UN MOT MALHEUREUX DE M. G AMBETTA
M. Gambetta vient de prononcer sur le maintien de Tambassade française auprès du pape(l) un discours où nous remarquons cette phrase, à nos yeux, regrettable :
« On a beau ôtre libre -penseur, — et je le suis autant que qui que ce soit, — ou ne saurait méconnaître que ce serait faire de la politique détestable que de ne pas tenir compte d'un intérêt qui est d'un grand poids dans notre politique extérieure, et que j'appelle, avec Thistoire et les traditions diplomatiques du pays, la clientèle catholique de ta France dans le monde. »
Cette phrase exprime-t-eile une pensée arrêtée et réfléchie sur la politique extérieure de la France? Nous voudrions en douter. Mais il paraît difficile de ne pas le croire quand on lit le commentaire justificatif qu'en donne la Jtépublique française :
a On n'a pas le droit de s'étonner, dit ce journal, que M. Gambetta, président de la Commission du budget, ait parlé de la clientèle catholique de la France. Cette expression si juste est de tradition dans la diplomatie française comme la politique qu'à certains égards la clientèle dont nous parlons commande. N'est-il pas vrai que , depuis des siècles, la France
(i) Nous ne méconnaissons pas les raisons de politique intérieure qui peuvent motiver le maintien d'un ambassadeur ou d'un chargé d'affaires français auprès du chef de l'Eglise catholique. Les pays où domîoe» par tradition et par habitude, la religion catholique sont certainement intéressés, au point de vue de la paix civile, à une action prudente, modérée et, s'il se pouvait^ libérale au moins en une certaine mesure, du pouvoir spirituel. Ces pays sont fondés a entretenir des rapports avec le pape, s'ils croient par là pouvoir affaiblir l'action anarchique et perturbatrice d'un catholicisme à outrance. 11 est d'ailleurs logique* ment nécessaire que la République française continue d'entretenir des rapports de cette espèce tant que sa politique ecclésiastique sera régie par le Goncofdat, tant qu'elle paiera le clergé, tant qu'elle nommera des évèques. Il fondra bien sans doute qu'elle révise «un jour toutes les lois existantes sur les rapports des Eglises et de l'Etat. Mais celte question importante et complexe, qui veut être sérieusement étudiée et discutée dans le pays d'abord, puis dans le parlement, ne doit pas être prématurément soulevée. C'est intervertir les rapports naturels du budget et de la législation, et c'est faire œuvre d'opposition taquine et brouillonne, non de majorité gouvernementale, que de vouloir la trancher indirectement par des suppressions de crédits.
CaiT. PHILOS. V — 42
3àS m MOT MÀUtiTim m nu 6ucbetta.
soatient à l'extérieur de son influence et parfois de ses «raies des populations, des races qui se rattachent au Saint-Siège par les liens spirituels? Serait-il possible, serait-il sage, serait-il patriotique de renoncer à ces traditions de notre pays? On peut le penser, ii l^on né cdnnatt pas bien notre histoire et le secret de ta grandeur lûbrale dé la France. »
Nous satons que M. Gambetta et Tauteur des lignes qui précèdent peuvent iuvo(|aè^ éûfàveuf de lôUIr d^ihioh d'illustres àutdrités: Guizot, M. Thiers, Proudhon. C'est précisément en considération de la clientèle catholique de la France dans le monde et pour sauvegarder le grand intérêt français qui leur paraissait exprimé par ce mot, que Guizot, le protestant, H. Thiers, le déiste, et Proudhon^ Tantithéiste, s'accordaient à combattre l'unité italienne et â détendre le pouvoir temporel de la papauté. Voici une page curieuse de Proudhon que nous voulons rappeler à ce t)ropOs :
« SàcialéiHeiit, au point de vue de la religion et des idées, notre influence^ par l'unité italienne, diminue de tout l'avantage que nous assut-ait lé lit^édt! première puissance catholique, protectribe du Saint-Siège, soit que le ^ape, dépouillé de sel^ État^, se rallie àTictor-Emmanuel, sôilqu*il s*exllê de ritàlte. Protestants etatiglieàns le coiflpreiinent, et par avance s'en réjouissent: ce n^estpaspourla gloire d'une thèse de théologie Qu'ils combaltènt le pdbvoir téiHporél et demandent TéVacuation de Rome par les Français. Sans doute le mal ne serait rien, si lesdits protestants et anglicans renonçaient de leur cèté l leur propagande; si dans l'univers civilisé, les Étals étaient d'acbord de supprimer le budget des cultes, d^àbolir évèchés^ séminaires, consistoires, églises et telnples, jusqu'aux synagogues. Mais on ne l'entend pas ainsi : de même qUe lltalie unitaire Veut garder là pàpaflté^dê tnètaie les Églises dissidentes aspirent à remplacer l'Église orthodoxe : une clientèle de iSO à 150 millions d'âmes qui leur arrivèrsdt I Or, lés puissances n'étant nullement d'accord d'abolir les cultes, la civilisation chez les différents peuples étant fort inégale, la morale philosophique II l'usagé d'Une infime minorité, l'influence po- Utique des nations en raison de la supériorité de leurs mœurs et de leur génie^ le résultat de l'unité italique est clair pour nous : c'est que la France, sacrifiant l'autorité de sa foi sans la remplacer par celle des idées , la France est une ilation qui abdique, elle est finie.
