LA QUESTION SOCIALE AUX BANQUETS DES 21 ET 22 SEPTEMBRE
Dans plusieurs des discours prononcés aux baaqueie des 21 et 22 septembre je remarque cette phrase : La République n'est qu'un moyen; la question sociale est le but.
Les discours où je remarque cette phrase sonl précisément ceux qui expriment le plus d'admiration pour l'énergie révolutionnaire des géants de la première République, le plus de mépris pour la prudente modération des pygmées de la troisième. Il y a là une contradiction dont les orateurs ne se sont sans doute pas avisés. En disant que la République est le moyen, la question sociale le but, iU se sont montrés inûdèles à la tradition révolutionnaire. Ce langage eût fait boadir les géants de 92 et 93. Les hommes qui, à cette époque, tuaient et mouraient potfr la République ne la considéraient pas, ne l'aimaient pas comme un simple moyen. Elle était pour eux le but souverain, l'idole à laquelle ils n'avaient, disaient-ils, rien à refuser, pas même l'honneur de leur nom, sacrificateurs aujourd'hui, demain, s'il le fallait, victimes. C'est précisément la souveraineté du but républicain qui explique leur énergie révolutionnaire et qui excuse les excès où ils se sont aveuglément emportés (1). ,
Ainsi cette idée que la République n'est qu'un moyen, le moyen du socialisme, n'est pas de 1792. Elle appartient à 18&8. C'est en 18^8 qu'on a substitué à la souveraineté du but républicain la souveraineté du but socialiste. C'est de leurs anciens de 1868 que nos jeunes orateurs de 1876 ont reçu cette hérésie. Ils auraient bien fait de la leur laisser; mais il j a des hommes qui ne peuvent sortir d'une tradition sans entrer dans une autre.
(1) Je parle des années 1792 et 1793. Quelques hommes de ce temps ont pu miler à leurs préoccupations politiques et patriotiques des aspirations du genre qu'on a appelé depuiv socialiste. On pourrait citer, par exemple, certaines déclamations fort incorrectes, au point de vue économique, contre les riches et les accapareurs. Mais ces déclamations ne se rattachent pas à un système général sur la production et la distribution des richesses. Elles appartiennent à la passion politique proprement dite.
cm. PHILOS. V — 38
178 LA. QUESTION SOGIÂLB ktt BAfrOtTBTS DIS 21 ET 22 SEPTEttBltlS.
Ceux qui soutiennenl la thèse de la République-moyen n*eQ saisissent pas toujours la portée dangereuse. Il est bon de leur en montrer les conséquônceB. On doit remarquer d'^ibord qu'elte mène à subordonner la République à telle ou telle solution que Von a itnjagin4eûu embrassée de la question sociale. L'idée de la République est celle du droit commun; l'idée du socialisme, celle d« bien^tte généi*aliséi Subordonner la République à un système socialiste, s'est subordonner Tidée du droit commun à celle du bien-être général. Dans ce rapport qu'on établit entre les deux idées il y a interversion des termes. Le droit commun doit dominer^ d'abord parce qu'il s'impose absolument au respect; ensuite parce qu'il offre une idée précise sur laquelle tous peuvent facilement convenir^ tandis ^ue l'idée du bien-être ou del'intérét général pouvant s'étendre et se resserrer arbitrairement, en sa totalité ou dans ses parties, prend dans les différents esprits des dimensions et des formes très-différentes. L'idée du droit commun est celle du droit mème^ car on ne peut concevoir le droit sans le concevoir général. L'idée de l'in* térêt général, du bonbeur général^ envisagé en dehors du droit, ne peut se former que par la longue et laborieuse comparaison des Jouissances et des peines d'une sensibilité qui n'est pas également vive chez tous, qui même n'est pas également vive en tout temps chez le même individu.
L'idée du droit commun s'efface et s'évanouit, si elle cesse de parai* tre dominante. Le droit n'est pas, s'il ne commande et ne règne. L'autorité morale de la République ne peut manquer de s'affaiblir dans les esprits qui la subordonnent au socialisme. Si la République n'est qu'un moyen, elle n'a pas une valeur, une légitimité perse; son droit devient r<elatif ; elle n'est plus qu'un intérêt. Un intérêt présente des degrés, du plus et du moins, se rapporte aux temps, aux circonstances. Si la République n'est, à nos yeux, qu'un moyen, l'idée et le sentiment de nos de* voirs envers elle varieront avec tes temps et les circonstances.
