ÉTUDES ESTHÉTIQUES
U PAUfCIPS DS L'ESTHiTlQUE CHSZ KÀ19T, SCHIXXBR
BT M* HERBERT 8PBMCER.
Le chapitre intitulé : Des Sentiments esthétiques dans les Principes de Psychologie y de M. Spencer (1), débute en ces termes :
Il y a plusieurs années, je rencontrai dans un auteur allemand cette remar'^
(1) Vo^et la traduction de BOL Th. Ribot et N. Eapiuas, t« II, p. 661.
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qae : que les sentîments esthétiques dérifaient de rimpulsion du jeu (4 ). Je ne ma rappelle pas le nom de l'auteur; et si quelque raison était donnée pour appuyer cette proposition, ou si quelques conséquences en étaient tirées, je ne puis m'en souvenir. Mais la proposition elle-même est restée dans ma mémoire comme oSirant sur ce point, sinon la mérité même, au moins une esquisse de la Tentée »
L'auteur oublié de la proposition est très-probablement Scbiller, qui Ta appuyée de raisons profondes et en a tiré beaucoup de conséquences^ en un style, il est vrai, peu populaire et parfois obscur, mais avec des traits de génie et de fortes percées dont M. Spencer eût été plus frappé si ses préoccupations personnelles eussent été tournées du côté de la psychologie proprement dite et de la morale autant que de la biologie. Quoi qu'il en soit, la partie principale, et la seule psychologique, des remarques qui servent, chez M. Spencer, au développement de V « esquisse de la vérité > de l'auteur oublié, appartient à Schiller et à Kant, et se rattache exclusivement aux principes formulés par ce dernier dans sa Critique du jugement. Nous pouvons presque recommander le chapitre des Sentiment» esthétiques comme une exposition claire et brève des premiers aperçus solides sur ce sujet. Ils descendent de la philosophie critique, et ce n'est pas une médiocre confirmation de leur vérité à nos yeux que ce fait : qu'ils sont ressortis des méditations personnelles de H. Spencer, simplement averti et dirigé par une proposition isolée dont il avait été frappé en parcourant l'ouvrage d*un disciple du criticisme. Ajoutons, si toutefois c'est bien nécessaire^ que ces principes ne sont nullement en connexion spéciale avec la doctrine de l'évolution, quoique M. Spencer sache tirer de l'histoire des animaux des rapprochements intéressants.
Il s'agit de justifier ce que nous avançons. La première thèse du chapitre des Sentiments esthétiques est celle-ci :
Les activités que nous appelons jeu sont unies avec les activités esthétiques par ce trait : que ni les unes ni les autres ne servent d'une façon directe quelconque aux processus utiles de la vie. Les énergies corporelles, les facultés intellectuelles^ les instincts, les appétits, les passions, ont pour fin immédiate ou éloi- ^ée de maintenir l'équilibre organique de l'individu, ou du moins de maintenir respéce... Mais, tandis que les actions primitives de nos facultés corporelles ou mentales, avec les plaisirs correspondants, se rapportent ainsi évidemment à des fins prochaines qui impliquent des avantages ultérieurs, les actions de ces facultés qù constituent le jeu et celles qui donnent lieu aux plaisirs esthétiques ne se rapportent pas à des avantages uhérieurs. Les fins prochaines sont leurs seules fins.
(1} Lettret sur f éducation esthétique de l'homme, dans le t. VIII de la traduction de N. Ail. Ré|nier, principalemeot les lettres xiv et suivantes.
