LES JÉSUITES
iGNACK DB Loyola ET LA Gompagmk de Jésds, étude d'histoire politique et religieuse, . par E. Spu/Ier. Un vol. ia-12 (Georgee Decaux, éditeur).
L'objet de M. Spuller en composant cet excellent petit livre a moins été de combattre Tennemi que de le faire connaître. Sa conviction, que nous partageons, est que la lutte de l'Église papiste^ de cette Église organisée dé^iiormais conformé-
Zkk BIBLIOGftAPHIE.
ment aux vœux et aux plans des jésuites, contre la société civile, est loin d*appro^ cher de son terme, ainsi que le croient nos radicaux optimistes, mais qu'au contraire^ et à notre g;rand péril, elle est appelée à se développer. Nous ne faisons guère que d'entrer dans une ère historique où les gens clairvoyants assistent aux efforts immenses et immensément ramifiés d'une association politique et religieuse cosmopolite, indestructible, dont le but est de produire dans le monde une évolution autoritaire et cléricale d'une importance comparable à celles de la révolution religieuse du xvi' siècle et des révolutions politiques du xviii' et du xix*, et appelée à les balancer, à détruire progressivement tout ce que ces révolutions ont produit d'effets, encore si incomplets et si précaires. C'est vraiment une illusion puérile de penser que la suppression d'un chapitre de budget peut aToir celle vertu, d'assurer la victoire à V {i état moderne » sur le principe catholique, ou que ces mots « séparation de l'Église et de l'État i> peuvent, dans notre Société comme elle est, signifier autre chose que pleine liberté de l'Église. F^a vérité est que l'Eglise qui, au xvi* siècle, a tiré de son sein le jésuitisme, pour faire face à la liberté de conscience, dispose aujourd'hui et de ce même jésuitisme, et d'une hiérarchie infiniment mieux ordonnée, d'esprit inébranlable, de la nature d'une caste, enfin d'nn gouvernement ecclésiastique arrivé à son idéal d'autorité, pour faire face à toutes les libertés ensemble et leur disputer le monde. Imagine- t-on que l'Eglise appauvrie de quelques millions perdra de cela seul beaucoup de son action sur les âmes? N'était-elle donc pas « séparée de l'Etat » quand elle a jadis déclaré la guerre à la civilisation antique et qu'elle en a triomphé ?
a Le péril clérical est extrême, dit M. Spuller, par cette raison encore trop peu étudiée, que la constitution intime de l'Eglise catholique est aujourd'hui changée dans son essence. On parle beaucoup du Syllabm, de l'iofaillibilité pontificale, et l'on a rabon : rien n'est plus alarmant pour les vrais hommes d'Etat que ces nouveautés périlleuses. Que l'on ne dise pas que l'on peut éviter facilement ces dangers en les ignorant, en coupant subitement le câble qui unit encore, et peut-être pour longtemps, les Eglises à l'Etat I Cet optimisme ne répond à aucune réalité, et c'est ne point connaître l'Eglise jésuitisée que de s'abandonner à de telles rêveries. La vérité est que la nouvelle constitution de l'Eglise peut aboutir, et, dans la pensée de ses auteurs, doit aboutir à un antagonisme permanent eutre l'Etat et l'Eglise, entre l'Etat libre et l'Eglise autoritaire, entre l'Etat qui devra tout souffrir au nom de ses principes, et l'Eglise qui voudra tout se permettre au nom de ses dogmes. >
M. Spuller a été conduit aux études dont il nous donne les premiers et intéressants résultats, par la lecture du livre du professeur Huber sur les jésuites (1). Le désir lui est venu, chemin faisant, de recourir aux sources, aux documents, ce qui lui permet de rapporter des faits et d'insister sur des points de controverse que cet auteur n'a ni indiqués ni touchés. Mais ainsi que M. Huber, chex qui la qualité de catholique est une garantie de modération, quoiqu'il ait protesté avec
(4) Les Jésuites f pir J. Huber, professeur de tliéologie catholique à l'univeraité de Munich, traduit par Alfred Marchand, 3« édit., 1875. Deux vol. ia-12 (Sandos et Fiscbbacher).