» Quoi i dites-vûus, hou content de combattre à outrance l'unité italienne, vous prenes le parti de la papauté» vous passez du cdté des cléricaux 1
» Peut-être: les mots ne m'effrayent pas, je vous en préviens { ce à quoi je tiens avant tout, c'est de raisonner juste et de n'être pas dupe. Autre chose est de poursuivre, comme je le fais tous les jours» par la philosophie, réeonomie politique et le droit, par la RéTolutida enfio^ la régènèralioû sociale, et autre chose de rechercher qhell^ peut être à ub
tJN MOT MALHEUREUX DE M. GAMBETTÀ. %Z
onnè, dans un gouvernement de conservation , la politique à tenir par un homme d'Ëtat. La politique est Karl de diriger les forces des nations; or, dans l'hypothèse que je discuté et daiis Topinion de toutes les puissances intéressées^ la religion est une de ces forces. La religion^ c'est encore pour il mihense majorité dès ihortels, le fondement de la moralCj la for tèresise cies consciences. Tout le monde lé reconnaît; Màzzini et Garibaldi le brbclament eux-mêmes. Je dis donc que ce serait trahison à un bhef d'Etat de livrer une dés forces qui lui 'sont confiées avant d'avoir pourvdâsôh i*emplaccnienl. Il rèssériibléràit au général qui, informé de rinvèntion dû fusil à piston et du cahoii rayé, commencerait par faire briser tous ses vieux fusils â pierre, sans attendre qu^on lui en eût fabriqué d'autres. Oui, je suis, par position, catholique, clérical, si vous voulez, parce que la Ptànce, ma patrie, n'a pas encore cessé de i'ëtre, et que les Anglais sont anglicans, lès t^irussiens protestants, les Suisses calvinistes, les Américains unitaires, lesltùsses grecs; parce que, tandis que nos missionnaires se font martyriser en Cochinchihe, ceux de l'Angleterre vendent des bibles et autres articles de commerce (1). »
M. Gambetta et ses amis auraient-ils été séduits par ces arguments et ces sentiments de Proudhon? Seraient-ils, eux aussi, prêts à se déclarer catholiques en politique extérieure, par esprit de nationalité, par opposition patrioli()ue aux Anglais àngliéanls, auk Phi^îénâ jimtestants, aux Suisses calvinistes, aux Américains unitaires, aux Hu&ses grecs? Verraient-ils, eux aussi, ixh avantage , iïM condition dé grandeur pour la France, dans le titre de puissance catholique, de protectrice des intérêts fcàtholtques? Ils né Vont pas sahs doute jU^Ue^là; Btais il hous semble fâcheuse qu'ils aient p\ï le laissét* suppose]^;
Nous protestons Contre cette conceptioii de ift politique éxtérieufe de la Phince. Elle dénoté chez TaUteur de In Juàiiônéànê lu Rffbôtuîim une singulière inconsistance de la pensée phîlOsot>hique^ uhc surprenante infirmité de la conscience juridique. Les hothmes d*État t!e la démocratie française he sauraient pretldre au sérieux les emportements d*Un écrivain qu'on voit passer, sans ceisse, selon son humeur de polémiste, du para* doxe le pltis audacieux au lieu cotnUiun le plus prudhdnimesque. D'ailleurs, quoi qu'ait pU à\Tt M. fhiers sur cette directioti de nott^e politique exté*^ Heure, nous ne lui recoiyiaissons pas plus de Valeur pratique que de Taleur thédriqike. Elle nous a déjà fait beaucoup de itial; elle pourt^ait nous en faire davantage dans l'àveiiir. Les hommes d^tat de la démocratie française n'ont pas à s'inspirer du bon sens empirique et sceptique de Sï. Thîcrs, à répéter ses paroles, à suivre en toutes voies ses traices.
Nous tenons, quant à nous, que la France républicaine ne doit plus se cottsidéref ni m laisser considérer comme la fille aînée de l'Église;
(i) P. J. Proudhon, la Fédération et tVniti en itaiie, p. 56 etsulv.
244 UBS LiBTRIWHXS DK LA MÉTAFHTSIQUB.
qu'elle doit cesser, aassi bien dans sa politîqae extérieure que dans sa politique intérieure, d'être ce qu'on appelle une puissance catholique. Nous tenons qu'il y a autant de patriotisme que de sagesse à répudier des traditions qui, en lui imposant de représenter et de défendre au dehors les intérêts catholiques, ont pu motiver l'injuste et funeste expédition de Rome. Au-dessus des légitimités historiques, des ambitions d'empires et de nationalités, des odieux et cruels antagonismes de sectes et de races, s'élèvent» lumineux et pacificateurs, les grands principes de la Révolution française : l'indépendance des peuples, la liberté de conscience, la souveraineté de la raison humaine et du droit inhérent à la personne humaine. Voilà les causes qui doivent être chères à la France moderne : ce sont les seules auxquelles appartienne Tinfluence qu'elle conserve dans le monde, les seules auxquelles soit dû, — dans la mesure où elle peut le donner, — le concours de ses efforts et de ses sacrifices, les seules où il nous soit possible de voir le secret de sa grandeur morale. F. Pillon.
LES LABYRINTHES DE LA MÉTAPHYSIQUE l'wfuii et u GOimiiu. — hbrbbet spencer.
