LE PRINCIPE DE LA SEPARATION DE L EGLISE ET DE L ETAT
dynamique sociales, de Vordre et du progrès tels que les entend le positivisme. Nous venons de dire que nous nous faisons des principes une tout autre idée. Ce n*est pas comme expressions résumées et résultantes des faits, comme données de l'expérience historique et de l'observation sociale, que la liberté de conscience et régalité devant la loi nous paraissent mériter ce nom, mais comme concepts de la nLisoii juridique et législative que Ton doit et que Ton peut faire entrer dans les faits. Si tel est« en sociologie, le sens naturel et légitime du mot principe, il n'est évidemment pas besoin que la séparation de l'Église et de l'État ait existé au moyen âge et dans l'antiquité pour qu'on soit fondé à lui reconnaître la valeur et la vertu d'un principe.
S"" M. Liltré remarque que, dans l'antiquité gréco-latine, la confusion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel était complète et que Télat social était, par cuite, aussi éloigné que possible de la séparation des cultes et de l'État. Cela, vu et dit en gros, parait incontestable. Pourtant l'assertion, en ces termes, donne l'idée la plus fausse. C'est s'exprimer inexactement de dire que les deux pouvoirs spirituel et temporel étaient alors- confondus, par cette raison fort simple que le monde païen avait le bonheur d'ignorer ce que nous appelons le pouvoir spirituel. Le polythéisme consislciit uniquement en sacrifices et en cérémonies; il se réduisait au culte proprement dit; c'était une religion sans dogmes et; par suite, sans puissance sacerdotale. N'ayant pas d'enseignement théologique, métaphysique et moral à imposer, n'exigeant pas d'obéissance intellectuelle, ne demandant pas de sacrifices à la raison, il se subordonnait naturellement et sans peine, en chaque cité, à la politique, c'est-à-dire à la morale sociale, telle qu'elle était comprise, et la laissait se développer librement par l'action de l'individu et par celle de l'État. La pluralité des dieux comportait d'ailleurs une grande diversité et une grande liberté des cultes locaux et des cultes domestiques et privés. Il est vrai qu'il y avait un culte public lié à la vie publique, à l'exercice des magistratures, parce qu'il était lié aux traditions de la patrie ; un culte public auquel participaient et présidaient les chefs de la cité en vue d'honorer les dieux protecteurs de la cité. Mais le gouvernement n'avait pas, pour sa fonction et son œuvre législatives, judiciaires, executives, à compter et à traiter avec une autorité spirituelle. Et sa participation au culte ressemblait assez, sauf la multiplicité des circonstances où elle se produisait, à ce qui se passe aujourd'hui môme aux États-Unis, où Ton voit le président, en présence de dangers menaçants, inviter, par un décret public^ à la prière et au jeûne, un peuple partagé en églises nombreuses séparées de l'État. On parle du règne de la laïcité comme du but à atteindre: eh bien, dans ces républiques de l'antiquité, la laïcité^ en tous ses arrangements, étai^
vraiment souveraine. C'est le caractère frappant qui les rapproche des États modernes où domine le protestantisme, et qui les sépare, par une différence si profonde, des théocraties orientales et de la chrétienté du moyen âge. La philosophie de l'histoire des positivistes peut niécon^ naître ce caractère; Thisloire vraiment positive et vraiment philosophique ne le peut pas. Si Ton accorde à l'histoire de Tancienne Grèce un assez long cours et une évolution non troublée, si l'on suppose à ses institutions républicaines des obstacles intérieurs et extérieurs moins grands et des chances plus heureuses, on ne voit pas pourquoi le pro* qlème de la séparation des cultes et de l'Étal y eût été plus difficile à résoudre qu'aux États-Unis^ le jour où il eût été posé par des nouveautés religieuses importées de l'étranger ou nées de l'initiative indigène, par le progrès de la réflexion et de la culture philosophique et scientifique, par la critique des traditions^ des légendes et des mythes,
U^ Le lecteur voit déjà ce que nous pensons de cette distinction et séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, qui est due au christianisme et que M. Littré considère comme si capitale en sociologie. Ce qui est» pour M. Littré, un progrès, est, à nos yeux, une rétrogradation, un retour au régime des théocraties, la négation de Tordre libéral et rép ublicain. Ce qu'il déclare un service incomparable dans l'évolution de la civilisation commune, nous le réputons grand dommage et grand mal, le plus grand mal, sans contredit, que le christianisme ait apporté au monde. Il est juste de dire que la distinction, la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel n'est pas essentielle au christianisme, bien qu'on puisse en montrer la source dans les plus anciens documents chrétiens. Depuis le triomphe de la Réforme dans une partie de l'Europe, nous avons sous les yeux un christianisme indépendant et autonomiste qui ne conteste ni à l'individu le droit à l'examen personnel et à la croyance personnelle, ni h l'État l'autorité pleine et entière sur l'éducation publique. Il faut laisser à César ce qui lui appartient : la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel est l'œuvre propre du christianisme autoritaire, théocratique, sacerdotal, du catholicisme. Ce trait d'organisation sociale qui fait l'admiration d'Auguste Comte et de son école date de Constantin et du concile de Nicée. C'est au régime catholico-féodal que le positivisme l'envie et voudrait l'emprunter pour le régime qu'il rêve.
