‹ Critique philosophiqueChapitre 33 sur 164 · ANNEE. 13 AVRIL · texte numérisé non relu

ANNEE. 13 AVRIL

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

Les réformes nécessaires! Voilà un mot qui devrait devenir aussi familier à toute personne éclairée qui s'intéresse à l'avenir de la République que l'a été celui des libertés nécessaires à la fin de l'empire. Ces libertés que l'empire promettait, dans ses jours de bonne humeur, mais qu'il ne pouvût donner sans mettre son existence en périU par la raison toute simple que son propre établissement en avait été la destruction criminelle, la révolution qui Pa renversé a été impuissante à nous les apporter. Nous avons même failli, les circonstances aidant, perdre le peu qui nous en était resté, et voir s'évanouir, dans la restauration du trône et de l'autel, jusqu'à l'ombre des principes de 89. Il ne faudrait pas qu'il en fût des réformes comme des libertés, et que de constitution en révolution, de révolution en constitution, elles demeurassent pour nous à l'état de mirage, jusqu'au moment où l'impuissance des aspirations démocratiques, l'impuissance définitivement avérée de notre pays à réaliser son idéal déjà presque séculaire, le rejetterait, et Dieu sait au milieu de quels déchirements et de quels dangers, au dernier rang des nations qui n'attendent plus leurs progrès que de l'action de peuples plus heureux et plus sages et de l'intervention de l'étranger dans leurs affaires. Encore ces sortes de progrès ne sont-ils souvent que superficiels, car n'émanant pas de l'autonomie des personnes ils ne descendent pas facilement dans les mœurs.

Les réformes ne sont pas la même chose que les libertés, quoiqu'il y ait une racine commune, en ce que les vraies réformes sont toujours de quelque côté une organisation de conditions propres à assurer l'exercice des libertés, et que réciproquement les libertés soient les instruments généralement indispensables des vraies réformes. Mais si Ton veut mesurer la différence des unes aux autres, on n'a qu'à prendre l'exemple des réformes de renseignement public. C*est un cas où réforme signifie à vrai dire institution nouvelle, tant il y a à faire pour l'instruction populaire, et tant il a été peu fait, eu égard à l'objet que doivent se pro-

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poser les sociétés affranchies de l'ancien régime. A dater des premiers rapports qui furent présentés à nos assemblées de la Révolution sur Torganisation de l'instruction publique, on trouve cette vérité sentie par tous les esprits clairvoyants et cent fois exprimée : que les habitudes intellectuelles et morales liées à îa monarchie et à la fausse aytorité religieuse ne pouvaient être modifiées que par l'éducation du peuple, — éducation, et non pas seulement instruction matérielle, quelque importance que celle-ci puisse avoir^ — et que la victoire du régime de la liberté sur celui de toutes les tyrannies resterait incertaine et disputée jusqu'à ce que l'État nouveau se fût créé un de ces systèmes d'enseignement public sans lesquels une démocratie ne se comprend pas et ne saurait fonctionner. L'ancienne France élevait des mjets pour l'Église et le roi ; comment la France nouvelle, sans rois et sans religion d'État, la France républicaine, pourra-t-elle subsister si elle n'élève pas des ci-ioyem pour la République, ou si l'espèce d'éducation quMIe leur donne est celle-là môme qui était bonne pour élever des sujets?

