SOMMAIRE DU NUMÉRO DE NOVEMBRE
Les cinq Académies, ce qu'elles ont été et ce qu'elles sont devenues, par M. Ernest Bersot^ président de T Académie des sciences morales et politiques. — Concours relatif au mouvement de la population, par M. Joseph Gamier^ membre de l'Institut. — Les discussions du congrès ouvrier de Paris, par N. Eugène Petit. — Les Congrès de statistique et le IX* Congrès tenu à Buda-Pesth, par M. Maurice Block. — La question monétaire en Amérique, par MM. Toumsmd, Gibson et Wctson. — Quelques observations sur le dénombrement de la population pour 1876, par H. J. Maret-Lericke, — Manifeste de la Société françabe des Amis de la pa^x contre les projets d une intervention armée en Orient, par M. A, Frank, membre de l'Institut, professeur de droit international au Collège de France. — Discussion à la Société d'économie politique. Réunion du 6 novembre 1876 : La question monétaire à propos du voyage de M. CemuscM et du projet de loi de M. Joseph Gamier, — Comptes rendus par MM. de FontpertuiSj Passy, membre de l'Institut, P. Boiteau, Loriol, Mercier.
Le rédacteur^gérant ; F, Pillo.^.
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5 "« ANNEE. 30 NOVEMBRE 1876* N» àà
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE
l'infini et le CONTINU. — HEGEL ET M. SHADWORTH HODGSON
La Critique philosophique a été invitée, et récemment dans une lettre aimable, quoique anonyme, à produire, si cela lui est possible, une réfutation sérieuse d'une doctrine dont l'esprit a été pour nous l'objet de nombreuses attaques, et qui avait droit d'autant mieux, semble-t-il, d'être examinée de près, toute prévention à part : la doctrine de Hegel. On croit aujourd'hui assez ordinairement que la phase philosophique si brillante des prétendus disciples de Kant, avant Schopenhauer, est un phénomène à classer dans l'histoire; que la vaste construction de Hegel est allée rejoindre honorablement celle de Spinosa, nous ne dirons pas pour dormir dans le même tombeau, mais bien pour partager le culte que les amants de la métaphysique ont voué de |iècle en siècle aux ré* vélateurs de l'absolu ; et qu'enûn le théâtre de la philosophie qui vit, travaille, cherche, pense et fait penser, est passé d'Allemagne en Angleterre. Il parait au moins certain, si le mouvement de la librairie a quelque signiiication, que nous ne sommes pas les seuls, dans la Critiqua philosophique, à estimer qu'il y a actuellement des fruits plus solides à tirer de l'étude des penseurs et philosophes anglais que de l'examen des thèses métaphysiques de l'école hégélienne. Tel de ces penseurs dont nous n'avons pu nous occuper encore apporte, dans le courant des idées générales, des vues nouvelles, ou de forme nouvelle, qui méritent de fixer l'attention. Nommons M. Murphy, M. Lewes, M. Hodgson, et parmi les anciens d'une autre école, Whewell et Mansel. Et n'oublions pas surtout qu'un ouvrage capital, comparable et selon nous supérieur en plusieurs points à la logique de Hegel, la Psychologie de M. Spencer, exige de nous un examen détaillé que nous avons trop ajourne. Mais la personne qui nous écrit attache au moins autant d'importance à un système fîxe, tout d'une pièce, qui conserve ou reprend çà et là des adhérents, qu'à des travaux originaux ou plus libres de philosophes moins éloignés de nous. « Une réfutation solide et loyale serait d'autant mieux
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274 LES LAfiTRI!tTHËS DB tk MÉTAPHYSIQUE.
