‹ Critique philosophiqueChapitre 111 sur 164 · UN POINT D'HISTOIRE NATURELLE UENTALE · texte numérisé non relu

UN POINT D'HISTOIRE NATURELLE UENTALE

I^arwin^ Voyage (fun naturaliste autour du monde^ trad. de l'anglais, 1875^ in-8^ (Reinwald). — Id., La descendance de ^ homme et la sélection sexuelle ^ trad. de l'anglais, 1872, in-8^ (Rdnwald). — Lubboek, L homme avant t histoire, — Id., les origines de la civilisation, etc., etCt

^ Voyage dfun naturaHstef quoique remontant déjà à quarante ans de nous.

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puisqu'il s'agit de Texpédition scientifique du navire le Beagle, sous le commande* ment de l'amiral, alors capitaine, Fitz-Roy, de li$31 à 1836, est un des livres les plus vivants et les plus profondément intéressants de ce genre qu'on puisse lire. I^es sujets en sont très-variés, la force et la sincérité des impressions, ainsi que la qualité exacte et ferme des observations sont à la hauteur de tout ce qu'on peut attendre de l'esprit et du caractère de H. Darwin. Enfin^ la valeur philosophique des récits et remarques du voyageur n'auraient absolument rien perdu, alors même que les pays qu'il a visités seraient changés- plus qu'ils ne le sont. Nous ne faisons pas ici allusion au petit nombre de traits dans lesquels on trouverait des germes du système que l'auteur a construit plus tard pour se rendre compte de l'immensité des faits dont il ne se flattait pas alors] d'apercevoir la loi; mais, au contraire, nous voulons parler des impressions avant le système^ et particulièrement de celles qui se rapportent à Tobservation de la nature humaine. La meilleure manière de rendre compte d'un tel livre, ou plutôt la seule bonne, serait de citer beaucoup, et de choisir les passages où se montre la sagacité, unie aux franches, saines et parfois vives émotions du jeune naturaliste. M. Darwin était à peine âgé de vingt-deux ans quand il commença ce voyage, durant lequel il posa les bases de sa vaste érudition dans les sciences naturelles.

Un compte rendu de cette espèce ne peut toutefois trouver place dans une revue limitée comme la nôtre. Ce que nous voulons, c'est de prendre un point saillant des observations personnelles de l'inventeur du système des sélections naturelles, et de le mettre en parallèle avec la thèse absolue que le système actuel de l'évolution dicte aux auteurs pénétrés de l'esprit de ce nouveau dogmatisme.

11 est généralement reçu aujourd'hui que les sauvages les plus dégradés sont dans un état d'abrutissement de nature, et non d'habitude; de bassesse de cœur et d'entendement native^ et non pas due simplement à l'action des mœurs solidaires et des conditions sociales; que l'évolution n'ayant pas opéré sur eux au même degré que sur des races plus avancées, ils possèdent, en vertu de l'hérédité biologique et mentale^ une constitution psychique nalivement inférieure h celle des civilisés, même sur les points essentiels de la mentalité, si bien qu'il n'y a que rhérédité non plus, ou l'évolution, qui pdt les élever plus tard au même niveau; — qu'enfin le sauvage moyen natt incapable des opérations intellectuelles et morales de l'Européen moyen. Et parmi les sauvages qu'on a coutume de citer à l'appui de cette théorie, toujours professée, ou supposée, jamais sérieusement discutée, il n'y en a pas dont l'exemple paraisse plus décisif que celui des habitants de la Terre de Feu.

a Beaucoup de voyageurs, dit Lubbock, les ont regardés comme occupant le dernier échelon de l'humanité. Decker... les dépeint moins comme des honunes que comme des bêtes, car ils mettent en pièces des corps humains, dont ils man* gent la chair toute crue et toute sanglante. Oa ne peut découvrir chex eux la moindre trace de religion ni de gouvernement... » Suivent dos traits rapportés qui dénotent la condition physique et le développement d'industrie les plus bas : « Forster les trouva remarquablement stupides, incapables de comprendre aucun de nos signes, qui pourtant étaient parfaitement intelligibles aux insulaires de la mer du Sud. .. L'amiral Fitz-Roy n'a aucun doute qu'ils ne soient cannibales. Presque tou*

jours en guerre avec les tribus Toisines, il est rare qu'ils se rencontrent sans qu'il en résulte une bataille, et les vaincus, s'ils ne sont pas déjà morts, sont tués et mangés par les vainqueurs. Les femmes dévorent les bras et la poitrine, les hommes se nourrissent des jambes, et le tronc est jeté à la mer. En outre, dans les hivers rigoureux, quand ils ne peuvent se procurer d'autre nourriture, ils prennent la plus vieille femme de la troupe, lui tiennent la tète au-dessus d'une épaisse fumée qui provient d'un feu de bois vert, et l'étranglent en lui serrant la gorge. lis dévorent ensuite sa chair morceau par morceau, sans en excepter le tronc, comme dans le cas précédent. Quand on leur demandait pourquoi ils ne tuaient pas plutôt les chiens, ils répondaient : Le chien prend Vlappo, c'est*à»dirc la loutre (1). Gomme Decker» l'amiral Fitz-Roy n'a jamais assisté à aucun acte d'un caractère positivement religieux, et n'a jamais entendu parler d'aucun. » En général, les voyageurs paraissent avoir été frappés de l'état d'abrutissement des Fuégiens, plus que de celui d'aucune autre tribu, et cette manière de voir est si répandue que M. Bagehot, par exemple, dans un passage de ses conférences où il soutient que toutes les races ont connu le progrès, établit la gradation suivante : « Nulle part, pas même, je pense, chez les tribus des montagnes de l'Inde, pas même chez les naturels des lies Andaman, pas même chez les sauvages de la Terre de FeUy nous ne trouvons d'hommes qui soient restés absolument stationnaires. »

Après l'horreur des conditions physiques et l'absence d'industrie : nudité dans un pays glacé, nourriture dégoûtante, absence de poteries, etc., l'état du langage chez les Fuégiens parait avoir influé beaucoup sur le jugement qu'on a porté d'eux : c Selon les missionnaires, dit Lubbock, ils ne possèdent pas de tennes abstraits. » Hais cela n'est encore rien ; beaucoup de voyageurs leur ont refusé jusqu'au langage articulé. Et, en effet, il y a certaine apparence en faveur de ce jugement, puisque Darwin nous dit : « A notre point de vue, le langage de ce peuple mérite à peine le nom de langage articulé. Le capitaine Gook l'a comparé au bruit que ferait un homme en se nettoyant la gorge, mais très-certainement aucun Européen n'a jamais fait entendre bmit aussi dur, notes aussi gutturales en se nettoyant la gorge. »

Avant d'examiner si nous devons croire que l'homme de la Terre de Feu soit ce qu'il est en vertu d'une constitution héréditaire, plutôt que par l'effet dominant d'uae solidarité de tribu, c'est-à-dire d'éducation et d'habitudes, il est indispensable de se rendre compte de son état mental, à l'aide de définitions plus rigoureuses que celles dont on a coutume de se contenter. La discussion des assertions des observateurs ne tourne pas à l'honneur de leur intelligence.

Et d'abord pour le langage : Darwin, qui, à propos du parler des Fuégiens, emploie ces mots singuliers : À peine, et à notre point de vue^ veut dire simplement que les articulations fuêgiennes sont difficilement saisissables pour nous ; et, en vérité, la remarque n'a plus alors beaucoup d'intérêt. Lui-même nous fait observer, quelques lignes plus bas {Voyage, p. 224), que « nous savons, nous

(4) Darwin attribue formellement le mot à un enfant, et le rend d*une manière plus vive (p. 230) : « Les chiens attrapent les loutres, et les vieilles femmes ne les attrapent pas. » Ce jeune garçon imitait par des singeries les cris et les attitudes des victimes tenues sur le feu.