A la vérité) Tinstruction matérielle ayant fait quelques progrès a servi d'instrument à une partie notable du peuple pour s'assimiler, au hasard de lectures imparfaites et fort mêlées, des sentiments et des pensées répandus depuis cent ans et entretenus dans la partie éclairée et gêné* reuse de la nation, A la faveur de cette éducation^ involontaire de la part de ceux qui la donnent, et toute de rencontre, un nombre assez considérable d'hommes des classes laborieuses ont pu apporter l'appoint très-nécessaire de leurs forces aux efforts de rénovation des hommes de loisir, et il s'est môme formé une sorte de religion de la démocratie^ qui a. survécu aux justes passions de renversement de l'époque héroïque de la Révolution et puis à de nombreuses désillusions, et qui se développe encore sous nos yeux : c'est un miracle de l'imprimerie et de la diffusion des livres et des journaux, tant bons que mauvais, car la lecture des mauvais ne laisse pas que d'avoir de bons résultats, par une sorte de grâce d'état des lecteurs. Mais avec tout cela^ si l'on veut bien se rendre compte, d'une part, de l'ignorance des hommes des champs sur tout ce qu'il leur serait indispensable de savoir pour échapper aux influences du passé et intervenir à titre d'électeurs dans la constitution des pouvoirs publics, et, d'une autre part, de la disposition simpliste des esprits chez les ouvriers des villes, presque tous persuadés que la vraie république est le remède à tous les maux de la société^ que tous les républicains doivent s'entendre sur ce qu'est la vraie république, et qu'enfin il doit leur être facile d'arranger toutes choses vite et bien aussitôt qu'on est parvenu à en mettre trois cents ensemble dans une assemblée, à moins qu'Us ne trahissent, on reconnaîtra qu'il y a encore tout à faire pour fonder l'éducation du peuple.

Le danger de la République, — il faut dire aujourd'hui le danger de

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notre patrie^ car c'est tout un depuis que les anciens gouvernements sont devenus moralement impossibles, — conserve toute sa gravité tant que cette éducation nous manque. Le risque est toujours le même de retomber sous le régime césarien, le seul possible désormais pour une monarchie» et sous la domination cléricale, puisque les prêtres seuls enseignent une morale et font connaître une autorité aux âmes, tant que la République, jusqu'ici matière à révolutions qui vont et viennenti n'aura pas trouvé le moyen de se révéler comme un enseignement public universel de la morale et de la loi, des droits et des devoirs des hommes, des citoyens et des fonctionnaires, et une garantie de i'ezer* cice et du développement de ces droits et de ces devoirs*

Voilà donc une réforme nécessaire, une organisation nécessaire, liées sans doute étroitement et profondément avec Tezistence et la conser« vation des libertés dans un État, mais qui cependant n'est pas en elle* même une liberté, n'est pas une de ces revendications libérales qu'on a coutume de voir se produire après tout changement politique en sens progressif, et devenir le sujet malheureusement exclusif des débats parlementaires et la cause ou le prétexte des compétitions de personnes. Cette réforme qui s'appellerait l'institution de l'enseignement du peuple par la République et pour elle appartient à l'ordre de la politique réelU et matérielle, comme nous l'appelions dans un précédent article, par opposition à la politique fcrmeUe^ toute renfermée dans les questions de revendications de droits, de délimitations de pouvoirs et de luttes contre des personnalités oppressives. Certes, ces questions sont capitales aussi, et il n'est que trop Sicile de découvrir les raisons qui leur ont valu la primauté en toute occasion. Mais nous voudrions voir le parti républicain devenir quelque chose de mieux qu'un groupe incohérent et confus des adversaires de la monarchie et des institutions monarchiques et cléricales, -^ encore ne les connatt-^il pas toujours bien pour ce qu'elles sont, et il lui est arrivé d'en ménager plus d'une, — et se constituer pour la fondation d'une république pourvue de ses organes essentiels et moyens de défense. Ce sont, avec l'éducation ra« tionnelle du citoyen, la simplification méthodique des lois, la magis* trature élective et le jury civil, l'autonomie communale en matière communale et l'adaptation sérieuse de la commune agrandie à son rôle d'unité politique, l'impôt vraiment proportionnel, l'abolition des derniers privi-* iéges dans le service militaire et l'organisation à la fois plus libérale et plus économique des forces nationales, enfin la réduction de l'église romaine en France à un droit commun des associations religieuses, et l'aflectation du budget des cultes à l'instruction publique.

