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aux fins sont dits savoir « pour première forme le jeu » ; et de cet autre (p. 670), où la conscience, en tant qu'elle se complaît aux idées et aux actes indépendants de l'utilité, est rapportée à la « catégorie des sentiments qui embrassent à l'un des extrêmes les activités du jeu, à l'autre les sentiments esthétiques ». Mais la pensée de Schiller, à ce compte, perd sa signification la plus profonde. Cette distinction, cette opposition, fait presque disparaître la conception originelle d'une activité qui, des plus basses aux plus élevées et aux plus épurées de ses manifestations, peut toujours se définir comme une forme du jeu. Nous ne pouvons mieux achever d'éclaircir le sujet que par une citation de quelque étendue. On nous la pardonnera, car il s'agit d'une théorie trop peu connue, et surtout que peu de personnes semblent avoir méditée. Schiller prend son point de départ dans une distinction fondamentale, celle de deux sortes d'impulsions données chez l'être intelligent et sensible. La première est l'impulsion proprement sensible^ ou de la vie^ dont dépendent les suites de perceptions et d'actes liés à des besoins, à des moyens de les satisfaire, et puis à toutes les sortes d'intérêts et d'utilités qui posent des fins aux passions et commandent les moyens de les atteindre. La seconde est l'impulsion formelle^ qui se rapporte à ce qu'il y a de commun ou de général dans les choses et dans les idées, et qui, prenant possession de Tintelligence, où runiversel est plus ou moins clairement ou obscurément représenté, appelle à son tour un certain ordre de satisfactions. On voit aussitôt que, à cette profondeur, la représentation imaginative, la contemplation, la reproduction, l'imitation et le jeu trouvent un fondement commun. C'est Yimpuhion formelle qui le donne. On voit du môme coup que le nom de jeu convient à l'ensemble de ce mouvement représentatif, tant de contemplation que d'action, qui se sépare de la vie utile et où l'esprit se complaît.
L'objet de l'impulsion sensible se nomme vie, dans la signification la plus lax^e: notion qui embrasse toute existence matérielle, tout ce qui s'adresse immédiatement aux sens. L'objet de l'impulsion formelle, exprimé dans une idée générale, t se nomme forme^ tant au propre qu*au figuré : notion qui embrasse toutes les qua-
lités formelles des choses et tous leurs rapports avec les facultés intellectuelles. L'objet de l'instinct de jeu, représenté dans une formule générale, pourra donc M nonuner forme vioante : notion qui sert k désigner toutes les qualités esthétiques des phénomènes, et, en un mot, ce qu'on nomme beauté, dans la signification la plus étendue.
Il résulterait de cette explication, si c'en était une, que le beau ne s'étend pas à toute la sphère du vivant, et n'est pas renfermé uniquement dans cette sphère. Un bloc de marbre, quoiqu'il soit et demeure inanimé, ne laisse pas pour cela de pouvoir devenir forme vivante sous la main de Tarchitecte et du sculpteur; et biep qu'un homme vive et qu'il ait une forme, il s'en faut de beaucoup que cela
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suffise pour qu!il soit forme vivante. Pour cela, il importe que sa forme soit vie et sa YÎe forme. Tant que nous ne faisons que penser sa forme, elle est inar nimée, abstraction pure; tant que nous ne faisons que sentir sa vie, elle est sans forme, pure impression. Ce n*est qu'à condition que sa forme vive dani notre sentiment, et que sa vie prenne une forme dans notre intelligence, qu'il est forme vivante ; et ce sera toujours le cas lorsque nous le jugerons beau...
