‹ Critique philosophiqueChapitre 130 sur 164 · CRIT. PHILOS. V · texte numérisé non relu

CRIT. PHILOS. V

290! UNE ANdENNB OQNfROYERSE

refus (Je sépulture religieuse. Le célèbre évéque constitutionnel de Blois, Grégoire, était mort sans condamner la constitution civile du clergé, c'est-à-dire sans rétracter ses opinions gî^Hicapes sur la discipline générale de TËglise et sur les rapports de TÉglise et de rÉtat. L'archevôque de Paris, Quélen, qui avait demandé vainement cet acte de rétractation au mourant, lui ayant refusé la sépulture religieuse, le gouvernement de Louis-Philippe avait fait ouvrir les portes de TAbbaye-aux-Bois, paroisse de Grégoire, et célébrer roffice par un abbé Grieu, proscrit dans son diocèse, sous la Restauration^ pour avoir baptisé un enfant dont Manuel était le parrain. Là-dessus, grande colère dans le parti clérical du temps. Un journal, fondé pour soutenir à la fois le libéralisme dans Tordre civil et politique et Tultramontanisme dans Tordre religieux, V Avenir, avait jeté, par la plume de Lacordaire, un cri de protestation contre cette intervention du pouvoir dans le domaine de la conscience religieuse. Il faut voir avec quelle hauteur et quelle violence les représentants du catholicisme libéral revendiquaient alors pour TËglise, au nom du droit commun, la liberté du refus de sépulture. L'article est curieux : nos lecteurs peuvent le rapprocher de ceux où s'expriment aujourd'hui les prétentions du papisme.

alla jour, la France sera une terre de liberté, c'est le pressentiment du monde. Un jour, de vieux préjugés ayant achevé de s'éteindre, ses citoyens si longtemps désunis feront d'elle une patrie que nul ne regrettera d'habiter, parce que tous y trouveront la paix, le respect de leur religion et l'espérance d'être secourus dès que leurs droits seront menacés. On ne verra plus alors le gouvernement, protecteur naturel de la liberté commune, s'emparer de vive force d'une église, condamner le prêtre à l'alternative d'en sortir ou dl'y consacrer un sacrilège par sa présence; et, après qu'il en sera sorti, y introduire les armes à la main un prêtre étranger et lui amener un cercueil pour le bénir. Nous avons la certitude que nos descendants n'assisteront pas à des mystères si terribles, et qu'ils plaindront leurs pères d'avoir vécu dans des temps où ces inexpiables choses pouvaient se voir. Soit que Ton considère, en effet, la conduite du gouvernement par rapport à la religion, par rapport à la liberté, ou par rapport à ses propres intérêts, on demeure confondu qu'il ait osé faire ce qu'il a fait. Mais il y a des destinées qui doivent s'accomplir, et les destinées de la peur furent toujours les pires entre celles qui ont mérité le plus l'exécration. Charles IX avait peur le soir de la Saint-Barthélémy.

» La religion a vécu sous bien des régimes; elle.a vu passer toutes les révolutions qui ont agité le monde, car elle est aussi ancienne que lui. Elle a suivi les hommes partout où il leur a plu de porter leur vie inquiète, et les hommes ne lui ont refusé nulle part Thospitaiité, considérant qu'elle était étrangère et qu'elle les aimait. Nulle part, après

SUR LES REFUS DE gBPULTUBS RELIOIEUSE. 291

avoir été accueillie, les peuples ne lui furent cruels, et quand ils commençaient à perdre la mémoire de leurs dieux, ils les respectaient encore comme des êtres sans défense qui méritaient une protection d*autant plus grande qu'on ne croyait plus en eux. Jusqu'à la fin du paganisme, alors même que la philosophie l'avait détrôné et que les poètes le maltraitaient au théâtre, il fut sacré dans ses temples; ses images n'y reçurent aucune insulte ; ses prêtres y étaient comme des orphelins, nourris aux dépens du public, à cause des bénédictions qu'ils avaient données à la patrie lorsqu'elle était jeune et qu'elle avait besoin de la piété. Ils étaient comme des citoyens, qui n'avaient pas perdu le droit de cité en se consacrant à un service devenu sans honneur; ils y étaient au moins comme des malheureux séparés de la .société, et à qui on devait assez de miséricorde pour leur épargner l'injure au pied de l*autel. Jamais un peuple païen, jamais les monstres qui gouvernèrent ces peuples n'envoyèrent des soldats violer la majesté mourante de la religion, et se battre pour un peu de boue humaine en foulant aux pieds la cendre des dieux. Les temples païens tombèrent avec les peuples qui les avaient bâtis; mais tant que ces peuples furent vivants, nul n'eût été si hardi que d'y toucher et si lâche que de le souffrir. Il a fallu que le christianisme, cette religion admirée même de SCS ennemis, vînt planter ses autels dans le monde, pour qu'on y vît une fois ce qui ne s'était jamais vu, le lieu de la prière et du sacrifice changé en vingt-quatre heures en un cimetière immonde, au nom de la peur et du souverain. Les restes d'un homme sont sacrés, nous le savons, mais non pas dans le temple où on les introduit par la force; ils ne sont plus alors que sacrilèges.