la bienvenue, nous dit-on, que l'hégéllanisme, loin d'èlre mort, comme on se plaît à le répéter, survit ou renaît, sous des formes plus ou moins puresi aveo de8 hériiiera plus ou moins directs^ en Allemagne, en Italiei &a France même, où le silence actuel des hégéliens fait illusion sur leur nombre. »
Nous croyons tout à la fois et que i'hégélianisme a des adeptes trèsnombreux, les plus nombreux peut-être en France, parmi les gens d'esprit indépendant qui s'intéressent aux idées générales, et que la doctrine formelle de Hegel n'y a jamais rencontré que très-peu de disciples. S*il s'agit, en effet, d'une certaine façon habituelle d'envisager le monde, la moralei l'histoire» les questions du bien et du mal, l'essence du divin, les destinées des personnes, nous ne voyons à peu près autour de nous que des hégéliens ; car, on peat le dire, le saint-simonisme, le positivisme et aujourd'hui Tévolutionnisme naturaliste ont donné des formes diverses, des aspects divers à une commune direction de croyances optimistes et panthéistes auxquelles le nom de Hegel peut parfaitement servir de ralliement, de même qu'un dogme explique et embrasse ses propres hérésies. Si, au contraire, on entend parler du grand système idéaliste, et de rîdentification de l'univers avec l'idée qui se développe contradictoirement^ et de cette méthode étrange qui enchaîne tous les moments de l'Idée, de négation en affirmation et d'affirmation en négation, depuis i'être-néant jusqu'à la nature et à l'esprit, à travers une longue suite de termes abstraits, un hégélien tel que M. Yéra, le modèle des vrais disciples, est assurément une rareté. Nous ignorons s'il s'en trouve un second de langue française. L'hégélianisme, suivant la première acception que nous donnons à cette philosophie, a été combattu depuis le premier jour, et sans relâche, dans la Critique philoêopkique^ de la manière qui nous a paru la plus efficace, en opposant à ses thèses principales des thèses diamétralement opposées. Quant à Thégélianifeme formel, nous ne renonçons pas à en entreprendre le siège en règle qu'on nous demande, car il peut y avoir profit à présenter sous le point de vue qui nous est propre des objections connues, dont presque tout le monde sent la force, mais que la difficulté da sujet a souvent empêché d'atteindre une parfaite rigueur. En attendant, nous saisissons Toocasion de ces études sur le « labyrinthe de l'infini et du continu » pour examiner les thèses de Hegel sur des points essentiels de toute doctrine philosophique : l'espace, le temps, la quantité et l'infini.
Remonter de M. Spencer^ de qui nous avons parlé dans notre précédente étude, à Hegel, auteur comme lui d'un système qui embrasse tout le connaissable, mais avec « l'inconnaissable » en plus, c'est aborder les produits d'une méthode dont Tapriorisme ne garde aucune réserve et qui se dispense de toute analyse, hormis de celles qui portent sur un siyet tout de création interne : aranearum mare têlai ex se confidunt^
comme dit Bacon. En outre, nous quittons les explications relatives à des objets définis, et l'examen des difficultés sur la manière de conce* voir des faits. Nous revenons à ce que la métaphysique et la théologie ont forgé de plus inintelligible. Les vrais prédécesseurs de Hegel ici ne sont pas Kant, ou môme Leibniz. C'est Bruno, c'est Nicolas de Gusa, affirmant l'identité de l'espace et du point dans Timmensité^ du temps et de l'instant dans l'éternité, de l'être et du non-être en un sujet unique ; c'est Schelling résumant leurs élucubratiûns dans « l'essence de l'absolu un, qui^ de tous les contraires, n'est ni l'un ni l'autre, qui^ sans jamais sortir de son éternité^ comprend Hnfini elle fini dans un seul et même acte de son existence divine (1); » c'est donc au fond tout ce qu'il y a de docteurs de TËglise dont la doctrine, quoique plus timide ou plus enveloppée, brise les catégories de l'entendement, et fait de la spéculation sur les attributs divins une dllirmation simultanée de propriétés contradictoires.
Hegel ne diffère de tous ceux-là que par un degré d'abstraction de plus, un degré qui étonne, c A l'identité primitive de l'Être et de la pensée, dont Schelling fait la source commune de la nature et de l'humanité, Hegel, dans l'intérêt d'une unité plus rigoureuse, substitue Viàée absolue, l'idée pure, l'idée logique, qui, par sa propre et seule activité, devient successivement nature et esprit, monde physique et monde moral. Dans ce système, l'essence des choses était dans leur connaissance, et l'idée produisait l'être.