M. Littré écrit qu'au moyen âge « la la!cité subordonnait tous ses arrangements à la direction supérieure qui était donnée parla théologie »• Cela juge cette distinction a capitale en sociologie » du spirituel et du temporel que le catholicisme avait alors fait prévaloir. Elle impliquait, par la nature des choses, non l'égalité ou l'équivalence des deux pou- ^oirs^ mais la subordination du temporel au spirituel. Qu'était le pouvoir
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spirituel! Le pouvoir de direction et d'éducation intellectuelle, passionnelle et morale, celui qui animait tout le système, c'est-à-dire, au sens éleré du mot, le vrai pouvoir législatifs le vrai pouvoir souverain. L'autre^ presque réduit au rôle de gérant industriel, de gendarme et de bourreau, n'était, à vrai dire, que le pouvoir exécutif, chargé d'appliquer la loi spirituelle, de défendre Tordre existant, de régler par la force matérielle les intérêts matériels d'après les principes, les sentiments, la direction supérieure qu'il recevait du premier. Et cette subordination, en elle-môme, n'a rien, aux yeux des positivistes, que de naturel, de légitime, et de conforme à l'ordre ; car ils y voient celle de la politique et de l'économique à la morale, laquelle ne fait qu'un, pour eux, avec la religion. L'imperfection, le mal du régime du moyen &ge, disent-ils, n'était pas que la haute direction de la société appartînt à la religion; cela, au contraire, était un bien, un grand bien; le mal était que la religion alors régnante fût théologique, qu'elle enseignât et imposât des dogmes qui, d'une part, pouvaient fausser la morale, qni, d'autre part (et c'est le principal reproche qu'ils lui font), n'étant pas démontrés, ne pouvaient lui être un fondement durable, menacés qu'ils étaient, ruinés qu'ils devaient être infailliblement par la critique des métaphysiciens et par le progrès des sciences positives. Substituez à ce sacerdoce et à celte Église de théologiens catholiques un sacerdoce et une Église de savants positivistes, et M. Littré ^sans doute, ûdèle aux leçons du maître, malgré quelques inconséquences hérétiques, ne trouvera rien de plus excellent, déplus parfait que la conception catholique des rapports des deux pouvoirs.
Positiviste ou catholique, théocratique ou idéocratique, nous repoussons absolument, quant à nous, l'idée d'un pouvoir spirituel. Nous n'avons pas besoin d'examiner quel est le but doctrinal de l'institution. Nous tenons que la distinction des deux pouvoirs est, par essence, malfaisante, quel que soit le système qui en tire parti. Il nous importe fort peu que le pouvoir spirituel soit établi pour inculquer aux esprits uoe foi théologique ou une science athée; ce que nous repoussons dans le pouvoir spirituel, c'est le pouvoir même, le pouvoir organisé, beaucoup plus que l'espèce de foi ou de science (foi et science sont synonymes lorsqu'il s'agit de pouvoir spirituel) au profit de laquelle on le voit ou l'on espère le voir exercer.