» £t ces lâches profanateurs I savez-vous comment ils ont annoncé leur attentat contre notre religion? C'est de l'hôtel de la police, du séjour abject oti se pressent incessamment les filous, les filles perdues^ et les espions plus vils encore, qu'un billet officiel nous a instruits que le lendemain notre foi serait déshonorée publiquement à dix heures précises du matin. Ils ont eu raison, et le ciel est juste : le sacrilège devait passer par ce cloaque.

» Et dans quel pays ce sacrilège a-t-il eu lieu? Est-ce en pays de servitude? Non, il n'existe pas de souverain despotique qui eût vécu deux heures après avoir fait cela au peuple le plus avili des deux inondes. Mais il s'est rencontré un pays qui n'est ni esclave, ni libre, déplorable jouet de deux pensées contraires, l'amour de la liberté et la défiance de Dieu, le plus noble pays de la terre, le plus heureux après (ju'il aura rapproché dans son amour ce que ses rois avaient désuni dans leur politique, notre bien-aimée patrie, la France. C'est dans sa capitale, au bruit des catholiques qui meurent pour elle à l'extrémité de l'Europe, (lovant la charte qu'elle a récenm>ent conquise et qui promet

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à tous pour leur culte une égale liberté, de la main d'un ministère qu'elle méprise^ que cette injure immense a été faite aux catholiques, ses enfants aussi, fussent-ils les derniers dans son estime et dans son cœur de mère. La France ne peut pas les abandonner. Leur liberté est la sienne, et le nom des proscrits a changé tant de fois, qu'elle doit prendre garde de tenir son bouclier étendu sur tous^ de peur que ia foudre n'atteigne ceux qu'elle n'y croyait pas exposés. Si ce qu'ont souffert les catholiques est juste, on peut le répéter sur tous les points du pays, on peut le tenter contre les juifs, contre les protestants, contre les disciples de Saint-Simon : chacun a ses temples et ses tombeaui, chacun a sa discipline à conserver. Nous voilà donc tous à la merci du premier qui voudra communier avec nous dans son cercueil, et nul croyant, sous quelque nom qu'il adore Dieu, ne trouvera plus sur le sol français une pierre où il puisse poser son front d'homme, avec la certitude que son baiser ne sera pas profané. Ahl ne faisons pas de notre patrie une terre à ce point maudite ! assez de lieux sont ouverts à tous : qu'il soit permis à de pauvres Français qui souffrent et qui ont reçu de leurs ancêtres, avec les douleurs de la vie, le nom de Dieu ; qu'il leur soit permis de bénir quelques pieds de la terre française et de les rendre inviolables sous la protection de la pitié publique, puisque la liberté est une vaine sauvegarde (1). f>

Bordas-Demoulin, qui était gallican, reprochait aux écrivains de V Avenir de confondre deux choses fort distinctes : la liberté du prêtre dans l'exercice de son ministère, liberté qui a nécessairement des limites dans les droits religieux des laïques et la liberté qu'a chaque citoyen de professer tout culte compatible avec l'ordre social, ou de n'en professer aucun. Il soutenait que la liberté des cultes ne regarde que les laïques, et ne change rien à la position du prêtre considéré comme prêtre; que l'État a le droit et le devoir d'intervenir dans l'Église pour y empêcher et y réprimer les abus d'autorité; qu'il a le droit et le devoir de défendre l'honneur religieux, les droits religieux des laïques contre l'arbitraire sacerdotal; que ce droit et ce devoir de l'État sont fondés sur la raison, sur la morale naturelle, sur la constitution traditionnelle et historique de l'Église; que ce droit et ce devoir de l'État ne lui permettent pas de laisser aux prêtres et diuX évêques la liberté absolue et illimitée du refus de prières et de sacrements.

< Le christianisme, répondait Bordas au journal de Lamennais, de Lacordaire et de Montalembert, le christianisme se compose de deux parties essentiellement différentes : de la loi naturelle et de la révélation. La loi naturelle comprend l'existence de Dieu, la spiritualité et

(1) V Avenir (n» du 31 mai 1«31).

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