Ajoutons maintenant, ce qui n'est plus un organe de l'État républicain, mais ce qui devrait se poser comme un principe supérieur de direction pour toute âme républicaine, on ne fût-ce que vraiment civiii^

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sée, et comme un idéal dans lequel toutes les nations étrangères devraient être appelées à connaître et à aimer la République française^ et à rimiter; ajoutons une profession de foi nettement et résolument pacifique en face du monde entier^ la tendance franche et ouverte à s'entendre avec tout peuple de bonne volonté pour établir de justes règles du droit des gens, généraliser la pratique de l'arbitrage international et préparer les conditions du désarmement intereuropéen.,

Nous avons parlé de l'organisation communale. Là« les libertés viennent en première ligne» et il semble que toute réforme, en cette sphère, doive s'épuiser à les obtenir, puisque Tobjet sur lequel Tattention se porte est essentiellement la libre élection des magistrats municipaux et la libre gestion des intérêts proprement communaux par les élus des communes. Toutefois la Constitution, en appelant les délégués des conseils municipaux aux élections sénatorialesi et cela en nombre prépondérant, parmi les électeurs sénatoriaux, et avec égalité de voix pour les moindres hameaux et les plus grandes villes, nous oblige à réfléchir à tout ce qui manque aux communes de France pour remplir avec intelligence les fonctions qui leur sont attribuées et prendre la valeur vraie d'organes politiques. Plus des neuf dixièmes d'entre elles ne pos* sèdent aucun des éléments de la vie publique ni des conditions qui la préparent et la rendent possible, et la plus grande partie de celles qui sont chefs-lieux de cantons en est fort imparfaitement pourvue (1). Si nous songeons à ce qu'est la commune, en cet état d'extrême abaissement, et à ce qu'elle devrait devenir pour représenter une véritable unité Intégrante dans l'harmonie de TÉtat, et non plus seulement une sorte de famille en grand, ou de tribu^ ou une paroisse, ou une agglomération de fermes, nous comprendrons qu'une des principales préoccupations de l'homme d'État républicain doit être de porter cette unité nouvelle, cette unité politique, à une mesure convenable, comme celle du canton, par exemple, de l'organiser en y divisant le pouvoir local et le pouvoir central, aujourd'hui confondus, et de la doter des institutions élémentaires qui lui sont indispensables.

Le parti républicain a tenu généralement à se distinguer du socialisme, en quoi il a eu mille fois raison. Une des grandes causes de nos maux dans la phase de 18/i8 a été l'oubli momentané de cette distinction essentielle, — l'oubli du moins chez plusieurs des nôtres, pas chez tous, — et la confusion dangereuse, fatale, entre des plans d'organisation matérielle et morale plus ou moins bien entendus qu'on peut se propo-

(1) Il ne paraît y avoir en France que mille ou douze cents communes dont la population dépasse 3000 habitants; il y en a cj moins quinze mille qui n'en comptent pas 500, et parmi celles-là le nombre est encore grand de celles qui tombent beaucoup au-dessous de M.chiffre.et parfois descendent.plus bas que 100.