C'est une opinion fort répandue, mais une opinion des plus fausses et des plus dangereuses, que celle du caractère libéral de la distinction des deux puissances. Le nombre est grand des ouvrages où l'on célèbre le rôle historique du pouvoir spirituel qui aurait représenté et maintenu au moyen âge l'indépendance de l'esprit et de la conscience. Les doctrinaires s'unissent, en cet hommage, aux saint-simooiens et aux positivistes, a La séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, dit
Guizot, est la source de la liberté de conscience : son principe est le même que celui qui sert de fondement à la liberté de conscience la plus rigoureuse et la plus étendue. La séparation du temporel et du spirituel se fonde sur cette idée que la force matérielle n'a ni droit ni prise sur les esprits, sur la conviction^ sur la vérité. Elle découle de la distinction établie entre le monde de la pensée et le monde de Taction, le monde des faits intérieurs et celui des faits extérieurs. De sorte que ce principe de la liberté de conscience pour lequel l'Europe a tant combattu» tant souffert, qui a prévalu si tard, ce principe était déposé sous le nom de séparation du temporel et du spirituel dans le berceau de la civilisation européenne (1). » On est étonné que ce lieu commun, si favorable au papisme et oîi se montre si peu de pénétration, vienne d'une plume protestante, ou tout au moins puisse s'en prévaloir. Mais Guizot était des protestants de notre temps le plus incapable de comprendre Tesprit d'autonomie spirituelle essentiel au protestantisme. Rien ne supporte moins Texamen que cette thèse d'une séparation entre le monde de la pensée et le monde de l'action, entre le monde des faits intérieurs et celui des faits extérieurs. Cette séparation n'a jamais été, ne sera jamais qu'une fiction. Un pouvoir civil, qui n'est, comme l'exige cette thèse, que temporely c'est-à-dire qui est réduit à la force matérielle pure, qu^ ne possède per se aucun élément spirituel et moral, n'est pas un pouvoir séparé d'un autre pouvoir, c'est un instrument entre les mains d'un autre pouvoir; car c'est du dehors, c'est d'un autre pouvoir qu'il reçoit son idée directrice, ses mobiles moraux, sa conscience, son âme. Gomment le pouvoir temporel a-t-il pu, môme dans les pays catholiques, s'élever au-dessus de la condition de dépendance où le condamnait la doctrine catholique des deux puissances? En agrandissant son domaine et en se donnant, au nom de la raison et de la conscience naturelles, au nom de la tradition païenne dont il était l'hérilicr, au nom des besoins nouveaux révélés par l'expérience, des attributions spirituelles et morales qui devaient, d'après la théorie, être réservées exclusivement au pouvoir sacerdotal. Et comment, sans se donner des attributions spirituelles et morales propres, eût-il jamais pris le parti de garantir et de défendre la liberté de conscience, lorsque c'était précisément contre le pouvoir spirituel que la liberté de conscience avait besoin d'être garantie et défendue? On voit s'ils dénaturent les faits et s'ils tournent le dos à la vérité historique, ceux qui répètent, après Guizot, que la liberté de conscience est née de la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. La liberté de conscience est née du grand et fécond mouvement de la Réforme qui a rendu à la civilisation cet immense service de supprimer le pouvoir dit spirituel dans une moitié de l'Eu-
(1) Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, deuxième leçon.
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rope, de raffaiblir dans Tautre moitié, et en même temps de fortifier partout le pouvoir dit temporel, de Télever et de le spiritualiser en ses attributions.
Pour revenir à M. Littré, nous ne saurions trop insister sur l'opposi* tion radicale qui existe entre notre point de vue et le sien. La fameuse distinction où il voit l'honneur du moyen âge signifie pour lui subordination des intérêts et des passions politiques à la morale. Elle a pour nous un sens absolument contraire : subordination de la morale naturelle et juridique à la discipline et à la politique sacerdotales. Cette différence d'appréciation, qui parait d'abord étonnante^ s'explique assez facilement par la comparaison de la philosophie positive et de la philosophie critique. L'école positiviste ne sépare ni la morale de la religion, c'est-à-dire d'une doctrine ou synthèse générale, appelée foi ou science et supposée nécessaire à l'ordre social, ni la religion d'un pouvoir spirituel, analogue à un corps sacerdotal, chargé de conserver, de développer, de perfectionner et d^enseigner à tous cette doctrine salutaire où doivent s'unir les esprits et les cœurs. C'est la conception catholique de la morale et de la religion, la seule, paralt-il, qui soit familière à nombre de personnes. On entend la morale autrement quand on la fait sortir du fond de la conscience personnelle et qu'on lui donne pour premier principe le respect du droit. La morale ainsi comprise est indépendante de toute conception générale du monde^ de toute religion, de tout système métaphysique, de toute philosophie des sciences. Elle ne descend point d* un enseignement d'autorité; elle ne suppose ni n'exige dans l'ordre spéculatif l'uniformité de croyances et de pensées; elle n'apporte pas à la société un lien extérieur; elle la renouvelle et la recrée, pour ainsi dire, la fait sortir de la vie instinctive, en la fondant idéalement sur un pacte de respect mutuel et de garanties réciproques. La morale ainsi comprise est naturellement représentée par le pouvoir qu'on appelle temporel, qui a son origine dans le pacte social et qui en reçoit sa mission et ses limites. L'évolution historique du pouvoir temporel n'estelle pas celle du droit civil et politique?