Si la République n'est qu'un moyen, doit^on croire que ce moyen est l'unique? Si la Révolution, comme l'a dit un jour Proudbon, est audessus de la République, doit-on croire que la République est l'instrument^ l'organe nécessaire de la Révolution? Question qui se présente aussitôt à l'esprit. Quelques-uns répondront affirmativement, et parmi ceux-là nos orateurs de 1876, je n'en doute pas. Mais chez plusieurs le doute eî5t possible. Il en est même qui^ à l'exemple et à la suite de Proudbon, feront hardiment un pas de plus et viendront à déclarer que la Révolution n'est pas liée à une forme politique, qu'elle peut s'accomplir par des voies différentes et même opposées, qu'elle peut trouver un organe transitoire, fort précieux, dans un dictateur, dans un César, dans un prince. On ne doit pas oublier qu« dans la pensée de Proudbon, asservie, comme celle de ses contemporains, aux doctrines de déterminisme et d'optimisme historique^ le mot révôluiim pcand oiHUnairaiBWt le seaa
LA 4tl«:6fI0N MCtALB AH BAIWm DR 21 KT iS MmiOBE^ 179
d'an monvement néceœaire qui emporte ph» ou tûoint rapidement 1#, monde Ters un idéal d'égalité économique* Les goufemeoieiiifif disait Proudhon, M peiiTeat exercer sur ce moutément éconooiiqae néeeftsaife qu'une action accélératrice ou retardalrioe^ et c'est à cette actkm que se mesure leur légitimité. Quand on adople ee point de rue, on ae tnet facilement daiia l'esprit qu'un César peut» en certain tesspa, être toesi légitime que la République^ et même doit, à Toei^asion, être préféré à la République» quand il parait capable de aoos meaer plus vite et plus loin que la République sur la route de la Révolatioa*
81 la République a'est qu'un moyen, oq a à se demaader« non-seule*» ment si ce moyen est l'unique, mais encore si ce moyen est d'une efi« cacité certaine, s'il peut vraiment tenir tout ce qu'il promet. Ici encore le doute est possible; et Ton peut aller facilement au delà du doute. laa République est on gouvernement d'opinion, de discuasion, de persuasion, par cela même que c'est un gouvernement d'élections périodiques, de mandats temporaires et déterminés. II est clair, en effet, qtie la majorité peut changer et qu'on ne peut éviter les changeflieats de majorités, c'est*à^dire assurer Taveair à TiBuvre révolutionnaire qui est en- TÎsagée comme but, qu*à la condition d'avoir toujours Topinion avec soii de la convaincre et de la persuader toii|our8< II est clair aussi que plus les mandats politiques méritent réellement le nom de mandais, plus Us éeriennent de réels contrats qui lient les mandataires au ataadaïus, œ ^t est incontestaUemeot de l'essence de la RépuUîqœ, plus les liberlés antérieures, les droits antérieurs, naturels ou acquis, des mandaeta se trouvent soustraits à Taetion des mandataires. La République ne peut pas ne pas être un gouvernement de liberté inieUtcteelle etde Ubertépelitiqûa» Blie ne peut être un gduvernemèRt de liberté intellectuelle et de liberté politique sans être un gouvernement de liberté économique. U lui est impossible de toucher aux libertés d'usage etde tran^oûssion de la propriété, aux libertés de travail, d'industrie et d'échange des services et dés produits. On vdit comment ceux qui professeot la souveraineté du IkH socialiste peuvent en avenir à douter de la République et même i la repousser. Pour qui rêve la transformation, la rénovation sociale par raction législative et administrative, la République ne saurait être tm gouvernement de rénovation sociale, parce qu'un gouvernement de cette espèce suppose une autorité que rien ne limite dans son actioD^ dans sa durée, une autorité <lu genre monarcbique.
