RÉPONSE AUX OBJECTIONS DE M. CH. SEGRETAN
M. S., par la confession de notre impuissance » ? Point du tout, vous intervertissez les rôles ; c'est le criticisme qui se sauve par cette confession, en présence du problème des origines premières, et c'est vous qui êtes condamnés à concilier les contradictoires, si vous admettez le nombre infini, en quelque sujet d'ailleurs que vous l'admettiez, c A la contradiction du nombre infini, dites-vous, les criticistes substituent simplement cette contradiction non moins criante, que le néant existe. » Erreur I Les criticistes posent, en vertu du principe de contradiction, la nécessité d'un premier commencement de toute chose et de toutes les choses ; et ils entendent en cela poser une limite. Vous, vous prétendez la franchir : dans votre doctrine d'abord, puisqu'elle embrasse le Dieu aux attributs contradictoires, le Dieu égal hune série infinie acttielle; ensuite en voulant réfuter la nôtre. En effet, quand vous déduisez de notre thèse du premier commencement cette conséquence, que le néant existe et est la cause du monde, vous confondez deux idées non-seulement différentes mais incompatibles, dont l'une porterait : rien n^existe^ et l'autre : le néant existe. Vous professez implicitement que tout a une cause^ et vous le professez en ce sens absolu qui exclut tout premier commencement. Vous reproduisez donc simplement votre propre thèse^ et vous n'opposez à la nôtre qu'une affirmation, celle du principe absolu de causalité, qui est, en d'autres termes, le panthéisme. Nous vous le nions, et vous, vous auriez à le démontrer, pour établir l'existence de la contradiction dont vous croyez que nous ne sommes pas exempts.
Au demeurant, nous ne vous contestons nullement le droit de croire que « le Dieu que nous supplions» le Dieu qui nous entend est la source de notre être et de tout être ». Vous devez seulement, si vous craignez d'embrasser les contradictoires, faire en sorte que ces mots : notre être et tout être, soient des expressions de bon sens, compatibles avec la réalité possible et avec les conditions de représentation de votre esprit. Est-ce trop demander ? A un métaphysicien peut-être bien ; mais à un homme religieux, en vérité, il ne nous le semble pas. Au contraire, il paraît clair que le Dieu qui nous entend, le Dieu anthropomorphe, le seul que les gens qui ne sont pas philosophes et théologiens aient jamais connu, est précisément le Dieu dont le criticisme vous engage à vous contenter. Si vous voulez réellement qu'il vous entende, vous avez tort de dire, en parlant du Dieu défini, déterminé, que la foi toute seule vous recommanderait à meilleur titre qu'elle ne vous recommande le fatras théologique :
a La vérité de l'anthropomorphisme n'est pas là ; elle est tout entière dans une pensée obscure, malaisée à déHnir, impossible à justifier par l'expérience, mais certaine, la conviction que les puis5iance$ morales, que rhumanilé révèle seule et révèle mal dans l'ordre des phénomènes, sont la suprôme réalité de l'univers, d
RÉPONSE AUX OBJECTIONS DE M. CU. SBCHéTAN. 109
Nous avons compris : l'anthropomorphisme est obscur, il n'est pas l'anthropomorphisme, il n'est pas la franche conception d'un Dieu ayant entendement, passion et volonté; il est la conviction d'une puissance morale infinie dont on ignore comment elle peut être morale. 11 n'est pas étonnant que M. S. ajoute :
c Mais le criticisme contemporain n'entend pas cela. Suivant sa logi que^ l'infini n'est pas, il ne peut y avoir que des dieux finis, s'il y a des dieux ; et plus Tanthropomorphisme est cru, mieux il vaut, plus il est raisonnable. C'est ainsi que cette école peut accepter les symboles des religions populaires et les recommander, môme à ses propres adhérents, sans accommodation hypocrite, tandis qu'elle repousse absolument l'élaboration spéculative de l'idée de Dieu et toute espèce de théologie spéculative. »
£h bien, oui, l'anthropomorphisme cru nous parait être l'anthropomorphisme tout court, en dehors duquel, à moins de contradiction avouée, nous ne voyons que panthéisme ou nuages. Les nuages sont formés de contradictions latentes. Le panthéisme est l'universelle doc« trine des théologiens : l'histoire en donne la preuve. L'anthropomorphisme est la vraie et unique religion des peuples, religion que les théologiens recommandent au prône et détruisent dans leurs ouvrages. Quant à nous, nous ne recommandons pas « des symboles » à nos adhérents ni an monde. Nous nous bornons à comprendre et à respecter la foi en Dieu là où elle est, sous ses formes anthropomorphiques, que nous estimons être légitimes, et nous combattons le mélange monstrueux de cette foi avec la métaphysique de l'absolu.
Pour terminer, revenons, avec M. S. lui-môme, sur la question du mal, qui est au fond de cette controverse :
« Au besoin donc, le néo-criticisme, en se plaçant sur le terrain religieux, qui n'est pas celui de la science, mais qui n'est pas non plus celui de l'illusion volontaire, pourrait résoudre le problème de la solidarité dans le mal en invoquant les lois nécessaires, et dire avec Stuart Mill que sans doute Dieu est bon, mais qu'il n'est pas tout-puissant. Ainsi comprise, la théodicée deviendrait moins difficile, on la simplifierait en la mutilant, la pensée s'accorderait plus aisément avec les phénomènes, mais cette pensée ne serait plus la pensée, n
Nous craignons fort que la pensée qui veut être « la pensée » ne soit la pensée qui veut cesser de se comprendre elle-même. A notre avis, la théodicée simplifiée, c'est-à-dire réduite à des termes réels et finis^ ne serait non plus mutilée que ne l'est une formule mathématique, après qu'on a fait disparaître de l'équation les termes infinis et les termes imaginaires afin de dégager du tout une relation déterminée. Ce n'est pas à dire que le criticisme ait à soutenir pour son propre compte la théodicée hypothétique de Stuart Mill. Les doctrines philosophiques que
ilO LB PESSIMISME INTRANSIGEANT EXPLIQUE.
nous défendons appartiennent à une sphère d'arfirmations plus générales, concernent essentiellement les finalités, et ne posent la question des origines premières que pour en montrer l'insolubilité. Il y a cela seulement de commun entre ces doctrines et la religion que Stuart Mill croit dialectiquemenl admissible, que, d'un côté comme de Tautre, le problème du mal physique et de l'existence de la nature est considéré comme au-dessus de la portée de l'esprit humain. Le problème du mal moral est tout autre, et il va sans dire que nous y apportons des principes étrangers au déterminisme absolu de Stuart Mill.
Et maintenant remercions de nouveau notre critique de tout ce que son article renferme de bienveillant pour nous, et que nous ne citons pas, et prions-le de nous pardonner des attaques, s'il s'en trouve de trop vives, que nous nous sommes permises à seule fin*de donner plus de relief à.notre pensée et à la controverse. Renouviee.