rillustre Doëlliager contre les décisions du Conseil du Vatican, M. Spuller s'est fait une loi de la justice et de rimpariialité. Il n*a pas voulu laire un pamphlet, loin de le, mais donner une idée de l'admirable organisation de Tordre des jésuites, des causes de sa puissance, et de cette part considérable de mobiles nobles et élevés auxquels obéissent les hommes dévoués, capables, merveilleusement unis, qui ont assumé la principale responsabilité d'une œuvre néfaste pour Thumanité. Le but n'est pas d'avilir l'ennemi, mais de le faire connaître. On l'aurait mieux combattu jusi^u'ici si on l'avait mieux connu. Il est incontestable que la démocratie a toujours négligé en fait, et ne comprend même pas assez l'emploi des moyens les plus nécessaires et les plus légitimes de mettre fin à toute domination sacerdotale : nous voulons parler de l'initiation d'un peuple encore barbare, il faut l'avouer, aux sentiments et aux idées de la civilisation libre et savante ; nous voulons parler de l'éducation morale que l'Eglise n'a pu ni voulu donner à ce peuple, et qui peut seule, en remplaçant et surpassant l'Eglise dans ce qu'elle accomplit d'utile, la priver de la puissance qu'elle a et qu'elle exerce de perpétuer l'ignorance, les superstitions, l'esprit de servitude.
Ne pouvant donner ici un aperçu, même le plus abrégé possible, dea fameuses Constitutions de la Compagnie, que l'auteur rattache av<?c beaucoup d'intelligence et de lucidité au caractère et à la haute conception du fondateur, Ignace de Loyola, nous citerons cependant quelques passages propres à bien montrer ce que c'est qu'un jésuite, et un jésuite pris par le bon côté ; car c^est peut-être là ce qui est le plus ignoré de notre public antijésuitique. L'auteur a fait connaître les différents degrés d'initiation, expliqué l'état et les fonctions du novice, du coadjuteur, du profès. « Mais, enfin, celui-là est-il jésuite? poursuit- il. Non, le profès des trois vœux, lui-même, n'est pas encore le vrai et parfait jésuite.
• Celui-là, c'est le profès de quatre vœux, c'est celui qui, à Tâge de quarantecinq ans, après dix années au moins de service dans la Compagnie, après des épreuves nouvelles et particulière^, où l'on a soin de bien s'enquérir de sa valeur scientifique, de son aptitude au gouvernement, de sa prudence et de sa discrétion, de son entière abnégation et de son amour sans bornes pour la Société, est, enfin, admis à prononcer le quatrième vœu, qui engage à une obéissance particulière aux ordres du pape, concernant la mission chez les infidèles et les hérétiques (4 )• Les profès des quatre vœux sont appelés Nostri, par opposition aux profès des trois
(1) Voici la formule du quatrièmo vœu, telle qu'elle est rapportée par M. Crétinean- Joly dans l'Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus, écrite et publiée avecles pièces communiquées et l'autorisation délivrée par la Société. Paris, 1851. 6 vol. in-18 (Poussielgue Rusand).
« Je fais profession et promets à Dieu tout-puissant, en présence de la sainte Vierge, sa mère, de toute la cour céleste et de toutes les personnes présentes, et à vous révérend Père général, qui tenes la place de Dieu, et à vos successeurs, pauvreté perpétuelle, chasteté et obéissance, et, en vertu de cette obéissance, un soin particulier pour instruire les enfants selon la règle de vie contenue dans les lettres aportoliques accordées à la Société de Jésus dans ses constitutions.