Avec M. Herbert Spencer, le labyrinthe métaphysique de l'infini et du continu se complique de celui de 1' c inconcevable », car c'en est vraiment un que ce philosophe s'est construit, et dans lequel Stuart Mill ne lui a point laissé de rel&che. Ce qui caractérise la doctrine de H. Spencer, en cet ordre de questions, c'est qu'on y suit d'abord la doctrine de Haodlton en professant rinconcevabilité des sujets en soi de l'infini et da continu, quelque parti qu'on adopte pour s'en représenter la composition; mais qu'après cela on n'y a point recours à la foi pour choisir entre des représentations contradictoires. On ne prononce point entre ces de^ nières, on affirme la réalité externe, indépendante, absolue de certaines entités, dont la nature est inconcevable à raison même du genre de réalité qu'on leur attribue et qui donne un corps à la contradiction. Les décisions que l'on prend ainsi, pour poser les inconcevables, on n'a à faire valoir, pour les justifier, que l'inconcevabilité des décisions négatives ; en sorte que l'argument peut se retourner contre lui-même. EnfiOt rinconcevable d'un philosophe n'étant pas, il s'en faut de beaucoup, l'inconcevable d'un autre, dans ces sortes de problèmes, et celui de rhumanité *ie pouvant se dégager et se définir ailleurs que dans une philosophie, et dans une tête de penseur, ce qu'on fait, au fond,
LES LABTRINTRBS BB lA HÉTAYHTSIOUS. 365
c'est de présenter comme vrai ou faux, concevable ou inconcevable ce qu'on a classé comme tel dans son propre système^ en vertu des habitudes d'esprit qu'on a contractées. Autant vaut dire: sitpro rattone vo- IwUas. tiVinconcevMlité de la négative^ objecte avec pleine raison un pénétrant critique américain (1), ce critère de M. Spencer tombe devant l'impossibilité pratique d'un accord unanime en chaque cas donné. Quand le philosophe de l'évolution dit que nous devom trouver inconcevables les propositions contradictoires de ses Premiers Principes, et nous qualifie de pseudo-penseurs si nous ne le faisons pas, il suppose simplement ce qui est en question, et en appelle à l'autorité de son système et de ses vues personnelles, comme opposées aux nôtres. »
D'après M. Spencer, l'espace et le temps «sont des entités» parce qu'il est inconcevable qu'ils n'en soient pas ;] mais en même temps c l'expérience nous fait voir qu'il est impossible de se les représenter comme des choses». « L^espace et le temps sont complètement incompréhensibles. »
On ne conçoit ni la matière divisible à l'infini, ni la matière composée d'atomes étendus, ni la matière formée de centres de forces sans étendue, a La matière est donc aussi absolument incompréhensible dans sa nature intime que l'espace et le temps. Quelque supposition que nous fassions, nous trouvons, en l'analysant, qu'elle ne nous laisse que le choix entre des absurdités opposées. »
La transmission du mouvement et le mouvement lui-même nous sont complètement inconcevables. « Que nous le considérions par rapport à Tespace, ou par rapport à la matière, ou par rapport au repos, nous trouvons toujours que le mouvement n'est pas un véritable objet de connaissance. Tous les efforts'que nous faisons pour en comprendre la nature intime ne peuvent que nous réduire à choisir entre deux pensées également impossibles. »
Nous ne pouvons imaginer l'exercice de la force ni en l'absence d'un intermédiaire étendu, ni dans la supposition d'un tel intermédiaire, qui ne peut que reculer la difficulté, c II est impossible de se fûre une idée de la force en elle-même, et il est également impossible d'en comprendre soit le mode d'action, soit les lois qui en régissent les varialions (2). »
Des difficultés ou impossibilités de genres bien diflërents, pour la
(1) Numéro dn S juin 1876 da jonmal The natûm^ de New-Vork. Ii'aatevr de l'artiela expose avec beaucoup de force et une lucidité singuUère la doctrine du nouveau criCidsoi» sur la certitude et la liberté. Nous lui témoi^ons ici notre vive reconnaitsanee pour la peine qu'il a prise d'exposer au publie américain )a philosophie des Bisaù de criiiqut générale en regard des principes de l'associationnisaie auflaitet du déteminisaeê'^Iia ma* nière dont il a traité son sujet, et mis en saillie les points caractéristiques, dénote un penseur vigoureux et rigoureux, d'une complète indépendance.
(2) Les premiers principes, par Herbert Spencer, trad. par M. K, Oaielles, p.è^-65.
CQDQ(â$swcet ^nt Qoqfondqes <l^n« (es aaaljs^ ^e llJL Spçncçr «uxqvi^lUs j'^iQftmntQ les thèses précédentes. Lç» mot inconcevable les couvre tQ^t^l ÇQ^PPAC ^i elles ^va|ei)t tputes la même portée. Staari Mill, è^minaQt leçritèrç 4e % \'mwc^y^kW'\^é de I^l^^Uyc »i «i»i« en relief l'upe 4cs 4i$i(inçt|Qns es^ei^iielle^ qviQ la logiguç exigç d^P&rapplicalion de, çç mqt, T^ntOt, çeimrque-t-U» rincpnceYafele n'çst quç Tinçroyable, ÇOWm« <3[Uafld vm içnQrftftU^MiSQ ^e croire m^ ^ntipode^ pafce que sou îmagioAtioQi, tout #Q «e. repr6feQt«n( facilement Is^ po^itiq» d'un ^Qinm^
doBi le^i pieds 4oat po^és. contre le ct^^iom de \9t terre, nti se prête poini i ae représenter cet bQmme qcmwe ne tomb^at i^ Ti^Q^t» et suivait un sens plus ei^aett on appelle iQQOQOeY^blc ce dwt U (fO^çeption ezir lierait ^ réunion de deux idées qui ré|>qgue^t ^ se trouTer ensemble : ft (laq^ lequel de çeç de^ic seua^ continue 14111 (1), Mt Spencer prend-i.l
ce terme, quawd il dit «ue U pi^rr® de tQuç|ie de i» y^nt^ d'une prppositioe est ri«co.uoeYahiUté de ^a. nég^^pn? J'ayais perisé, d'aprè§ h
marche de son raisonnement, et jusqu'à ce qu'il ait express^mept établi le eantreirei qu'il l'ei^teudait au sen^ d'ipprpyable. Mei^ila depuis... dé^vQué cette s^pception, et déclaré que par une proposition incQpcevftble, il enteudait ^t avait toujours eptendu une prppo^i^ioq dQu^ {es deux termes ne peuyeqt pa^ quelque effort qu'op fasse, ôtrq mU eniiiuble devept if^ pop^ience dau$ le mppQil qu'elle éqppeçi upe prQpg^
sition dans laquelle l'union dans la pensée du ffiue^ et du prédicat répcoiitre UP iu«ttrmonleble obstacle. » Mîll ét^bUt, dans le passage qui 9uiU que M- Spei^eer 4 ué^moi^s^ en fait, employé souyent e( plu^ fpppièremeut le IPQt V'\ÇO!i^^oble dan§ le sens dUficroyablej et cela non sans confondre epcpre des ca^ d'iuprédibjlité singulièrement différent^ pui§'
que les uns sQut admis pitus exception et ^m pas i^ autrs^t M^^ î' ^udrft revenir ftur pe ppmt.