Le socialisme, considéré comme but d'autorité, devrait logiquement conduire ka socialistes à déserter le drapeau de la République. Le danger eerait grave A l'oa n'y échappait par rioconséquencei naturelle aux socialistes comme aux autres hcnnmes. Maïs un autre danger auquel on n'échappe paa est la malheureuse habitude que prennent les eeprila de diattagoer dett république» et û'^ffom l'une à l'autrei
180 LA OUBSnON SOCIALE AUX BANQUETS DES 21 ET 22 SBPTSMBBB.
à la grande joie des monarchistes. Il y en a une qui ne Ta pas au but, qui ne touche pas aux rapports économiques, au fond social : c'est celle qui existe, la République réelle, la République de la constitution établie. On Tappelle nominale, formaliste, modérée^ bourgeoise^ conservatrice; on dit qu'elle est fausse, bâtarde, hypocrite; on la distingue à peine des régimes monarchiques qui Tont précédée, parce qu'on ne voit pas de différence essentielle qui l'en sépare; on ne voit pas de différence essentielle qui l'en sépare, parce que tout ce qui n'est pas la révolution sociale paraît secondaire, accessoire, de nul prix. L'autre est la République idéale, que chaque socialiste a dans l'espriL Celle-là irait droit au but, au problème social, et du premier coup. Elle serait énergique ; elle ne se laisserait point arrêter dans son action par ce qu'on appelle les intérêts; et quelle beauté ! Qui l'empôche de surgir et d'éclater? La République de nom et de forme qui occupe la place. Volontiers on renverserait cette fausse et bâtarde république pour introniser la véritable. En attendant, on refuse de s'y attacher, ou bien on s'en détache^ déçu, mécontent; on n'est disposé à aucun effort, à aucun sacrifice pour la conserver. Que messieurs les bourgeois en fassent leur affaire I Pourquoi tiendrait-on à une forme de gouvernement qui n'apporte aucun avantage positif et palpable? On n'y entre pas, on n'y participe pas de cœur, on reste dehors, étranger; on ne recule jamais devant les fautes qui peuvent la compromettre, l'ébranler ; on continue de protester et de manifester contre le gouvernement qui la représente, comme on protestait et manifestait contre le gouvernement qui pai-lait et agissait au nom de la monarchie. C'est ainsi que les républicains socialistes, pour qui la République est le moyen et la question sociale le but, sont toujours prêts à lâcher la proie pour l'ombre et à faire le jeu des monarchistes avec lesquels ils se trouvent naturellement unis de dédain, de mépris, d'aversion pour la République réelle I
J'ai montré ce que renferme de conséquences dangereuses la thèse de la République-moyen. Je résunde dans les propositions qui suivent la thèse contraire :
L — Il n'y a pas deux républiques. Il y a la République^ une forme de gouvernement qui se définit par le caractère électif des pouvoirs publics et par la participation des citoyens a la production et au renouvellement de ces pouvoirs, une forme de gouvernement où ne se trouve aucun élément qui n'émane directement ou indirectement du peuple, qui ne relève de l'opinion et de la volonté du pays. Il y a sans doute plusieurs plans ou types différents de constitution républicaine, et l'on peut préférer l'un à l'autre. Mais la différence de ces plans ou types contitutionnels, quelle qu'en soit l'importance, reste secondaire en ce sens qu'elle ne porte pas sur le caractère essentiel, sur la nature spécifique du goa-
LA QUESTION SOGULB AUX BANQUETS DES 21 ET 22 SBmilBRE. 181
Ternement. On a souvent rapproché la monarchie constitutionnelle de la République. Mais il y a dans la monarchie constitutionnelle une fonction héréditaire^ par conséquent un élément étranger et antagonique.au sys* tëme électif. Cet élément anti-républicain^ les libéraux sincères s'efforcent de le rendre impuissant et inoffensif en ne lui laissant qu'une valeur honorifique et symbolique (1). On sait qu'ils n'y réussissent pas sans peine ;^ et, lorsqu'ils y réussissent à peu près, on peut demander si ce sera pour longtemps. La monarchie constitutionnelle peut donc être consi* dérée comme une république qui renferme un principe de contradictien, de division et de ruine. A ceux qui l'envisagenl de cette façon, — mais à ceux-là seulement, — il est permis de dire qu'il y a deux repu* bliques, et que Pune des deux et incomplète, illogique et bâtarde.