LES BtVORHBg IfiGBSSÀIRBS. 165

sèr de réaliser par des associations volontaires, sous Végide commane des lois et de l'État, d'une part, et d'autre parties institutions publiques ou réformes d'ordre universel et nécessaire qui appartiennent au développement politique et peuvent être imposées à tous les citoyens par Toi^ne de leurs représentations régulières. Mais de ce qu'on trace, et avec toute justice, une ligne de démarcation profonde entre l'initiative individuelle, en matière de sociétés volontaires, et le droit de l'État qui est la grande société naturelle et forcée, ce n'est point une raison pour ne pas voir que tout système politique ayant conscience de lui-même et voulant s'établir et durer, apporte avec ses principes un ensemble logique de conditions organiques, au défaut desquelles, au lieu de s'iden* tîfier, pour ainsi dire, avec la forme d'un peuple^ il reste comme suspendu sur sa tête, et constamment empêché par les habitudes contractées dans un ordre antérieur. Tantôt ces habitudes réunies composent une sorte de force d'inertie dont les plus grandes secousses ne parviennent pas à triompher; tantôt elles opèrent des retours offensifs auxquels rien de ce qui a été improvisé ne résiste. Or il est certain que les chefs du parti républicain se sont toujours intéressés aux pures revendications de droits/ aux théories constitutionnelles sur les rapports des pouvoirs, et se sont livrés aux luttes de paroles et autres que ces sortes de questions entraînent, beaucoup plus qu'ils n'ont été préoccupés des réformes fondamentales dont une république apporte la promesse. Nous savons bien que l'idée de ces réformes est au fond dans la pensée de tous. Nous savons bien que si les vrais républicains reçoivent des conservateurs le nom de radicaux^ c'est précisément parce qu'on leur attribue des plans que nous définirions volontiers ainsi avec eux : plans d'institutions républicaines de la république, différentes des institutions monarchiques de la monarchie. Enfin ce nom de. radicaux les désigne aussi, et ils ont le droit de s'en faire honneur, comme le parti des hommes justes qui vondraieLL que nos lois, abolissant les privilèges ouverts ou déguisés qu'elles favorisent, cessassent d'ajouter aux avantages naturels de la nais* sance ou de la fortune et d'aggraver les désavantages naturels des familles pauvres dans la lutte pour l'existence. Tout cela est vrai, mais il n'est pas moins incontestable qu'on ne connaît pas encore au parti républi« cain^ pris d'ensemble, un système formel et des plans arrêtés d'institutions républicaines sur les principaux chefs de réformes. Les exemples que nous. avons choisis :de l'organisation de l'enseignement et de l'organisation communale en donnent la preuve frappante.

Nous disions que la confusion momentanée du socialisme utopique^ utopique ou en tous cas du ressort des associations volontaires et non de celui de l'action législative, avait été l'une des causes de nos maux. Le discrédit de l'idée républicaine^ auprès de certaines classes sociales, et puis sa ruine pour un temps sont sortis de là. Il est visible que nous

160 u» &Éro&iii8 irtcis8Aniis«

avons beaucoup de peine à persuader k ces classes que l'établissement de la république nMinpHque pas dans Tavenir une menace pour la prom priétéy pour la famille qui, dans leur manière de sentir, est un autre nom de la propriété, et pour la religion dans laquelle elles foient une police préservatrice de la propriété. Ou si elles ont assez de lumières pour comprendre que la propriété ne saurait être sérieusement menacée chez nous par quelque régime politique que ce puisse être, elles tirent parti des doctrines tout individuelles de socialisme gouvernemental, et du bruit qu'on a fait autour de certains systèmes, pour effrayer les gens d'un dan* ger qui n'existe pas et défendre de leur itiieuz, par ce moyen, non la propriété, mais les institutions qui leur assurent à eux des privilèges. Il importe de se rendre encore mieux compte d'un phénomène de l'opi* nion auquel sont dus en très-grande partie la résistance vraiment singulière que la France oppose aux réformes les plus urgentes et le retour de faveur qui s'est opéré dans un si grand nombre d'esprits pour le régime odieux condamné par la philosophie du xvui* siècle et aboli par la Révolution. Ce ne sont pas précisément les doctrines et les utopies qui causent ici l'épouvante. Jamais de simples théories n'ont beaucoup ému les politiques : l'Église seule s'en est inquiétée de tout temps : c'est qu'elle avait sa propre doctrine à défendre, et on sait que le fer et le feu lui ont paru des moyens indispensables de maintenir l'unité mentale dans la chrétienté. Mais les utopies ont été jugées iooffensives par les hommes d'action et les ministres d'État, et cela d'autant plus que les vues des utopistes paraissaient plus inapplicables et chimériques* Les gouvernements ont vu avec indifférence le communisme s'étaler dans les livres depuis Gampanella et Morus jusqu'à l'honnête Mably, tant qu'ils n'ont pas eu à craindre le mélange insensé de ces sortes de spé« culations avec des entreprises révolutionnaires. Le changement survenu à cet égard date de la « conspiration de Babeuf pour l'égalité > et surtout, après cinquante ans passés sur la mémoire de cet événement^ de l'action politique imprudemment tentée et des moyens violents médités ou préconisés par ceux des disciples de Gabet ou de Louis Blanc qui croyaient à l'organisation économique par décrets. Des idées^sociales abstraites obtinrent alors quelque chose de la puissance qu'avait eue le fanatisme religieux au temps de la guerre des anabaptistes, et des groupes considérables de prolétaires aussi ardents que peu éclairés parurent apporter leurs bras au service des socialistes de théorie qui voulaient substituer aux réformes la refonte sociale et procéder à l'établissement denouvelles relations humaines sur principes nouveaux, par des actes législatifs appuyés d'une police d'ateliers. L'entraînement fut si grand, pour beaucoup d'esprits généreux, que l'on vit les phalanstériens eux-mêmes, une école de liberté absolue^ une école qui naguère avait enseigné l'iadifférence politique et la vanité des constitutions et