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autres Europiens, combien il est difficile de distinguer séparément les mots d'une langue étrangère »; il aurait pu i^jouter : et de distinguer» asses pour les repro* duire exactement, les articulations mêmes des étrangers qui ne parlent pas leur angue avec soin et application à se faire entendre ; et de bien fixer celles des personnes sans culture qui répètent, d'après la simple ouïe, des mots inconnus dont on ignore l'orthographe. Gela est d'observation Tulgaire.Et maintenant jusqu'où va le défaut d'articulation ou l'excès de gutturalité des Fuégiens? Nous n'avons pas à chercher bien loin la réponse. Premièrement, il n'y a pas défaut d'aptitude ches eux, et tant s'en faut: a Ce sont d'excellents mimes... Ils répètent très correctement tous les mots d'une phrase qu'on leur adresse (en anglais, bien entendu), et ils se rappellent ces mots pendant quelque temps. » Deuxièmement, ils sont fort capables d'apprendre cette langue étrangère et de la parler ; un point sur lequel nous reviendrons. Troisièmement, on entre fort bien en conversation réglée avec eux, moyennant interprètes, et il n'est pas qu'avec de l'attention on ne puisse adapter des articulations à leurs mots, une fois connus, puisqu'on nous a donné tout à l'heure le nom fuégien de la loutre orthographié i l'européenne, et même sans y marquer la moindre aspiration : lappo.

Reste la question des termes abstraits qui leur manquent. Gela nous paraît une pure plaisanterie; car qu'est-ce qu'un terme abstrait? Il iSaudrait le dire. S'il s'agit de l'expression des universaux, sans lesquels il n'y a pas de langage humain, ils en ont évidemment la réalité, ou les équivalents, sous une forme quelconque, puisqu'ils parlent le fuégien et qu'ils apprennent l'anglais. La pauvreté de leurs idées ordinaires et la sphère bornée de leurs préoccupations ne font rien à l'affaire, puisque c'est ici la qualité des notions qui importe, et non pas la quantité. Et s'il s'agit des abstractions proprement dites, nous voudrions bien qu'on nous dit quel est le percentage de nos villageois qui usent de termes abstraits dans la langue qu'ils parlent.

Arrivons à la religion, car il est à remarquer que les hommes positifs, et même aujourd'hui positivistes, qui se plaisent à exagérer l'infirmité constitutionnelle de la mentalité sauvage, ne manquent guère de présenter l'absence des idées religieuses comme un des caractères de cette infirmité. Il faudrait cependant s'en* tendre. Veut-on ravaler certaines tribus, parce que les doctrines de la religion naturelle leur sont étrangères? Mais on refuse soi-même d'admettre l'immortalité ou la création comme des inductions pouvant yaloir jusque dans un état avancé de Tesprit humain. Veut-on tirer parti, pour prouver la bassesse mentale de ces hommes, de ce que leur imagination est impuissante à se déployer dans le champ des superstitions familières à toute l'humanité? En ce cas, on est démenti par les faits, et les mêmes voyageurs qui croient pouvoir noter le manque de religion, en assertion générale, rapportent le moment diaprés des traits qui appartiennent incontestablement à l'ordre des imaginations religieuses. Qu'on en juge :

c Le capitaine Fits-Roy n'a jamais pu arriver à savoir si les Fuégiens croient i une autre vie. Ds enterrent quelquefois leurs morts dans des cavernes, et quelquefois dans les forêts, sur les montagnes ; nous n'avons pu savoir quelles sont les cérémonies qui accompagnent la sépulture. Jenmiy Button o — un indigène qu'on avait conduit en Angleterre — « ne voulait pas manger d'oiseaux, parce qu'i/ ne

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voulait pas manger d^hommes morts. Nous n'avons aucone raison de croire qu'ils accomplissent aucune cérémonie reli^peuse ; pmt-^tre cependant les paroles marmottées par [e vieillard avant de distribuer la baleine pourrie à sa famille affamée eùnstituent-elles une prière. .Chaque famille ou tribu a son magicien dont nous n'avons jamais pu clairement définir les fonctions. Jemmy croyait aux rêves, mais il ne croyait pas au diable. Je ne pense pas en somme que les Fuégiens soient beaucoup plus superstitieux que quelques-uns de nos marins ;'car un vieux quartier«mat(re croyait fermement que las terribles tempêtes qui nous assaillirent près du cap Hom provenaient de ce que nous avions des Fuégiens à bord. Ce que j'entendis à la Terre de Feu qui se rapprochât le plus d'un sentiment religieux fut une parole que prononça York Minster (autre indigène), au moment où M. Bynoe avait tué quelques petits canards qu'il voulait conserver comme spécimens. York Mins^ ter s'écria alors d'un ton solennel : c Ohl monsieur Bynoe I beaucoup de pluie, » beaucoup de neige, beaucoup de vent. » Il faisait évidemment allusion à une punition quelconque parce qu'on avait gaspiUé des aliments qui pouvaient servir à la nourriture humaine» H nous raconta, à cette occasion, et ses paroles étaient saccadées et sauvages, et ses gestes violents, qu'un jour son frère retournait à la cête chercher des oiseaux morts qu'il y avait laissés, lorsqu'il vit des plumes voler au vent. Son frère dit, — et York imita la voix de son frère : — Qu'est cela ? Alors son frère s'avança en rampant, il regarda par-dessus la falaise et vit un sau* vage qui ramassait les'oîseaux; il s'avança alors un peu plus près, jeta une grosse pierre et le tua, York ajoutait que, pendant longtemps ensuite, il y eut de terribles tempêtes accompagnées de pluie et de neige. Autant que nous avons pu le comprendre, il semblait considérer les éléments eux-mêmes comme des agents vengeurs; s'il en est ainsi, il est évident que chez une race un peu plus avancée en civilisa^ tion on aurait bientôt déifié les éléments* »

Nous avouons que le sens de cette dernière observation nous échappe totalement ; CBT s'U en est ainsi^ c'est-à-dire si les éléments, selon ce Fu^en, sont des agenik vengeurs, il faut bien, conformément à la seule signification que nous puissions donner au mot déifier qu'il les déifie, de la mamère dont les Aryat, par exemple, déifiaient les Marouti, c'est-à-dire les Vents, ou qu'il les regarde comme soumis aux ordres d'un dieu supérieur, ainsi que le font journellement des curés catholiques et des évêques. Dans les deux cas, c'est de la religion bien caractérisée.

Ce que Darwin {^oute à ce récit est intéressant. On a remarqué ce mot sau^ vage dans la bouche du Fuégien que nous appelons, nous, dans un sens bien différent, un sauvage* a Que signifient Jiommes sauvages et mécîumts ? Ce point m'a toujours paru très-mystérieux ; d'après ce que m'avait dit York, quand nous avions trouvé Pendroit, semblable au gtte d'un lièvre, où un homme seul avait passé la nuit, j'avais cru que ces hommes étaient des voleurs, forcés de quitter leur tribu ; mais d'autres paroles obscures me firent douter de cette explication* J'en suis presque arrivé à la conclusion que ce qu'ils appellent hommes sauvages ce sont des fous. » Nous ne voyons pas la nécessité de séparer les idées de méchanceté, de folie et de sauvagerie, et de choisir entre elles, quand il s'agit de qualifier des individus qui dans un paya sans gouvernement ni chef — ceci est

1S& BiBuofiBÀPans.

afGrmé trës^positifement — dénué en conséquence de tonte sanction pénale régulière pour les Tiolations de la coutume, refusent de se conformer à la coutume, commettent des actes scyets à réprobation^ s'écartent de la tribu, virent seuls et plus misérables encore <pie les autres, et peuvent enfin être bien souvent de vrau aliénés. Sauvages et méchants, c'est bien l'idée que leurs compatriotes doivent prendre d'eux ; et fous^ c'est-à-dire égarés et irresponsables, et par suite objets d'un certain respect superstitieux qui interdit de les tuer, sous peine de quelque effet de colore céleste, c'est encore ce qui répond à des faits observés dans un grand nombre de tribus sauvages, et même de familles civilisées. Quoi qu'il en soit, il résulte fort clairement des témoignages de Darwin que les Fuégiens ont des idées religieuses du genre de celles qui attachent une sanction, au moins temporelle, et provenant de l'action de puissances supérieures, à certaines recomman* dations ou défenses ; et les facultés de divinisation et d'anthropomorphisme sont nécessairement liées à une telle manière de considérer les phénomènes. Joignez à cela cette espèce de Benedicite ou de prière sur les aliments, dont on nous parle, et les sorciers, c'est«à-dire les prêtres, conjurateurs et médecins, puisque partout c'est un seul et même genre mille fois décrit chez les sauvages ; et, même sans tenir compte de ce qu'on pourrait découvrir des cérémonies des Fuégiens si l'on fabait de plus longs séjours dans la Terre de Feu, on peut assurer hardiment que ces hommes possèdent l'analogue d'une religion à prêtres, à mystères, et à miracles. Et après tout, si Darwin est forcé de remarquer qu'un quartier-maître anglais possède parfois des notions tout juste à la hauteur de celles des sauvages, sur ce qui cause la tempête, nous ne sommes pas moins contraints de reconnaître que beaucoup de Français appartiennent à la même famille religieuse. C'est en être que de vouloir guérir des malades avec l'eau de Lourdes, et de mettre cette eau en bouteilles et de la colporter ; — et c'est pis que cela encore, si c'est imposture du côté des marchands d'eau, et non pas simple crédulité, comme du côté des acheteurs ; c'est en être que d'attribuer les inondations de la Garonne à la colère de Dieu contre les libres penseurs, ainsi que l'ont fait des évoques ; et celui que les mécréants appelleraient le sorcier en. chef des <r cent millions de catholiques » en est, quand il croit qu'un de ses prédécesseurs avait le pouvoir mental de faire tomber morts à ses pieds « les hypocrites et les menteurs (1)« » Nous ne sommes pas toujours si loin des sauvages que nous prétendons l'être,

