‹ Critique philosophiqueChapitre 134 sur 164 · SOMMAIRE DU NUMÉRO DU 1*" DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE DU NUMÉRO DU 1*" DÉCEMBRE

L'Incoine-tax (2* article), par Edmond Barbie}\ — Les Hôpitaux mililaires (2- arlicle, — /In), par A, Chazeaud. — La Question des chemins de fer : Les conseils généraux et le revenu fiscal kilométrique, par Achille Mercier. — Le Phylloxéra (2* article), par Bnmfaut, — Le conseil supérieur de l'Algérie.

Le rédacteur^gérani : F. Pillon.

IAR:B. -— .-HFKIUSaiE DE K. UAIiTlHST, RUB MIOMOK, 2

5«« AmtK. m DÉCEMBRE 1876. Ifo 46

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

l'infini et le continu. — VICTOR COUSIN, H. VACHEROT

Ce serait faire à Victor Consin un honneur peu mérité que de le joindre aux penseurs modernes on contemporains que nous avons accompagnes jusquMci dans le labyrinthe de Tinflni et du continu. Notre motif n'est pas non plus, en nous occupant ici de cet écrivain, qui ne fut jamais en philosophie qu'un grand écolier h récitations sonores, de tirer des doctrines qu'il aurait pu soutenir ce parti qu'on tire quelquefois des thèses des écoliers, comme révélatrices des faiblesses des maîtres. Il faudrait pour cela qu'il eût adopté quelque théorie sur les questions scabreuses que nous étudions, et nous ne lui en connaissons aucune. Notre seule intention est de constater Timpuissance, ou plutôt la nullité de l'école éclectique, sur un sujet dont l'histoire entière de la philosophie montre l'étroite connexité avec ce que les systèmes ont de plus profond, et la dépendance à l'égard desNlifTércnts partis pris qui caractérisent la spéculation, tant morale que métaphysiqqe.

Victor Cousin a consacré à la philosophie de Kant un cours, un volume entier; k l'exposition des antinomies kantiennes, quelques pages; à la réfutation de celles de ces antinomies qui concernent la liberté et la nécessité, quelques phrases, il est vrai plusieurs fois répétées ; et au jugement à porter sur les deux autres antinomies, relatives à l'espace, au temps, à la matière, ù la quantité, rien, — quoiqu'on trouve, à certain endroit, la promesse d'une « discussion générale et approfondie », d'un « examen sérieux », auquel il n'a jamais été en état de se livrer. (Cousin, Philosophie de Kant^ 3* édition, p. 89.)

Cet examen sérieux était destiné, dans la pensée de Cousin, à motiver la condamnation du « scepticisme » qui, suivant lui, <c termine l'espèce d'idéalisme subjectif» de Kanl. Mais comme celte e&pèce d'idéalisme est elle-même, ainsi qu'il le dit fort bien, une conséquence de l'analyse philosophique des caractères du temps et de l'espace, il aurait fallu que la discussion générale et approfondie portât :

CM1T. PBILOB. T — « 4

306 LES LABTRiNTHfcS DH LA llâTAPHYSIQUE.

!• Sur la nature du temps et de l'espace, décrits et définis par Kanf, comme formes générales de la sensibilité, et comme données objectives enveloppant tous les phénomènes :~^ objectives ^noi^ï j^ii^ subjectives^ ainsi qu'on a coutume de faire parler Kant. Et il aurait fallu à cette doctrine opposer victorieusement celle du temps et de l'espace, êtres réels en soi;

2° Sur la première et la seconde antinomie : il y avait ici à comparer deux systèmes contradictoires, et à rechercher si Pon est tenu rationnellement d'opter entre les deux. L'un de ces systèmes pose des limites au monde, quant au temps et à Tespace, et des bornes à la division de la matière des corps; l'autre admet Téternité et Tinfinité des phénomènes, la composition réelle à l'infini, tant régressive que progressive, de tout ce qui est formé de parties.