» Ramenant tout l'univers à une simple notion, Hegel la poursuivit dans le cours de son existence compliquée et de ses métamorphoses progressives, la montra passant, en vertu de sa force et comme de sa dialectique instinctive, d'une sphère inférieure à une sphère plus haute, d'une forme moins parfaite à une forme plus achevée. Celte notion «e produit d'abord en sortant de Dieu, qui, avant de se réaliser par l'idée, est une pure abstraction, et elle va d'évolution en évolution jusqu'à ce qu'elle finisse par se perdre dans le muet abtme du néant originel d'oii elle s'est Urée on ne sait comment et où, après une course aussi vaine *que laborieuse, elle retourne on ne sait pourquoi. Hegel en retraça néanmoins la marche à travers toutes les crises de la nature, toutes les phases de l'humanité, parmi tous les éléments comme sous les lois de la physique, entre les causes comme au milieu des évédeitients de l'histoire. Avec une habile pénétration et une incontestable puissance, il l'observa et la décrivit dans la matière, dans la science, dans l'État, dans l'art, dans la religion, dans la philosophie^ et montra l'être pur se réalisant dans la nature, puis la nature devenant esprit, enfin l'esprit de-
(1) Bruno, ou du principe divin et naiinvl des chose ?, par M. de Schelliu^^ tra»! par Gh. Hu8son,p. 80.
venant Dieu. La philosophie de Hegel était un panthéisme abstrait el absolu Elle partait du néant de l'être, passait par le néant du devenir, aboutissait au néant de la mort, en traversant d'une manière fatale, par un progrès sans motif, une existence sans but (1). »
L'abstraction est poussée tellement loin, non-seulement dans Tidéc généralissime de Vldée^ appelée à évoluer pour la génération du monde, mais encore dans la suite des définitions qui conviennent à ses moments et à ses métamorphoses, qu'il est impossible de savoir de quoi parle Hegel. Il a commencé sa construction logique, qui est aussi celle de l'univers, par T^^re jour qui n'a nulle existence interne ni externe, par le néant qui est la môme chose que Tôtre auquel on Toppose. Il la continue par un devenir qui ne devient rien, par une existence et un être pour soi^ qui se déterminent à tout et à rien. La qualité'fii la quantité dont il parle ne sont aucune qualité, aucune quantité. Toutes ces notions se tirent les unes des autres par des négations redoublées, revenant sur elles-mêmes et changées en affirmations. Mais on ne sait jamais ce qu'on affirme ni ce qu'on nie. Dans cette joute bizarre, le fini et Vin fini se présentent avant que la quantité et le nombre aient fait leur apparition; ils s'appliquent aux limitations variables et à Tindétcrmination générale des qualités qui peuvent devenir indéfiniment autres qu'elles-mêmes. L'espace et le temps n'existent pas encore; car lis n'apparaissent qu'avec la nature, et la nature est un développement de l'idée extériorisée, lequel n'est que parallèle au développement logique de l'idée pure et n'en fournit point les éléments. Il n'est pas facile de comprendre quel rapport peut exister entre la réalité et l'évolution de l'idée ainsi séparée des conditions essentielles de la pensée, telles que l'espace et le temps.
Quoi qu'il en soit, le fini et l'infini, eu égard à la qualité, posent le même problème des antinomies qu'on a coutume de considérer dans la quantité, et cela par la raison que la notion du nombre ne peut être détachée de la qualité même, du moment qu'on envisage celle-ci dans ses variations multipliées. Hegel a beau voir l'infini dans l'universel, confusion qu'on lui a souvent reprochée, la vraie question de l'infinité quantitative ne laisse pas de se présenter d'elle-même^ dès qu'on parle de la multiplication indéfinie des qualités allant de différence en différence sans limite. Mais il se hâte de la supprimer en la noyant dans sa dialectique habituelle; il y a, dit-il, un mauvais infini qui n'est que Vindéfinif ou progrès à l'infini, procédé interminable auquel échappe toujours la synthèse. Il faut sortir du dualisme qui laisse subsister
(1) Mignet, Notice historique sur la vie et les travaux de M, deSchelliag^ 1858. — Malgré des traits de satire^ ce brillant morceau académique donne du système de Hegel une idée aussi juste qu il est possible de l'exprimer en si pea de mots et sans se rendre esclave d'un vocabulaire obscur. Il y manque cependant l'indication de la dialectique des contraires, dans le passage de Vidée à ses moments successifs.