La distinction apportée par Mill n'est pas encore suf^sante. U ; pn a uue autre é^ç^i lui-môme n'a pas teuu cpmpte, quand il a eu ^ s'expliquer de SQB ebef sup le$ ^util^Pinies de l'ipfini et du poutipu, et i|ui porte iur le§ pr<)po9itipps n deq^ lesquelles l'union du ^ujet et du prédicat rencontre un obstacle insurmoutable, » CS^r qu'es^rce que cet obstacle 7 0 jr a obstacle, queud la peqsée pst impuissante à former une représentation sur des choses simplement soustraites aux rapports dont sa propre nature. ou fnoa foneMoupemeut sppt inséparables: c'est le ca$ de Vineompréhensibilùé d'un objet qui surpasse l'entendement; et il y a obstaole, quand la pepféseptatiou demandée implique couti^diGtiaa, iacom-
{atibilité lpg{(|ue du sujet et du prédicat : c'est le cas de Vinintelligi' ilité d'une proposition qui vfoje I9 loi m^m^ et l& condition essentielle dfi l'exaroiee de l'entendement.
(1) %5(^ç du logique, Irad. 4e Bf . L, Pejs^, J. I^ p. 309
LES LÂBTltTlITlIBS BK LA IféTiPHTSlQim. 3àY
M. Spencer lui-même a reconnu, dans un passage de ses écrits cité par M. Gazelles, la nécessité où se trouve Tesprit de poser des données qui ne peuvent dtre expliquées (i): « Dans la science > nous partons de faits particuliers et concrets et nous nous élevons à des feiits généraux qui les expliquent, de ceux-ci à de plus généraux encore qui les expliquent euxmêmes par une opération qui ne peut être infinie, quelles qu'en soient la durée et la lenteur, mais qui, de concentration en concentration, nous rapproche d'une généralisation dernière qui serve d'explication à toutes. Celle-ci ne pouvant être ramenée à une plus générale reste inexplicable. « De toute nécessité l'explication doit nous mettre en fSice » de rinexplicable. Nous devons donc admettre une donnée qui ne peut » être expliquée (2) » . Cette nécessité de reconnaître des données inex« plîcables s'impose également à la méthode de l'expérience, que suit en tout M. Spencer, et à la n^éthode aprioristique ou déductive, à laquelle il faut des principes premiers d'où elle parte. C'est une vérité qu -Aristote a mise en parfaite lumière, pour tout ce qui concerne la concaténation logique des connaissances, et Kant y a apporté un complément de la plus haute importance, en classant parmi les jugemenis synthétiques^ dont nulle analyse ne peut opérer la résolution^ des jugements a poste^ riariy fondés exclusivement sur l'expérience. Toutes les propositions premières en ordre (ou dernières^ selon qu'il s'agit de déduction on d'induction) sont donc inexpHeaikSy et ce serait dire inconcevMes, si Van appliquait ce dernier mot, comme Pa fait parfois Hamilton (S), aux fkits ou idées dont la conception ne peut être ramenée à des conceptions supérieures; mais est-il besoin de dire|que nulle contradiction n^entre dans les termes de ces propositions, qu'elles soient empiriques ou inhé^ rentes à la nature de l'esprit, qui sont les conditions et les clés de toutes les autres? Qu'arrive-t-il cependant, quand on se laisse aller à donner la même qualiàcation d' «inconcevable» et à ces notions ou expériences premières, et à des thèses que des philosophes forment d'éléments contradictoires? n arrive qu'on place sur la même ligne des vérités certaines aux yeux de tous et des absurdités évidentes aux yenx de plusieurs: éhm cAté, la communication du mouvement, par exemple ; de l'autre, la composition infinie actuelle d'un sujet donné! ' -
'Bonté doctrine à part, le procédé est logiquement intolérable. M. Spencer tléclare également inconcevables la composition infinie de la matière et l'existence d'une limite aux divisions : jusque-là c'est Pantlnomié connmne, quMl ne serait pas juste de loi reprocher plus qu'à d'autres philosophes — et à Kant. Mais il déclare inconcevable l*bfpothèsè
K) K. Caselles, Iniroduçtion au livre ^es Premiers wrincipes^ p. XU-X^ (3) B. Spencer, B^says : Mtii versw BamiiUm. (ViyhfeêéinsHWB, La pkOosophkdtBttmiMoHj fi W.
VA LES tABTRIHTHBS DE LÀ MÉTAFHTBIQUB.
qui réduisaat la matière à la force donne pour points d'application aax forces des points mathématiques. On ne peut, dît-il, séparer l'idée delà résistance de celle de retendue. C'est parfaitement vrai, mais cette association d'idées s'explique facilement pour le penseur qui considère retendue comme appartenant à Tordre représentatif nécessaire des phénomènes; elle ne défend nullement d'enyisager des relations de distances entre les points limites où des forces se témoignent par des mouvements qui commencent ou se propagent. De telles relations ne comportent pas la moindre difficulté dans la physique mathématique, et la question de savoir quelle est la nature dernière des forces, quelle est, en d'auti'es termes, l'essence des êtres élémentaires exerçant des forces, est une question d'ordre supérieur à l'imagination ou sensation de la résistance, sous une condition d'étendue. Il n'est point inconcevable que la force soit représentée dans l'étendue sans proprement lui appartenir.