• Je promets en ootre une obéissance spéciale au pape pour ce qui concerne les missions, ainsi qu^il est contenu dans les susdites lettres apostoliques et dans les constitutions. »
vœux, désignés sous le nom à'Ëxtcrni: ils sont peu nombreux ; on n'en compte pas deux sur cent. Ils sont dispersés partout, mais ils composent en esprit le sénat. Tétat-major de la Compagnie : ceux-là senties jésuites; les autres aspirent h Tétre et meurent pour la plupart sans Tavoir été dans la haute et complète vérité de ce nom. Une telle conception est admirable : faire du nom que Ton porte un titre auquel on aspire, sans pouvoir se flatter d*y atteindre! L& est le chef-d'œuvre des Conslitotions. Être jésuite I mourir jésuite! Que de difflcultés I Quelle gloire! Aussi voyez comme leur Père Ravignan exalte cet état : « La classe de septième au > collège, la pénible surveillance du jour et de la nuit entre les murs d'une salle » d*études ou d*un dortoir ; la Chine, les Indes, les Sauvages, les infidèles ; Tarabe, » le grec; les républiqiies, les monarchies; Tardeur des tropiques, les glaces du » Nord; Thérésie, l'incré«1ulité ; les campagnes, les cités; les résistances sanglan- » tes du barbare^ les luttes polies de la civilisation; la mission, le confessionnal; » la chaire, les rechiM'ches studieuses; les prisons, les hôpitaux, tes lazarets, les » arm^V.s ; rhjuiic:ur, Tignominie ; la persécution, la justice ; la liberté, les cachots; a la faveur^ le martyre ; pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, la gloire de Dieu » propagée^ les âmes sauvées, tout est, pour le jésuite, d'une égale indifférence. » Oui, tout lui est indifférent, excepté d'ôire ou Je n'être pas jésuite, et c'est là le mobile prodigieux qui agile et remue tous les membres de la puissante Compagnie. »
Ce dernier trait de M. Spuller, à propos de la tirade éloquente du jésuite pro domo sutty est sans doute trop exagéré pour être psychologiquement d'une entière vérité. Le jésuite ajoute à ce mobile personnel si puissant d'être ce qu'il est ou veut être : un membre de la société de Dieu, un agent solidaire de faction collective la plus considérable que Jamais des hommes dénués de pouvoir matériel aient exercée dans le monde, il ajoute^ disons-nous, la foi : soit la foi religieuse dans le Dieu-Homme, la Sainte Vierge sa mère, les sacrements de l'Église, et les deux personnes qui tiennent la place de Dieu dans l'Église : le pape, le général; soit, et au défaut de cette foi qui n'est pas absolument nécessaire, excepté dans les apparences, la foi politique en Tefficacité des maximes, des plans et du système de gouvernement de l'Église jésuitisée, pour l'ordre des sociétés et le bonheur des hommes.
Citons maintenant des passages instructifs, qui concernent Tadmitiistration politique de ce corps admirablement constitué, dans lequel l'histoire ne connaît point de révolutions intestines. Il s'agit du droit des congrégations générales, du pouvoir du général de la Compagnie, de Tinstitution des moniteurs et de la surveillance malaelle de tous les membres de l'Ordre.
Les congrégations générales : a Le général a le droit de les convoquer. Mais les congrégations provinciales, réunies tous les trois ans, ont le droit, avant toute délibération, de rechercher s'il n'y a pa^ lieu de convoquer une congrégation générale. Le vote est secret, et les députés des provinces, s'il y a lieu, arrivés à Rome, peuvent s'enlenire sur cette alTarre en dehors du général. Tout fait comprendre qu'une congrégation générale, dans de semblables conditions, est presque impossible à réunir. Mais le cas n'en est pas moins prévu par les constitutions. » Le cas de la destitution du général est prévu également, sous des conditions strictement déler-
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minées. Quelque difficile que puisse êlre, en fait, le fonctionnement de Tordre, indépendamment de l*autorîté supérieure, il est cependant possible^ il a été jugé nécessaire, et on pourrait dire, à ctït égard, que l'Ordre est une démocratie de principe, assujettie par elle-même à une dictature élective, viagère et perpétuellement renouvelée. Seule, Tobéissance au pape implique un retour au principe d'autorité qui domine tout, mais l'autorité suprême ne peut-elle pas être conduite, et le but secret du jésuite n'est-il pas de la conduire? L'Ordre tout entier n'est-il pas une espèce de monUeur institué auprès du chef de l'Église.