II. — La République n'est pas un simple moyen, c'est un but; elle fait partie, et partie essentielle, du but social qui est la justice. La République, c'est la constitution de l'autorité légitime, la constitution de la justice dans l'autorité. On ne peut dire qu'elle soit un moyen de la liberté politique, car elle ^est la liberté politique même. En effet tout y dépend du vote ; et le vote n'est pas, s'il h'est libre ; et le vote n'est pas libre, s'il n'est précédé et éclairé par la libre discussion politique, orale et écrite» La République, c'est l'autonomie, la souveraineté permanente de l'individu et de la nation. Qui viendra dire que l'autonomie, la souveraineté permanente de Tindividu et de la nation n'est qu'un simple moyen ? '
m. -— On ne peut dire que la République soit un moyjen des libertés économiques et privées ; car les monarchistes ne manqueraient pas de répondre et de montrer par des faits que la monarchie peut donner et assurer la jouissance de ces libertés aussi bien que . la République* Geln est si vrai que les économistes qui les mettent au-dessus de tout sont assez indifférents à la forme du gouvernement On saitque cette indifférence est de tradition dans l'école économiste, depuis les physiocrates. Des libertés d'industrie et de commerce I Mais la monarchie serait prête à ouvrir la main pour nous en combler, si elle pouvait, à ce prix, nous satisfaire. C'est précisément sa nature de renfermer notre activité dans la sphère de la vie privée. N'est-ce pas le second Empire qui nous a donné la liberté de la boulangerie, la liberté de la boucherie, et qui nous a fait faire un grand pas vers le libre échange ?
IV. — Lp République peut et doit accomplir, au fur et à mesure des progrès de l'opinion, de la raison et de la volonté du peuple, et en sui* vaut le .mouvement de cette opinion, de cette raison, de cette volonté, certaines réformes législatives et administratives dont je n'entends nullement diminuer l'importance, mais sur lesquelles il ne faudrait pourtant pas se faire d'illusions. Ce sont des réformes d'impôt, d'assistance, d'ins-
(1) n faut, ditent-ils, que le roi règne sans f^wiy^vnwMgfier, peureux, signifie trôner.
18S LA. ooirnoM socxAUi aux BâHoran dss 31 r 22 MtwnnMt
traotion et d*édueatioQ. Se ces réfornes» les unes peuvent avoir pour Vtt»^ mélioiation da sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre une efficacité immédiate^ mais, somme toute, superficielle et bornée ; les outres auront une action plus sérieuse et plus profonde, mais nfmimmé* diate. Ces diverses réformes sont les conséquences logiques et morales du principe républicain, et Ton peut dire que la République est le mc^en et même l'unique moyen de les obtenir. Ifatis on peut renverser les termes de la proposition et dire, en un sens aussi vrai et plus profond, que les réformes d'assisUmee et d'enseignement, qui> en instituant des garanties contre les douloureux eifets des inégalités économiques, sont, pour un grand nombre, des moyens et des conditions de capacité, d'indépen^ dance. et de dignité civiques, sont, par cela même des moyens et des conditions de sincérité, de durée et de vie pour le régime républicain, en un mot que la révolution politique et juridique, c*est-4-*dire la pleine liberté et autonomie de tous les citoyens est le but suprême de toutes les réformes et institutions garantistes. On peut donner, si l'on veut, à ces ré* formes d'impôt, d'assbtance et d'enseignement, le nom do soctoiei ; mais on peut tout aussi bien les appeler politiques, sans aller chercber ce nnit jocta/, qui est ici synonyme de politiqm et qui ne dit pas davantage;
Y. — C'est au sujet de ces réformes législatives et administratives que M. Gambette a prononcé ces mots si souvent rappelés et qu'aujourd'hui môme on lui reproche si vivement i m II n'y a pas de question secialei il y a des questions sociales. J'ose soutenir que cette parole lui fait le plus grand honneur; qu'elle est vraiment d'un homme d'État républicain ; qu'on n'en a pas entendu sous la troisième République qui ait plus de por* tée. Pourquoi ? Parce que, bien comprise, elle met fin à l'équivoque dan* gereuse qui a tué la seconde République. Cela veut dire que les questions sur lesquelles peut et doit se porter l'attention du législateur,. qui peu«- .vent et doivent être résolues législativement, ne sont pas ce que les écoles socialistes et les classes ouvrières des grandes villes ont appelé la quea* tien sociale. Cela veut dire que la question sociale, au singulier, c'est-i* dire la question du mal économique, la question da socialisme proprement dit, n'existe pas, en réalité, pour la politique républicaine, parce que la politique républicaine n'a pas de solution à lui donner.