(1) Nous lisons dans une allocutioa du pape aux anciens employés de son gouvernement déchu (voyes le journal le Temps du 5 février 1876) : a Cette usurpation, mes chers, était préparée dp longue main. 11 y a déjà plus de vingt ans qu'un prince catholique, assis à table dans une des principales villes d*Italie, sentenciait, à la façon d'un professeur en chaire, qu'il n'avait jamais pu comprendre ce qu'avait à faire le pouvoir temporel avec le vicaire de Jésus-Christ ; et il se fondait sur cette raison que saint Pierre n'avait jamais eu un tel pouvoir. Mais ce prince ne pensait pas, et peut-être n'avait-il jamais su que, si le prince des apôtres ne jouissait pas alors en fait du pouvoir temporel, il était doué par Dieu de celui de faire mourir de mort instantanée les hypocrites et les menteurs, o On s'explique facilement qu*un prêtre regarde comme la compensation bien faible, et d'autant plus nécessaire, du pouvoir qu'il a possédé jadis d'anéantir instantanément les pécheurs sans l'emploi d*aucune machine — et de Thabitude à laquelle il a renoncé il y a moins de temps de brûler tout vift les malheureux qui n'apprécient pas les charmes de la loi d'amour — un dernier droit qu'il regrette : celui d'entretenir une potence pour le bien de la foi. 11

BIBLIOGRAPHIB. iSS

Ce qai reste particulièrement à la charge des Fuégiens, ce n'est peut-être pas l'absence de tout gouTemement, puisque les gouvernements des sauvages sont d'ordinaire peu recommandables ; et pouvoir s'en passer, c'est constater une grande force de la coutume, et par conséquent une moralité relative, en tant qu'on 5*7 conforme assez pour ne pas igouter la cause destructive du crime et de Tanarchie à celle qui doit agir effroyablement contre la population, dans cette région du froid, de la tempête et de la famine, où les petits enfants nus, trempés de pluie et d'eau de mer, sur une cête abominable, sont nourris de chair de baleine pourrie. Mais on ne saurait mettre en doute, parmi les imputations dont les malheureux Fuégîens sont l'objet, la barbarie extrême des mœurs, la condition sinistre des femmes, la férocité des mêles dans les explosions de colère. Peut-être tout cela ne suffit-il pas pour mettre une distinction essentielle, et pour ainsi dire scienti* fique, entre de telles tribus et certaines catégories de familles qui vivent en pleine civilisation au fond de nos villes et de nos campagnes, et dont les chroniques de nos tribunaux peuvent fournir d'abondantes monographies. Mais enfin supposons que, de sauvage à civilisé, chacun étant pris en son milieu, il y ait une différence aussi profonde qu'on voudra. Cette différence est-elle constitutionnelle, indélébile 7 est-elle de nature à ce qu'un changement de milieu, d'éducation et d'habitudes, sans aucune intervention des lois d'hérédité et de sélection, mais dans le seul cours d'une existence individuelle; ne puisse en grande partie la racheter ? C'est ici qu'il faut entendre le naturaliste, observateur sincère :

c Je n'ai pas encore parlé des Fuégiens que nous avions à bord. Pendant le précédent voyage de VAdverUure et du Beagle^ de 1826 à 1830, le capitaine Fitz-Roy prit comme otages un certain nombre d'indigènes pour les punir d'avoir volé un bateau... Le capitaine emmena quelques-uns de ces indigènes en Angleterre, outre un enfant qu'il acheta pour un bouton de nacre, déterminé qu'il était à leur donner quelque éducation et à leur enseigner quelques principes religieux, le tout h ses frais. Établir ces indigènes dans leur patrie, tel était un des principaux motifs qui avaient amené le capitaine Fitz-Roy à la Terre de Feu... Nous avions alors à bord York Minster, Jemmy Button (nom qu'on lui avait donné pour rappeler le prix qu'il avait été payé) et Fuégia Basket. York Minster était un homme d'âge moyen, petit, gros, très-fort. Il avait le caractère réservé, taciturne, morose, très-violent quand il était en colère. U aimait beaucoup quelques personnes à bord, son intelligence était asêez développée, » — C'est celui qu'on avait emmené homme fait. — « Tout le monde aimait Jemmy Button. » -* Le garçon acheté, — o bien que lui aussi fût sujet à de violents accès de colère »• — Il était fort gai, riait presque toujours, et, rien qu'à voir ses traits, on devinait immé-

semble que dans cet ordre d'idées tout sacerdotal, Dieu devrait se trouver mis en demeure de rétablir les choses en l'état primitif, et de conférer au représentant du prince des apôtres la faculté, redevenue indispensable, que le prince des apôtres avait. Peut-être la déclaration de rinfaillibilité pontificale est-elle un acheminement à préparer les peuples à la manifestation d'un tel pouvoir. Qui sait même s'il n'est pas demeuré à l'éUt latent, imperdable au fond, comme l'inspiration da Saint-Esprit? Les journaux catholiques nous apprennent de temps à autre à regarder comme des punitions divines les morts de certaines personnas, les épizooties, épiphylies, etc. Que n'ajoutent- ils que les actes mentais du pape en sont les agents de distribution ?

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diatement son excellent caractère. Il éprouvait une profonde sympathie pour quiconque souffrait ; quand la mer était mauvaise, j*avais souvent le mal de mer ; il venait alors me trouver et me disait d*une voix plaintive : Pauvre, pauvre homme 1 Hais il avait navigué si longtemps que rien n'était plus drôle à son sens qu'un homme ayant le mal de mer ; aussi se détournait-il ordinairement pour cacher un EOUTire ou même un éclat de rire^ puis il répétait son « Pauvre, pauvre homme ! » Bon patriote, il avait coutume de dire tout le bien possible de sa tribu et de son pays, où il y avait, disait-il, ce qui était parfaitement vrai d'ailleurs, une grande quantité d'arbres. Mais il se moquait de toutes les autres tribus. Il déclarait emphatiquement que dans son pays il n'y aoait pas de diable. » Ceci ressemble fort à de l'indépendance d'esprit, et même à une pierre jetée dans le jardin du missionnaire, le R. Matthews, qui s'était occupé][de l'éducation de Jemmy! — c II était petit, gros, gras et extrêmement coquet. Il portait toujours des gants, se feisait couper les cheveux et éprouvait un violent chagrin si l'on venait à salir ses bottes bien cirées. H aimait beaucoup à se regarder dans un miroir, ce dont s'aperçut bien vite un petit Indien fort gai de Rio Negro qui resta avec nous à bord pendant quelques mois et qui avait l'habitude de se moquer de lui. Jemmy, fort jaloux des attentions que l'on pouvait avoir pour ce petit garçon, ne l'aimait pas du tout et avait coutume de dire en hochant gravement la tête : a Trop de gaieté ! » Quand je me rappelle toutes ses bonnes qualités, j'éprouve encore aujourd'hui, je dois l'avouer^ le plus profond étonnement à la pensée quil appartenait à la même race que les sauvages ignobles, infects, que nous avions vus à la Terre de Feu, et que probablement il avait le même caractère qu'eux ; d — ou bien eux le même caractère que lui, La pensée n'est pas absolument claire ; mais continuons : « Fuégîa Basket^ enfin, était une jeune ^fille gentille, modeste, réservée, aux traits assez agréables, mais qui quelquefois s'assombrissaient. Elle apprenait tout fort vite, et surtout les langues. Nous avons la preuve de cette étonnante facilité par la quantité d'espagnol et de portugais qu'elle apprit en fort peu de temps à Rio de Janeiro et à Montevideo, et par ce qu'elle était arrivée à savoir d'anglais. York Hinster se montrait fort jaloux des attentions que l'on pouvait avoir pour elle, et il était clair qu'il avait l'intention d'en faire sa femme dès qu'il serait de retour dans son pays.

a Bien que tous trois comprissent et parlassent assez bien Vanglais, il était singulièrement difficile de savoir par eux quelles étaient les habitudes de leurs compatriotes... » Ici, Darwin rend compte de certaines difficultés qu'on trouve à obtenir des*explications et des réponses précises, difficultés qui toutefois ne sont pas bornées, conrnie il semble le croire, à nos rapports avec des enfants ou des sauvages, mais que chacun a pu rencontrer en s'abouchant avec des gens d'une culture inférieure et d'un esprit peu exercé, en tous pays.