Touchant la nature du temps et de l'espace, il se peut que Cousin ait pru tenir sa promesse d'un examen sérieux, en opposant à la doctrine de Rant un dictamen prétendu du « sens commun ». A la vérité, ce n*est là qu'affirmer que cette doctrine est indigue d'un examen sérieux; et le procédé est moins sérieux que commode; mais on sait que l'argument plaisamment nommé ambulatoire est un des plus usités dans récole éclectique et dans les écrits de son chef. L'inventeur de cet argument est Diogène, qui marcha pour prouver le mouvement. Mais Diogène n'entendait point par là démontrer une proposition; il ne voulait que bannir une spéculation, et borner, con^me Socrate son maître, tout l'effort de l'esprit à la morale. L'école éclcdlique ne saurait faire valoir une semblable excuse de la mauvaise habitude qu'on a chez elle de réfuter les arguments précis des philosophes par les opinions confuses de tout le. monde.

« Rant nie la réalité objective de l'eâ^ace et du temps ; tous les hommes, au contraire, croient à cette réalité, et cette croyance ils la manifestent à chaque instant dans leurs paroles et dans leurs actions ». Cette affirmation de Cousin (p. 286) est ridiculement insuffisante : pour preuves à l'appui, il se contente d'alléguer ce fait, que les hommes croient changer de place quand ils marchent, et parcourir l'espace, et qu'on les fait rire en leur disant que cet espace parcouru n'est rien de réel I Cousin ne comprend pas que Kant admet, lui aussi, la réalité et l'objectivité de l'espace, en un sens que lui, Kant, définit rigoureusement, et trouve le bon, et regarde comme parfaitement propre à rendre compte des paroles, des actes et des croyances des hommes. Il faudrait donc, pour réfutei^ Kant, montrer que sa définition est incompatible avec les opinions, pratiques non raisonnées, dont ce philosophe la croit propre à rendre compte aussi bien et même mieux qu'aucune autre. Mais Cousin est trop peu logicien pour sentir la nécessité d'entreprendre r c( examen sérieux», la critique» des différentes doctrines du temps

LBS LABYRINTHES Dfi LA llÉTAPHT8I0t)S. 307

de l'espace, en tant que capables de satisfaire aux phénomènesj et, entre autres phénomènes, aux impressions et opinions communes des hommes.

« La doctrine de Kant, dit encore Cousin, ne se rencontre pas plus avec le sens commun sur l'idée de temps que sur l'idée de l'espace a (p. 287). Nous citons ce court passage, non pour en rapporter le développement, qui est tout pareil à ce qu'on vient de voir relativement à Tespace, mais à caîise de ce terme de sens commun qui y figure, et pour faire remarquer ce qu'il y a de niais, -^ en vérité, toute autre expression manquerait de justesse, — à opposer, en philosophie, le sens commun à la philosophie. Que tiit-on ainsi, si ce n'est de préférer à des opinions raisonnées d'autres qui ne le sont pas; si ce n'est de se dispenser soi* même des analyses exactes et des définitions rigoureuses; si ce n'est enfin de bannir arbitrairement du- royaume du sens commun, au nom de ces croyances nécessaires, mais vagues et indéfinies, les plus illustres des philosophes, tels que Leibniz, Berkeley ou Kant, qui ont tous prétendu les expliquer et ne les ont jamais rejetées?

Voilà donc l'examen sérieux auquel Cousin a pu croire qu'il soumettait l'analyse kantienne des caractères du temps et de l'espace. La discussion générale et approfondie se réduit à une fin de non-recevoir tirée de considérations extra-philosophiques. Mais quant à la question des antinomies, celte ombre de satisfaction ne nous est pas môme accordée. Cousin reconnaît que certaines antinomies sont matière à raisonnement, ef ce sont précisément celles qui nous intéressent ici; mais le raisonnement, le bon, qui nous permettrait de les résoudre et d*opter entre les propositions contradictoires, il ne nous le fait pas connaître. Le raisonnement n'était pas le fort de ce philosophe. On a mémoire de certaines intuitions jnétaphysiques qu'il prétendait avoir^ et que d'autres, bien entendu, n'ont pas partagées (1), mais il serait difficile de citer une proposition de lui qu'il ait obtenue à l'aide d'une construction logique correcte, et non pas d'un assemblage de mots retentissants, quoique abstraits, et de notions arbitrairement unies, telles que le fini, finfim et leur rapport. Mais ne nous écartons pas^ revenons aux antinomies.