YI. — La question sociale, au singulier, est la question des rapports du capital, de travail el dé talent. Les systèmes socialistes sont les solutions imaginées et proposées de cette question. Ce qui caractérise et dé* finit le socialisme, c'est de vouloir et de prétendre changer les rapports du capital, du travail et du talent, c'est de vouloir et de prétendre créer entre ces facteurs de la production de nouveaux et meilleurs rapports* H n'est ni de la compétence, ni du pouvoir de la République d'opérer ce changement ; il ne lui appartient pas de le prendre à sa charge. Ce changement, qui est désirable et qui est possible, ne peut venir qua de nou-
LA OUSSnOU MOfAt.» AW BAUtyolN I» SI K 22 SEPTEMBRE, fêlt
▼eaux et libres eoBtraUi d'as8oeiaUon(t)« On peut, à la rigoeuri di^e que la République est un moyen pour leioGialisme; mais il fout entendre que ce moyen est purement négatif, c'est-à-dire qu'il oonaûte uniquement à éeaFier les obstacles législatifs et administratifs que peuvent aetuelle^ ment rencontrer les initiatives de combinaisons sociétaires,
VIL — Ceux qui mettent le socialisme aurdesaua de la Bépublique oublient qu'ils subordonnent ainsi le droit qui protège toutes las idéesf tous les systèmes, le droit qui sauvegarde l'avenir pour toutes les espé* mnces et pour toutes les expériences, en leur imposant des relatiopa de paix, à tel système particulier dont ils sont férus, où ils voient le bon* beur public, le $alt^ iitnporel, et qui est pour eux l'objet d'une sorte de foi religieuse. Il faut prendre garde que la République est upe et que le socialisme n'est pas un. Il y a plusieurs systèmes socialistes, plusieurs sectes socialistes* La République est. le droit commiun, le ^roit de oba* eun de ces systèmes, de chacune de ces aeotea eoqtre les autres, Lessys* tèmes et seotea socialistes ressemblent fort aux système^ religieux et aux figlises. La subordination des systèmes et sectes socialistes k la Répur blique, pour qui s'arrête i y réfléchir sérieusementj se Justitie par lei même raisons, se fonda sur les mômes principes que Ift subordii^iiti.Qn des Églises à VËtaL
Aux orateurs qui parlent de la République comme d'un moyen subordonné au but socialiste^ je poserai, en terminant, ce trilemme :
Ou bien ils ont dans la tète un système de législation et d'administration déterminé auquel ils attribuent le pouvoir de changer d'une façon durable les rapports du capital, du travail et du talent ; — dans ce cas, ils sont tenus de faire connaître ce système, de le formuler avec préci* sion^ afln qu'on voie clairement si et comment ce système s'accorde avec les lois économiques et avec les lois morales (2). Ils sont tenus d'exposer ce qu'ils ont trouvé, de dire ce qu'ils savenL
Ou bien ils croient non à un système déterminé, mais en gros, d'une
(1) Repousser lê seetaHsme auloritairt, ee n'ait pat profeiaer (|ue tout •«( pour le ii)ieu;i ou que tout ett néceisaire dans les rapports aQtuqU du capital, du travail et du talent. La
litstûrique. le eritioisnie est donc une doctrine de eocialisme en même tenips qu'une doctrine de république. Çntre le socialisme fiutoritaire et la République, il y a incompatibilité et contradiction. Mais les efforts et les progrès théoriques et pratiques du socialisme libéni sont de la plus haute importanea pour l'ordre répiAlieain.
(2) L'imafination sMialistè trouf e dea bornas ea deux espèeet de teis : é^p$ les loif
mSme dans oaaitffaaisstiiB CMunaaista du travaiU
18& HE LA EB88B1IBUNGB MBHTALB DI L'HOHHB
manière générale et vague, à l'efficacité socialiste des décrets» sans d*ail« leurs voir comment des décrets peuvent changer les rapports du capital» du travail et du talent, sans se demander par où Ton peut commencer cette besogne, sans môme y avoir jamais regardé d'un peu près ; — dans ce cas, ils feraient bien d'étudier l'économie sociale avant de donner carrière à leur éloquence. Que pense-t-on de thérapeutistes incapables de ormuler un traitement? Qu'ils n'ont pas achevé leurs études médiftales, qu'ils ont besoin de retourner sur les bancs. Qui vient parler au peuple et prétend lui montrer le but est tenu de savoir ce qu'il dit et ce qu'il veut.