5^ M. Littré paraît lier la séparation de l'Église et de l'État à la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, comme la conséquence au principe, o C'est cette distinction, dit-il, qui permet aujourd'hui d'agiter la question de la séparation de l'Église et de FÉtat. » Gela rentre dans l'erreur doctrinaire dont nous venons de parler et s'accorde médiocrement avec les vues de statique sociale d'Auguste Comte. Pas plus que la liberté de conscience la séparation de l'Église et de l'État ne procède logiquement ni historiquement de la doctrine catholique des deux puissances, laquelle n'est autre chose, nous l'avons déjà dit, qu'une doctrine de subordination du temporel au spirituel, des magistratures
civiles au sacerdoce, et, selon Texpression de M. Littré, des arrangements de la laïcité à la direction supérieure donnée par la théologie. Pour réduire les Églises à Tétat d'associations et d'institutions privées, comme pour établir et garantir la liberté de conscience, il faut que le pouvoir qui représente la société civile se croie et se donne des attributions spirituelles, qu'il prenne conscience de sa mission d'éducation morale et juridique» et qu'il s'applique résolument à la remplir. La séparation des Églises et de l'État suppose un spirituel de l'État, une morale publique, reconnue souveraine, et publiquement enseignée, une morale distincte des religions et à laquelle les religions soient tenues, en leurs prédications et en leurs consécrations, de se soumettre. La séparation des Églises et de l'État demande un état de société où la conscience publique assigne et impose aux religions leur véritable rôle, le rôle de libres auxiliaires de la morale rationnelle. Tant que la morale paraîtra indissolublement liée à la religion, tant que la religion paraîtra le véhicule nécessaire de la morale, il ne faudra pas songer au régime de la séparation; car la morale ne peut pas être séparée de l'État. Nous ne refusons pas, comme M. Littré, à la séparation de l'Église et de l'État la valeur d'un principe; mais c'est un principe qui se lie à d'autres, qu^ vient à leur suite et qui ne peut être réalisé sans difficulté et sans danger en tout milieu social. Avant de l'appliquer, il faut s'efforcer de rompre dans les esprits l'association assez naturelle, mais devenue malheureusement presque inséparable, des idées morales et des croyances religieuses. Avant de supprimer le budget des cultes, il faut établir le budget de la morale laïque.
ô'' Selon M. Littré, la séparation de l'Église et de l'État n'est désirable et ne peut être accomplie en France qu'après un affaiblissement considérable de la théologie ; elle ne doit pas précéder, mais suivre cet affaiblissement. Nous pensons, nous aussi, qu'une réforme de celte importance ne doit pas être tentée prématurément et qu'on n'en peut espérer le succès si elle n'a été suffisamment préparée dans les esprits. M. Littré a raison de craindre que Texpérience, si elle était faite dans les conditions mentales de la France actuelle, ne vint à tourner au proût de la théologie, à tromper les espérances des libres penseurs. Mais en celte crainte de la théologie se montre une erreur qui vient du positivisme et du matérialisme, qui n'est pas seulement une erreur d'école, qui est devenue une sorte d'idole de forum, une idole latine, l'erreur la. plus grave, nous osons le dire, la plus funeste et la plus inexcusable de notre temps. Cette erreur est de ne faire aucune différence entre les idées et les croyances tbéologiques, de les envelopper toutes dans la môme condamnation, de les envisager toutes avec le môme mépris, la môme aversion, et, s'il y a lieu, la môme crainte. De quelle théologie M. Littré
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parle-t-il? Il emploie ce terme au sens général, sans épithète restrictive; et Ton sait que, dans la langue du positivisme, le mot théologie s'applique au polythéisme comme au monothéisme, au théisme protestant comme au théisme catholique^ au théisme purement philosophique comme au théisme protestant. La théologie qui est l'objet de la crainte qu'il exprime^ ce n'est pas seulement la théologie d'autorité, la théologie sacerdotale et papiste, c'est aussi la libre théologie surnaturaliste de toute Église protestante, c'est également la libre théologie naturelle de toute école philosophique. Il ne laisse d'ailleurs aucun doute sur sa pensée, car il a soin de motiver sa crainte sur l'exemple des États-Unis, où, malgré la séparation de l'Église et de l'État, « Tesprit théologique est plus puissant et plus dominateur qu'en France». II est clair que l'esprit théologique dont il s'agit ici n'est autre que l'esprit protestant.