« Kant a commis une grave erreur, au dire de Cousin, en croyant que toutes les questions qu'il soulève dans les antinomies supposent pour être résolues l'emploi du même procédé, le raisonnement. II y en a sans doute qui ne peuvent être résolues autrement; et, dans ce cas, on conçoit que deux solutions dn même genre, deux raisonnements paraissent également concluants, et semblent établir avec une égale

(1) Yojez dans les Fragments de Hamilton, traduits par M. Peisse, le morceau sur la Philosophie de l'absolu : Cousin-Schelling, p. 34.

force et la thèse et l'antithèse : cela est possible, et il ne reste qu*à exa^ miner si en fait il en est ainsi, et s'il y a véritablement antinomie. Mais parmi les questions agitées par Kant, il y en a aussi qui se décident par un procédé différent du raisonnement, de telle sorte qu'à l'égard de telles propositions l'antinomie n'est pas possible » (p. 185).

Ces questions sur lesquelles Cousin soutient qu*il n'y a pas et qu'il ne peut même pas (p. 189-191) y avoir antinomie, portent sur la liberté humaine et sur l'existence d'un élre nécessaire. On sait qu'une prétention de ce philosophe était de regarder Dieu et la liberté comme les objets « d'une certitude intuitive et immédiate ». Il ne serait pas ici de notre sujet de relever autrement qu'en passant Tabsurdité d'une semblable doctrine, qui accuserait évidemment quiconque se déclare privé d'une telle intuition certaine ou d'être de mauvaise foi, ou de manquer d'un attribut essentiel de l'esprit humain. Mais nous pouvons bien remarquer que môme en admettant la certitude psychique directe d'une idée, et allàt-on encore jusqu'à l'assimiler à la cerlitudc d\mc sensation actuelle, on ne serait pas pour cela dispensé d'envisager le cas que voici : c'est que la raison proposât sur la même question des théories contradictoires, avec des arguments d'égale valeur en apparence. On ne serait point affranchi de la tâche qui incombe au philosophe de mettre l'ordre en ses concepts, et d'examiner, d'autre part, si des u certitudes intuitives» ne pourraientpas bien être des raisonnements latents, et d'une vérité contestable^ convertis par l'effet d'une illusion mentale en aperceptions immédiates. Mais l'enthousiasme naturel à l'âme de Cousin ne lui permettait pas de s'arrêter à des difficultés logiques. Il lui suffisait d'être <( certain » .

Mais enfin Cousin accorde que les deux premières antinomies sont bien matière à raisonnement; et il ne restc^ dit-il, qu'à examiner si la thèse et l'antithèse sont également fondées.' Lui-même, qu'en pense-t-il? On ne sait, mais il cherche des raisons pour éviter de s'en occuper (p. 191) :

« Remarquons que, par un bienfait de la Providence, c'est précisément dans ces questions qui intéressent le moins l'humanité que le

raisonnement a sa place, et que le doute se glisse à sa suite Est-il

aussi important de savoir si le monde est éternel ou s'il a eu un commencement, isi ce même monde a ou n*a pas de limites dans respacc> si la matière est ou n'est pas divisible à l'infini, que de savoir si le moi est une substance simple qui, à ce titre, peut survivre au corps, si nous sommes des êtres libres doués d'une activité qui nous est propre, et dont nous pouvons être responsables, ou si, comme les forces de la nature, nous ne faisons qu'obéir à une fatalité irrésistible; s'il y a un être nécessaire, principe du monde, ou si le monde se suffit à luimême? A coup sûr, entre ces deux sortes de questions, il y a une

grande différence : les unes intéressent surtout la spéculation^ elles sont agitées dans Tenceinte des hautes écoles et par les esprits métaphysiques; mais les autres nous touchent de près. Que le monde soit éternel ou qu'il ait commencé^ qu'il ait des limites dans l'espace ou qu'il soit inûni, à la rigueur» le monde moral n'en subsiste pas moins....- Aussi, quand même sur les premières questions nous ne pourrions nous ar^ riier à une solution définitive^ n'est-ce pas déjà beaucoup que la métaphysique, comme le sens commun, puisse, quoi qu'en dise Rant» répondre aux secondes avec certitude? »