L'homme, nous le savons, n*est ni exclusivement matière» ni exclusivement esprit. Le beau, comme consommation de son humanité, ne peut donc pas être exclusivement yie... 11 ne peut pas non plus être exclusivement forme pure... Il est l'objet commua des deux impulsions, c'e^t-à-dire de l'instinct de jeu... Dans l'intuition du beau, l'àme se trouve dans un heureux milieu entre la loi et le besoin, et c'est précisément parce qu elle se partage entre les deux qu'elle échappe ila contrainte de Tune et de Tautre... L'âme reçoit avec plus de calme et de liberté la réalité des choses, la vérité matérielle, aussitôt que celle-ci entre en contact avec la vérité formelle, et elle ne se trouve plus tendue par l'abstraction lorsque l'intuition immédiate peut l'accompagner. En un mot, en entrant en communion avec des idées, le réel perd sa sérieuse importance, parce qu'il devient petit f et le nécessaire perd la sienne en se rencontrant avec le sentiment, parce qu'il devient facUe*
Le beau, pourriei-vous me dire^ n'est-il pas ravalé dès qu'on en fiedt on pur jen et qu'on le place sur la même ligne que les objets frivoles désignés de tout temps par ce mot 7 N'est-il pas en contradiction avec l'idée rationnelle et la di* gnité du beau, qui pourtant est considéré comme un instrument de culture, de le restreindre i un pur jeu, et ne répugne-t-il pas à la notion expérimentale de jeu, qui peut sidisister à l'exclusion de toute espèce de goût, de le renfermer dans les limites du beau?
C'est dans la réponse à cette question que Schiller trouve les traits les plus profonds et les plus caractéristiques de sa théorie, et ceux qui jettent le plus de jour sur un avenir idéal de la nature humaiDe. (Z«^-
Mais qu'est-ce donc qu'un pur jeu, puisque nous savons que, dans toutes les situations où l'homme peut se trouver, c'est le jeu, et lui seulement^ qui le rend complet, et qui développe à la fois, sa double nature ? Ge qu'à votre point de vue voua nommes UmUaUon^ moi, d'après une manière de voir que j'ai justifiée par des preuves, je le nomme extemim. Ainsi, prenant tout juste le contre-pied, je dirais : «i L'agréable, le bon, le pari'ait, l'homme les prend seulement au sérieux» mais avec le beau, il joue. > Sans doute, nous ne devons pas songer ici à ces jeux, en usage dans la vie réelle, qui d'ordinaire ne se rapportent qu'à des objets trèsmatériels ; mais c'est vamement aussi que nous chercherions dans la vie réelle lu beauté dont il est question ici. Le beau de l'existence réelle est digne de l'instinct deje&réel; mais par l'idéal de beauté que pose la raison est dooaé aussi oa
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idéal d^insUnet de jdu que rhomme, dans tous ses Jeux» ne doit Jamais perdre de Tue.
On ne peot se tromper en suivant, pour trouver Ti Jéal de beauté que se fait un homme, la voie qu'il suit lui-même pour satisfaire son instinct de jeu. Quaud nous voyons, dans les jeui olympiques, les peuples de la Grèce contempler avec bonheur les combats non sani^lants de la force, de la rapidité, de la souplesse, et la lutte plus noble encore des talents, et d'un autre cdté, le peuple romain se délecter h contempler Tagonie d'un gladiateur terrassé ou de son advi^rsaire libyen, ce seul trait sufOt è nous faire comprendre pourquoi nous devons chercher non à Home, mais en Grèce, les figures idéales d une Vénus, d'une Junoo,d*un Apollon. En dictant à Thomme la loi de la formalité absolue et de la réalité absolue, la rai'son dit: c Le beau ne doit pas être seulement fie et seuleuient forme, mais forme vivanti^^ c'est-à-dire beauté. » Par conséquent, elle dit aussi : a I/homme doit aeti/«yiien^ jouer avec le betu^ et il doit jouer avec le beau seulement. >
