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LA GOOPÉRITION ET LE CONGRÈS OUVRIER DE PARIS

Il ne s'agit de violenter personne. L'État donnerait son modèle : à côté vivraient les ateliers de Tindustrie privée, le système économique actuel. Mais telle est la force d'élasticité que nous croyons au nôtre, qu'en peu de temps, c'est notre ferme croyance, il se serait étendu sur toute la société, attirant dans son sein les systèmes rivaux par l'irrésistible attrait de sa puissance. Ce serait la pierre jetée dans l'eau et traçant des cercles qui naissent les uns des autres en s'agrandissant toujours.

Tel était le plan d'organisation industrielle que proposait^ en 18l!i8, le chef éloquent de l'école socialiste autoritaire. Il apportait à le soutenir une conviction très-forte, à laquelle il est certainement reslé fidèle et qui montre combien certains esprits, trompés par la générosité même de leurs aspirations, ont de peine à reconnaître la complexité des phénomènes sociaux, à saisir, en ses sources réelles, le mal social, à se rendre compte de la difficulté réelle des remèdes sociaux efficaces. Nous respectons Thonnôte sincérité de la conviction, mais nous voulons nous exprimer librement sur le système.

Cette conception du régime de l'association organisé par l'État, substitué par l'intervention de l'État au régime de la libre concurrence, n'est pas autre au fond que l'idée communiste^ mais l'idée communiste se présentant avec un caractère particulier d^inconscience naïve ou d'équivoque. Il y a une première ambiguïté dans le mot association^ qui prend, dans le système de M. Louis Blanc, un sens différent du sens ordinaire. L'association, telle qu'on l'entend ordinairement, est un fait contractuel; elle naît et vit du contrat; Tassociation, telle que la comprend M. Louis Blanc, qu'il oppose à la concurrence, par laquelle il veut tuer la concurrence, est un fait autoritaire; elle naît de l'État, vit par l'État, s'appuie sur TÉtat ; c'est Tapplication à l'ordre industriel et économique de l'idée d'État; c'est le monopole, la véritable antithèse de la concurrence, c'est le monopole systématisé, universalisé, le vieux monopole, mmobile, paresseux, ennemi du progrès, qui s'est revôtu d'un nom nouveau, mal défini, plein 4c promesses vagues et qui, à la faveur de ce déguisement, cherche à conquérir les esprits.

C'est vainement que M. Louis Blanc s'efforce de dissimuler (peut-être ne le voit-il pas bien lui-même) le vrai sens de son système d'association, a Qu'on le remarque bien, dit-il, nous ne demandons pas que l'Étatfasse tout par lui-même; nous demandons qu'il prenne l'initiative d'une révolution industrielle ayant pour objet la substitution du principe d'association au principe de concurrence. Nous ne demandons pas que rÉtat devienne entrepreneur d'industrie et concentre en ses mains tous les monopoles; nous demandons qu'il intervienne pour fournir des instruments de travail à quelques associations de travailleurs, en imposam à ces sociétés une législation telle, qu'il leur soit impossible de ne

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pas s'étendre insensiblement sur toute la surface du pays (1). » il est impossible de voir une différence sérieuse entre TÉtat législateur et organisateur de l'industrie et TÉtat producteur universel. Qu'est-ce que ces associations patronnées et commanditées par TÉtat, soumises à des statuts établis par l'État, reliées entre elles et solidarisées, destinées à absorber toute industrie privée, à éteindre toute concurrence, sinon le monopole ? Est-ce que ces associations sont des individualités libresi autonomes? Est-ce qu'elles ne reçoivent pas leur loi de l'État? Est-ce qu'elles ne sont pas des rouages uniformisée d'un même mécanisme dont l'État est le moteur? Ne constituent-elles pas précisément le régime que l'on entend désigner lorsqu'on parle de l'État entrepreneur universel, producteur universel? Est-ce que les mots mêmes dont il se sert, ateliers sociaux, ateliers publics, n'indiquent pas clairement que tel est bien le rôle que M. Louis Blanc donne à l'État, et que ses associatio is ouvrières ne doivent pas former des êtres distincts, mais seulement des parties d'une association unique qui sera l'État?