LBS &ÉFQRVI6 ffJGlSSAIBES. tft7

(tes réfolatioQS^ faire cause commuae avec les c démocrates socia* listes » et tomber dans un piège où elle a laissé presque toute sa force. On aperçoit aujourd'hui clairement que le second empire, fruit de réaction aveugle chez les classes dirigeantes, a dû avoir pour Tune de ses conditions les plus nécessaires cet égarement de 18&8 et ce mélange adultère de la politique avec le socialisme. De même Tinsurrection de la Commune, après Tempire et la siège de Paris, ayant remis en évidence im certain nombre de vues ou aspirations confuses de rénovation sociale par voie législative et moyens de contrainte, il est permis de croire que les dangereuses velléités de restauration du trône et de Tautel auxquelles nous avons assisté et dont nous supportons les suites f&« oheoses, ont été favorisées par des sentiments d'effroi qui n'auraient pu 96 produire au même degré dans le cas où le caractère de la Commune aurait été tout politique. Si nous voulons bien remarquer maintenant eombien, en dépit de l'eitréme exaltation des insurgés, il y a eu d'in« consistance et de faiblesse dans ce que leurs chefs ont pu leur offrir de maigre pâture socialiste, nous aurons le droit de regarder la partie de passions sociales confuses qui se sont mêlées sans but déterminé à ce déplorable événement comme le dernier retentissement de doctrines qui fuient, comme la preuve d'impuissance finale du socialisme autoritaire. On sait d'ailleurs que les principes d'autonomie en toutes matières tendent de plus en plus à se substituer à l'imagination du bonheur obtenu par décrets, et guérissent peu à peu les illusions nées des doctrines du millénarisme gouvernemental. Si, par malheur, il en était autrement et si nous étions encore destinés à voir le peuple ou ses tribuns poursuivre V « organisation sociale » par Taction politique et en môme temps procéder à l'action politique par des révolutions, il est hors de doute que le césarisme serait -» pour ne point parler de Tinvasion étrangère — - l'unique issue possible d'une telle persistance dans Terreur. Et rien n'est philosophiquement plus nécessaire; car les Césars représentent exactement ce qui peut être offert de satisfaction aux nations qui chargent les gouvernements du soin de leur bonheur et rem» placent la légalité par les jeux de la force.

Mais si la nouvelle politique du parti républicain est une politique absolument légaliste, et si cette politique, a fortiori ^ donne les garanties les plus complètes à ceux qui ont pu craindre jusqu'ici que l'instrument de la loi et du décret fût mis au service des projets de bouleversement social, la oarrière des réformes deviendra plus libre à mesure que les anciennes terreurs s'évanouiront, et Tagitation nécessaire pour Les préparer rencontrera moins d'obstacles ou des difficultés d'une nature moins grave. Non-seulement les théories, quelque hardies qu'elles soient, ou erronées, ou en très-forte anticipation sur un avenir lointain et idéal^ cesseront de causer plus d'appréhension ou de soulever plus