Nous ne pardonnons pas à l'école positiviste de confondre ainsi des influences mentales si différentes et d'entretenir chez ceux qui répètent ses formules sans y regarder de près une prévention si injuste contre le protestantisme et contre le théisme philosophique, contre l'esprit de la Réforme et contre l'esprit de la Révolution. Comment ne voit-on pas que, du point de vue de la sociologie, la nature et la valeur théorique des croyances sont bien moins à considérer que leur mode, digne ou indigne, juste ou injuste^ de formation et de conservation? Ce n'est pas de la croyance indépendante au dieu qu'il faut se préoccuper, c'est de la foi passive au prêtre. Peut-il échapper à une observation, même superficielley que les effets moraux et sociaux des diverses théologies ne sont nullement semblables, et que , si la théologie d'autorité est à craindre pour le droit public et pour le progrès social, il n'en est pas de même de la théologie libre, naturelle ou surnaturaliste, rationaliste ou mystique? Si la séparation de l'Église et de l'État devait profiter, en France, à la théologie libre, et affaiblir la théologie d'autorité, il faudrait se hâter d'opérer une réforme dont on aurait lieu d'attendre de si heu" reuses conséquences. Malheureusement ces conséquences ne peuvent être espérées; et c'est ce qui rend difficile et dangereuse en notre pays la séparation de l'Église et de l'État, tant que renseignement laïque de la morale n'y sera pas sérieusement organisé. Elle l'est beaucoup moins dans les pays où le protestantisme a introduit ses variations de symboles et l'active concurrence de ses sectes.
F. PiLLON*
PETIT TRAITÉ DE MORALE A l'usage des Écoles primaires laïques
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Ne Tons laisseï pas dire que les sciences et les savants sont un luxe inutile, comme s'il n'y avait d'utile au monde que ce qui sert à satisfaire aux besoins du corps. Si quelqu'un professe devant vous celte maxime brutale, et si un autre répondf comme on l'a remarqué mille fois et comme c'est mille fois vrai, que sans doute les sciences ne servent pas à cela, mais qu*elles mènent à ce qui y sert^ ajoutez, vous, qu'elles rendent un service encore plus grand. Car, de manière ou d'autre, des sociétés humaines pourvoient grossièrement à leurs besoins matériels sans le secours des arts perfectionnés qui naissent des sciences ; mais sans les sciences, l'esprit des populations misérables est croupissant dans l'esclavage de rignorance et exposé aux illusions les plus dégradantes sur les choses de la nature et de la vie.
Toutes les grandes industries qui ont facilité la nourriture^ le vêtement, le logement et les communications des hommes, et qui ont permis à une même terre de nourrir dix fois et cent fois plus d'habitants que ce ne serait possible autrement, sont nées des découvertes scientifiques. Les découvertes scientifiques, à leur tour, ont été le fruit de méthodes générales, de recherches en tous sens, et d'études de celles qu'on a coutume d'appeler ctf^traites, dont l'intérêt ne se voit que longtemps après, quand vient le jour de l'application. Au reste, Vabstraction et le désintéressement sont de la nature môme du procédé scientifique, comme le savent fort bien tous ceux qui s'en sont tant soit peu mêlés. Et c'est ainsi du petit au grand. La connaissance et la prédiction des mouvements des astres supposent des recherches préalables et des formules trouvées sur des rapports de nombres purs, et de lignes pures, et de mouvements, sans objets qui se meuvent, le tout indépendant de quelque chose que ce soit au monde ; ensuite il se trouve que c'est grâce à cette science, et par conséquent aux spéculations en apparence inutiles de ses commencements, que l'art de la navigation est devenu ce qu'il est. De même le faisceau modeste des règles élémentaires du calcul est un produit de l'abstraction, et il est sans doute superflu de dire à quoi elles nous servent et d'énomérer ce que nous leur devons.