Lepoitœir du général : « Il est souverain. Non-seulement il interprète les Constitutions établies; mais, parmi celles-^^Iày il a le droit de déterminer ceiles qui sont essentielles, c'est-à-dire d'abroger tacitement celles qu'il juge à propos de laisser tomber en désuétude, et, déplus^ il à ie pouvoir d'en faire de nouvelles. 11 fiie les
admissions dans l'Ordre et les démissions ; il dispose de toutes les places, il
nomme et révoque les écoliers, les professeurs, les fonctionnaires. . . Quiconque est revêtu dans la Société d'une part d'autorité, si faible qu'elle soit^ est le substitut du général ; il tient ses lieu et place... Le général étend ou restreint les prérogatives des fonctions qu'il donne à remplir ; il accorde les dispenses, il relève des pénitences et des empêchements ; il administre les biens de la Société ;.il a le droit de juridiction sur tous les membres de-la Compagnie ; il convoque les congrégations générales de l'Ordre*, il les préside et y a double voix ; enfin, à son lit de mort, il a le droit de désigner son vicaire, en attendant que la Compagnie ait procédé à l'élection de son successeur. » Une autorité à ce point étendue n'empêche pas que le général des jésuites ne soit soumis à la loi d'abnégation commune à rOrdre tout entier, et ne doive se tenir éloigné des honneurs mondains et même ecclésiastiques, rester profondément étranger à toute satisfaction de vanité, obser*" ver le secret et le silence dans les succès comme dans les revers ; elle n'empêche même pas^ et ceci est le comble de fart, que sa vie ne soit réglée extérieurement par l'eifet de la même police et de la même pression morale qui s'exercent sur ses subordonnés.
L'institution des moniteurs : a Les constitutions ont un chapitre intitulé : a De 9 l'Autorité et de la Surveillance que la Société doit exercer sur son général u Oa y voit qu'en ce qui touche les choses extérieures, les vêtements, la nourriture et les dépenses quelconques concernant sa personne, en ce qui touche les soins, les veilles qu'il donne aux affaires de la Compagnie, le général est tenu d'obtempérer aux arrangements que la Compagnie prend à ce sujet Voilà pour le corps, mais la sollicitude des Constitutions s'élend jusqu'à l'âme, La Société aura donc, disent-elles^ auprès du général une personne qui, s'approchant de Dieu par la prière, devra, après avoir consulté la bonté divine et jugé cet acte équitable, déclarer avec la modération et l'humilité nécessaires ce qu'elle pensera être désirable en lui pour le plus grand service et la plus grande gloire de Dieu : que ce soit son confesseur ou quelque autre désigné par la Société et jugé propre à cette foxiction.
» CVst là ce que l'on nomme le Moniteur du général, celui qui est chargé de l'avertir et d'avertir la Société sur la manière dont il exerce sa fonction. Cette iostitution extraordinaire est propre à l'institut des jésuites.
S&S BrBUOfiBAYH».