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Kant a formulé, du point de yne psychologique, et en parlant du beau, ia môtne proposition que M. Spencer présente ici dans un langage plus adapté à la biologie. Il s'agit de la condition du désintére$$ement qui, en effets est commune à l'action du jeu et au sentiment du beau. Kant la formule comme une première définition partielle du beau :
Définition du beau, tir^e du premier moment. Le goût est la faculté de Juger d'un objet ou d*une représentation par une satisfaction dégagée de tout Mérét. L'objet d'une semblable satisfaction s'appelle beau,
' Une autre définition partielle de Kant — c'est la définition qu'il appelle tirée du troisième moment — porte ceci : « La beauté est la forme de la finalité d'un objet, en tant qu'elle y est perçue sans représentation de fin, » Kant entend par là, nous Tavons montré ailleurs (t), une finalité toute formelle, exclusivement relative au « libre jeu de nos facultés », et nne satisfaction toute déterminée par les rapports de ces facultés entre elles. C'est évidemment la même pensée que M. Spencer exprime, peut-être en termes plus clairs, mais d'une manière moins complète et moins approfondie, moins étroitement liée àlldée àejmy quand il dit que a les fins prochaines sont les seules fins » des plaisirs esthétiques et des « actions des facultés qui constituent le jeu ». D'antres passages montrent clairement qu'on ne se trompe pas, et qu'il s'agit bien du principe de Kant; et il s'en trouve dans le nombre qui s'en rap* prochent de très-près, même par l'expression. Nous citerons les plus saillants :
Une nouvelle preuve que la conscience estliétique est essentiellement celle dont les actùms elles-^mémes, abstraction faite de leurs lins, forment i*olijet, nous est fournie par ce fait bien remarquable : que beaucoup de sentiments esthétiques naissent de la contemplation des aUributs et des actes d*autrr'S personnes réelles ou idéales. Dans de tels actes, la conscience est éloignée de la fonction servant à la vie, non»seulemeot comme l'est la conscience qui accompagne le jeu ou ia jouissance d*une belle couleur ou d'un beau son, mais aussi de cette autre manière, à savoir que la chose contemplée comme source de plaisir n'est «n riea une action directe ou une affection du sujet, mais est une affection secondaire du sujet produite par la considération d'actes, de caractères et de sentiments connus comme objectifs et qui ne lui sont présents que par représeîUation, ••
Comme nous avons vu précédemment que l'excitation esthétique est celle qoi se produit quand il y a exercice de certaines facultés en vue d^elles-mémes, aba« traction faite de tout avantage ultérieur, de même nous voyons que 1» conceptio» de beauté est distincte de la concepiion de ce qui est bon, en ce qu'elle se rap-
(1) Critique philosophique, ii<» 48 de la &* année, p. 348.
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porta non aux fin$ à réalUer, mais au9 aoHvUés qui erUrenê m esmdee dam la poursuite de ces fins...
Les émotions et sentiments esthétiques ne sont pas des émotions et des sen« timents qui diffèrent essentiellement des autres dans leur origine et dans leur na-* tnre. .. Les mêmes énergies sont en action, et la seule différenoe est dans VattUudê de la conscience par rapport à ceux de ses états gui en résultent.
Dans toute l'échelle des sensations, perceptions et émotions que nous ne clat* sons pas eummè esthétiques, les états de con^icience servent simplement d'auxiliaires et de stimul'is pour la direction et Faction. Ils s(mt transitoîr^'S ou, s*ils persistent queli|ue temps dans la conscience, ils n'attirent pas Taitention à eux seuls : ce qui ai^sorbe Tatiention est quelque chose d'ultérieur, dont ils pn^parent ra%ènemeot en tant qtie moyens. Mais dans Ihs états d* esprit que nous classons comme esthétiques, Faititude opposée est gardée par la conscience vis-i-yis des sensaions, perceptions et émotions, ils ne sont plus dès anneaux dans la chaîne des états qui déterminent notre conduite. Au lien de disparaître avec les objets qui passent après avoir été reconnus de nous, ils sont gardés dans la conscience, el elle insiste sur eux : car leur nature est telle, que leur présence continue dans la conscience est agréable.
Nous jugeons inutile de rapporter ici les passades de Kant où se trouve exposée une théorie exactement semblable (l). Elle est assez connue, assez incontestable, et il est surprenant que M. Spencer l'ait ignorée. Nous insisterons maintenant sur l'idée de jeu, pour laquelle on trouve une transition si simple et si naturelle dans la thèse qui définit les sentiments esthétiques par un Jeu des représentations comme représentations sans aucun but ultérieur. Car, de cette complaisance du sujet en ses propres modifications, on tire sans peine la contemplation, et puis Vimitation ou reproduction de ses actes, ou des actes d*aulrui, et de tous les faits ou spect/icles nés des circonstances naturelles, avec leurs émotions dégagées de tout intérêt. Le jeu, Part, le sentiment et la recherche du beau descendent ainsi de la môme source. M. Spencer, se plaçant d*abord au point de vue de Tanimal, et expliquant T a impulsion du jeu A par une surabondance des forces accumulées par la nutrition, s'at* tache à nous présenter le développement des activités esthétiques comme une suite de celui des activités purement reproductives du jeu, à mesure que la vie peut devenir plus désintéressée et les passions plu« pacifiques et plus nobles :
Les aetivités de cet ordre (celles qui 8*exercent sans besoin, indépendamment des appétits) no se montrent, dit* il, que quand on arrive à une organisation tellement supérieure, qne les énergies ne sunt pas complètement dépensées dans les
(1) Voyei surtout dans la Critique du jugement les pp. 67-78, 00, 07,i08,il0et 123, t. I de la traduction de M. Bami.
