pays le christianisme surnaturel, à peu près comme ces Atïiéniens d'autrefois étaient en môme temps, gr&ce à une sorte de légèreté mille fois plus profonde que le sérieux de nos lourdes races, le plus superstitieux des peuples et le plus voisin du rationalisme. Les chants populaires grecs sont encore aujourd'hui pleins d'images et d'idées païennes. A la grande différence de TOccident, l'Orient garda durant tout le moyen &ge et jusqu'aux temps modernes de vrais « hellénistes », au fond plus païens qne chrétiens, vivant du culte de la vieille patrie grecque et des vieux auteurs. Ces hellénistes sont, au xv" siècle, les agents de la renaissance de l'Occident, auquel ils apportent les textes grecs, base de toute civilisation. Le même esprit a présidé et présidera aux destinées de la Grèce nouvelle. Quand on a bien étudié ce qui fait de nos jours le fond d'un Hellène cultivé, on voit qu'il y a chez lui trèspeu de christianisme... Sa religion, c'est l'adoration de l'ancien génie grec. Il pardonne toute hérésie au philhellène, à celui qui admire son passé; il est bien moins disciple de Jésus et de saint Paul que de Plutarque et de Julien » . {Saint Pauly p. 202.)

Dans ces pages charmantes, dont la nécessité d'abréger nous fait retrancher le paysage, qui est ravissant, tous les traits ne nous semblent pas irréprochables. Nous conservons des doutes sur l'exacte assimilation de l'homme de la Grèce moderne à celui de la Grèce ancienne, et sur la caractéristique sentimentale de TAlIemand et du Celte. Nous croyons surtout à une confusion favorisée par le préjugé des races, entre les effets du langage, des souvenirs et des études et ceux de l'hérédité physiologique, quand il s'agit d'expliquer les affinités réelles et chaque jour croissantes de l'hellénisme vivant avec l'hellénisme classique. Mais enfin, et à travers un certain emploi, que le lecteur ami de la précision n'aime pas, de l'infini^ de l'attendrissement et du vague, on trouve dans ce délicieux parallèle un sentiment vif et communicatif de la différence de deux caractères, de deux habitudes et de deux traditions, dans la manière dont un peuple donné prend la vie^ regarde la nature et entend la religion. Quant à la nature et à la vie, cette différence du monde païen et du monde sémitique, plus tard chrétien, M. Renan nous la fait bien sentir^ et on peut la résumer sans peine en imaginant, d'un côté, une vue

UBLLÉNISMB ET GHRISTUNISXE. 137

optimiste et de l'autre une vue pessimiste de la destinée. Des séries opposées d'émotions et de jugements, s'attachent à ces deux principes, au moins théoriques^ d'action : une impression dominante du bien, une in^ression dominante du mal ; une acceptation paisible des biens et des maux balancés^ une vive protestation contre la fatale balance, et cette persuasion qu'un désordre des volontés est au fond la cause de toute perturbation naturelle ; par suite, du côté pessimiste^ un sentiment plus profond du parfait idéal de charité et de paix, et, de l'autre côté, une notion plus rigoureuse de la justice. Gomment la diversité des caractères se traduit-elle en doctrine religieuse ?

