LE PRINCIPE DE LA SÉPAR4TI0N DÉ L'ÉGUSE ET DE L'ÉTAT
demeure une mesure politique, toujours subordonnée aux circon<^lances de temps et de lieu. Plus avancée ici, elle Test beaucoup moins ailleurs; et chaque cas, c'est-à-dire chaque pays^ comporte une solution différente
i> Ce que Ton entend le plus ordinairement par séparation de TÉglise et de rÉtat est une situation où aucun prêtre^ de quelque culte qu'il soit, n'est payé par TÉlat, et où les intérêts de chaque Église ne sont affaire que des fidèles. De cette manière d'être religieuse on a un type complet aux États-Unis. Un pareil type n'est pas transporlable en France; les traditions et les habitudes s'y opposent; et certainement aucune assemblée n'assumera la responsabilité d'une innovation trèsdifficile au milieu de tant d'autres difficultés internes et externes qui nous environnent.
n Allons au fond des choses. Je laisse de cdté certains protestants qui réclament la séparation et la liberté dans un intérêt religieux; mais ceux qui, adversaires des idées théologiques, la demandent aussi, espèrent que la théologie en éprouvera une diminution. Eh bien, c'est \ï une illusion. Les États-Unis, que je viens de citer, en sont la meilleure preuve; l'Église et l'État y sont séparés, et pourtant Pespnt tbéologique y est plus puissant et plus dominateur qu'en France; et, à tout prendre, je préfère^ à cet égard, notre état social au leur.
» C'est au progrès de la science et à l'agrandissement de l'esprit positif qu'il faut demander le changement intellectuel et moral que l'on poursuit. A mesure qu'il se fera des modifications en ce sens-là, il s'en fera aussi dans le sens de la séparation (1). o
Résumons l'opinion de M. Littré sur la question. On se trompe facilement sur les principes en sociologie, parce qu'il est facile, lorsqu'il s'agit des phénomènes complexes des sociétés, de prendre pour des principes des idées qui n'ont qu'une valeur relative et transitoire. Pour éviter cette erreur, il faut consulter l'histoire. L'histoire prouve que la séparation de l'Église et de l'État n'est pas un principe. Gomment? En montrant que la séparation de l'Église et de l'État n'a existé ni dans l'antiquité gréco-latine, ni au moyen âge. Dans l'antiquité gréco-latine, la confusion du teniporel et du spirituel était complète. Au moyen Âge, prévalut la distinction des deux domaines, des deux pouvoirs; et ce fut un grand progrès dû au christianisme. Mais, au moyen âge, les arrangements sociaux étaient subordonnés à l'autorité spirituelle, à la direction théologique. La non*séparation a été vraie dans le passé; elle tend à se montrer de plus en plus fausse au fur et à mesure des pertes que subit la théologie sur le terrain scientifique. La politique» dans les mesures qu'elle prend, doit suivre cette marche des esprits» non la de-
(1) La philosophie positive^ numéro de janvier-fé^ier 1877.
vancer. Il ne faut pas songer à transporter en France un état de choses où les Églises sont des institutions privées, où les cultes sont payés, non par TÉtat, mais par leurs fidèles respectifs. Cette innovation serait difficile et dangereuse. De plus, elle ne serait pas désirable, car elle tromperait les espérances de ceux qui en attendent une diminution de la théologie. Ne sait-on pas qu'aux États-Unis, où l'Église et TÉtat sont séparés, l'esprit théologîque est plus puissant qu'en France? La séparation de l'Église et de l'État n*a de valeur et n'est possible en notre pays qu'à la condition d'être amenée par la décadence de la théologie, et la décadence de la théologie n'est possible que par le progrès de la science et de Tesprit positif.
Il nous faut maintenant dire à quelle distance nous sommes placé de cette opinion.
1" La sociologie est une science avant tout rationnelle et morale; elle n'appartient pas, comme le veulent les positivistes, à la série des sciences expérimentales et naturelles. On ne peut donc assimiler aux principes de ces sciences ceux de la sociologie. Les premiers sont des lois du genre physique, c'est-à-dire des rapports généraux de phénomènes réels, des faits généraux. Les seconds expriment^ non ce qui est, mais ce qui devrait être, un idéal qui s'impose à Tactivité libre ; ils montrent, du côté du passé, le chemin qui aurait dû être suivi ; du côté de l'avenir, celui dont on ne doit pas s'écarter. Ce n'est pas à l'expérience, à Thistoire, c'est à la raison, à la conscience, à la morale naturelle qu'il faut demander les principes de la sociologie. Comment serait-il possible de tirer de l'histoire les principes qui servent à juger l'histoire, à juger les arrangements sociaux du passé, à déterminer leur ordre de valeur, et à donner ainsi le critère du progrès? Comment l'histoire pourrait-elle nous dire si la séparation de l'Église et de l'État est conforme ou contraire à l'idéal juridique?
2^ La séparation de l'Église et de l'État, dit M. Littré^ n'a existé ni au moyen âge, ni dans l'antiquité; donc, ce n'est pas un principe ! Voilà une preuve admirable! Est-ce que le moyen Âge et l'antiquité ont réalisé tous les principes de justice sociale? N'y-t-il de principes sociaux que ceux qui ont été reconnus et appliqués dans tous les états de civilisation? A ce compte^ la liberté de conscience et l'égalité devant la loi ne sont pas non plus des principes. C'est, du reste, ce que prétendait Auguste Comte. Et rien ne s'accorde mieux avec l'esprit d'une doctrine qui n'appelle principes que les modes généraux et permanents dont les sociétés vivent, se conservent et se développent. La liberté de conscience et l'égalité devant la loi ne se peuvent certainement compter au nombre de ces modes généraux et permanents de la statique et de la