Ce n'est pas tout. M. Louis Blanc, tout en procédant à une organisation communiste, continue de parler le langage de l'économie politique. Il parle de salaire, de prix de revient^ de bénéfice, de bénéfice licite. Il ne parait pas s'apercevoir que ces mots, appliqués à un régime où la concurrence est supprimée, ne peuvent être qu'une source de confusions; que la société ne peut arriver à ce régime par des transitions et sans faire table rase de toutes les réalités et de toutes les idées de l'ordre économique; que la concurrence n'est qu'un effet, une conséquence, l'effet, la conséquence du travail libre, de la propriété libre, du contrat libre ; que supprimer la concurrence, c'est supprimer l'initiative libre du travailleur, c'est supprimer l'échange, c'est supprimer la loi d'offre et de demande et par là même les idées de valeur, de prix, de bénéfice.

M. Louis Blanc nous apprend qu'on déterminerait le prix de revient ; qu'on fixerait, eu égard à la situation du monde industriel, le chiffre du bénéfice licite au-dessus du prix de revient; qu'on totaliserait les bénéAces de chaque industrie, pour les partager entre tous les travailleurs, etc. Le pronom indéfini on, ne désignant pas ici la concurr nce, la loi d'offre et de demande, désigne nécessairement l'État, la puissance publique, la loi. Sur quel principe se basera-t>on, de quel mètre se servira-t-on pour ces déterminations et ces fixations de prix ? Fixerat-on la valeur des produits et des marchandises d'après la valeur des services, d'après létaux des salaires, ou bien la valeur des services, le taux des salaires d'après la valeur des produits et des marchandises? M. Louis Blanc pourrait-il dire par oîi, selon lui, on devrait commencer, et comment il estime que, dans l'organisation qu'il préconise, on

(i) Louis Blanc, Organisation du travail, 9« édition, p. 200.

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devrait sortir du cercle que présentent actuellement les relations écono* miques ? Mais nous l'entendons répéter sa formule : De chacun selon ses fiictUtés; à chacun selon ses besoins. Il faut, avant tout, que les salaires soient proportionnés aux besoins; ainsi le veut la solidarité. Soit. Les besoins seront la mesure des salaires. S'il en est ainsi, il est clair qu*on aura donné au travail une valeur indépendante de sa fécondité, indépendante de son produit; il est clair aussi que la valeur des produits et des marchandises, — nécessairement uniforme pour des produits de môme espèce, qui satisferont mêmes besoins, qui présenteront même utilité, — ne pourra être rapportée à des salaires ainsi déterminés. Il faudra donc tarifer les produits sans s'occuper du travail qu'ils auront coûté; en d^autres termes, avec l'ordre économique, avec l'échange, avec la concurrence, disparaît toute base de tarification.

£st-il nécessaire de discuter la fameuse formule dans laquelle se résume la doctriae solidariste ou communiste des droits et des devoirs ? a Qui fera l'évaluation de la capacité? demande Proudhon. Qui sera juge du besoin? Vous dites que ma capacité est 100; je soutiens qu'elle n'est que 90. Vous ajoutez que mon besoin est 90 ; j'affirme qu'il est 100. Nous sommes en différence de 20, tant sur le besoin que sur la capacité. C'est, en d'autres termes, le débat si connu de Voffre et de la demande. Qui jugera entre la société et moi? Si la société veut faire prévaloir, malgré ma protestation^ son sentiment, je la quitte, et tout est dit. La société finit faute d'associés. Si, recourant à la force, elle prétend me contraindre; si elle m'impose le sacrifice et le dévouement, je lui dis : Hypocrite! vous avez promis de me délivrer de l'exploitation du capital et du pouvoir, et voici qu'au nom de l'égalité et de la fraternité à votre tour vous m'exploitez. Autrefois, pour me voler, on surfaisait aussi ma capacité, on atténuait mes besoins. On me disait que le produit me coûtait si peu 1 Qu'il me fallait pour vivre si peu de chose ! Vous agissez de môme. Quelle différence y a-t-il donc entre la fraternité et le salariat? De deux choses l'une : ou l'association sera forcée; dans ce cas, c'est l'esclavage; ou elle sera libre, et alors on se demande quelle garantie la société aura que l'associé travaille selon sa capacité, quelle garantie l'associé aura que la société le rémunère suivant ses besoins, t (1)