Il faut à présent suivre l'histoire de ces naturels et se faire une idée de l'opposition qui s'était produite en si peu d'années entre leur goûts, leurs jugements^ et ceux de leurs compatriotes. On les débarque à un point de la côte peu éloigné de leur tribu, et qui parait favorable à un établissement. On les y installe, sur leur demande ; c on passe cinq jours à leur construire trois grands vrigwams, à débarquer leur bagage, à labourer deux jardins et à les ensemencer. >

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(( Le lendemain de notre arrivée, les Fuégiens se présentent en foule ; la mère et les frères de Jemmy arrivent aossL Jemmy reconnaît à une distance prodigieuse la Yoiz de Stentor d'un de ses frères. Leur première entrevue est moins intéressante que celle d'un cheval avec un de ses vieux compagnons qu*il retrouve dans un pré. Aucune démonstration d*a(fection ; ils se contentent de se regarder bien en face pendant quelque temps, et la mère retourne immédiatement voir s*il ne manque rien à son canot. York nous apprend cependant que la mère de Jemmy s*était montrée inconsolable de la perte de son fils et Tavait cherché partout, pensant qu'on l'avait peut-être débarqué après l'avoir emmené dans le bateau. Les femmes s'occupèrent beaucoup de Fuégia et eurent toutes sortes de bontés pour elle. Nous nous étions déjà aperçus que Jemmy avait presque oublié sa langue maternelle, et je crois qu'il devait être fort embarrassé en toutes circonstances, car il savait fort peu d'anglais. Il était risible, mais on ne riait pas sans un certain sentiment de pitié, de l'entendre adresser la parole en anglais à son frère sauvage, puis lui demander en espagnol c No sabe? • 8*il ne le comprenait pas.

» Tout se passa tranquillement pendant les trois jours suivants, alors que Ton bêchait le jardin et que l'on construisait les wigwams. 11 y avait environ cent vingt indigènes réunis à cet endroit. Les femmes travaillaient avec ardeur, tandis que les hommes flânaient toute la journée, sans cesser un seul instant de nous surveiller. Ils demandaient tout ce qu'ils voyaient et volaient tout ce qu'ils pouvaient... y> Les Anglais croient pouvoir s'absenter pour une tournée de quelques jours, et reviennent à la station :

» De nouvelles troupes de Fuégiens arrivaient constamment. York et Jemmy avaient perdu bien des choses, et Matthews (le missionnaire) presque tout ce qu'il n'avait pas eu la précaution d'enterrer. Les indigènes semblaient avoir cassé ou déchiré tout ce qu'ils avaient pris, et s'en être partagés les morceaux. Matthews était harassé de fatigue ; nuit et jour les indigènes l'entouraient et faisaient, pour l'empêcher de dormir, un bruit incessant autour de sa tête. Un jour, il ordonna à un vieillard de quitter son wigwam ; mais celui-ci revint immédiatement, une grosse pierre à la main. Un autre jour, une troupe entière vint armée de pierres et de bâtons, et Matthews fut obligé de les apaiser à force de présents. D'autres, enfin^ voulurent le dépouiller de ses vêtements et l'épiler complètement. Nous arrivions, je crois, juste à temps pour lui sauver la vie. Les parents de Jemmy avaient été assez vains et assez fous pour montrer à des étrangers tout ce qu'ils avaient acquis et pour leur dire comment ils se Tétaient procuré. Il était bien triste d'avoir à laisser nos trois Fuégiens au milieu de leurs sauvages compatriotes, mais ils ne ressentaient aucune crainte, et cette pensée était pour nous une grande consolation. York, homme fort et résolu, était à peu près sûr de sortir sain et sauf, ainsi que sa femme Fuégia. des pièges qu*on pouvait lui tendre. Le pauvre Jemmy semblait désolé, et eût étéy je crois, fo^i heureux alors de revenir avec nous. Son frère lui avait volé bien des choses, et pour employer ses propres paroles : « Gomment appelez-vous cela ?» il se moquait de ses compatriotes : Ils ne savent rien, disait-il, et, contrairement à toutes ses habitudes d'autrefois, il les appelait d'c^minàbles eoquhis. Bien qu'ils n'aient passé que trois ans avec des

hommes civiliséSy nos trois Fuégiens auraient été heureux^ je n'en doute pas, de conserver leurs nouvelles habitudes. Mais c'était là chose absolument impossible. Je crains même beaucoup que leur visite en Europe ne leur ait pas été fort utile. D

Treize mois après^ le capitaine Fitz-Roy revint dans les mêmes parages, et nous avons la suite de l'histoire d*York et de Jemmy. Elle n'est pas moins intéressante que le début. « Un petit canot portant un petit drapeau à la proue s'approcha de nous, et nous voyons que l'un des hommes qui le montent se lave le visage h grande eau pour enlever toute trace de peinture. Cet homme,^ c'est notre pauvre Jemmy, aujourd'hui un sauvage maigre, hagard, à la chevelure en désordre et tout nu, sauf un morceau de couverture autour de la taille. Nous ne le reconnaissons que quand il est tout près de nous, car il est tout honteux^ et tourne le dos au vaisseau. Nous Pavions laissé gras^ propre, bien habillé ; jamais je n'ai vu changement aussi complet et aussi triste. Mais dès qu'il est habillé, dès que le premier trouble a disparu, il redevient ce qu'il était. Il dtne avec le capitaine et mange aussi proprement qu'autrefois. Il nous dit qu'il a trop^ il voulait dire assez à manger, qu'il ne souffre pas du froid, que ses parents sont de braves gens, et qu'il ne désire pas revenir en Angleterre. Dans la soirée, nous découvrons la cause de ce grand changement dans les idées de Jemmy : sa jeune et jolie femme arrive sur le vaisseau. Toujours reconnaissant, il avait apporté deux magnifiques peaux de loutre pour ses meilleurs amis, et des pointes de lance, ainsi que des flèches fabriquées par lui-même pour le capitaine. Il nous dit qu'il a construit luimême son canot et se vante de pouvoir parler un peu sa langue maternelle ! Mais, fait fort singulier, il paraît avoir enseigné quelques mots d'anglais à toute sa triba. Jemmy avait perdu tout ce que nous lui avions laissé. Il nous raconta que York Minster avait construit un grand caoot et que, accompagné de sa femme Fuégia^ il était retourné depuis plusieurs mois dans son pays. Jl avait pris congé de Jemmy par tm grand acte de trahison : il lui avait persuadé, ainsi qu'à sa mère, de venir avec lui dans son pays, puis, une belle nuit, il l'avait abandonné en lui enlevant tout ce qu'il possédait. »