Topposition du fini et de l'infini. Et pour cela, l'on ne doit pas même dire que Vinfini et le fini m font qu*un, ou que la vraie infinité est Vunité du fini nt de Vinfini; car alors Tinflni subirait des modifications de la part du fini, comme inversement celui-ci de la part de celui-là; c'est ce qu'il ne faut point. La vérité, c'est que la négation de la négation qui produit l'infini ne laisse subsister que lui; c'est lui qui est l'affirmation^ et le fini n'est que la négation qui a disparu (1). En d'autres termes et autant qu'on peut comprendre, l'universel est l'essence de la réalité et les individus sont identifiés avec l'universel. Mais que deviennent les distinctions numériques? Il n'y a donc pas de nombre dans les choses? Voyons aux quantités proprement dites.
Le passage de la qualité à la quantité s'opère en niant dans l'être pur les déterminations qui font un avec lui-même^ à savoir tout cela précisément qui est qualité: il reste une déterminabilité indifférente à toute détermination, et c'est celle qui porte sur les différences quantitatives. Si c'est là une déduction, comme il le parait, elle est sophistique. Comment trouver, en effet, la quantité dans l'être, è la place de la qualité supprimée, quand, d'une part, il faut qu'on ait déjà l'idée de la quantité pour la reconnaître ainsi; quand, d'autre part, il est impossible de penser à des quantités, qui ne soient des quantitéf^ de certaines choses, et par conséquent de choses qualifiées, de qualités? Toute cette dialectique est une suite de tours de passe-passe qui consistent à séparer en apparence des idées inséparables, pour ensuite les faire sortir les unes des autres en protitant de ce qu'elles s'impliquent mutuellement. Si Ton ne supposait constamment l'idée qu'on se propose dé déduire, on ne pourrait prononcer un seul mot intelligible pour l'explication de celle dont on veut la déduire. Par exemple les notions d'unité et de pluralité sont évidemment impliquées dans tout ce qu'il est possible de dire touchant la détermination de qualité (2), et c'est un jeu ridicule de montrer l'espace devenant le temps, comme Hegel le fait aussi quelque part. Mais nous n'avons pas à nous arrêter ici sur ce vice capital du système.
Hegel imagine, à propos de ce qu'il appelle être pour soi, certains symboles inexplicables dans la sphère d'abstraction où il se place. L'un, la répulsion, lui sert à représenter les unités comme identiques et pourtant distinctes dans la pluralité; l'autre, Vattraction, à nier le premier tout en le supposant, et, par suite, à représenter le continu :
(f La quantité, dans ce rapport immédiat avec elle-même qui a été posé par Vattraction, est quantité continue; mais comme elle contient
(1) Hegel, Logique, trad. par A. Yéra, t II, p. 32.
(2) Ces sortes de sophhmcs sont mis en bonne lumière dans un livre qui a été fort remarqué en son temps, et qui l'aurait été bien davanta«;e, si Tauteur avait pu séparer Texposition et la forte critique de la philosophie de Hegel d'avec la défense des doctrines auxquelles il était lui-même attaché. Voyez Hegel et la philosophie allemande,^T A. Ott, 184^.