Ou bien ils savent que le changement des rapports du capital, du travail et du talent ne peut s'opérer par voie de décrets, ils se rendent compte de l'incompétence et de l'impuissance du gouvernement en cette matière, ils ne donnent aux mots réftjrme sociale qu'un sens politique, qu'un sens où n'ont rien à reprendre les républicains les plus formalistes ; — dans ce cas ils sont tenus de sortir de l'équivoque et de dire franchement ce qu'ils pensent. En se servant de termes qu'ils savent compris dans un sens proprement socialiste, ils font concevoir à leurs auditeurs des classes ouvrières des espérances qu'eux-mêmes ne prennent par au sérieux. Ce sont des courtisans qui mentent au Souverain.
F. PlLLON.
DS LA BESSEXBLÀIfCS VSlITilLB DE L'HOHMB ET DBS AOTBBS AmiCADX SBLaR DABWQI.
Hous remarquions dans un article précédent (4) que les savants naturalistes qui abordent des sujets philosophiques semblent se croire affranchis, par la naUire de ces sujets, de toute obligation de sévérité dans la méthode, de rigueur dans les observations et de précision dans les définitions. Us devraient au contraire se croire tenus de serrer leurs raisonnements plus que ne font en général les philosophes, et surtout de les faire porter sur des notions déterminées avec plus d'exactitude, puisqu'ils ont sans doute la prétention d*entrer sur ce terrain de recherches, nouveau pour eux^ avec de meilleurs instruments d'analyse que n*en possèdent les penseurs qui ne sont pas encore parvenus à s'y mettre d'accord, ainsi qu'on l'est dans les sciences constituées,
II est permis de supposer que si Darwin avait reconnu la nécessité de se former des notions exactes sur les fonctions mentales de l'homme dont il s'est proposé d'instituer la comparaison avec les fonctions mentales commmies de l'animalité, sa sincérité de savant aurait forcé ce grand adversaire de Vespèce de convenir que, dans le domaine de la raison tout au moins, il est bien difficile de ne pas constater
(1) Un point cfhistotre naturelle mentale, n* 37 4e la CnUque pkUowphiqw.
Kr DES AOT&BS ANmAlIX, SBLOH DAR^BTIN. 185
renstenee d*im élément spécifique, c*68t-à-dire d'un pouvoir dont la réduction au principe de rérolulion est réellainent impraticable. 11 n*aurait pas pu écrire cette , phrase qui résume le grand argument analogique sur lequel est fondé tout le système de la production de Thumanité par voie d'évolution :
c Nous devons admettre qu'il y a un intervalle infiniment plus considérable entre Factivité mentale d'un poisson de Tordre le plus inférieur, tel qu'une lamproie ou un opbioxus, et un des singes les plus élevés, qu'entre celui*ci et l'homme ; cet intervalle est cependant rempli par d'innombrables gradations. » (la descendance de VhovMMy p. 35 de la traduction française.)
Cette assertion peut être renversée par une simple remarque: c'est que toute fonction mentale qu'on voudra définir de l'un des vertébrés ainsi désignés, y compris le singe le plus élevé, sera très-aisément renfermée tout entière dans une définition générale de cette fonction applicable à tous ces animaux, et à d'autres encore qui passent pour leur être inférieurs. Mais la définition d'une fonction mentale de l'homme, telle que la formation des concepts universels, ou la conscience réfléchie et la direction réfléchie des actes internes, si l'on s'en rend un compte exact, ne pourra pas être réduite et bornée à une notion plus générale et qu'on étendrait aux autres animaux ; car ce serait la foire disparaître. L'intervalle « infiniment plus considérable » dont parle Darwin doit être déplacé. Et en effet il n'y a pas d'intervalle infini, là où Ton peut marquer des degrés, sous une notion enveloppante, soit d'ailleurs que la gradation doive être jugée dynamique, ou simplement statique, entre les familles animales ; mais il y a intervalle infini (si l'on consent à employer ce mot) entre la notion commmB et la notion |)rqprs, là où cette dernière ne peut pas être envisagée comme un degré.
Toute Taigumentation de Darwin est fondée, sans qu'il s'en aperçoive, sur le défiaut de précision des idées qu'il se foit de certaines des fonctions mentales humaines. Et d'abord observons le vice du procédé, a Gomme, dit-il, aucune classification des focultés mentales n'a encore été universellement acceptée, je disposerai mes remarques dans l'ordre qui conviendra le mieux au but que je me propose, en choisissant les faits qui m'ont le plus frappé, avec Tespoir qu'ils produiront quelque effet sur mes lecteurs (p. 36). o L'intention s'annonce avec modestie assurément, et la méthode semble bien celle qui convient au naturaliste ; et pourtant, avec un peu de réflexion, on sentira que le but que l'auteur se propose aurait exigé quelque chose de plus. S'il n'y a pas de classification •— ajoutons et de définitions ^nniversellement acceptées, ce n'est pas une raison qui nous dispense nous-mème d'envisager et de proposer des définitions précises, quand tout notre objet n'est que de faire porter des conclusions sur les définitions quelconques dont nous serons toujours obligé de nous servir.