Les Grecs ont aussi bien que les sémites élaboré l'idée du théisme monoihéistique. Aussi bien ou mieux qu'eux, sous une forme différente, qui s'est un jour substituée à la plus ancienne dans le dogmatisme chrétien, ils ont été se fortifiant dans les croyances religieuses d'immortalité et de rémunération : le pythagorisme> Torphisme, le platonisme et les mystères ont en effet représenté, chez les uns, les mômes tendances qui ont triomphé par les pharisiens et les chrétiens chez les autres. La doctrine du Verbe s'est développée parallèlement dans les livres des Juifs et chez les philosophes grecs, et ces derniers ont fourni les éléments métaphysiques de son exégèse. La croyance en un Dieu mort et ressuscité est un fond commun du christianisme et des mystères de la Grèce. L'incarnation et les Eons^ quoique objets de scandale chez les Juifs fidèles, forment dans le cours des deux premiers siècles une sorte de développement commun des idées religieuses sémitique et hellénique^ à la limite des deux, et de provenance étrangère à toutes deux. Répétons enfin ici que le travail de la formulation conciliaire se fait tout entier sous l'inspiration et par l'application, encore qu'en un sujet ingrat, de la dialectique des Grecs. Voilà pour les théories ; et quant aux superstitions populaires qui se joignirent au culte chrétien, ou qui l'envahirent progressivement et pénétrèrent de là dans la doctrine, on a mille fois montré comment elles opéraient un retour à la méthode polythéistique, au paganisme. II n'y a pas à insister sur une vérité si bien établie. Encore une fois, où chercher la différence essentielle ?

Elle n'est pas, quoi qu'on en dise^ dans la piété, dans l'émotion religieuse, prise en elle-même, indépendamment de ses objets, dans la réalité de la croyance aux dieux, ou dans la crainte ou le respect qu'ils inspirent. La piété païenne a été de tout temps fort sérieuse et n'a guère moins vécu que les cultes païens eux-mêmes; mais surtout, les plus beaux temps de la Grèce l'ont connue sans altération. Il faut avoir lu bien légèrement les poètes et les historiens grecs pour se figurer que le peuple^ ou même la plupart des penseurs et hommes d'Ëtat d'Athènes, étaient des gens sans religion. Passe pour ceux qui prennent leurs informations chez Bazardet Enfantin, chez les partisans

138 HELLÉNISME ET GHBISTIAinSHE.

d'un haut paganisme de fantaisie, lequel, aux temps de la Grftce civilisée, serait tombé dans la dégradation et le mépris, afin de faciliter^ au milieu de l'universelle incrédulité d'une époque critique^ Télaboration d'uoe religion entièrement opposée, destinée à régir une époque organique nçuvelle \ Mais la lecture de Sophocle ou d'Hérodote, de Thucydide ou de Xénophon fait naître de tout autres idées.

La différence essentielle que nous cherchons consiste, si nous considérons l'ancien sémitisme hébraïque, dans l'idée originale du peuple de lyieuy avec ses développements donnés par le prophétisme et la littérature apocalyptique; et, si nous considérons le christianisme, dans la doctrine de l'amour de Dieu de Jésus^ dans celle du péché, de la foi et de la grâce de Saint-Paul» et dans les sacrements qui ont pour objet de former un seul corps de communion des fidèles sanctifiés entre eux et avec leur Dieu. Tout cela est ou entièrement ou presque entièrement étranger à rbellénisme, et là est la source de tous les sentiments ou croyances qui caractérisent, dans les sociétés modernes, l'homme, non pas vaguement religieux» mais chrétien au sens le plus profond.

Les autres peuples anciens ont eu leurs divinités tutélaires ; aucun n'a conçu, comme le peuple hébreu» une loi divine et révélée, expressément morale et sociale, définissant la droiture de vie pour les personnes et pour la nation, l'enseignant par des préceptes, par les exemples des pères et ensuite des sauveurs de la race ; l'étendant depuis les règles du culte jusqu'aux relations civiles, aux droits des hommes, et même aux devoirs envers les animaux; l'employant à maintenir une séparation salutaire entre cette nation et les nations voisines, toutes livrées à des coutumes odieuses ou perverses; enfin la sanctionnant par la crainte de châtiments terribles et parTespérance d'un avenir indéfiniment agrandi. Ce qu'il faut voir ici surtout, c'est le sentiment profond du bien et du mal, celui de la responsabilité, la constante préoccupation du problème des destinées du bon et du méchant, du triomphe de la justice dans le monde, et de son accord avec le bonheur. A mesure que se développe l'intelligence de ce peuple, appliquée à sa pensée maîtresse, à son sentiment dominateur, des idées qui n'avaient d'abord trait qu'à sa propre histoire et à ses devoirs particuliers envers Dieu se généralisent et arrivent à comprendre les destinées de l'humanité entière, centralisées en Israël. Quand ces idées se rapportent à la vie terrestre et ordinaire, on peut les appeler, d'un mot nouveau pour une chose bien ancienne» socialistes; car c'est un vrai socialisme que ces institutions juives — écrites sinon pratiquées — de la loi agraire et de la résolution périodique de certains contrats. Quand ces idées pénètrent dans le domaine de la spéculation morale et politique la plus élevée» elles inspirent les prophéties de aix et justice universelle sous le sceptre de Sion.Les croyances messianiques, d'abord aussi rétrécies que Tambition d'un petit peuple opprimé