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d'un autre côté la détermination de Tun, elle est quantité ditcrète. Mais la quantité continue est en môme temps quantité discrète, parce qu'elle n'est que la continuité de pluaieurs^ et la quantité discrète est en même temps quantité continue, parce que les uns qui forment la dis-* crétion sont identiques et constituent par conséquent une unité. D'od il suit:
« 1* Que la grandeur diâcrète et la grandeur eontmue ne doi?ent pas être considérées comme formant des espèces distinctes de grandeur. Car elles sont deux déterminations d'un seul et même tout ;
» 9* Que l'antinomie de Tespace, du temps et de la matière, touchant la divisibilité infinie ou Tindivisibilité de leurs éléments, .vient de ce que, dans le premier cas, la quantité est considérée comme continue, et, dans le second, comme discrète. Si l'on ne pose le temps, Fespaoe, etc., qu'avec la détermination de la quantité continue, ils sont divisibles à l'infini. Si on ne les pose qu'avec la détermination de la quantité discrète, l'on arrivera & une dernière division, car ils seront composés d'unités indivisibles. Mais l'une des deux déterminations est aussi in* complète que l'autre (i). »
Ainsi la qu'intilé est discrète ou continue suivant qu'on l'envisage comme discrète ou continue : déterminations incomplètes. Qu'estrce donc que la détermination complète? C'est celle qu'on obtient en considérant le passage d'un contraire à l'autre — divisibilité, indivisibilité — et leur unité fondamentale. L'antinomie est objective^ quoi qu'en ait dit Kant, et la solution rationnelle du problème est précisément ce qu'on présente comme sa difficulté! L'infiniment grand, l'infiniment petit, auxquels on arrive eo tentant d'épuiser le continu et de pousser les discrets aune multiplication sans fin, ne sont eux-mêmes que des formes d'une fausse infinité quantitative. On n'a le véritable infini qu'autant qu'on fait de la contradiction la nature propre et essentielle du sujet dans lequel les limites se posent et s'évanouissent. C'est ainsi que l'espace forme un tout continu« parce que, « dans son état d'indififérence, l'espace est la possibilité, et nonLi position de ces éléments juxtaposés et négatifs » qui sont les points. «Le point, cet être-pour-soi de l'espace, est plutôt une négation qu'on y pose. Par là la question de la divisibilité infinie de l'espace est résolue. » De môme, le temps est « l'être qui en étant n*est pas; c'est le devenir accompagne d'intuition. Les diff'érences sont des moments, c'eslà-dire des différences qui se suppriment immédiatement elles-mêmes, en tant qu'elles se produisent extérieurement, c'esl-à-dire encore en tant qu'elles sont extérieures à elles-mêmes... Le temps est continu comme l'espace, parce que c'est la négativité abstraite qui se met en rapport avec
(I) Lof^/i/ur, lra«l, .le M. V6i,t, l. If, p. 45,
elle-même; et dans cet état d'abstraction il ne contient aucune diiTé-r rence» (1).
Quand Hegel caractérise l'espace comme une possibilité, et non point une position effective, des lieux ou des points qu'on peut y fixer indéfiniment, on pourrait croire qu'il s'approche de la vraie solution de l'antinomie, à savoir de celle où l'on distingue la puissance de l'acte dans l'intuition spatiale; maison se tromperait du tout au tout, parce qu'il s'agit pour lui non de cette intuition qui est une forme de la sensibilité, mais bien d'une idée objective, dont l'essence est formée de l'union et identification des contradictoires. Aussi arrive-t-il, en continuant à traiter du temps, à des propositions qui ne peuvent laisser aucun doute sur sa doctrine, et dans lesquelles on retrouve ces dogmes métaphysiques et Ihéologiques dont nous parlions plus haut: l'absolue eonli* nuité du temps exige son identité avec l'éternité, qui n'admet ni vraie succession ni différences. Le temps n'a point commencé* puisque l'inS" tant du commencement supposerait un temps antérieur. Le passé et l'avenir sont des abstractions qui semblent trouver une réalité dans le présent, mais le présent lui-même, ou ce qu'on appelle ainsi, n'est qu'un moment abstrait qui disparaît dans le non «être. Aussi le temps ne sort-il pas de lui-môme en passant d'un instant à l'autre. Chaque moment de la durée renferme le passé tout entier qui y aboutit, avec l'avenir infini dont il est le germe, et le présent sensible est ainsi identifié avec le pressent absolu qu'on nomme l'éternité. Nous voilà bien loin des conditions d'un problème intelligible touchant la division des quantités.
Un philosophe qui ne se rattache à aucune des grandes écoles de son pays, M. Shadworth Hodgson, a écrit les lignes suivantes, enconctusioR de son ouvrage de la Théorie de la pratique :
« Les deux grands esprits constructifs de ce siècle ont été Hegel et Comte ; tous deux ont visé, quoique par différentes méthodes, à un sys^ tème de philosophie embrassant toutes choses ; et Comte peut être regardé comme l*autreôe Hegel^ comme sa négation. Ni l'un ni l'autre système n'est complet en lui-même; chacun ne trouve son complément que dans les idées particulières à l'autre. La tâche de l'avenir est de coœbicer les deux systèmes contradictoires en un seul qui sera la vérité des deux, à la fois métaphysique dans sa méthode, positif et expérimental ea aon contenu... Contribuer en quelque mesure à la solution de ce problème, c'est l'objet que je me suis proposé dans le présent ouvrage (2). »
La tâche pout paraître étrange de concilier Hegel et Comte, comme e^
(1) Ilcgel, Philosophie (le la nature y trad. de M. Véra, t. I, p. 216.