Il serait bien long, et nous nous flattons qu'il serait superflu de reprendre par le détail tous les traits qu'on vient de voir, soit des mœurs des Fuégiens, soit du caractère, des idées et des actes de Jemmy, et de les comparer aux opinions courantes sur les facultés natives des sauvages les plus abrutis et la puissance de l'hérédité psychologique chez les races humaines. Il ressort de ces traits et de ces intéressants récits, et même avec la dernière clarté, ce nous semble : premièrement, que ce qui compose le fond des notions et des mœui*s d'une tribu sauvage, c'est un système d'habitudes^ système, que Téducation, l'exemple, le langage, les jugements reçus, répétés et imposés, l'inévitable solidarité des hommes d'une même société tendent énergîquement à conserver et à perpétuer, et d'autant plus qu'il s'introduit moins de changements dans les circonstances externes. C'est cela même qui constitue ce que nous appelons la race éthique^ et dont le pouvoir, sur un individu donné, paraît l'emporter beaucoup sur les penchants vraiment natifs, en ce qui touche la moralité de V homme moyen de la tribu. En second lieu, on voit par l'histoire de Jemmy, jusqu'à quel point il est possible, en peu de temps, de

délivrer an homme, pris à un ftge convenable, des liens du système^ de le trans* planter en grande partie dans une race éthique différente de la sienne, et de rétablir dans un état mental asseï rapproché de celui d'un homme moyen d'une autre race. Troisièmement, enfin, on remarquera que des deux individus soumis à l'expérience, dans le cas que nous avons rapporté, si tous deux parviennent à un développement intellectuel qu'on n'aurait pas -attendu d'eux, vu leur origine, l'un toutefois se trouve être un franc honnête homme, et très-aimable^ l'autre un vaurien dont la conduite peut passer pour criminelle, au point de vue de sa tribu même. 11 serait facile ici de tirer parti pour notre thèse, de ce fait, que Jemnoy est retiré, encore enfant, des mains de ses compatriotes, au lieu que York Ninster a subi^ avant son voyage en Angleterre, l'influence complète de son milieu. Mais cette observation n'est même nullement nécessaire. Qui doute que tel matelot anglais, abord du JBea^/e, n'eût pu être parfaitement capable de l'acte de trahison commis par York Minster , s'il avait été placé dans de semblables circonstances ? 11 en est de cela comme de la superstition de ce quartier-maître rapportée par Darwin. Nous avons parmi nous, au sein de nos races, des hommes, plus que cela, des espèces de tribus d'hommes, dont les idées habituelles, et les mœurs, et l'intelligence ne donneraient pas lieu à une comparaison avantageuse avec celles des Fuégiens, si surtout on était la peur du code du nombre de leurs mobiles.

Darwin écrivant, longtemps après le voyage de Beagle, son livre de la Descen-' dame de Vhomme, n'a pas changé d'opinion sur des faits qui l'avaient beaucoup frappé. « On range, dit-il dans cet ouvrage, les Fuégiens parmi les barbares les plus inférieurs ; mais j'ai tocgours été surpris de voir combien les trois natm*els de cette race, à bord du vaisseau le Beagle, qui avaient vécu quelques années en Angleterre, et qui parlaient un peu la langue de ce pays, nous ressemblaient par leurs dispositions et la plupart de nos facultés mentales » (p. 35, 1. 1 de la traduction française). Et dans un autre endroit (p. 251) : « Les indigènes américains, les nègres et les Européens diffèrent autant par leur esprit que trois autres races quelconques qu'on pourrait nonmier ; cependant, tandis que je vivais avec les Fuégiens, à bord du Beagle^ je fus constamment frappé, chez ces derniers, de nombreux petits traits de caractère, montrant combien leur esprit était semblable au nôtre ; il en fut de même d'un nègre de pur sang avec lequel j'ai été autrefois très-intime.» Pour faire suite immédiatement à ce passage, M. Darwin nous dit : a La lecture des livres intéressants deAl.Tylor etde sirJ.Lubbock laisse une profonde impression delaressemblance qui existe entre les hommes de toutes races dans lesgoûts, dispositions et habitudes. C'est ce que montre le plaisir qu'ils prennent tous à danser, à faire une musique grossière, à se peindre, se tatouer ou s'orner autrement, — leur compréhension mutuelle de leur langage gesticulé, — et, comme je le montrerai dans un futur essai, la similitude d'expression de leurs traits, les mêmes cris inarticulés qu'excitent chez eux les mêmes passions. » Mus pour être tout à fait dans la vérité^ M. Darwm aurait eu à remarquer que si les auteurs qu'il cite constatent en effet cette ressemblance passionnelle des hommes de toutes races, ils insistent d'un autre côté avec une exagération systématique et fort peu scientifique sur les différences intellectuelles et morales des sauvages et des civilisés. Ses propres observations, au contraire, tendent fortement à prouver, nous venons de le voir, que

160 BIBUOGRAPBIB.

la ressemblance générale des hommes de toutes races» en tarU que native^ oa abstraction faite du milieu social et des habitudes contractées par les individus dans ce milieu, ne se dément pas, quand on comidére les aptitudes aommunes et moyennes en fait d'enteûdemeni et de moralité.

Or> ce point est de très-grande conséquence. Les auteurs [évolutionnistes des livres à hypothèses et & systèmes sur les temps préhistoriques supposent que les sauvages actuels peuvent être pris pour les représentants de l'humanité dans une phase primitive, et, partant de là» ils se servent d'une prétendue infériorité mentale organique, avoisinant même la nullité d'entendement et de sens moral, chez le sauvage, pour nous faire de ce dernier un spécimen observable d'une sorte d'homme intermédiaire entre l'homme et l'animal. Si celte ressource Tient à leur être enlevée par des observations plus exactes sur Vhomme naturel moyent soustrait à Vaction de son milieu, les évolutionnistes se trouvent^ avec leur système, en face de Tintervalle impossible à combler de Thomme de toutes races et de l'animal de toutes autres espèces.

C'est précisément ce qui arrive à M. Darwin, qui, après avoir conclu de la res« semblance des hommes de toutes races à la descendance commune de tous les hommes, est obligé de prouver la ressemblance de l'homme et de Tanimal, pour en conclure la descendance commune de tous les animaux, l'homme compris. Maïs la partie du livre de la Descendance de l'homme où se trouvent les arguments en faveur de cette ressemblance, vue du côté intellectuel et moral, est extrêmement faible, vague pour les formules, incertaine pour les observations^ nulle pour les définitions, en un mot aussi peu scientifique que possible. Les naturalistes qui abordent des sujets philosophiques semblent se croire affranchis par là même de toute obligation de sévérité dans la méthode, et de rigueur dans les constatations, et de précision dans les distinctions indispensables. C'est ce qui s'appelle faire implicitement un mauvais compliment aux philosophes. Mais un savant devrait procéder autrement et, de deux choses l'une : ou tenter un effort sérieux pour communiquer aux inductions et déductions des thèses philosophiques qu'il se permet quelque chose de l'exactitude qu'il a coutume d'apporter à Télude des sujets techniques de sacompétepce ; ou renoncer à faire figurer ces sortes de raisonnement dans les livres de science, en essayant ainsi de leur procurer une autorité qui ne leur est point due.

Nous aurons à justifier un reproche que nous ne faisons ici que jeter en avant. Pour conclure maintenant sur le sujet du présent article, et ne laisser place à aucun malentendu, nous devons faire observer que notre intention n'a été nullement de contester le principe de l'hérédité psychologique, entre de certaines limites que Texpérience peut seule déterminer — et c'est un ordre d'expériences encore peu ou mal exploré -— mais de revendiquer l'habitude individuelle, Téducation et la solidarité sociale, comme principes et causes en première ligne du développement mental et moral de 1 homme dans les différentes races. Renodvier.

Le rédacteur-^gérant z F. Pillou.

ha:*.-» imilUBIllS BX K. MAII'TIKST, RUB UISROXi 2

ô"'^ ÂNM&E. 12 OCTOBRE 1876. N* 37

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

l'infini et le continu — STDART MILL.

Peu de penseurs, au moins parmi les philosophes modernes, ont montré plus de finesse et de solidité tout à la fois dans les distinctions que StuartMill, et imaginé plus d'heureuses subtilités pour les controverses. Toutefois une distinction capitale qui^ bien ou mal présentée, n'a guère cessé de s'offrir depuis Âristote à ceux qui discutaient les questions de l'infini et du continu mathématique, a échappé à ce grand dialecticien, ou ne Ta point frappé comme elle aurait dû. Stuart Mill, dont les méditations ne se sont malheureusement jamais assez tournées du côté de la haute analyse mathématique, n'a pas tenu compte, en traitant de l'infini de quantité, de la différence entre l'infini actuel, ou sommée et l'infini purement potentiel, ou puissance indéfinie de multiplication et de division dans un objet d'imaginative. Cette différence est tellement grande, que la première hypothèse implique un sujet donné qui serait formé de deux concepts contradictoires : 1^ le concept du nombre et da tout^ 2° le concept de la sommation interminable et ineffectuable. Au contraire, la seconde hypothèse est relative à un objet idéal et à la faculté humaine de multiplier et de diviser les parties de cet objet sans y connaître de limites. Or la possibilité indéfinie d'une opération toute d'imagination n'a rien de contradictoire.