Mais on reconnaîtra que l'utilité morale des sciences l'emporte encore de beaucoup sur leur utilité matérielle, si l'on réfléchit que la principale différence entre une peuplade sauvage et une nation civilisée, quant à l'estime que nous devons faire de l'une ou de l'autre, consiste en ce que dans celle-là les hommes ne savent rien, ont l'esprit livré à toutes les illusions, en proie à toutes les superstitions et nourri de toutes les sottises de gens qui n'ont point la manière de se servir de leur raison. Au contraire, les hommes qui ont créé les sciences, et ceux auxquels ils en ont transmis les résultats et les méthodes, n'ont pas seulement des
coQaais>ances en plus et des moyeas d'en acquérir de nouvelles , mais, ce qui est bien autrement important, ils ont la raison instruite, exercée, prémunie contre mille erreurs, capable de démêler la vérité dans toute question qui va s'offrir sur la société ou sur Tunivers, ou de rester sagement dans le doute, là' où elle n'aperçoit pas de motifs suffisants de prononcer. En un mot, les sciences nous préservent des superstit'ODs et du fanatisme : service inestimable. L*lgnorance est lamère de ces derniers, on Ta dit sonvent, mais sans se rendre toujours bien compte de ce que c'est que cette ignorance, origine de tant de maux. Ce n*est pas principalement le manque à savoir de ceci ou de cela, car il y a bien des choses qu'on peut à la rigueur se passer d'étudier et de connaître, mais c'est le fatix savoir, la faiblesse d'une raison sans exercice et sans règles, qui laisse passer les affirmations téméraires, les erreurs s'enraciner, et enfin les idées les plus étranges ou les plus monstrueuses s'imposer à des peuples entiers par la force de Tbabitude. Voilà l'ignorance qui, jointe aux mauvais penchants du cœur, a souillé les âmes de croyances parfois abominables et ensanglanté la terre. Les sciences, partout où elles ont pu s'établir, ont été l'instrument d'un affranchissement d'autant plus sérieux que leurs méthodes ont été répandues et vulgarisées.
Il faut donc rejeter bien loin cette pensée d'égoisme et d*envie qui fait que l'homme du travail manuel reproche quelquefois à l'homme du travail intellectuel ses loisirs, ou les héritages et les traitements qui les lui permettent, et ne songe pas que ce dernier remplit depuis le commencement de la civilisation — de la civilisation qui lui est due en grande partie — une fonction supérieure, indispensable, et par le seul moyen dont on se soit avisé jusqu'ici.
On pourrait dire que l'association a été de tout temps Tinstrument des progrès scientifiques; car c'est en s'ajoutant les uns aux autres que les travaux et les découvertes ont peu à peu pénétré dans la connaissance des vérités qui se tirent de l'expérience, et des vérités qui s'enchatnent à celles-ci par le raisonnement, et même de celles qu'atteint l'effort de la pensée repliée sur elle-même. Beaucoup d'hommes passeront et le savoir ira toujours en augmentant, a dit l'Anglais lord Bacon, avant la fondation des académies, prévoyant les effets futurs d'une espèce d'accumulation ou capitalisation des expériences, qu'il voyait se former avec plus d'ordre et de réflexion qu'auparavant. Dès les temps les plus anciens, quand les sciences commencèrent chez les Greci, et deux mille ans après quand le monde nit libre de les remettre sur le chantier, les penseurs dont la tète travaillait sur un même sujet, par exemple, les mathématiciens, eurent entre eux des correspondances pour se comm'jniquer leurs trouvailles, et aussi leurs questions nouvelles, leurs difficultés, et connaître le point où en était chacun, pour tâcher d'aller chacun un peu plus avant que son devancier. Les académies n'ont fait que régulariser et ordonner ces correspondances de savants, et que faciliter leurs ententes et conférences sans leur ôier une liberté qui est très-nécessaire au succès de leurs recherches ; car l'esprit ne travaille pas si bien sur commantîe qu'en méditant sur ses propres sentiers.