Cette critique est^ selon nous, incomplète et, en certains points^ inexacte. Il nous parait clair que, d'après la formule : De chacun selon ses facultés; à chacun selon ses besoins y c'est la société qui est juge des facultés et des besoins de l'individu. Il n'y a donc pas à demander qui sera juge entre les prétentions de l'individu et celles de la société. Il n'y a donc aucun débat réel d'offre et de demande entre la société et Tin-

(1) P. J. Proudhon, Idée générale de la révolution au xix' siècle, troisième élude, p. 104 et 8uiv.

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dividu. C'est précisément]ce qui justifie le nom d'autoritaire que nous donnons à l'école socialiste qui adopte cette formule. Ce qui est vrai, c'est que l'opposition des intérêts qu'on a cru supprimer par l'application de cette formule subsiste aussi bien sous le régime de la solidarité que sous celui de la concurrence. Sous le régime de la solidarité^ l'opposition des intérêts se manifeste dans l'évaluation des capacités et des besoins, la société étant intéressée à surfaire les capacités et à atténuer les besoins de chaque associé, tandis que chaque associé est intéressé à ce qu'on exige le moins possible <le ses facultés, en accordant le plus possible à ses besoins.

Maintenant le communisme peut être envisagé, ou dans des associations particulières, ou dans la société générale, dans la cité. Des associations privées se fondent librement sur le type communiste ; on n'a rien à dire à ces expériences. Il est certain que l'organisation intérieure de ces associations ne peut être qu'autoritaire ; il est certain que chaque associé y est soumis pour ses capacités et ses besoins, par conséquent pour son travail et son salaire, au jugement de l'association. Mais chacun y entre librement, et, en y entrant, abandonne librement à l'association la propriété personnelle de son travail ; chacun, en outre, est libre d'en sortir quand il n'est plus sous l'empire des mobiles qui lui ont fait accepter et supporter l'arbitraire communiste. Il en peut sortir, parce que la société générale, la cité, la République, lui en ouvre les portes; parce que^ au dehors de son atelier communiste, nous allions dire de son couvent, a été conservée une large sphère de liberté et de responsabilité personnelles où il est assuré, après ses déceptions, de trouver refuge.

L*école socialiste autoritaire entend-elle conserver et respecter cette sphère de liberté et de responsabilité personnelles? Nous sommes obligé de répondre négativement. Lorsque M. Louis Blanc et ses disciples pai~ lent de substituer le régime de la solidarité universelle à celui de la concurrence, il s'agit évidemment pour eux, non de la fondation d'associations communistes particulières, mais de la transformation communiste de la société générale. La formule : De chacun selon ses facultés; à chacun selon ses besoins^ n'est-elle pas, à leurs yeux, la formule de la justice économique et sociale ? Et comment ne considéreraient-ils pas comme un mal un ordre civil oîi la justice leur paraît violée? Et comment ne s'efforceraient-ils pas de lutter contre ce mal, de le restreindre, de le supprimer? L'organisation communiste rêvée par M. Louis Blanc et ses amis s'applique donc, dansleurespérance, doit tendre à s'appliquer progressivement, dans leur plan, à la société générale, à la cité, c'est-à-dire à une société où, de fait, on n'entre pas librement, et d'où l'on ne sort pas librement. Il n'y a pas à poser, comme Proudhon,ce dilemme : ou l'association sera libre, ou elle sera forcée. L'association sera nécessairement forcéo. L'organis'Uion communiste rêvée par M. LonisBlanc et ses amis,

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