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satisfactions des exigences matérielles qui se présentent d*beure en heure. Simultanément à des excédants accidentels de nutrition, simultanément à cette variété de fiicultés qui existe dans Fès-aaimaux-^z lesquels les excédants de nutrition sont fréquents, se rencontrent les conditions qui rendent possible, pour les états de conscience accompagnant les actions des facultés les plus élevées, de devenir des états recherchés pour eux-mêmes, abstraction faîte des fins : c'est de là que naît le jeu.
Les plaisirs qui accompagnent les actions accomplies sans égard aux fins, seront surtout ceux qui accompagnent les actions dominantes dans la vie de Tanimal. Et c'est pour cela que celte première forme de ces plaisirs, appelée jeu, se montre dans les activités superflues de l'appareil sensilivo-moteur, et de ces instincts destructifs qui guident ordinairement les actions. Quand ces plaisirs sont établis, les ordres les plus élevés de pouvoirs coordinateurs viennent aussi à avoir leurs activités superflues et leurs plaisirs correspondants, dans les parties d'adresse et les autres exercices plus éloignés des activités destructi?es. Mais comme nous le voyons chez les sauvages, dans les danses imitatives et les chants qui les accompagnenty danses et chants qui commencent à peine a revêtir les caractères esthétiques, il y a encore une grande prédominance de ces sentiments agréables qui sont adaptés à la vie de rapine. Et même quand on atteint ces produits esthétiques phis développés et les sentiments corrélatifs que les civilisations déjà vieilles nous fournissent, on trouve un trait dominant semblable.
. Quand cependant la discipline de la vie sociale, qui est de moins en moins prédatrice et de plus en plus pacifique, a, au bout d'un long temps, permis aux sympathies de naître et aux sentiments altruistes qui en résultent de se développer, ces sentiments, à leur tour, commencent à appeler des sphères d'activité superflue. Les beaux-arts de toute espèce prennent des formes de plus en plus en harmonie avec ces sentiments. C'est particulièrement dans la littérature d'imagination que nous pouvons voir de nos jours combien est moindre l'appel fait aux sentiments égoïstes et égo- altruistes, -» trait qui s'accentuera, sans doute, de plus en plus.
Il vaut la peine de remarquer pour finir que l'on doit s'attendre à ce que les activités esthétiques, en général, jouent un rôle de plus en plus considérable dans la vie humaine, à mesure que l'évolution avancera. Une économisation plus grande d'énergie résultant de la supériorité de l'organisation aura dans l'avenir des effets semblables & ceux qu'elle a eus dans le passé. L'ordre d'activités auquel l'esthétique appartient ayant déjà reçu son impulsion première de cette économisation, sera dans la suite encore étendue par elle : l'économisation se faisant de deux manières, directement par le perfectionnement du corps humain lui-même, et indirectement par le perfectionnement de toutes les applications mécaniques, sociales et autres. Un excédant croissant d'énergie fera naître une proportion croissante d'activité et de plaisirs esthétiques ; et tandis que les formes de l'art seront telles, •qu'elles fourniront un exercice agréable aux facultés les plus simples, elles fercmt 4ippel en même temps à un plus haut degré que maintenant aux émotions les plus élevées.