Cette vérité a été sentie, et c'est pour cela que les gouvernements, en prenant part à l'institution des académies ou sociétés des sciences sous différents noms, et en accordant des pensions aux savants, n'ont pas voulu imposer à ceux-ci des
tâches trop particulières, ou les assujettir par ce moyen h des règlements gè* nanls. Ils se sont plutôt adressés aux corps dans leur entier, lorsqu'ils ont voulu obtenir des éclaircissements sur des objets de compétence de savants ; et les choses se passent toujours de même. Ces associations qui sont ainsi les plus libres qu'il y ait, quant à leur arrangement intérieur, laissent également la plus grande liberté aux travaux et aux opinions des peraonnes, aujourd'hui si nombreuses, qui cultivent au dehors les sciences. Seulement, grâce à Tautorilé qu'elles se sont attirée et qu'on leur accorde volontairement, elles sont devenues non-seulement des centres, où toutes les informations utiles viennent aboutir, mais, de plus, des espèces de bureaux d'enregistrement des produits scientifiques, dans lesquels l'enregistreur donne son sentiment et, pour ainsi dire, son évaluation sur chaque objet présenté qui en vaut la peine, pour ensuite en être fait usage et tiré profit par les autres savants et par le public, autant que chacun le trouve juste.
Cette autorité appartient, tant qu'elles méritent de la prendre et de la conserTcr, aux académies ou sociétés dont les travaux spéciaux ont un caractère scientifique, depuis les mathématiques, la physique et les autres sciences expérimentales, jusqu'aux études d'histoire, d'antiquités monumentales et de langues, et jusqu'aux sujets conceruant les lettres et les arts. Seulement cette autorité que rien ne nous oblige à recevoir, va naturellement en s'affaiblissant, à mesure qu'on a des raisons de croire que les méthodes adoptées dans telle ou telle partie olTrent de moindres garanties pour la certitude d'js opinions que les savants se font, — et dont il leur arrive parfois de changer ; — ou encore que la passion et la prévention usurpent une place dans les doctrines de certaines académies, ou dans la manière dont elles se recrutent et choisissent leurs membres.
Cette dernière observation ne doit diminuer en rien l'importance que nous accordons aux lettres, aux arts, à Thistoire, à la philosophie, et aux associations de personnes qui cultivent leur intelligence dans ces différentes directions. L'association est toujours un secours, un stimulant précieux, un moyen de fécondation, pourvu qu'elle n'attente à aucune liberté extérieure et qu'elle n'obtienne pas, à Taide de l'éducation surtout, une action de monopole sur les esprits. La certitude scientifique, qui d'ailleurs a elle-même ses degrés et ses variations, n'est pas du tout une condition sur laquelle il faille juger du prix intrinsèque d'une connaissance, d'une croyance, ou de l'intérêt qu'elles ont pour nous. Toute civilisation dans laquelle s'est rencontrée une culture des sciences — toute civilisation, par conséquent, car il n'y en a pas d'autres — a présenté au même degré une culture des lettres, des arts, de Thistoire et de la philosophie. Un même peuple a été le premier initiateur des travaux de l'esprit^ dons le bel usage de sa langue, dans la belle traduction des sentiments et des pensées par la parole, par la musique et par les arts plastiques ; dans la connaissance et la récitaliou de ses annales afin de se mieux diriger et posséder lui-même, ce qu'il a fait plus qu'aucun autre en effet, nous ayant laisse le plus parfait modèle connu d'une cité ; puis dans la recherche des vérités logiques, mathématiques et naturelles, c'est-à-dire des lois qui régissent la pensée et le monde ; et enfin dans les efforts les plus libres pour se rendre compte de la nature en son ensemble et de la destinée. Ce peuple est le peuple grecy et toute nation civilisée est appelée au même exercice de l'esprit,
qaelqae grand ou petit succès qu'elle doive en attendre, à moins qu'elle ne borne son ambition à procréer des esclaves du besoin. Mais l'homme n'est pas né seulement pour manger les fruits de la terre.
La production élevée, en fait de sciences et d'art^ ne regardera jamais que le petit nombre, mais il ne faudrait pas qu'il en fAt ainsi de la consommation. An contraire, le peuple entier, sous un bon régime d'éducation et de gouvernement, serait convoqué pour ainsi dire aux jouissances de l'esprit et à la connaissance des résultats des travaux de ses grands hommes en tous genres. Ce qu'on pourrait appeler le luxe intellectuel de l'humanité n'aurait plus d'adversaires, le jour où tous étant capables d'y participer davantage, et moins empêchés, ils sentiraient mieux aussi à quel point c'est le bien de tous.