Selon M» Spencer, la communication du mouvement et le mouvement lui-même seraient des choses inconcevables. Ce philosophe cherche un absolu dans le mouvement,et reproduit à ce point de vue des objections connues. S'il se bornait à considérer des positions relatives et variables, représentées entre des sièges de phénomènes mutuellement localisés, sous la double notion d'intervalle et de limite, il serait forcé de reconnaître que, loin d'être inconcevable, le mouvement est l'une des grandes catégories de nos conceptions, et l'une des conditions de toutes les autres. Le mouvement est une relation. Le principe de « relativité » , admis par M. Spencer, nous interdit d'y chercher autre chose qu'une relation. Pourquoi dès lors se plaire à nommer inconcevable, dans le mouvement, ce qui n'y est pas et qu'on a tort d'y chercher ?
En tant que réalité, le mouvement est une donnée fondamentale, et nous n'avons pas proprement à le concevoir, mais à l'accepter comme un fait auquel notre entendement et notre sensibilité rendent témoignage. La communication du mouvement est un fait lié constamment à celui-là. Nous constatons ce fait ; nous le posons par un jugement synthétique a posteriori^ suivant le langage de Kant ; c'est-à-dire que la relation qui le constitue, nous n'avons pas à la tirer de notre entendement, ou à la déduire de quelque autre relation, à en former le concept soi t directement et de nous-mêmes» soit en la ramenant par l'analyse à d'autresconcepts donnés» mais simplement à la reconnaître comme une loi de la nature. Ce, n'est point là de l'inconcevable, mais bien une de ces conceptions signalées plus haut sous le nom de « données qui ne peuvent être expliquées » et qui n'ont pas à être expliquées.
Enfin l'espace et le temps lui-même sont rangés par M. Spencer dans les inconcevables, ce qui ne laisse pas d'être assez étrange dans les mots, quand il s'agit surtout des conceptions fondamentales de l'esprit, sans la participation desquelles il n'y en a point de possibles. La raison c'est
LIS LIBTRINTHBS DE LA HfTAVRTSIQUE. 249
qae si l'espace et le temps ne peuvent être conçus dans leur extension ou divisibilité infinies, ils ne peuvent pas l'être davantage sous la notion, contradictoire à la première, de limites qui leur seraient imposées» Gomme il ne s'agit ici de rien de moins que d'une contradiction, et qu'il y a nécessité logique de se décider sur l'aUemative, il semble qu'il fau» drait faire tout le possible pour prendre parti, et ne s'arrêter, ne renoncer, que devant une impossilnlité du mène ordre, devant une autre contradiction. Or on connaît une doctrine où la difficulté est résolue. Dans rhypotbèse, — mettons ici que ce ne soit qu'une hypothèse, — suivant laquelle l'espace et le temps seraient des modes universels de la représentation, et non des sujets en soi, des absolus, on résout l'antinomie avec une extrême racililé. On conçoit, d'une part, les attributs d'extension et de divisibilité indéfinies de l'espace et du temps, comme relatifs à la puissance indéfinie de l'imagination, et aussi à la nature d'une intuition vague qui s'applique avec des limites indéterminées. Les possibles accumulables dans le sens de la multiplication, ou dans celui de la division, de l'espace et du temps n'étant pas alors des étendues posées, actuelles, des durées données et écoulées, n'impliquent aucune contradiction* Enfin rimposslbilité de borner les possibles en imaginant des limites du monde se comprend, parce que ce serait borner l'essence universelle de la représentation applicable aux possibles. On conçoit, d'une autre part, tout ce qui est actuellement réalisé dans la nature, ou qui Ta été, et qui est susceptible de se caractériser en phénomènes distincts les uns des autres, on le conçoit, dis-jc, comme déterminé en soi, et par conséquent dénombré, quelque soustraits que soient les nombres réels à nos estimations; et ainsi l'univers réel est conçu sans que notre entendement tombe dans la contradiction de l'infini actuel.
Il y a donc un moyen de se servir du propre critère de M* Spencer, du critère « de Tinconcevabilité de la négative », en réduisant le véritable inconcevable au contradictoire; tandis qu'il y faut renoncer, si l'on déclare des propositions contradictoires également inconcevables, grâce au sens vague du mot inconcevable. H. Spencer ne veut pas de ce moyen, et pourquoi ? parce que, d'après lui, ce serait supposer quelque chose d'inconcevable. Si cela était, que perdrions-nous au change, quand c'est tou-^ jours là qu'on arrive d'après lui? Mais cela n^est pas, ou du moins les philosophes qui suivent la doctrine kantienne ou lebnizienne de l'espace et du temps regardent, au contraire, cette doctrine comme la seule concevable, et ce n'est pas précisément de contradiction que les accusent ceux qui ne partagent pas leur manière de voir.