HEUiNISIOE ET GHRISTIANISMB. 139

de tous côtés et se conseryant à grand'peine, deviennent vastes comme la patrie humaine. Gomment la justice et la paix, étant ce qu'elles sont par essence, ne se généraliseraient-elles pas dans Tesprit, et, avec elles, la religion qu'on leur a si étroitement liée ! Quand ces idées dépassent le nionde de l'expérience, entrent dans le miracle et visent une réalisation littérale du règne de Dieu ou de ses saints, elles nous donnent les conceptions eschatologiques du retour du Messie, telles qu'on les a dans les trois premiers évangiles. Les imaginations millénaires ne sont pas autre chose qu'un socialisme religieux auquel on donne une détermination divine, un acte divin^ pour condition. Enfin quand l'espérance de la justice surnaturelle, du dernier jugement et du triomphe des bons, est mêlée douloureusement au sentiment des misères présentes du peuple, de l'impiété des grands, des excès de l'injustice dans le monde, on voit paraître ces livres apocalyptiques qui portent le double caractère d'anathème jeté au monde, comme règne du mal, et de prophétie de règne du bien^ sur la terre régénérée. Qu'on réfléchisse un instant seulement à la direction de sentiment et d'imagination que supposent la vie, l'histoire, la Loi, les Écritures, les luttes et la fin héroïque du peuple hébreu, depuis les temps duDécalogue et du /K^t/^ jusqu'à celui du livre de V Apocalypse joannique^ on aura la révélation d'un esprit complètement différent et de rhellénisme et des religions helléniques, et qui est bien l'esprit de la religion, dans le sens que nous cherchons.

De ce point de vue, mieux que de tout autre, on aperçoit la filiation et la continuité profonde du christianisme et de l'hébraîsme. Ce n'est pas dans la construction théologique, chose accessoire que le pédantisme des Pères et docteurs de l'Église et la manie éristique universelle ont démesurément grossie, que consiste cette religion d'origine sémitique, mais bien et tout d'abord dans un sentiment pessimiste — pour le faire bref et employer le moi pessimisme avec une acception que la nouvelle école bouddhiste a pu déjà nous rendre familière ; — puis dans un sentiment optimiste qui corrige et absorbe le premier : pessimiste quant à l'appréciation des faits et de la destinée, à la conviction de la tristesse des choses, et de la rigueur du devoir, et de l'infortune des justes ; optimiste par l'espérance indomptable d'une merveille future qui doit remettre tout en ordre. Le christianisme continue le procédé généralisateur qui a fait passer les Juifs de l'idée d'une rémunération temporelle immédiate à celle d'une rétribution eschatologique et d'un dernier jugement, et de l'idée d'une simple solidarité familiale ou nationale, au milieu d'un monde ennemi, à celle d'une solidarité humaine, impliquant révolution des empires et préparant la domination d'Israël dans la justice. La transition de Tordre des conceptions juives à l'ordre des conceptions chrétiennes apparaît dans la doctrine millénaire, qui, tout le monde le sait, a été celle des premiers chrétiens. Peu à peu la crise finale, le

Page 1