Le passage suivant va nous montrer à quel point l'esprit de Mill était éloigné d'une distinction si nécessaire, et qui n'aurait pu manquer de s'imposer au moins à son attention, si quelqu'un l'avait suffisamment provoquée. II s'agit, dans ce passage, de prouver qu'il entre quelque chose de positif dans Tidée de l'infini, et l'argument est dirigé contre les théories de Hamilton et de son école.

<( La conception de quelque chose d'infini, comme la plupart de nos idées complexes, contient un élément négatif, mais elle contient aussi des éléments positifs. L'espace infini, par exemple ; n'y a-t-il rien là de positif? La partie négative de cette conception, c'est l'absence des li-

CBIT. PHILOS. V — 37

miles. Les parties positives sont l'idée d'espace, et celle d*Qn espace plus grand que tout espace fini. De même pour la durée infinie : en tant qu'elle signifie sans fin^ on ne la connaît^ on ne la conçoit que négativement; mais en tant qu'elle signifie un temps, et un temps plus long que' tout laps de temps donné, la conception est positive. L'existence d'un élément négatif dans une conception ne rend pas négative la conception elle-même, et n'en fait pas une non entité. Beaucoup de gens seraient surpris si on leur disait que la vie étemelle est une conception purement négative, que l'immortalité est inconcevable. Ceux qui ont l'espérance d'en jouir ont une conception très-positive de leur espérance... La conception de l'in&nl comme ce qui est plus grand que toute quantité donnée, est une conception que nous possédons tous; elle suffit à tous les besoins de la pensée de l'homme ; elle est aussi naturelle, aussi bonne et aussi positive qu'on peut le souhaiter. Elle n'est pas adéquate ; notre conception d'une réalité ne Test jamais. Mais elle est positive, etc. > (1).

On a échangé en effet sur la question dé l'infini notion positive, ou notion toute négative, beaucoup d'arguments qui portent mal; mais la vraie question est de savoir si Tinfini actuel — ou sommation interminable et toutefois terminée d'éléments sans nombre d'une espèce quelconque — est ou non une conception formée de deux concepts contradictoires. Si Mill se Tétait un instant posée il n'aurait pas songé à faire de Tespérance très-positive de la vie étemelle un argument en faveur de l'infinité réalisée. Il n'a fait, il est vrai, que se conformer à l'ancienne et mauvaise habitude des métaphysiciens, en plaçant sur la môme ligne la conception d'une éternité écoulée et celle d'une éternité à écouler. Mais il suffit de se mettre au point de vue de la distinction qui, selon moi, s'impose à tout esprit une fois averti : la première éternité eat contradictoire en soi^ parce qu'elle suppose que Vinterminable^ envisagé dans le passé, se trouve terminé dans le présent où nous nous considérons parvenus ; que l'insommable est sommé, l'intotalisable totalisé. La seconde éternité est un indéfini que l'imagination porte dans l'avenir, et qui, à tout moment quelconque, si éloigné soit-il, ne donnera jamais qu'une somme finie, pourvu qu'on admette qu'il y a eu un commencement. Cette éternité future ou possible n'a donc rien de contradictoire. Or c'est elle, et non pas l'éternité accomplie, c'est la prolongation indéfinie de l'existence, qui est la notion inhérente à l'espérance de l'immortalité.

Mill oppose à Hamilton, en tant qu'idée positive, élément de l'idée d'infini, « l'idée d'un espace plus grand que tout espace fini », « l'idée d'un teinps plus long que tout laps de temps donné ». Je ne vois aucune raison, en effet, pour ne pas nommer positive une idée composée de cette sorte. Ne serait-ce pas de même une idée composée positive que celle-ci:

(1) Stuart Mill, La philosophie de HamilUm, p. 57 de la traduction française.

LES LÀBTRINTHfiS DE LA MÉTAPHY6I0UK. 163

une $otnme dk deux et deux qui est plus grande que quatre ? Mais pour n'a* voir rien de négatif^ cette dernière idée composée ne laisse pas d^ôtre composée contradictoirement II faut voir s'il n'en est pas ainsi du temps et de. l'espace que Mill vient de nous définir.

t Un tetnps plus long que tout laps de temps donné » : ce temps plus long estMl don né comme les autres? Voilà ce que je demanderai. S'il est donné, il est le plus long de ceux qui sont donnés, et cela d'autant mieux qu'il comprend; je suppose, tous les autres. Point de difficulté ; mais alors il n'est pas plus long que tout laps donnée puisqu'il est lui-même donné. C'est» pour reprendre la proposition contradictoire ci-dessus, quatre formé de deux et deux^ et non pas une somme plus grande que la somme de ses parties. Si, au contraire, il n'est pas donné, réalisé, en acte dans le passé, comme le sont les laps de temps donnés, c'est-à-dire écoulés, alors on ne s'exprime pas exactement en le nommant un laps de temps plus long que les autres qui sont donpés. Il n'est tel que par l'imagination dont il dénote la puissance indéfinie, et ne peut être comparé avec les autres comme une réalité plus grande que toutes leurs réalités.

En général, la quantité infinie, <;'est-à-dire « ce qui est plus grand que toute quantité donnée » implique contradiction, en tant que quantité donnée, car ce qui est donné est déterminé, et par conséquent n'est pas infini ou a sans limites. » On peut imaginer une quantité double, triple^ etc. y etc., d'une quantité réellement donnée quelconque. Par cqnséquent l'infini parait dans la faculté ou puissance Imaginative et intellectuelle, appliquée à des possibles, et doit être par là même exclu des données et des objets réalisés, passés ou actuels de toute nature.

La conception d'une réalité n'est jamais adéquate, dit Mill, à la fin du passage cité, pour expliquer le caractère inadéquat de la notion de l'infini ; mais on peut lui répondre que cette notion, quand on la suppose réalisée dans un sujet donné, n'est pas seulement inadéquate au sens or^ dinaire de ce mot, c'est-à-dire qu'elle n'exprime pas Timpossibilité d'atteindre et d'épuiser toutes les propriétés du sujet, mais bien l'eO'ort ab« sarde, et non point simplement impuissant, qu'on fait pour épuiser c# que soi-même, par définition, on a déclaré inépuisable.

11 est d'autant plus à regretter que Mill n'ait point reconnu que le caractère propre A'ineoneevoJftlitéàe l'infini de quantité tient à ce que la notion qu'on s'en forme est composée de deux notions contradictoires^ qnand on l'applique à un sujet réellement donné, que, s'il eût fait formellement cette remarque, il se serait vu conduit peut-être à donner à tel argument purement rationnel une portée sérieuse de l'ordre cosmologique, au lieu de ne faire fonds que sur l'expérience en toutes choses^ Et en effet ce philosophe émet un jugement très-sévère sur la philosophie de l'absolu, en tant qu'impliquant l'affirmation des contradictoires:

166 USS LABTRINTHBS DE LA MÉTAPHYSIQUE.

« Il faut nécessairement admettre^ dit-il, ou qu'il n'y a pas d'Être absolu, ou que la loi en vertu de laquelle deux propositions contradictoires ne peuvent ôtre vraies en même temps ne s'applique pas à l'absolu. Hegel choisit cette dernière alternative» et par là, entre autres mérites^ il a bien gagné l'honneur^ dont il jouira probablement dans la postérité^ d'avoir mis fin logiquement à la métaphysique transcendantale par une série de reductionesadabèurdUsimum,^ » Si donc Mill avait reconnu que l'infini actuel implique contradiction, il n'est pas impossible de croire qu'il eût admis la thèse du premier commencement des phénomènes, et que toute sa philosophie se fût fortement ressentie de cette conviction une fois acquise.