Une fois pour toutes et pour en finir, rhomme ne joue que là où il est homme dans la pleine signification du mot, et il n^est homme complet que là où il joue» Cette proposition qui, au premier abord, semble peut--être paradoxale, acquerra un grand sens, un sens profond, quand viendra le moment de l'appliquer à la fois au sérieux du devoir et de la destinée ; elle portera, je vous le promeUi, Fédifice entier de Tart eslhétiq le, et de Fart de la vie, plus difficile encore. Mais aussi c'est dans la science seulement que cette proposition est inatiendue; depuis long* temps déjà, elle \ifait dans l'art et dans le senâment des Grec4, les interprètes les plus éminenls de l'art : seulement ils transportaient dans l'Olympe ce qui devait être réalisé sur la terre. Guidés par cette vérité, ils éc»riaient du front des di* Vlnités bienheureuses le sérieux et le travail, qui sillonnent de rides les jones des mortels ; ils en écartaient tout autant le plaisir frivole qui lisse le visage vide dVxpnssion ; ils les affranchissaient, dans un éternel contentement, des chaînes de tout devoir, de tout but, de tout souci, et faisaient du loisir et de Vindifférence le lot digne d'envie de la condition divine : ce qui n'était qu'une expression tout humaine pour désigner Texistence la plus libre et la plus sublime. La contrainte matérielle des lois de la nature, aussi bien que la contrainte ipirituelie des lois morales, s'évanouissait dans leur idée plu& haute rie la nécessité, qui embrassait à la fois les d^ux mondes, et c'était seulement de riiientificaiion de ces deux m^cessités que procédait pour eux la vraie liberté. Animés de cet esprit, ils effaçaient des traits de leur idéal et f inclination vi toute trace de volonté, ou pour mieux dire ils les rendaient toutes deux m^connaibsabl«^s, parce qu'ils savaient les asso* cier de la manière la plus intime. Ce n'est ni la grâce ni la dignité qui nous firappent dan^ l'auguste visage de la Junon Ludovisi ; ce n*est ni Tune ni Tautre, parce que c'est l'une et l'autre à la fuis. Pendant que le di*'U féminin force notre adoration, la femme divine enfiamme notre amour ; maiâ, tan<lis que nous nous abandonnons attendris à l'attrait du charme c^^leste, nous nous sentons r^pous-^ ses par la grandeur céleste de ce qui se suffit. Toute celte figure accomplie repose sur elle-^même comme une ciéation achevée et indépendante, sans abandon et sans résistance, comme si elle était au delà de l'espace : là il n'est point de force luttant contre des forces, nul côté faible qui livre passage à la via du temps.
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D'une part, irrésistibYement saisis et attirés, da l'autre repoussés et tenus à dis* tance, nous nous trouvons k la fois dans le repos le plus complet et Tagitatioa la p'os vive, el de là résulte cette émotion étrange pour laquelle i*intelligence n'a point d'idée ni la langue d'expression,
Schiller noas peint, dans celte page enthousiaste, le dieu élevé par un effort de l'art, et du plus abstrait de tous les arts, à la sérénité absolue. iVfais est-il besoin de dire que les dieux des poètes ne sont pas telle* ment sereins. Ceux d'Ëpicure le sont, quoique matériels ; mais ils sont nés aussi de l'abstraction, quoique d'une autre sorte d'abstraction, et ils gardent en cela quelque rapport avec la divinité sans passions de certaines doctrines spirituaiistes* Ce sont eux qu'on a toujours repré* sentes comme indifférents aux affaires humaines et plongés dans une profonde paix. Mais» quand Schiller parle de l'insouciance et de l'indifférence de la condition divine, dans le sentiment des créateurs de i'art, il laisse évidemment échapper des mots peu en accord avec ce que la mythologie olympienne a inspiré ou permis de légendes poé-* tiques et nationales sur les dissensions des dieux, prenant parti les nns .contre les autres, pour telles cités ou tels hommes^ se les disputant, les disputant même au destin. Et pourtant sa théorie ne pouvait que tirer une force nouvelle de ces passions et de ces luttes des Olympien», disons plus, ne pouvait qti'y trouver une illustration souveraine et