)> Non-seulement le général a un moniteur, mais les provinciaux, les recteurs, les mattres des collèges en ont également. Ces moniteurs n*ont pas les pouvoirs e^ ne peuvent sMmmiscer en aucune manière dans l'administration ou le gouvernement : ils n'ont qu'une attribution, avertir; ils sont en quelque sorte les dél^ués de la Compagnie ; ils la représentent auprès de ceux qu'ils sont chargés de surveiller et de reprendre. Cette charge spéciale ne pouvait être créée que dans une Société dont la principale force réside dans l'intime union de tous ses membres et repose sur a l'esprit de corps » qui les anime à tous les degrés de la hiérarchie. » La surveillance et la dénonciation mutuelles : « C'est une des règles de TOrdre que tout ce qui se passe doit être porté à la connaissance des supérieurs. Il y a même dans V Examen préalable que Ton donne à méditer aux novices un chapitre spécial où on lit le précepte suivant, dont les jésuites ont vainement essayé de dissimuler le caractère odieux sous des apparences morales et spirituelles :
(( Pomr son plus grand avancement spirituel , et principalement pour sa plus » grande soumission et humilité, on demandera au postulant s'il consent que » toutes ses erreurs et tous ses défauts, et généralement tout ce qu'on remaro quera en lui de répréhensihle, soit révélé aux supérieurs par toute personne » de la Société qui s'en sera aperçue hors de la oonfession. On lui demandera éga- » lement s'il trouvera bon (ce <iue lui-môme et tout autre doit faire) d'être cor- » rigé par les autres et de servir à son tour à leur correction ; et s'il consent à se » conformer à l'exemple des personnes de la Société qui se dévoilent mutuelle- » ment, sans préjudice de l'amour et de la charité réciproques^ et pour leur plus )> grand avancement spirituel ; surtout quand le supérieur, à qui est confié ce soin, » le lui aura demandé ou ordonné, pour la plus grande gloire de Dieu. »
» Il n'y a donc pas à en douter, le gouvernement de la Compagnie de Jésus repose sur l'espionnage universel de ses membres les uns par les autres. L'obéissance aveugle ne suffit pas; il y faut ajouter la délation, la dénonciation. Le grand cardinal de Richelieu était un admirateur sélé des Constitutions. « Les con- » stitutions de saint Ignace, disait-il, sont le plus parfait modèle des gouverne- 0 meuts politiques, une dictature soumise à Télection, éclairée par mille conseils 0 journaliers sur les idées, les besoins et la pensée de tous. » On a maintenant le secret de cette organisation si bien faite pour plaire à un homme de dictature comme le tyrannique ministre de Louis XIII. »
On trouvera peut-être que M. SpuUer emploie ici des termes trop durs pour être complètement justes, si l'on réfléchit que les apparences morales et spirituelles sont après tout quelque chose de plus que des apparences ; que la surveillance prescrite a le caractère d'un examen de conscience mutuel, indispensable dans une société de perfection, et qu'enfin la délation à l'état de système universel, avoué, et accepté sous sa double face par ceux qui veulent y être soumis, n'est pas un espionnage ordinaire. Il n'en est pas moins vrai que le contrat qui lie les jésuites est un abandon complet de toutes leurs libertés individuelles, au sein d'une Société dont l'objet est d'anéantir d'une foçon à peu près semblable les libertés des autres hommes ; et c'est en cela que leur institut est un chef-d'œuvre d'immoralité ; c'est pour cela qu'il devrait être proscrit par tous les gouverne-
ments qui reco&naissettt, même à qd faible d^é, Tautonomie morale et repugnent à la théocratie.
Quand on pense au gouvernement des jésuites, et non plus au but de leur Société, on est forcé de reconnaître qn41s ont réalisé aussi bien que possible la maxime connue de Tune de nos écoles socialistes : A chacun ^eUm sa capacité. Ils l'ont réalisée, non pas au point de vue des rétributions matérielles, puisque leur principe est le dévouement, mais au point de vue de la direction de la Compagnie. Ce socialisme religieux n'a pu toutefois se priver de l'instrument de Télection, part absolument indispensable de liberté, sans laquelle toute institution doit fatalement et rapidement se corrompre. Il y a là un enseignement. Et pourtant notre époque Ta connue, cette secte autoritaire, soi-disant religieuse aussi, qui voulait follement faire descendre d*en haut tout pouvoir et toute initiative en toutes matières possibles, et prenait pour son postulat le plus grand amour, la plus grande intelligence et la plus grande puissance de chefs supposés incorruptibles. On remarquera de plus que, pour réussir en son établissement idéal d'autorité, le jésuitisme s'est appuyé : 1° sur une religion et une morale positives, 2° sur un pouvoir anténeur, où il trouvait lui-même une limite : la papauté, 3^ sur les quatre vœux, pauvreté^ chasteté, obéissance, sujétion au chef de l'Église, i^ sur une savante organisation de la surveillance des actes et pensées de tous les membres de Tassociation. Nous cherchons en vain ce que nos socialistes autoritaires ont pu imaginer et dont il serait permis d'attendre une efficacité équivalente pour le fonctionnement, ne fût-ce que d'un jour, de leurs utopies économiques et gouvernementales.