Toutefois les distinctions apportées par Mill entre les diverses sortes d'inconcevables, qu'il reproche à Hamilton d'avoir confondues, sont loin d'accorder toute sa valeur à la plus importante de toutes ; et son analyse, à cet égard, ne jette pas sur le problème une lumière plus sûre que ne font les arguments antinomiques de Hamilton. Ces deux philosophes s'accordent à penser qu' « il n'y a pas de raison de conclure à l'impossibilité d'un fait, parce que nous ne sommes pas capables de concevoir sa possibilité (1). » S'il s^agissait vraiment d'un fait, c'est-àdire d'une vérité d'expérience, convenablement séparée de tout élément d'interprétation de la part de l'observateur, on pourrait en toute sûreté poser cet aphorisme, qui ne ferait alors que confirmer l'adage : a possi-bili ad acium consequerUia valet; mais aussi n'y a-t-il pas d'exemple que je sache d'un tel fait avéré et dont'Ja possibilité ne puisse être conçue sans contraiictiofu Je crois donc qu'il faut ajouter : Ily a une raison de cwi' dure à l* impossibilité d^un fait supposé et non avéré: c'est quand on est obligé^ pour en poser la réalité, d'assembler dans Ventendement des concepts mutuellement contradictoires. Voilà une espèce d'inconcevabilité qu'on devrait mettre hors de pair avec toute autre. On peut sans doute en disputer encore^ quant à l'application : les discussions sur l'infini et le continu le prouvent bien; mais on devrait s'entendre sur le principe et le dégager nettement. L'inconcevabilité fondée sur d'autres motifs est à bon droit suspecte, à cause de l'influence de l'association des idées et de l'habitude sur ce qui parait ou non compréhensible aux hommes de tel ou tel temps et de telle ou telle éducation. Il faut s'en remettre à Mill pour ce point, car il l'a traité en plusieurs occasions avec une grande supériorité de vues et de dialectique. Mais malheureusement, avec le parti pris qu'on lui sait de trouver dans l'expérience et l'association les uniques sources des convictions intellectuelles, il n'a point senti assez la nécessité logique de reconnaître au principe de contradiction un droit, dans la pratique, équivalent au droit de l'expérience constante et

(1) La philosophie de Hamilton , p. 77.

LBS LABYRINTHES DE LA HÉTAPHTSIQUE. 165

de l'association a inséparable », et un droit supérieur en philosophie, ou pour la construction des systèmes. Il en a tant qu'il a pu a&ibli la portée. Il a commis ainsi, dans Tintérôt de l'empirisme, le même excès ou peu s'en faut qui, d'après lui, a conduit la métaphysique transcendantale à « Tabsurdissime. d

Et en effet, des divers inconcevables que Hamilton n'a point toujours évité de confondre, Mill en retient deux : l'un qui concerne l'imagination et a sa racine dans la difficulté d'imaginer d'autres liens des choses que ceux dont on a l'habitude; l'autre qui dépend de l'impossibilité où nous sommes d'assembler dans notre esprit des représentations incompatibles. Or Mill surfait l'importance du premier et atténue, exténue même, pdurrait-on dire, la rigueur du second. Et pourtant celui-ci s'imposant au nom du principe de contradiction, a le vrai titre voulu pour réclamer, au moins dans l'esprit d'un philosophe, le privilège de l'inconcevabilité.

On ne saurait citer de meilleur exemple de l'inconcevable d'imagination, et en même temps de la possibilité de le surmonter, que l'existence des antipodes, puisqu'il s'agit là d'un fait maintenant avéré et concevable qui a passé longtemps pour une hypothèse inconcevable. Mill tire de l'argument un grand parti en faveur de sa thèse de l'expérience qui fait et défait seule nos idées. Réfléchissons cependant à la manière dont la question des antipodes se tùi posée à un logicien de l'antiquité, qui aurait reçu des mathématiciens de ce temps la preuve de la sphéricité terrestre. Au cas où ce logicien se serait demandé si la partie de la terre diamétralement opposée à celle qu'il habitait wmvait avoir aussi des habitants, il aurait va facilement que les conditions du problème de la station verticale, étaient des deux parts, absolument les mêmes, la définition de cette station^ la même; sauf que les constellations devaient varier, ainsi qu'elles varient d'ailleurs quand on passe de la Grèce à la haute Egypte, par exemple. Il aurait donc été forcé de conclure que la station de Vhomme antipode n^était en rien plus inconcevable que celle de l'homme de son pays. Il aurait rendu l'inconcevable de l'imagination concevable à l'entendement, en attendant qu'il devint vérifiable pour les sens. Ainsi les inconcevables de cette nature ne sont insurmontables que pour des hommes esclaves de leurs habitudes d'esprit ou associations familières. Ce ne sont pas de vrais inconcevables. Il n'est pas surprenant que l'histoire des sciences expérimentales et des hypothèses soit pleine d'exemples de ces inconcevables, à la fin conçus. L'historien des sciences, Whewell a eu raison de regarder de tels changements de croyance comme naturels et comme un caractère du progrès dans la vérité.

Mais quelle différence, quand il s'agit de propositions inconcevables, c'est-à-dire, cette fois, qui exigeraient de l'esprit des représentations

166 LES Labyrinthes de la m£taphtsiqub.

soit pour lesquelles il n^y a nul allribut qu'on puisse définir en aucune manière, soit pour lesquelles il faut assembler des attributs contradictoires î Nous nous occupons ici de ce dernier cas. Mill lui-même n'est pas bien sûr que » notre incapacité de concevoir une cl)ose comme A et non-A » ne soit point « primordiale », ne tienne point à a la structure originelle de nos esprits » (1). Ce serait une dérogation au principe de I*eriipirisme absolu : il ne croit pas que la question puisse être résolue ni posée. Mais sit6t qu'au lieu de A et de non-Ay contradictoires dans les termes, il considère A et B, contradictoires au fond seulement, tels que le rond et le ecxrré, quand on parle de figures^ ou tels que le nombre h et le nombre 5, quand on parle de nombres, ce philosophe se livre à un étrange effort en vue de montrer qu'il ne serait pas impossible de concevoir un carré rond ou d'admettre que deux et deux font cinq, au cas où notre expérience ne serait pas ce qu'elle est! Ces paradoxes ont été fort remarqués dans la philosophie de Mill, et ils devaient Têtre. Je 'suis, pour mon compte, bien convaincu que l'intraitable logicien s*est laissé entraîner, en cette occasion, à une formelle erreur contre la logique (2). Mais la seule conclusion à tirer ici, qui m'intéresse pour le sujet que je traite, c'est que Mill a tâché de soustraire au domaine du principe de contradiction le plus de vérités intellectuelles qu'il a pu, et beaucoup plus que personne ne le croit possible. On ne saurait s'étonner d'après cela que la contradiction engagée dans la thèse de la quantité actuelle infinie lui ait échappé : il tenait trop peu à l'apercevoir.

(1) La philosophie de Hamilton, p. 82.

(2) L'accusation ne peat aller pourtant sans qu*on la justifie. Citons d'abord : d On n*a pas tout à fait tort de dire en langage ordinaire, et même dans le langage scientifique, que la notion d'un carré rond, que l'affirmation que deux et deux font cinq, Qu que deux lignes droites peuvent enclore un espace, renferment une contradiction. La proposition n'est pas logiquement correcte^ car la contradiction n'existe qu'entre une représentation positive et sa négative. Mais elle veut dire que l'impossibilité d'unir deux conceptions contradictoires dans la même représentation est, dans ces trois cas, la raison réelle de Tinconoevabilité* Et nous n'aurions probablement aucune difficulté à réunir les deux idées qu'on suppose incompatibles f si notre expérience n'avait pas d abord associé l'une (Telles à celle ^ui contredit Tautre j» {ïbid», p. 83).

Des trois proportions rapportées pour exemples^ je laisse de côté la troisième, le postulat d'Euclide, qui demanderait de trop longues explications ; mais la notion du carré rond et l'afArmation que deux et deux font cinq doivent s'appeler, suivant les règles de la logique la plus correcte. Tune une notion contradictoire en soi, l'autre une affirmation contradictoire en soi, parce que la contradiction, pour u'ôtre pas posée immédiatement, ou dans les termes mômes, ne laisse pas d'être démontrable dans ces deux cas parla «impie analyse logique. En effet, deux et deux font quatre, en vertu de la définition des nombres, et de la loi de l'addition qui s'ensuit. Cela posé, nous pouvons considérer d'une part le nombre quatre, d'une autre part le non-quatre^ en désignant ainsi l'ensemble des nombres autres que quatre. Or cinq est un non-quatre ; donc la proposition deux et deux font cinq revient, par la substitution respective de termes identiques à ceux qui y sont nommés, à la proposition : quatre est un non-quatre, laquelle est contradictoire in termi' nis, c. q- f. d.