Il a toujours été permis et il est éminemment instructif d'étudier la
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gradatioD^des puissances dans les animaux et dans lliomme. Les lois de cet ordre qu'on peut observer n'impliquent nullement l'hypothèse de révolution, à savoir d'une descendance commune des êtres dont les fonctions olTrent de la similitude. M. Spencer présente au point de vue de cette hypothèse, ainsi qu'on vient de le voir, et il analyse d'une manière d'ailleurs fort intéressante, au cours du même chapitre, Tinstinct du jeu chez les animaux, chez les enfants et chez les sauvages, en rat^ tachant l'origine de cet instinct à la surabondance de nutrition, et montrant sa transition aux sentiments esthétiques. Cette vue n'avait point échappé à Schiller^ et M. Spencer avait dû en être frappé plus que d'aucune autre, en lisant les Lettres iur Féducation esthétique, s'il est vrai que Schiller soit l'auteur allemand qui lui a fourni l'idée mère du jeu pour sa théorie. Il faut citer; d'ailleurs le passage en vaut grandement la peine [Lettre XXVII) :
Même à l'être irraisonnable» la nature a donné au delà du besoin ; elle a fait kiUer jusque dans les ténèbres de la vie animale une lueor de liberté. Quand la faim ne ronge pas le lion, et qu'aucune bête féroce ne le provoque au combat, sa vigueur oisioe se crée eUe-tnéme un objet : plein d'ardeur, il remplit de ses rugissements terribles le désert retentissant, et la force exubérante jouU cTeUe-méme en se déployant sans but, ii'insecte voltige, joyeux de vivre, dans un rayon de «deil, et ce n'est certainement pas le cri du désir qui se fait entendre dans le chant mélodieux de Voiseau. Incontestablement, il y a liberté dans ces mouvements : toutefois, ce n'est pas raffranchissement du besoin, en général, mais d'un besoin déterminé externe. L'animal travaille quand une privation est le mobile de son activité, et «7 joue quand la plénitude de la force est ce mobile^ quand une vie exubérante s^exdte elle-même à l* activité (1 ) . Même dans la nature inanimée se montre un luxe de forces et une latitude de détermination que, dans ce sens matériel, on pourrait fort bien nommer jeu. L'arbre produit d'innombrables germes qui avortent sans se .développer, et il pousse bien plus de racines, de branches et de feuilles, organes de nutrition, qu'il n'en emploie pour la conservation de Tindividn et de Tespéce. Ce qu'il rend aux éléments de sa sève exubérante, sans en oser, sans en jouir, la vie peut le dépenser en mouvements libres et joyeux. C'est ain« que la nature nous offre déjà, dans sa sphère matérielle, comme un prélude à l'illimilé, et que, là même, elle supprime en partie les chaînes dont elle se délivrera complètement dans l'empire de la forme, pour passer de la contrainte du besohi, ou du sérieux physique^ au jeu esthétique; la contrainte de la surabondance, Ott le jeu physique f lui sert de transition, et avant de secouer dans la suprême /iberté du beau^ le joug d'une fin quelconque, elle se rapproche déjà, au moins de loin, de cette indépendance, par le libre mouvement qui est à lui-même sa fin et Mm moyen*
(i) Vojas les passages similaires dans les Principes de psychologie, t. Il, p. CSS et •lihutes.
45ft foUDSS BSTHJTIQtKS.
Voici mnintenant ce qui se rapporte aux sauvages ou, plus générale* ment, aux hommes dominés par les besoins physiques^ et aux premières manifestations des sentiments esthétiques {Lettre XXYI) :
Le germe du beau trouvera une égale difficulté à se développer, et dans les contrées où une nature avare prive rborotne de tout délassement, et dans celles où une nature prodigue le dispense de tout effort : là où une sensibilité émous»ée n'éprouve aucun besoin, et là où le di^sir violent ne peut jamais s'assouvir...
Et quel est donc le phénomène par lequel s'annonce chez le sauvage rinilialion à Thumaniié ? Aussi loin que nous portions nos regards dans Thistoire, ce phénomène est toujours identique chez tous les peuples qui se sont affranchis de la servitude de l'état bestial : Tamour de ïapparence, le penchant à la parure et au jeu.
L'extrême stupidité et l'extrême intelligence ont entre elles une certaine affinité, en cela qu'elles ne chen hent que le réel et sont complètement insensibles à la pure apparence. Celle-là n'est arrach<^e à son repos que par la présence immédiate d'un objet dans les sens, et ce n'est qu'eu ramenant ses idées aux faits de l'expérience que la seconde est mise en repos : en un moi> la stupidité ne peut s'élever au-dessus de la réalité, ni rinrelligeoce s'arrêter au-dessous de la vérité. Ainsi, en tant que le besoin de réalité et l'attachement au réel ne sont que la conséquence d'un manque et d'un défaut, Vindiffé" rmoê pour le rM et l'intérêt pour l'apparence sont une véritable extension de Vhumanité et un pas décisif vers la eiUtare. D abord, c'est la preuve d'une liberté extérieure; car tant que la nécessité commanie et que le besoin sollicite, l'im^gination est rigoureusement enchaînée au réel ; c'est seulement quand le boboin est satisfait qu'elle se développe sans entraves. Mais c'est aussi la preuve d'une liberté interne, parce que cela nous révèle une force qui, indépendante d'un sub* strat extérieur, se met en mouvement par elle-même et possède assez d'énergie pour écarter d'elle les sollicitations de la matière. 6a réalité des choses est Vœuvre des choses ; Vapparence des choses est l'œuvre de rhomme^ et une àme qui se repaU de Vapparencé ne trouve déjà plus de plaisir à ce quelle reçoit, mais à ce qu^elle fait.