La Société de Jésus est et restera le parfait idéal réalisé d'une association à fondement d'autorité. C'est la raison profonde pour laquelle on a vu entrer définitivement dans le catholicisme jésuitique, comme port de salut, des hommes de notre temps, et des meilleurs, parmi ceux dont toutes les tendances, toutes les habitudes d'esprit et de cœur étaient du côté de l'obéissance, et non de l'autonomie, quoique ces hommes eussent longtemps suivi des opinions contraires aux dogmes de l'Église^ et nourri des utopies d'une espèce très-hérétique en apparence.
A l'usage des écoles primaires laïques
— SUITE
Toutes ces vertus ne sont guère moins exigées, ni les unes ni les autres^ pour le succès des associations dites de consommation, dont les membres s'entendent pour procurer à leurs familles la facilité d'acheter au détail les denrées à prix réduits : savoir, à des prix où n'entrent comme éléments ni les bénéfices nets
des pelits trafiquants ni ceux des trop nombreux intermédiaires, mais seulement des frais d'administration ajoutés aux valeurs en gros des marchandises. En effet, il faut d'abord réanir le capital voulu pour les achats, pour le loyer d*mi magasin et le traittraent des employés ; il faut ensuite constituer une administration honnête et capable; il faut enfin que les familles qui se fournissent au magasin de la société puissent tout payer au comptant, ce dernier n*étant pas une banque et n'ayant rien h prêter k ses clients. La premières de ces conditions réclament chez les personnes, ou du moins chec les plus actives d'entre elles pour Fœuvre, les vertus de T association. Les dernière impose aux moindres consommateurs associés des vertus domestiques malheureusement trop peu communes dans la classe à laquelle ces sortes d'institutions seraient le plus avantageuses. Aussi voit* on journellement des sociétés de consommation s'établir sur des bases passables^ grâce à la direction et 6 la commandite de certains fondateurs, qui cherchent à se rendre utiles et ne travaillent pas précisément pour eux; puis ne pouvoir se soutenir faute de clients et parce que, si elles offrent d*un cêté des avantages incontestables aux familles, elles supposent, d'un autre cMé, ehei celles-ci un esprit d' ordre et d'économie qui fait réellement défaut.
Il serait pourtant grandement k désirer que les ouvriers pussent, à Taide des sociétés de consommation, émanées ou non de leur propre initiative, s'affranchir de la taxe exagérée qu'ils payent au commerce de détail, ei souvent du même coop h l'usure ; et, à l'aide des sociétés de production, joindre k la condition du travailleur celle du capitaliste, ou propriétaire de moyens Pt instruments de travail, et s'élever ainsi au-dessus de l'état précaire et moins considéré de simple salarié. Mais les ouvriers doivent pour ce la. connaître les devoirs de la nouvelle condition à laquelle ils aspirent, et se résoudre énergiquement à les observer. Tontes les autres facilités qui pourraient leur être offertes pour une telle transformation se trouveraient vaines en résultat, et les tentatives que les intéressés ne feraient pas d'eux-mêmes et par des voies légitimes ne tarderaient pas à tourner k mal. Il n'y a pas d'organisation au monde qui dispense un homme de la veKu de son état ni des devoirs inhérents à ce qu'il veut être et à ce qu'il veut faire.
PRÉCEPTES
N'entrez dans une association qu'après en avoir connu et acceptiî les
OBLIGATIONS, ET AVEC DES ASSOCIÉS ÉGALEMENT PROPRES ET DISPOSÉS A s'EV
acquitter.
Dans toute société dont vous faites partie, représentez-vous la chose
COMMUNE, plutôt COMME VOTRE CHOSE POUR CE QUE VOUS LUI DEVEZ, ET PLUTOT COMME LA CHOSE DES AUTRES POUR CE QU'eLLE VOUS DOIT. C'esT LE FOND DES VERTUS DE l'association.