Ce que M. Spencer reproche à la doctrine kantienne de l'espace et du temps, pour la nommer inconcevable, c'est qu'il ne la conçoit point. Ceci est naturel, aucun philosophe n'ayant de meilleur critère de ce qui peut ou non se concevoir que ce que Ini^mêipe peut ou ne peut pas
250 LES LABTRIlfTHfiS DB LA M^TAPSTSlOUE.
concevoir : mais M. Spencer^ de la façon dont il présente la conception qu'il déclare impossible, fait une pétition de principe en faveur de ses propres idées, et voilà ce qu'on ne saurait admettre, a Affirmer, dit'^l, que l'espace et le temps sont des conditions subjectives, c'est affirmer implicitement que ce ne sont pas des conditions objectives» ; oui, dans le sens où vous entendez vous-même Tobjectivi té du temps et de l'espace, — lequel sens nous ne sommes point tenus d'accepter — mais non pas dans ce sens où les conditions que vous appelez subjectives seraient éminemment objectives^ comme donnant à tous, les objets possibles des formes nécessaires^ inhérentes à la représentation d'une manière générale. « Si l'espace et le temps qui se trouvent dans nos esprits appartiennent au moi, il faut, continue M. Spencer, qu'ils n'appartiennent pas an mm moi, ce qu1l est absolument impossible de concevoir » ; oui, à moins qu'ils n'appartiennent au moi, et en général à toute représentalion, prise du côté représentatifs et en même temps au non moi, qui est toujours, nécessairement et objectivement, représenté sous cette forme, en vertu de la nature des phénomènes, que nous ne pouvons isoler de leur représentation. « Le fait même sur lequel Kant base son hypothèse, à savoir que notre conscience du temps et de l'espace ne peut être supprimée, le prouve^ car celte conscience dont nous ne pouvons nous défaire, c'est la conscience de leur existence objective » ; assurément, de leur existence objective, c'est-à-dire de leur existence en tant qu'objets dans la représentation : Rant ne l'entend pas autrement. Toute cette argumentation est donc la pétition de principe d'un philosophe qui se fonde sur ce que l'espace et le temps sont des formes objectives, vérité qu'on ne lui conteste pas, pour en conclure que la seule manière possible de concevoir ces formes, c'est d'en faire des propriétés de certains sujets donnés en soi, indépendamment de toute représentation. Cette conception, quoique impliquant au fond contradiction, est la sienne, mais il ne devrait pas la transporter au sein d'une conception différente, pour se rendre celle-ci impossible. Rant dit forn^ellement que ^espace et le temps ont une valeur objective^ sont objectifs par rapport à tous les phénomènes. On donne 1 -idée la plus fausse de sn doctrine quand on lui fait professer, saosplus d'explication, la subjectivité du temps et de l'espace (i).
Une autre objection de H*. Spencer, et qui renferme la même pétition de principe, consiste à dire que Tespace et le temps ne peuvent pas être à la fois des u objets de conscience, et des conditions de la conscience » ; que la forme d'une pensée ne peut pas'en être la matière. Il est clair que si Vobjet et la matière sont ce qu'entend M. Spencer, à savoir des entités indépendantes de toute représentation possible, il n'est pas hcile de concevoir qu'elles soient en même tempe des formes et des cou*
(i) Lu ffemietM prùtdpfis, p, il-at.
ditïous de la pensée. Toatefois les philosophes qyi ont admis un €$pace intelligible^ en regard d'un espace en soi, ont conçu quelque chose d'analogue à. ce que M. Spencer déclare inconcevable ; et lui-même, quand il suppose que l'œuvre de l'évolution de la nature^ pour la production de Tesprit, consiste en Torganisation progressive d'une correspondance du dedans avec les données antérieures du dehors^ ne conçoit-il pas une certaine manière, à la vérité bien obscure, une manière dont la matière et les objets deviendraient des formes et des conditions? Mais^ quoi qu'il en soiti l'idée originale de Kant est précisément l'identité d'une condition représentative avec la forme d'un objet représenté, et il n'est pas juste de la nommer inconcevable parce qu'on a soi*méme d'autres idées.
Stuart Mill a relevé, dans l'emploi que M. Spencer fait du terme mcaneemblej une équivoque plus forte que toutes les autres, et qui va nous conduire, à notre conclusion. Ne point distinguer entre l'inconcevabiUté d'un assemblage de concepts contradictoires, et celte d'une donnée primitive, inexplicable ipais non inintelligible, ou encore d'un fait incroyable à cause des associations d'idées qu'on a contractées, c'est être hors d'état de donner un sérieux fondement logique à la doctrine qui prend pour critère « l'inconcevabilité de la négative». Mais citer soi-même un autre cas de l'inconcevable, un cas tellement à part de tous les autres, et supérieur à tous, que les sceptiques les plus résolus l'ont constaté, et même admis à titre de critère, c'est préparer contre son propre système une objection pratique insurmontable, s'il est vrai qu'il s'agisse alors d'une ineoncevabilité dont aucune philosophie ne puisse tirer parti, et de la seule cependant qui ait jam$iis été uqiverselle* ment reconnue. Voici le passage de Stuart Mill (1):
« Lorsque M. Spencer nous dit, & propos de la croyance à notre propre existence, qu'on peqt assez bien concevoir qu'on n'existât pas, mais qu'il est impossit)le de concevoir (i. e. de croire) qu'on n'existe pas, celu se réduit à ceci : je crois que j'existe et que j'ai des sensations, parce que je ne peux pas ne pas le croire. Et en ce cas tout le monde conviendra que la nécessité est réelle. Les sensations actuelles et les autres états subjectifs de conscience^ chacun les croit inévitablement. Ce sont des faits connus per se; il est impossible de remonter au delà. Leur négative est réellement incroyable, et leur crédibilité n'est par conséquent jamais en question. Ces vérités-là n'ont pas besoin de la théorie de M. Spencer ».I1 s'agit, on le voit, de la réalité du phénomène actuel, en tant que tel poujr la pensée. Il est inconcevable, dit M. Spencer — incroyable, dit Mill, mais inconcevable parait ici tout aussi juste — que ce que je sens actuellement je ne le sente pas actuellement Cette ineoncevabilité est absolue, incom-
(1) Système de logique^ 1. 1, p. 310-311.
parable à toute autre. Aussi aucune autre n*offre la même garantie^ et l'expérience des opinions humaines le prouve bien.