A la suite de cet argument demi-sceptique, bien fait pour étonner chez un philosophe qui ne pouvait guère reléguer, au moins avec sincérité, la question de la création et des limites nécessaires du monde créé, parmi les problèmes poudreux d'une scolastique inutile à la morale : tf Vous voyez, ajoute Cousin, à quoi se réduit la théorie des anti» nomies » ; et, passant de suite à la réfutation ou, pour mieux dire, à l'exécution sommaire, en trois mots, de la solution kantienne des deux premières antinomies, il se hâte, quant à lui, d'abandonner le problème. II n'y revient plus que beaucoup plus loin, pour déclarer en passant que « la plupart des prétendues antinomies de la cosmologie ne sont pas mieux fondées que les paralogismes de la psychologie rationnelle » (p. 317). Sur ces mots : la plupart, on pourrait soupçonner une pensée de derrière la tête, une opinion arrêtée touchant les antinomies cosmologiques, opinion probablement favorable à l'éternité et à l'infinité du monde, et que la crainte des évéques^ surveillants de sa chaire, aurait engagé Cousin à supprimer — avec la discussion même, pour plus de sûreté. Ces rélicences, s'il est vrai qu'il ait usé de dissimulation sur ce chapitre, seraient indignes d'un philosophe; maisnefai- . sons pas de suppositions : il est tout aussi peu philosophique de traiter* les questions de l'éternité et de l'infinité du monde comme de faible importance dans une doctrine. C'est montrer une intelligence moins que médiocre des caractères essentiels auxquels se distinguent les pentes diverses de la spéculation, et une singulière ignorance des liens qui rattachent les solutions données au problème cosmologique à celles qui intéressent la psychologie.

Mais Cousin pouvait-il bien ne pas savoir que le problème de Tétornité du monde mettait la création en doute, et que, joint encore à celui de rinfinité> il revenait à demander si Dieu n'est pas inutile, ou si le monde n'est pas dieu? Pouvait-il, lui surtout, regarder les dogmes théologiques comme indifférents, bons pour les « hautes écoles» cl pour « les esprits métaphysiques » ? Pouvait-il enûn ne pas voir dans l'histoire de la philosophie, si ce n'est par ses propres réflexions, que le système de l'infinité et de l'éternité du inonde n'étant que celui de l'enchaînement universel et nécessaire des phénomènes» ce système est

incompatible avec la liberté humaine, h laquelle il s'intéresao particulièrement? L'histoire des religions devait aussi lui montrer que ces doctrines qu'il ne croit pas utile d'élucider engendrent, même avec la croyance aux âmes et à leur immortalité, un u monde moral n qui n'est pas précisément celui dont il entend parler en disant qu'il a n'en subsiste pas moins ». Que ne songeait *il au brahmanisjnci aux sectes gnos-* tiques, etc., etc»

L'insuffisance du philosophe n'éclatejpas moins dans le procédé sommaire dont il use pour se débarrasser de la question de la continuité de composition. Il parle de la a divisibilité de la matière o comme d'un problème d'école, entièrement dénué d'intérêt moral, oiseux en somme. Sa pensée spéculative ne s'élève pas assez haut pour comprendre la corrélation étroite de Tinfinité avec la continuité, qui n'est que l'inHui dans la division, dans la composition des finis. II n'a pas assez réfléchi à la dépendance mutuelle des doctrines physiques et des doctrines morales ou métaphysiques, dans l'ensemble des constructions dogmatiques d'un Descartes» d'un Leibniz ou d'un Glarke. L'importance de ridée de continuité, et l'antagonisme de cette idée, en sa teneur générale, avec celle de liberté lui échappent. Les questions lui paraissent isolées, indépendantes les unes des autres, comme dans un programme du baccalauréat es lettres I