définitive. En effet, les dieux étant nécessairement désintéressés au fond, en vertu de leur propre nature, dans leurs querelles qui avaient pour sujets les mortels, tous ceux de leurs actes par lesquels ils sortaient du repos de la béatitude et de l'immortalité devaient revêtir un caractère de jeu. Les dieux jouaient, pour ainsi dire, à la passion, à l'intrigue ou à la bataille, non pour leur propre compte, ils ne l'auraient su, mais en prenant des personnages de morti^ls. On voit que nous ne parlons pas ici des dieux de la conception primitive qui étaient des mythes naturalistes et représentaient, par conséquent, en eux-mêmes les combats des été* menls, mais bien des dieux décidément anthropomorphisés et voués au repos de l'Olympe* Ceux-là se plaisaient comme spectateurs, et entraient comme acteurs, au besoin, dans le jeu des pâmons et destinées mortelles imitées. N'est-ce pas ainsi que les hommes de loisir civilisés^ geas paisibles et honnêtes^ jouent, dans l'épopée, la tragédie et la comédie> les exploits et les attentats, les vertus, les crimes et les vices imités des personnes et des conditions sociales qui ne sont pas ou ne sont plus les leurs f
La théorie de Schiller, par des remarques profondes comme celle-ci : que Vkomme n'est homme complet que là où il joue, et par le développement si original qu'il donne, en l'idée générale de jeu, à celle dixjeu désintéressé des représentaHons comme telles^ de Kant, nous conduit di-
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rectement à la vue idéale la plus absolue qu'on puisse obtenir de la nature humaine. La perfection et la félicité, non pas envisagées dans Tanéantissement des conditions de la vie, comme les a souvent comprises la métaphysique religieuse, mais dans la satisfaction pure des désirs et l'accomplissement harmonique des fonctions individuelles et sociales/ sont placées par Timagination dans le double état esthétique et moral où, d'une part, les appétits et passions sont dégagés de Timpérieux besoin et de tous les effets de la lutte pour Texistence» oùt de l'autre, la vertu est affranchie du devoir par l'habitude et la certitude de bien faire. Suivant cette conception, la vie humaine se déploierait librement et tout entière dans les sphères du beau et de l'art. Elle admettrait encore, mais seulement en manière de jeu, la reproduction imitative de la me avant le bonheur ^ vie passée désormais dans les souve*nir^s^ans doute, mais nécessairement immortelle comme la mémoire. Ainsi, la conclusion idéale de Testhétique se rencontre avec celle de la morale. Ce rêve de félicité est d'ailleurs le même auquel nous conduit la théorie de l'évolution progressive, à la dernière page de la Piychohgie de M, Spencer, en remarquant toutefois que ce penseur fait fonds sur un progrès de l'organisation animale pour le réaliser graduellement, et ne dit rien de la morale, ou des conditions particulières qu'elle introduit dans la question du bonheur. On peut raisonnablement douter que la théorie naturaliste de l'évolution eût jamais caressé de semblables idées, si une vue supérieure de l'esprit n'était là pour
guider le philosophe qui la construit.
Renouviee.
THE FORTNIGHTLY REVIEW Edited by John Moriey (LondoQ, Chapman and Hall, 193, Piccadilly].
SOHMAmE DU NUMÉRO DE HARS 1876.
L'abolition de l'fif lise établie, par Jl. W, Dak. — La haute Engadine, par Lû>nel A. ToUemaehe. — Le nouvel ouvrage de M. Taine, par John Moriey, — Le péril catholique en Amérique, par Francis E. Abbott. — Les Weddas, par jB.-F. HarUhoiite. — Sur le système des examens, par le professeur Fowler, — Un plan d'éducation miliuire nationale, par sir H. Havehch. — Affaires intérieures et étrangères.
ERRATA
Dans le numéro 9, p. 4 38, 1. 26, au lieu de et de liberté, liseï et de la liberté; — p. 144, 1. 8, au lieu de entre, lisez contre.
Le rédacteur'-gérant : V. hiiON.
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