De même, le rond et le carré étant des figures, et toutes les figures devant nécessaire-

LES UBY&TNTHES DB LA MÉTAPHTSIQUfi. 167

Après cette digression, il me reste à compléter mes remarques sur ce que Mill a pensé de la doctrine de Tinfini quantitatif, par quelques mots au moins, touchant ce qu'il a dit du continu mathématique. Hamilton, suivant sa méthode, a nié tout à la fois et que la division à Tinfini, de l'espace par exemple, puisse être conçue, et que la possibilité d'un minimum absolu, indivisible, d'espace puisse être conçue. De ces deux inconcevables contradictoires, il faut pourtant que Tun soit la vérité. Mais, d'après Mill, les deux hypothèses sont égaleinent concevables^ quoique on ne sache laquelle est la vraie.

n est concevable, d'après Mill, qu^un composé soit formé de parties, elles-mêmes formées de parties plus petites, qui en renferment de plus petites encore, et cela sans fin. La raison qu'il en donne est toute sem» blable à celle qu'il a déjà donnée en faveur de l'infini de multiplication c'est que la petitesse sans limite est une conception positive; c'est que a nous avons l'idée d'une portion de Tespace, et à cette idée nous ajoutons celle d'être plus petite que toute quantité donnée » (p. 99). J'opposerai donc aussi un argument analogue : il n'y a pas de quantité plus petite que toute quantité donnée; car, si cette quantité était donnée, par hypothèse, ses parties seraient également données, en vertu de la division infinie qu'on suppose, et par conséquent elle ne serait pas la plus petite, ce qui est contradictoire. Le continu mathématique est une puissance intellectuelle indéfinie, appliquée à nos intuitions, et les possibles compris sous cette puissance ne sauraient être réaliséd actuellement, donnés actuellement en un sujet réel quelconque, sans contradiction.

L'antithèse, c'est-à-dire la donnée d'un minimum dans une division réelle sufiSsamment prolongée, est a encore plus concevable )>, selon Mill. Elle est seule concevable, dans ma pensée, et non^seulement con<cevable, mais nécessaire, par la raison même que la thèse opposée est

ment se distribuer entre les deux classes du rond et de ce gui n'est pas rond^ le carré doit appartenir à l'une de ces deux classes, et comme il appartient à la dernière en vertu des seules définitions qu'on puisse supposer ici, il est exclu de la première qui eo est la coi^ tradiction. Donc la notion du carré rond revient à celle du non^ond qui est fond. Donc elle est contradictoire, c. q. f> d.

Puisque ce sont U de vraies contradictions, en dépit de la distinction à laquelle Mill a recours pour en affaiblir le caractère logique, il est clair qu'en admettant que si notfe expérience était autre qu'elle n'est, « nous n'aurions probablement aucune difficulté à réunir les deux idées qu*on suppose incompatibles o. Mill admet implicitement qu'en cas de conflit entre Texpérieiice et la logique, l'expérience prendrait probablement le dessus dans nos esprits. C'est possible, et je ne me charge pas de dire ce que deviendrait l'esprit dans ce cas là ; mais ce qui me frappe, c'est cet excès de l'empirisme qui va jusqu'à penser que les notions logiquement incompatibles pourraient, dans certaines circonstances, n'être pas incompatibles I Si le principe de contradiction est nié catégoriquement dans la doctrine de Hegel, il l'est hypothétlquement suivant la méthode de Mill. Il est donc affaibli par cette dernière, et voilà une ouverture fort imprévue pour les croyances mystiques que te principe de contradiction gênerait.

168 LES LABTRinTHES DE LA VÉTAPHTSIQUE.

contradictoire en soi et absurde. Mais le moUf de concevabilité qu'allègue Mill ne saurait se défendre. Il a recours, suivant sa coutume en pareil cas^ à une expérience qui n'exisle pas, mais qu'on peut supposer et qui, ,si elle existait, changerait nos idées. Il imagine qu*en observant des portions de matière avec un microscope de pouvoir amplificateur suffisant, on arrive à discerner une portion telle que, paraissant n'être qu'un point, un pouvoir amplificateur encore plus gi*and la laisse indivisible et n*y fasse pas apercevoir des parties. Ce serait le minimum visibile, et si on l'atteignait en effet, on concevrait parfaitement, dit-il, l'existence d'un minimum d'étendue ; et môme on ne pourrait plus concevoir que cela (p. 100), Il y a bien des difficultés à cette hypothèse, mais, pour s'en tenir à la principale, tout mathématicien ou physicien objectera, si je ne me trompe, la distinction inévitable du point matériel et du point mathématique. L'étendue ne peut se composer de points mathématiques : il n'y a pas deux opinions sur ce sujet, et ce serait nier la notion môme d'étendue que de regarder les quantités de cette nature comme formées de non-quantités de la môme nature. Si donc le minimum visibile de Mill est supposé répondre à un point mathématique (un point visible !), on ne pourra pas sans absurdité regarder ce point comme un élément de rétendue, et la thèse d'un minimum d'étendue ne sera pas justifiée par l'observation. Si, au contraire, le minimum mibile répond à un point matériel, c'est-à-dire à un corpuscule doué de dimensions, un microscope encore plus puissant ne pourra manquer de l'amplifier théoriquement; et s'il arrivait que par le fait on n'en pût discerner les parties après le grossissement, — car il faut bien suivre l'hypothèse de l'auteur, — ce ne serait point parce qu'on a atteint le dernier élément de l'étendue, mais par d'autres raisons, et, encore une fois, l'expérience imaginée ne mènerait à rien.

On voit à quels singuliers arguments conduit le désir de soutenir régale concevabilité de deux thèses au fond contradictoires. Les deux thèses correspondantes sur l'infinité ou la limitation de l'espace, dans le sens de l'accroissement de grandeur, donnent lieu à une singularité analogue. A la vérité, Mill ne dit pas formellement, comme il le dit pour le continu, que l'infinité de grandeur et la limite de grandeur sont également concevables, en ce qui touche l'espace. Il dit même le contraire, à savoir que c'est la limite, en ce cas, qui n'est pas concevable, et il explique ce fait par un phénomène d'association mentale (p. 9U). On croit donc surprendre un défaut de symétrie dans son argumentation. Mais, au fond, sa manière de penser ne varie nullement d'un cas au suivant, car il se h&te d'ajouter là que, dans un autre état d'existence, avec une autre expérience, en nous supposant transportés aux bornes de l'espace, dans l'hypothèse où l'espace aurait des bornes, nous serions avertis de l'existence de ces bornes par des impressions d'une

l'ave BT ses PROPRIÉriS SELON H. LOTZB. 169

espèce actuellement inconnue^ et la fin de Pespace nous deviendrait concevable en môme temps que le fait nous en serait révélé. Il n'est pas étonnant que le penseur qui conteste, sous une forme si étrange, la nécessité de la conception de l'espace, conteste également les applications du principe de contradiction aux notions de la quantité multipliée ou divisée; mais ce n'est pas un des moins curieux parmi les chemins que les philosophes ont frayés dans le labyrinthe de Tinfini et du con* tinu. Mill, en son empirisme absolu^ en son parti pris d'exclusion de toutes les notions^ tant intuitives que rationnelles, qui permettraient d'affirmer quelque chose au delà de l'expérience et des associations inséparables^ mais au fond sans garantie, que l'expérience a produites en nous^ Mill finit par rejoindre le mysticisme métaphysique de Kant et par se demander si l'attribut de la grandeur ne serait pas exclusivement une propriété de nos sensations, inapplicable à l'univers tel qu'il est en lui-^même (p. 102). La philosophie des purs phénomènes sans lois croit échapper ainsi à ses difficultés en se réfugiant dans la philosophie du noumène inconnu et inconnaissable. .Mais c'est à tort qu'elle se croit dispensée de répondre à la question logique de savoir si oui ou non l'univers tel que twus le concevons est composé de grandeurs multipliées et divisées sans fin. Rbkouvier.

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