(2) The theory of practice, an elhical eiigniri/yhyf Shadworth H. Hodgion^ îvol. în-S*. 1870, t. Il, p. 500.
280 LES LABTILlirTHES DE LA MÉTAPHTSIQUE.
général de trouver la vérité dans Tunion de deux syslëmes qu ouditcontradictoires. Mais du moins on n'attribuera 'pas à M. Hodgson une prévention exagérée contre Tonlologie de HegeL Voici pourtant comment il la caractérise» ainsi que la leulative de ce philosophe pour construire le monde non point en élevant la conception du monde au-dessus du contradictoire, mais au contraire en le soumettant à la loi des contraires. Le passage est remarquable et digne d'être médité :
« C'est Taffaire de la philosophie de résoudre les contradictions apparentes, et non pas d'y acquiescer. Les contradictions non résolues sont la place forte du scepticisme, et la classe de contradictions sur lesquelles nous disputons encore fut la place forte de la secte philosophique des sceptiques de la Grèce. Ces contradictions ne furent pas résolues, mais bien excédées par le néoplatonisme. Kant en essaya une solution dans ses antinomies de la raison pure, et Hegel les prit pour les incorporer dans son système logique, qui se trouva par là le système d'ontologie le plus profond et le plus complet qui ait jamais été proposé. Mais ce système n'est point satisfaisant, non pas parce qu'il s'incorpore ces contradictions, et par conséquent les résout, mais parce que l'opération ne réussit qu'en recourant à l'ontologie. Hegel soutient que la contradiction est l'essence et la loi dernière de toutes choses, de l'univers et de ses parties depuis la plus grande jusqu'à la plus petite; il ramène ainsi, il est vrai, toutes choses au même niveau, mais ce n'est pas en élevant le contradictoire au niveau du non-contradictoire, c est en abaissant lenon contradictoire au niveau du contradictoire. Ov ceci n' est po^ihle qu'en transformant les notions logiques et relatives en absolues entités^ c'est-à-dire en prenant pour accordé que la métaphysique est une science de l'absolu, une ontologie. L'ontologie est quelque chose comme une tentative pour sauter hors de son ombre. L*ontologie tente de penser la somme des choses ea tant que telle; comme si la somme des choses pouvait, en tant que telle, être rapportée à quelque chose d'autre dans la conscience, et comme si elle ne devait pas toujours être rapportée à la conscience elle-même I Pensez à cette relation de la somme des choses à la conscience: alors cette conscience est renfermée dans la somme des choses; mais la conscience qui porte sa réflexion sur toutes deux prend la place de cette conscience qu'on dit renfermée dans la somme des choses. Répétez sans fin ce procédé, il n'en sort jamais rien de plus, jamais l'absolu n'est atteint, jamais la somme des choses n'est représentée en tact que n'étant pas un objet de la conscience. Donc, a fortiori^ la somme des choses ne peut répondre à une pensée dont l'objet réfléchi soit posé hors de la conscience ; l'unique objet de ce genre qui puisse lui convenir est un aspect, une diCTérenliation de soi dans la conscience. Je conclus de là que si l'univers est en son essence, ou sous l'un de ses aspects, une contradiction, l'explication métaphysique qu'on*
LES LABYRINTHES DE LA MÉTAPflTSIQUE. 281
en donne de la sorte le rend inintelligible. Et si c'est d'explication ontologique qu'il s'agit, elle repose sur une idée fausse de ce qui est possible. Nous ne pouvons donc ni nous résigner à des contradictions qui resteraient sans solution, ni accepter la solution que Hegel en a donnée (1). »
Ce passage qu'on trouvera peut-être un peu obscur est singulièrement solide. Il présente sous forme condensée trois objections contre lesquelles le système de Hegel est sans défense r 1* Ce système use d'un procédé désespéré en prenant pour solution du problème cela môme qui ne peut que le rendre insoluble pour l'enlendenient : il noie dans la contradiction ce qu'il s'agirait d'élever au-dessus de la contradiction; 2" ce système prend, pour forger les entités absolues dont il a besoin, des notions abstraites qui ne sont intelligibles qu'en tant que relations posées dans l'esprit et gouvernées par la logique; 3** ce système affiche l'insoutenable prétention d^atteindre ce qui envelopperait la conscience et ne serait point une relation à la conscience. C'est ce qui s'appelle vouloir sauter ho?*s de son ombre.