En outre, il ne fondrait pas profiter de l'état vague des dassîficatlons pour se mettre à parcourir sans ordre des fonctions ou propriétés mentales telles que «instincts, émotions, curiosité, imitation, attention, mémoire, imagination, raison, amélioration progi*essive, instruments et armes employés, fongage, conscience de soi, sentiment de la beauté, croyance en Dieu, superstitions, sens moral, sociabilité. » II. est clair qu'on ne fora souvent qu'enfoncer des pprtes ouvertes en
18ft DB LA ftSSSSMBtANdfl MBlftAtli; DE L^Milb
montrant qae telles de ees fbDctions on propriétés^ de ranîmftl à l^mme, Tarioat par le degré seulement. On conteste peu que la mémoire et l'ima^nation appartiennent aux animaux à quelque degré. La masse des instincts, eelle des émotions et de l'expression des émotions offrent de part et d'autre des ressemblances aussi importantes que nombreuses. Il y a grand intérêt à les'^tn^r^ sans doute, mais non pas quand il s'agit de combattre Texistenee du type humain mental spécifique ou de rétablir. En ce cas on doit fixer son attention consciencieusement sur les points vraiment sérieux auxquels a toujours été attachée cette apéciflcité dans l'opinion commune. Nous avons nommé pfais haot ceux qui tiennent au c6té intellectuel et volontaire de la nature humaine : formation des ooneepis tmil^ers^ls, conscience réfléchie et d^ecHon réfléchie des actes internes. Nous ne voulons pas en examiner d'autres aujourd'hui. Noas ne dirons rien de la religion, ni du sens moral ni du sentiment du beau. Les fonctions dont nous nous occuperons et dont nous venons d'avancer ces définitions très-brèves, sont désignées d'ordinaire et plus brièvement encore sous les noms à^attention, de réflexion et de raison. Selon nous, il est assez manifeste que l'idée de volonté s'y trouve engagée, en tant que lliomme agit sur ses impressions, sur ses sentiments, en général sur tous ses phénomènes -internes, pour les tenir fixés devant lui, ou les appeler par une mé* moire obéissante, ou les écarter de son imagination. On a peu l'habitude de considérer raltention, la réflexion, le jugement réfléchi^ la raison et le raisonne* ment sous eet aspect. G^est cependaiit un aspect essentiel. II est très-difficile qu'on observatefir s'y reAise quand on le lui signale. Bt il nous parait bien difficile au^si, ou plutét impossible, qu'on attribue rien de pareil à un animal quelconque. Autant vandràit'le dire capable de poëer un problème,- et d'en étudier systématiquemeai les conditions et les données, pour le résoudre ; et disons même pour le résoudre en termes généraux, puisque l'attention qui se fixe sur un phénomène réiléefai et comparé est étroitement liée à là généralisation de ce phénomène et à sa transforma* tion en concept. O.serait*on soutenir que l'animal feitcela, lui aussi, à quelque degrés que l'homme le fait seulement à un degré supérieur ?
Darwin parle de l'attention en termes bien singuliers : «v H n^est presque pas de liscuké, dit^il, qui soit phs importants pour le progrés Melleetuel de l'homme que l'attendon. » S'il s'agit des animaux, il a raison, «et il le montre par des exemples intéressants ; rien n'importe plus pour l'éducation et l'espèce de culture dont un animal est capable, que l'aptitude, qu'il a et qui varie beaucoup d'un indi^ vidu à l'autre, à demeurer fixé pendant plus ou moins de temps sur la même impression. Le chat, le chien possèdent cette faoulté à un degré énhient^et parfois au delà de ce que peut l'homme lui-même, en ce sens. On en prefite pour élever les animaux domestiques, c'est-'à-dire pour leur inculquer dès habttudei qu'ils M prendraient jamais spontanément. Mais il y a un autre sens de l'attention, et, s'il s'agit de l'homme^ il est presque ridicule de dire qu'il n'y a «presque pas de faculté plus importante pour son progrés intellectuel ». Ce qui est vrai, c'est qoe l'attention, en cet autre sens/' est propre à l'homme, et que, sans ottte propriété, l'homme n'est plus homme. Nous parions cette fois de la puissance qu'U a de tenir son attention Axée sur un pomt, i l'aide d'un effort réfléchi, dont il a eonsdence, et auquel ^ Joint également Ui eonadence du pauvoiv qo^îl a de porter «on
liiB anlM |Mu*t, mi dft resonoer à tMte atlentio» at de l'ahandomitr au «oaidaDtl dtts filiéiMiiiièiiet.
