DE LA LIBERTÉ POLITIQUE
« J'avoue que je ne puis admettre le langage de la prudence, Iotsqu'elle dit : « Tel peuple qui est en travail de sa liberté politique et » civile n'est pas mûr pour la liberté; les serfs de ce fief ne sont pas > mûrs pour la liberté; et môme : les hommes, en général, ne sont pas » mûrs pour la liberté religieuse. » Avec une pareille supposition, on n'entrerait jamais dans la liberté, car on ne peut pas mûrir pour elle avant d'être placé dans son sein môme : il faut être libre pour pouvoir se servir, conformément à son but, des forces que donne la liberté. Les premiers essais seront sans doute grossiers, ordinairemfent môme ils se rattacheront h une époque plus difficile et plus critique que celle où
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l'on étaitr tout les ordres, mais aussi, pour ainsi dire^ sous la prévoyanca de certains hommes. Mais on ne mûrit jamais pour la raison autrement que par les propres essais que Ton tente, et que ron ne sont le besoin de tenter qu'alors que l'on est libre. Je n'ai rien à dire contre ceux qui ont le pouvoir en main et qui* forcés par les ciroonslanoest ajournent môme fort loin l'époque où les chaînes seront brisées. Mais poser en principe que ceux que Ton tient sous sa domination ne sont point, en général, faits pour la liberté, et que l'on a le droit de les en tenir éloi* gnés à jamais^ c'est empiéter sur les droits de Dieu, qui a fait l'homme pour la liberté v. (Kant, La religion dam lei limites de la raison^ trad. de Trullard, note de la page 3(i&.)
Il ne manque rien à ces belles maximes, dont la pensée devrait inspirer tous les hommes politiques, môme ou surtout sous les monarcbiesi et qu'un si petit nombre d'entre eux ont paru connaître. On remarquera d'abord un principe général, qui appartient à la pédagogique aussi bien qu'à la direction des États, puisque c'est une vérité commune h tout oe qui est de l'éducation des hommes. On ne mûrit pour la raison que par ses propres essais, et, par conséquent, en usant de sa liberté. Les philosophes pratiques de la FrancCi Rabelais, Montaigne, Rousseau ont mis tous ce précepte d'autonomie en première ligne de leur morale pédagogique, et Rant l'aurait trouvé chex Rousseau, s'il ne l'avait eu comme une conséquence directe de l'idée qu'il se faisait du devoir^ dont l'es* snnce est incompatible avec une sujétion héiéronome. Nos habitudes catholiques nous ont rendus jusqu'à ce jour impropres à pratiquer, soit dans l'enseignement public, soit dans nos familles, les maximes libérales^ les seules morales et les plus efficaces de toutes pour faire des hommes. Les nations protestantes nous ont naturellement bien devancés à cet égard ; les préceptes de leurs philosophes n'ont point été pour les Anglais un idéal mort, destiné à faire honte aux réalités, au lieu de les diriger.
Vient ensuite le cercle vicieux de la pratique des gouvernements, le même dans les administrations et les législations que dans le gouvernement domestique : on attend pour accorder aux sujets, comme aux enfants, la direction d'eux-mêmes en chaque chose, d'être bien certain qu'ils ne mésuseront pas de leur liberté en cela. Le moment d'une telle certitude vient difficilement, il ne vient même jamais, si l'on prétend que la liberté doive fonctionner toujours pour le plus grand bien de tout le mon4e, sans écarts, ou du moins sans risquer des maux trop graves. Mais la servitude posséderait-elle par hasard ce privilège de sécurité et d'infaillibilité? Les premiers essais, dit Kant, se rattacheront ordinairement à une époque plus difficile et plus critique que ne sont celles où les peuples sont menés à la lisière : c'est trop juste, et du reste llapprentissage ne diffère que du plus au moins de l'exercice d'une