Le chapitre du livre du Temps et de VEspace^ de M. Hodgson, où se trouve cette forte critique de la doctrine de Hegel, est celui oti l'auteur traite de l'infinité et de la continuité. Il va sans dire d'après cela qu'il n'admet point pour son compte l'existence d'une infinité actuelle, d'une continuité mathématique absolue, qui impliqueraient contradiction dans l'objet, comme nous l'avons si souvent démontré. Toutefois nous regrettons d'avoir à constater que sa propre solution des terribles antinomies laisse à désirer. D'abord la forme sous laquelle ce philosophe pose la question n'est pas celle qui fait ressortir la vraie difficulté et comprendre le vrai problème. C'est une forme abstraite qui permet de se contenter à trop peu de frais. M. Hodgson considère la contradiction qu'il s'agit d'éviter, d'une manière qu'il emprunte à Hamilton et à Mansel : Le temps et l'espace sont-ils infinis? Comment alors peuvent-ils être finis? Sont-ils finis? Comment peuvent-ils être infinis? Il n'a point de peine h montrer que les termes contradictoires, en ce cas, ne sont pas affirmés du même, et sous le môme point de vue; que le caractère fini appartient aux objets limités par la conception et la volonté; que le caractère infini dépend de la conscience involontaire et de la nature illimitée de l'imagination et de la perception. Cette distinction revient à celle de Vaclualité et de la potentialité; le fini est un rapport actuel, l'infini est potentiel, il n'est au fait que l'indéfini : Voilà des notions correctes, et elles suffisent pour donner la clé de la contradiction envi-
(1) Time and Spnce^ a metaphysical Essay , by Shadworlh H. Hodgson, 1865, in-8, p. 135. Nous avons cherché des équivalents pour n*avoir pas à faire usage du tenue scolastique de «seconde intention de Tesprit», employé par Tauteur, et qui aurait exigé quelques explications.
282 LES LAVYHINTHES DE LÀ MSTAPHTSIOUE.
Singée dans les essences géométriques abstraites. Mais les antinamies Kantiennes posent de bien autres questions : Le monde a-t-it commencé, ou les phénomènes se prolongent-ils sans terme en rétrogradant dans le temps? Les phénomènes sont-ils soumis à la limitation d'une existence numérique, en leur dissémination dans l'espace, ou s'étendent-ils sans nombre et sans fin, comme fait l'intuition ou imagination appliquée aux possibles de l'espace? Enfin les éléments des composés naturels sont-iU sans nombre, ou sont-ils en nombre déterminé? Ces questions concrètes font apercevoir dans l'hypothèse de l'infini une con* tradiction qu'on ne lève pas en distinguant deux points de vue pour les divisions de l'espace et du temps; car elle porte sur des existences actuelles qu'on supposerait à la fois données et soustraites à la déterroi* nation numérique. Cette fois on assemblerait incontestablement deux points de vue dont l'un exclut l'autre dans l'entendement.