c Mais, d'après M. Spencer, il y aurait des croyances relatives à d'autres objets que nos propres états subjectifs^ qui possèdent la môme garantie, et qui sont également invariables et nécessaires. Quant à ces autres croyances, elles ne peuvent pas être nécessaires^ puisqu'elles n'existent pas toujours. Il y a eu et il y a des hommes qui ne croient pas à la réalité d'un monde extérieur, et moins encore à la réalité de l'étendue et de la figure comme appartenant à ce monde; qui ne croient pas que l'espace et le temps aient une existence indépendante de l'esprit, ni à telle autre des înluitior^s objectives de M. Spencer. Les ntfàtions de ces croyances prétendues invariables ne sont point incroyables^ puisqu^on les croit. *. la. garautie de l'inconcevabililé fait défaut dans les seuls cas auxquels elle pourrait être applicable. »
L'objection fondamentale de Stuart Mill à la doctrine de ce l'inconcevable » est donc celle-là même qu'a formulée le critique américain cité au début de cet article : l'inconcevable de M. Spencer est ce que l'esprit (le l'auteur de la théorie de l'évolution ne se prête pas à concevoir; c'est, pour lui appliquer correctement sa théorie, ce que l'évolution a rendu inacceptable à l'esprit de ce philosophe, quoique ce ne le soit point à l'esprit de beaucoup d'autres. II ne voudrait pas, sans doute, donner pour une autorité suffisante sa pensée propre, au point où elle parvient et s'arrête ; mais quelle autre autorité invoquer, en présence de ce fait que sa croyance n'est que sa croyance? Sa croyance n'est pas nécessaire, dit trèsbien Stuart Mill, puisqu'e//en'erà/e/>as^ot{/ot<rs.
On l'a dit souvent : il n'y a rien qui n'ait été nié en philosophie ; excepté pourtant le phénomène actuel. S'en tenir à ce dernier, c'est le pur scepticisme, car un critère stérile n'est pas un critère. Mais si Ton y joint le principe de contradiction, avec un ferme propos d'en reconnaître les applications par des analyses sévères ; une fois reconnues, de les subir, et de ne les mettre en balance avec aucune autre espèce d'inconcevabilité, de celles qui, bien examinées, n'impliquent point de contradiction, il n'en faut pas davantage pour se tirer des « labyrinthes de l'infini et du continu » où l'on voit errer tant de philosophes. Ceux qui en sortent par ce chemin se trouvent en même temps fixés sur d'autres points d'une importance encore plus manifeste, et fixés d'une autre manière qu'ils ne l'eussent voulu bien souvent. Il y en a qui pressentent cette révolution mentale à laquelle ils seraient conduits, et qui la craignent ; et c*est ce qui les empêche. Henouvier.
BIBUOGRÀPHIB. 253
BlBIilOGRAPUliâ
HiSToias DE l'Amérique dd Sod depuis la conquête jusqu'à nos jours, par Alfred Deberle. (Paris, Germer Baiilière. Bibliothèque (T histoire contemporaine,)
L'auteur de cet ouvrage, M. Â. D., qui a été notre collaborateur à V Année phUo^ sophique^ indique loi-même, dans une courte introduction, le but qu'il s'est proposé en l'écnyant : Résumer l'histoire de l'Amérique du Sud, exposer l'atrocité de la conquête, l'ignominie de la colonisation, Théroïsme de l'affrancbissement ; indiquer comment les nationalités se sont formées, suivre le développement des institutions et les progrès matériels chez des peuples subitement appelés à la vie politique et à la liberté ; préciser le point où sont parvenus ces peuples mal connus et faire pressentir l'avenir qui leur est réservé.
Cette HUtoire de V Amérique du Sud est divisée en deux parties. La première comprend: V la découverte; 2^ la conquête; 3^ la colonisation; li° l'affranchissement et la constitution des diverses nationalités. La seconde partie se compose de dix chapitres consacrés aux divers États de l'Amérique du Sud. On voit le cadre que M. D. a eu à remplir. Son livre est un résumé riche de faits, écrit d'un style élégant et alerte, un peu sobre de réflexions personnelles, qui garde une juste proportion entre toutes ses parties, et qui offre une lecture attrayante de la première à la dernière page.
Voici un passage du chapitre de la colonisation qui montre l'esprit, selon nous, excellent dans lequel le livre est écrit :
« Les conquérants prétendaient apporter aux peuples d'Amérique la civilisation parla foi; le prétexte était bien trouvé; il ne les immolaient, dit-on, que pour servir Dieu <t la religion ; ils ne livrèrent les Indiens à Tinexorable et sanguinaire Inqui* sition que poussés par une sainte horreur de fidolàtrie ; on voudrait faire de ces glorieux bandits quelque chose comme des apôtres, ne voir en eux que des zélateurs qui croyaient louable et méritoire d'assaillir et de tuer quiconque était païen : jamais mensonge n'a été plus flagrant. Il est bien vrai qu'ils entendaient la messe avant le combat et qu'ils ne marchaient au carnage que suivis d^aumôniers, mais c'était par simple mesure de précaution et pour se mettre en règle avec le ciel. Leur but véritable^ et ils n'en eurent jamais d'autres , était la poursuite de l'or; le pouvoir central lui-même n'avait pas un plus noble mobile que la cupidité. Les scènes de massacres qui souillent les premiers pas des Européens, font la lumière sur ce point. Ne sait -on pas comment ces tribus bienveillantes et placides qui étaient venues sans défiance au-devant des étrangers, se virent trahies, rançonnées, égorgées impitoyablement ? Les Incas furent suppliciés, les empires renversés, les civilisations anéanties. On alluma l'incendie dans les temples, on brisa les statues, on fondit les vases précieux. On jeta aux\ents les Quipos, annales écrites avec des combinaisons de nœuds ; Tœuvre des siècles disparut. La destruction fut prompte comme le vol, farouche comme le crime, et d'autant plus insensée, d'autant plus implacable que le sombre fanatisme du moine s'unit à la bestiale convoitise du rettre. Des ruines et des cendres, des larmes et du sang, voilà ce qu'apportaient avec
eux les aventuriers* espagnols lorsqu'ils fondirent sur T Amérique. Ils imposèrent leur langue, leurs mœurs et surtout leurs vices, à cette terre vierge que la nature avait comblée de ses dons. Eux, les bandits de la vieille Europe, gens de sac et de corde pour la plupart, ils s'avisèrent de sauver toutes Côs âmes neuves, qui n'honoraient point encore le vrai Dieu en la personne des Alexandre VI. Ils convertirent donc tout ee qu'ils reneontrèrenC, bon gré mal gré, et le ctnonfut cboist comme mo^en de perBiuaioft. Grâce à cette uUitna rath regum^ le baptême était infligé partout où le froc d'nn moine réussissait à pénétrer. Quand ils étaient las de fusiller, écarteler et brûler ceux qui refusaient de se laisser dépouiiler, asservir et évangéliser, ils levaient des armées pour leur propre compte et s'entretuaient...