Si ce n'était pas une supposition téméraire de penser que Victor Cousin, en son cours de 1820 sur la philosophie de Kant, a été empêché par des considérations que le criticisme nommerait héléronome$, de donner sa franche opinion sur les antinomies cosmologiques, et, en . les repoussant formellement, de se prononcer en faveur de l'éternité et de l'infinité du monde, on regarderait volontiers M. Vacherot comme celui des philosophes de l'école éclectique qui s'est chargé d'exposer sincèrement ce qui aurait été au fond la doctrine du mattre. Il serait naturellement remonté pour cela aux sources de la pensée germanique auxquelles ce dernier puisait en ses années de jeunesse. A ce compte, M. Vacherot nous aurait offert, en son livre de la Métaphysique et la science, un système que, malgré certaines parties originales, on pourrait prendre pour un développement des vraies opinions de Victor Cousin ; de celles qu'il fut conduit par ses préoccupations officielles à sacrifier à la restauration d'un cartésianisme écourté, destinée à donner poids et consistance à son éclectisme.

« Il est, dit le métaphysicien qui porte la parole pour M. Vacherot dans cet ouvrage (2* éd., t. III, p. 293), il est un axiome sur lequel portent toutes les définitions et démonstrations de la métaphysique : c'est le principe qu'tY y a de têtre partout et toujours. C'est en vertu de cette loi que la raison conçoit l'être comme infini, comme absolu, oomme né»

LBS LAfitRINTHES DS LA MÉTAfHTBIQUE. Stl

cessaire, comme universel La raison pense Tétre avec de tout autres

attributs que l'expérience ne l'avait perçu ». Cet être absolu n'est point, suivant la pensée de M. Yacherot, un idéal, un simple idéal, comme le sont, suivant lui, TinQui et l'absolu de perfection, et les attributs moraux portés à Tabsolu, qu'il déclare vrais, mais non réels. Cet ôtre, au contraire, est la réalité même, le monde sans commencement. « Que la pensée ne puisse s'arrêter qu'à l'absolu dans la série des eCTets et des causes dont la vie universelle nous offre le spectacle, cela est une nécas^ site de raison. Ce qui n'est nullement nécessaire, c'est de s'arrêter, comme le veut Aristote, à un premier moteur... Kant parle do nécessité égale dans les deux affirmations contradictoires,.., mais il n'y a de nécessité vraiment logique que dans la seconde affirmation. En sorte que la thèse du premier moteur est non-seulement une hypothèse, mais une hypothèse contraire à la raison ».

Observons maintenant que M. Vacherot combat la doctrine de Kant» touchant l'espace comme forme universelle de la sensibilité, soutient l'existence d'une étendue géométrique, indépendante de toute représentation^ non pas « vide de tout élément empirique», mais «impliquant juxtaposition, continuité, disposition de parties, toutes choses qui sont des données de l'expérience » (L II, p. 122). Ne nous arrêtons pas à relever des équivoques sur l'objectif et le subjectif, ni cette confusion de ce que l'expérience donne, avec ce qu'on dit pouvoir exister sans qu'il y ait entendement ni sensibilité au monde. M. Yacherot n'a pas compris la question. Mais ce qu'il faut constater, pour le but qu'on se propose ici, c'est que ce philosophe admet une étendue en soi, qui a des parties données également en soi, avec juxtaposition et continuité. C'est donc à cette étendue, et non point à une. autre plus mystique, unité de totalité identifiée avec le point, et que d'ailleurs il repousse formellement {ibid., p. 12S), c'est à l'étendue formée de parties continues à l'infini, que se rapporte l'un des attributs de l'être nécessaire, absolu, réel, dont nous venons de parler, et qui se définit ainsi (t. III, p. 29/i) :

(I l"" L'Être proprement dit est ce qui est en soi et par soi. Tout ce qui ne rentre pas dans cette définition n'est que phônomèncr

B 2'' L'infini est ce qui est sans bornes dans le temps et dans l'espace.