Il s'entend de soi-même qu'il s'agit ici de l'apparence esthétique, que l'on distingue de la réalité et de la vérité, et non de l'apparence logique, q'ie l'on confondrait avec elles. ., Donner une valeur à l'apparence esthétique ne peut jamais porter atteinte à la vérité, parce qu'il n'est point à craindre que jamais elle la supplante, oe qui pourtant est la seule manière de nuire à la vérité. Mépriser cette apparence, c'est mépriser en général tous les beaux-arts, dont elle est l'essence...
C'est la nature elle-même qui élève l'homme de la réalité à Vapparencé, en le douant de deux sens qui ne le conduisent que par l'apparence à la connaissance du réel. Dans l'œil et Toreille, les organes d>'S sens sont déj^ débarrassées des obsessions de la matière, et l'objet, avec lequel nous sommes immédiatement en contact par les sens animaux, s'éloigne de nous. Ce que nous voyons par l'oeil' est difi'érent de ce que nous sentons^ car l'entendement, pour arriver aux objets, fraa-
iTinnU IBTBfTIOUBI. ISS
àAt la lumière qui est entre eui et nom. L'objet du tact eit nne puîsMoee que Dous aubisson», V objet de la vue et de l*(mte une forme que noue créone. Tant que rhomme est encore aeuvage, il jouit uniqurment par lea organai du loucher , donê k$ organes de f apparence m sont à cette époque que les auanliame. Ou il ne a*é« lève pas ju6qu*à la perception par la Tue, ou il ne s'en conieate pas. Déa qu'il commence à jouir au moyeu de la vue, et que la vision acquiert pour lui une ?aw leur indépendante^ U est déjà esthétiquement libre^ et Vinstinct du jeu s* est déve» loppé(\).
Auasitdt qu'apparatt Tinstinct de jeu, qui se complaît dans l'apparence, il est soivi de Ymstinct formel imitatif, qui traite Tapparence comme qu^'lque cho>e d'indépendant. Dès que l'homme est arrivé asseï loin pour distinguer l'apparence, de la réalité, la forme, du corps, il est aussi en état de l'en séparer, car il l'a déjà fait en les distinguant. Ainsi, la faculté de l'art d'imitation est donnée avec la faculté de la forme en général. Le p»'nchant qui nous y entraîne repose sur one autre prédisposition dont je n'ai pas à m'occuper ici. Pour ce qui est du moment, plus ou moins proche ou éloigné, où doit se développer 1 instinct esthétique, rînstÎDCt de l'art, il dépendra uniquement du degré d'amour avec lequel l'homme pourra s'arrêter & la pure apparence.
Comme toute existence réelle provient de la nature en tant que puissance étrangère, tandis que toute apparence dérive primitivement de Thomme en tant que sujet percevant, il ne fait qu'user de t^on droit absolu de propriété en déta^ chant de l'être le paraitre et en en disposant suivant des lois subjectives. Avec une litierté sans frein, il peut réunir ce que la nature a séparé, pourvu qu'il puisse imaginer cet assemblage, et il peut séparer ce que la nature a réuni, pourvu que celte séparation puts>e avoir lieu dans son intelligence. Ici, rien ne doit être sacré pour loi que sa propre loi : la seule condition qui lui soit imposée, c'est de ret* peeter la frontière qui sépare son domaine à lui de l'etistence des choses ou dn domaine de la nature.
Schiller, en suivant sa pensée, passe à des considérations esthétiques d'un très*baul intérêt, mais que nous ne pouvons aborder aujourd'hui. Dans les pages si substantielles, si originalesi si profondes qu'un vient de lire, on retrouve tout le fond de la théorie adoptée par M. Spencer; mais on y remarque aussi uda différence considérable, qui tient à ce que Schiller comprend l'idée de jeu avec toute sa portée, dans toutes ses applications, là où M. Spencer ne l'emploie que fort rètrécie et diminuée, pour poser une sorte de terrain élémentaire où naissent plus tard, et par voie d'évolution, les sentiments esthétiques. L'activité esthétique cesserait donc de tenir de la nature du jeu C'est bien là ce qui résulte d'un passage cité plus haut, dans lequel les plaibirs goûtés sans égard
(1) Certaines expressions relatives aux organes des sens peuvent prêter à la critique, dans ce passage. Il ne B*en dégage pas moins une théorie des plus intéressantes à laqueUe il ne serait pe«l-étre pas bien difAeile de donner une forme scientifique irréproehable.