> On ne peut lire sans une profonde horreur le récit des atrocités qui subirent la découverte du Nouveau-Monde. L'Espagne monarchique en portera éternellement la honte. L'Eglise catholique» quoi que puissent faire les auteurs â ses gages» ne s'en lavera jamais; elle fut en toutes ces choses la grande inspiratrice dn pouvoir civtl,et, par conséquent, sa culpabilité est immense. Ne tenait-elle pas ht royauté dans ses mains habiles? » (P« &k etsuiv.)
L'ouvrage se termine par un chapitre intéressant où H. D. exprime d'une bonne et vive plume sa conflance dans Tavenir des républiques de l'Amérique du Stid. Nous en détachons la page suivante :
« Les vieilles monarchies d'Europe, dont l'histoire est chargée de crimes d'hommes à hommes, d'atrocités de nations à nations ; elles qui ont mis en oravre tous les genres d'esclavage, qui ont raffiné sur toutes les cruautés, qui ont épouvanté la terre de leurs querelles dynastiques ou religieuses , allumé partout les bûchers de rinquisition, et dont les infortunées populations se sont traînées des siècles durant de misères en misères, de désespoirs en désespoirs, -^ les vieilles monarchies d'Europe, disons-nous, secouées par tant de cataclysmes, bouleversées par tantde guerres et de révolutions, parlent avec un dédain superbe de ces républiques Agées d'un demi-siècle, qui à travers tant de pièges et de difficultés poursuivent confusément un travail dont le dernier mot sera, n*en doutons point, le triûttiphe de la civilisation et de la libellé...
}) Ne soyons pas trop sévères enverd elles et sachons d'ailleurs faire remonter à qui de droit la responsabilité de l'état social dans lequel elles se trouvent.
» Longtemps déchues politiquement, fermées i tout accès du dehors, façonnées depuis des siècles A l'absolutisme clérical et monarchique, livrées A une superstition dégradante et ayant à luUer contre des vices originels de caste, l'existence de la plupart d'entre elles est restée Un perpétuel problème. L'émancipation n*a pas engemlré, comme on voudrait bien le dire, les maux qui les ont frappées. Ces maux sont une transmission, ils sont le legs du passé, et la liberté qui les a mis A nu saura les guérir. Cette liberté reçue à l'improviste, on a durement reproché aux Américains du Sud d'en avoir fait un déplorable usage. Des hommes graves ont écrit qu'ils ne méritaient point de la conserver, qu'il fallait la leur reprendre et qu*uussi bien le devoir des monarchies d'Europe était d'intervenir dans les affaires de ces républiques turbulentes, qui de masses ignorantes qu' elles étaient ne se transformaient pas du premier coup en nations correctes et disciplinées. Ces paroles impru*
PETIT TRAITÉ B8 MOHALB. 25S
dentés se sont fait entendre surtout à l'époque bù l'expédition du Mexique et le reprise de possession de Saint-Domingue par TËspagee pouTaient être oonsidérées comme symptômes de menaces pour Tindépendance du Nouveau-Monde. Mais qu'on ne s'y trompe pas, le poleau de Queretaro est significatif, et les princes en quête d'une couronne feront bien d'y regarder à deux fois ayant d'aller comme ce pauvre Maximilien se jeter étourdiment sous les balles d'un Juarez. Ne dites doue plus que ces peuples sont indignes de la liberté , puisqu'ils ont su la conquérir et qu'ils sauraient au besoin la défendre contre Télranger, comme l'a fait le Mexique, comme l'ont fait le Pérou et le Chili. C'est vainement que des écrivains stipendiés^ des diplomates à courte vue^ des ambitieux avides ou infatués de ieuQi mérites font entendre d'inconvenantes menaces , de maladroits appels à l'ingérence de l'ancien monde et parlent de monarchiser de gré ou de force ces démocraties en travail ; ce à quoi elles tiennent le plus, ces républiques qn'oki a systématiquement diffamées, c'est de rester maîtresses d'eUes-raêmes, maltresses de leur présent, maîtresses de leur avenir. A travers tentes les incertitudes, à travers tous les dangers, elles ont conservé une foi profonde en leurs ressources propres» elles n'ont point recherché de sauveur impérial ou royal, elles ne se sont point données, à titre perpétuel, à tel on tel individu, et ne doivent qu'à elles seules la gloire d'avoir pu triompher des périls où rinexpérienee précipite les peuples au berceau. > (P. Z^U et suiv.)
A t'USAC^E DES ÉCOLES PRIHAIKES LAÏQUES