QoMd OD songé à MMa dîstmctidii essentielle, que Darwin ne lait pas et semble teal à faitigaorev» on ne peut s'empèeber de Iroiirer plaisant qn'après avoir noté, dans les termea qu'on a vos, l'imponanee de l'attention, il ^onte immédiatement (p» 45) I « SUe (raltantion) se maniieste clairement ches les animaux, somme lonqu'un chat guette à eAté d'un trou et se prépare à s'élaneer sur sa proie I » Ce qui suit achève de montrer que Darwin entend par attention rabsence de distrao** tion de Tanimal soumis à une impression donnée, fin vérité, it n'est pas difficile de montrer de cette manière que Fhommo et les autres animaux possèdent la même lacuité, an degré près. Mais celui qui cherche par une impartiale analyse à démêle l'élément spécifique humain de l'attention, reconnatii en le trouvant, que les ani* manx antres qoe Thommo ne nous Toffrent à aucun deçfré (1).
Après avoir parlé de l'imagination et de la mémoire qu'on n'est plus guère OMea oartésisn aiyourd'hui poor leur disputer, Darwin est bref au sujet de la raison i «Je présume qu'on admettra qae la raiêon se trouve au sommet de tontes les facultés de l'esprit humain* Peu de personnes contestent encore que les animaux possèdent quàiquê peu d'apUtude au raUonnemârU. On les voit constamment faire une pause^ délibérer et résoudre, i» Si l'auteur disait qu'on les vott s'arrêter, mani« tester de rincertitudo et se déterminer, il ne dépasserait pas les bornes de i'ebservntion. Mais voir délibérer et voir résoudre, on peut en défier l'observateur le pluf pénétrant, car il faudrait pour cela saisir l'acte de Yaiknêiont tel que noua venona de le définir, et le saisir dans une oonseience étrangère, oe qui nous est refusé. 8î d'ailleurs noua pouvions directement ou indirectement nous eonvaintre de l'existence de ce pouvoir ehes un animal, il eat probable que noua serions loreés de lui attribuer quelque chose de mieux que (( quelque peu de raisonnement ». La question, en effet, n*est point de savoir si les animaux sont aptes à tirer de faoon quelconque des inférences de ce qui leur arrive : c'est ce que pensent et très-juste* ment ceux qui, sans fairo autrement cas d'une définition rigoureuse, prêtent du roUonmemeni aux animaux* La question, pour un pbilosoplie attentif aux termes» doit se poser ainsi: ranimai opère«t*il des inductions et des déductions en établis* sant une subordination de concepts suivant l'ordre de généralité. Si c'est oui, il a topt ce qu'il finit d'attention, de comparaison, d'abstraction et de généralisation ponr raisonner ; et il raisonne. Si c'est non, il n'a pas € quelque peu de raisonnement By il n'a point de rmsonnement du tout*
Continuons de citer à la suite (p. ftB);> Le fait que mieux le naturaliste cannait par l'étude les habitudes d'un animal donné, plus il tondànscorder à la raisout et moina aux instincts spontonéS| est un fait significatif^ a Même abua des notiens eenfuses :
(1) On voudra bien remarquer que la définition que nous donnons ici de ratiention, dans l'homme, est indépendante de la réalité du libre arbitre. Il est incontestable, au pur point devna des phéanmènes, que rbemme croit disposer de son attention et seropré« sente par là même un pouvoir de la sonteotr, ou de la d^f^lacer, ou de rabandonner. Or ce caractère de Tattention est, chez lui, spécifique, encore (j^e l'homme puisse. également, comme animal, se laisser enchaîner paa ses impressions actuelles — ce qui est l'attentioa animale ***- en s'.en laiiser distraire par Isa aésidents*