» S'' L'absolu est ce qui n'a besoin d'aucune condition, soit pour exister, soit pour agir.

D h* Le nécessaire est ce dont l'essence implique l'existence.

» ô* L'universel est l'Unité, non pas collective, mais réelle, l'Être Tout qui comprend la totalité des individus.

» Tout cela est évident ».

M. Yacherot met ces derniers mots dans la bouche du savant^ interlocuteur du métaphysicien, dans le dialogue, et qui, on le voit, n'est pas moins métaphysicien que ce dernier.

312 LES LABYRINTIIE3 DE LA HTÊTAPHTSIQUE.

Cet être en soi» infini, inconditionnel, un, qui n'est pas la collection des individus dont il est la totalité réelle, cet être réel évident, on de^ mandera peut-être ce qui en fait l'évidence aux yeux de M. Yacberot; nous nous écarterons un instant de notre sujet pour le dire. Il se la fait imposer par une logique fantastique, dont la propriété est de prouver l'existence d'un contradictoire par celle de son contradictoire {ibid,^ p. 303) :

« L'être métaphysique (il s'agit de ce même être réel et total) se démontre de la manière la plus simple et la plus rigoureuse, absolument comme la première vérité mathématique venue (!) par axiomes et définitions. Les conceptions de Têlre, de l'infini, de Tabsolu, du nécessaire, de l'universel, sont impliquées de telle sorte dans les notions du pliénomène, du fini, du relatif, du contingent, de Tindividuel, que la logique ne peut les en séparer. Donc en affirmant l'un des derniers termes, la pensée affirme l'un des premiers (1). Et comme elle ne peut rien affirmer que sous les catégories..., il s'ensuit que toute affirmation, quel qu'en soit l'objet, est une affirmation de l'être métaphysique, et peut servir de matière à une démonstration de son existence et de ses attributs. » Oui, comprenons bien cela : comme nous ne pouvons rien affirmer que sous les catégories limitatives et conditionnelles de la pensée, il s'ensuit avec la dernière clarté que nous devons affirmer l'illimité et l'inconditionnel, quoique nous ne puissions pas les afiirmer!

M. Vacherot part de là pour établir le fini, l'infini et leur rapport, cette formule illustrée chez nous par Cousin. Il conçoit ce rapport comme une identité, au sein de laquelle les identigues demeurent des différents (ibid,^ p. 325). Une faculté supérieure à Timagination et à toute représentation est chargée de réaliser dans la pensée cette déraison. Naturellement, M. Vacherot nomme cette faculté la raison.

Nous voici, je crois, ramenés à nos labyrinthes. M. Vacherot, franc panthéiste, spinosiste, en évite un considérable, dans lequel ont coutume d'errer les métaphysiciens qui prétendent concilier la personnalité avec l'infinité et l'inconditionnalité de l'être nécessaire, et, de plus, les attributs moraux de la conscience humaine, la perfection morale, avec les imperfections et les maux accumulés dans les parties que nous connaissons de l'être universel. On sait que pour lui la réalité suprême ne réalise point l'idéal de la pensée. Affranchi de cette difficulté par un coup hardi, il lui reste celle de l'union des contradictoires, le fini et l'infini; et il s'en fait bravement une doctrine. Il lui reste en particulier

(1) On peut voir la réfutaUon péremptoire de ce sophisme dans les Fragments de Hamllton, traduits par M. Peisse (p. 38). Elle s* adresse à Cousin, qui se servait, pour démontrer son inconditionnel infini, des mêmes arguments que reproduit ici M. Vacherot.