L'espèce de distinction dont se contente M. Hodg^on lui permet, demeurant ainsi dans l'abstrait, d'admettre l'existence d'un infini mystérieux qu'il nomme une idée^ et qui est pour lui ce que la limitation de nos facultés nous empoche d'atteindre^ ce que la représentation attein* drait si elle pouvait franchir les bornes qu'elle ne peut pas franchir : non point une conception, par conséquent, mais la conception d'une conception! Après qu'il a distingué le caractère du fini et celui de l'infini, dans l'espace et le temps, en rapportant chacun de ces caractères à un point de vue différent, pour éviter la contradiction, lequel de ces caractères, se demande-t-il, est le décisif, le dernier^ le plus intime (innermoêt)^ et lequel est le subordonné? Et il répond sans hésiter: Le caractère fini est subordonné au caractère infini :
« Subordonné, non contradictoire^ puisque le point de vue diffère, ainsi qu'on l'a montré. La nature de notre conscience, en présence des objets, nous oblige à penser au temps et à l'espace comme n'étant limi- . tés que par eux-mêmes et comme toujours limités par eux-mêmes. Notre incapacité de les épuiser est leur infinité. Mais chaque pas que nous faisons dans la voie de leur exhaustion est une limitation, tout ce que nous pouvons renfermer distinctement dans leur portée est fini. Et ceci n'est point contradictoire à ce qui a été dit ci-dessus : que la limitation du degré de nos facultés est la cause pour laquelle nous ne pouvons pas présenter l'espace et le temps comme infinis à notre conception. Les concevoir comme infinis, voilà ce qui impliquerait contradiction. Mats quoique cela ne soit pas faisable^ nous pouvo^is t imaginer ou le représenter comme faity nous pouvons le représenter comme une conception actuelle. Il ne sortira pas de là une conception de l'infini, mais une conception d'une telle conception, une conception représentée. Les conceptions de l'infini représentées ou anticipéeB de cette manière s'appellent des Idées.» {Time and Space, p. l/i3.)
us UBYAINTUBS DE LA META PHYSIQUE. 283
On voit que iM. Hodgson revient par un chemin qu*on peut trouver original, mais enfin revient à ce point de vue commun des inûnitistes, qui attribuent un mode d'existence à l'infini réalisé, et le posent comme échappant en lui-même à la contradiction à laquelle il semble sujet seulement à raison de la nature bornée de nos facultés. A nos yeux, M. Hodgson fait ainsi rentrer dans l'objet considéré en soi, quelque nature qu'il lui prête d'ailleurs et quelque nom qu'il lui donne, les caractères contradictoires dont il prétendait d'abord TaffraDcbin La théorie Hégélienne de l'infini est au fond, et malgré de fortes velléités de résistance, celle à laquelle il se trouve ramené. Aussi attache-t-il au terme d'infini, dans le chapitre où il traite des idées^ ce sens vague et trompeur qui permet de confondre les idées les plus différentes, celles qui impliquent contradiction et celles qui expriment un idéal vrai de la pensée :
c( Les idées sont une espèce particulière de concepts : des concepts qui s'avancent dans la ligne de l'imagination, et alors, trouvant que le chemhi mène à Tinfini, prennent un élan et atteignent d'un saut le but, supposant que le chemin infini a été traversé. Chacun de ces concepts anticipatoires est une idée. Le temps et l'espace eux-mêmes, comme infinis, sont des idées. Les objets situés dans le temps et dans l'espace, les sentiments de toutes les espèces peuvent aussi être des idées, quand on les considère comme portés à l'infini. Mouvement infini, pouvoir infini, connaissance infinie, bonheur infini, peine infinie, vertu infinie, la sphère parfaite, le cercle parfait, ce sont des idées. Et elles dépendent toutes des deux modes de l'infini, le temps et l'espace {Time and space^ p. 505). »
Non-seulement toutes ces idées ne dépendent pas de celles du temps et de l'espace, portées à l'infini, comme le dit ce philosophe, mais ce qu'on entend par l'infinité des unes est absolument différent de ce qu'on entend par l'infinité des autres. Il n'y a rien de commun entre ces deux inflnités, si ce n'est le nom, qu'on a la mauvaise habitude d'employer dans les deux cas. L'infinité dans le bonheur ou dans la vertu signifie simplement un idéal de perfection dans ce qu'on appelle bonheur ou vertu. L'infinité de puissance ou de connaissance a un sens clair et raisonnable, qui est celui d'une extension de ces facultés parfaitement adéquate à l'étendue des choses qui peuvent être actuellement faites ou connues. Un cercle parfait est celui qu'on imagine exactement conforme à la définition géométrique du cercle. Ces idées, mal nommées infinies, ont ou n'ont pas des objets réels — la question n'est pas là — mais elles sont réalisables sans contradiction pour la pensée. Mais un espace infini et un temps infini sont des notions contradictoires, quand on veut les fixer en des objets réels et actuels, ou donnés de fait avec leurs parties. Tout infini qui suppcaer^it ces deux derniers tat