LES LiLBTRINTHES DE LA h£tAPHTSIQUE. 313

celle de l'existence d'un nombre actuellement infini de parties composantes de retendue et de la durée. Mais ici nous le trouvons gravement en faute; car il ne se contente pas d'unir les contradictoires en sa Cosmologie — trait qui lui est commun avec tant d'autres métaphysiciens; — dans son Analyse de VirUelligencey il les désunit, et se prononce formellement en faveur de Texistence des limites pour tout ce qui est donné d'une manière concrète dans l'espace et dans le tempsr Labyrinthe sur labyrinthe, contradiction du philosophe hii-môme, brochant sur la contradiction systématique de sa philosophie I

On a vu M. Vacherot faire de l'étendue infinie un attribut de son être infini qui est la totalité des êtres finis, et regarder d'autre part l'étendue comme une chose en soi, avec sa propriété de juxtaposition et de continuité réelle. Voici maintenant des passages extraits de la partie de son ouvrage où il étudie les notions en elles-mêmes (t. II, p. 77) :

(( Qe n'est pas en tant qu'étendue réelle que vous concevez l'espace infini, mais comme étendue abstraite et purement idéale. L'étendue n'est conçue comme infinie que du moment qu'elle est dépouillée par une abstraction de toutes ses propriétés physiques

» Il en est de même de la conception du temps infini. La durée est infinie est un jugement nécessaire et a priori^ mais en un sens seulement. S'il s'agit de la durée concrète et réelle, ce jugement n'est ni nécessaire ni absolu, car il est subordonné à l'existence des choses qui

durent Vous ne pouvez supposer indéfiniment une durée au delà

d'une durée, qu'autant que vous avez rendu la conception de durée absolument vide

» Toute quantité est susceptible à l'infini d'augmentation et de diminution, non pas en tant que quantité concrète et réelle, mais en tant que quantité abstraite et imaginaire. Du moment que vous faites abstraction de toute propriété et de l'existence elle-même dans les objets de cette catégorie, et qu'il ne vous reste plus sous votre conception de quantité qu'une chose dont l'essence propre est précisément de se prêter à une extension ou à une réduction illimitée, vous ne devez pas vous étonner d'en voir sortir la conception de l'inOni, c'est-à-dire l'impossibilité logique de s'arrêter dans la série des représentations de la quantité. »

T. II, p. 207 : (( Il est bien vrai que l'esprit ne conçoit pas l'espace» ou l'étendue abstraite, autrement que comme divisible à l'infini, mais ce principe ne s'applique point à la réalité, telle que l'expérience nous la révèle... La matière est mathématiquement divisible à l'infini, comme simple éieïiA\ie\ physiquement^ c'est-à-dire en tant que réalité concrète» elle est réductible à certains éléments simples, principes intégrants de tout composé. »

T. II, p. 14 : « Il n'y a pas plus lieu de supposer l'absolue continuité

51& UN PASSAGE DB KAl<f SO^ Lit OSRGLE VIGIBUX

des momeills dont se compose la durée, que de croire à l'absolue continuité des moments dont se compose retendue. Dans la succession des uns comme dans la juxtaposition des autres, la continuité n'est qu'apparente; il y a des vides de part et d'autre. C'est l'esprit, c'est l'imagina^ tien qui fait cette continuité à laquelle se refuse la réalité, soit dans le temps, soit dans l'espace ».

Toutes ces notions sont, selon nous, très-correctes, et même on doit dire qu'elles sont parfaitement bien exprimées. Elles reviennent à la doctrine suivant laquelle la multiplication et la division indéfinies des quantités sont des opérations intellectuelles appliquées à des concepts, et ne portant, quant à la réalité, que sur les possibles de rexpérience. Mais M. Vacherot ne saurait concilier de telles propositions avec sa thèse d'une étendue concrète formée de parties juxtaposées et eoniU nues^ non plus qu'avec l'hypothèse métaphysique d'un «être sans bornes dans le temps et dans l'espace d, qui est la totalité réelle de tous les êtres individuels.

Le livre de la Métaphysique et de la science est certainement un livre

remarquable et qui dénote un sérieux effort de pensée, outre le mérite

qu'il a de fournir une expression exacte des tendances en philosophie

de beaucoup de nos contemporains auxquels il faut un univers sans

moralité et une morale sans réalité. Nous n'avons donc point entendu

le traiter légèrement. Mais plus on lui reconnaîtra de valeur, et mieux

il peut ici nous servir, à titre d'illustration des contradictions inévitables

et de toutes sortes auxquelles les métaphysiciens sont condamnés par

la doctrine de l'inGni de quantité.

Rekouvibr.

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