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de répugnances qu'il n'appartient à des systèmes philosophiques^ mais même le radicalisme politique devra paraître inotTensif* aux hommes raisonnables du moins, une fois persuadés que rien n'en peut venir à Tapplication autrement que par voie régulière, après conviction bien établie dans la nation et, en d'autres termes, au moment où le radicalisme ne sera pI^s le radicalisme. Le nom de radical ne peut être un sérieux épouvantail qu'autant qu'il se lie soit à des idées de révolution et de violence, soit à des projets qui, se rapportant à d'audacieuses en* treprises d'un certain gouvernement sur des choses qui ne sont du véritable ressort d'aucun, doivent par là même être réputés irréalisables et vains dans le cours constitutionnel et normal des affaires publiques. En toute autre hypothèse, un républicain radical, sous la république^ est un conservateur progressiste qui formule nettement ses vues d'avenir, travaille à les faire partager et aboutir, et a le môme droit à s'abriter sous le couvert de la constitution que ceux qui ne voient point la nécessité des réformes ou qui n'en comprennent que d'anodines.

Ainsi, dans notre pensée, il existe .une relation des plus étroites et une solidarité, au fond, tout à fait inévitable entre la politique de légalité absolue à suivre par le parti républicain, jusqu'à la plus extrême limite de résignation possible, et les seules chances sérieuses d'arriver à l'affermissement réel des institutions fondamentales de la République, puis au développement de leurs conséquences et aux réformes exigées par cette partie de notre état social dont Taméliôration peut être efficacement et légitimement abordée par des mesures législatives. Il faut qu'on soit désormais bien persuadé que toute révolution doit dévoiler l'impuissance des révolutionnaires et amener la réaction des intérêts; que les réactions se proportionnent aux révolutions en intensité et en durée, et que les révolutions sont un jeu qui devient à chaque fois plus dangereux pour un pays tellement éprouvé. Nous avons été conduits jusqu'au bord de l'abîme, au delà duquel on ne voit plus que la perpétuelle instabilité des pouvoirs, l'indifférence politique du peuple, les émeutes militaires, les compétitions césariennes, les invasions. La pé* riode actuelle nous est donnée comme une épreuve dernière qui déci* dera de notre aptitude au gouvernement libre et au règne immuable des lois.

Mais si l'esprit d'une république inviolablement attachée à la légalité nous est devenu tellement nécessaire, une véritable condition de salut, d'un autre côté nous devons craindre que cette république, ouvrière future de nos réformes, ne se trouve affaiblie et menacée par le mouvevement de l'opinion populaire, d'ici à très-peu d'années, à cause de l'impuissance qui va se manifester d'accomplir la moindre de ces réformes : la moindre au moins de celles qui auraient chance de commencer l'éducation démocratique et d'agir sur les imaginations de nos

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dix millions d'électeurs. Nous risquons d'être pris dans Tun de ces cercles vicieux où se débattent les agents moraux» individus ou peuples, qui, pour faire certains progrès, auraient besoin de se trouver déjà dans Tétat mental où ils seront quand ils les auront faits. Notre peuple comprendra-t-il que ses élus du suffrage universel sont empêchés et liés de deux manières^ d*abord par Une présideuce, en elle-même bien conçue, mais dont le titulaire fait partie des charges léguées et imposées par un régime antérieur ; puis par un Sénat que, sans doute, il dépendra des communes de rendre excellent dans la suite, mais qui, sans être ce que la réaction le voulait et Tespéràit il y a un an, est encore si loin d'être ce que voudrait aujourd'hui le progrès? Aura*t-on bien le sentiment de l'impérieuse nécessité qui soumet notre pays à une deuxième phase transitoire^ dans un mouvement de transformation définitive après l'empire et la guerre civile et étrangère ? Les électeurs se diront-ils qu'il dépend d'eux entièrement, et d'ici à moins de quatre ans — sans même parler du renouvellement partiel du Sénat — de nommer par le suffrage direct une Chambre semblable à celle qui siège actuellement, ou mieux composée encore et plus unanime, qui disposera d'un pouvoir légal manquant à cette dernière, et apportera d'elle seule^ et pour Texercer dans r <K Assemblée nationale», une majorité maîtresse de donner à la République un président républicain et civil^ et de réformer^ en cas de révision, ceux des articles de la Constitution dans lesquels la réaction a dressé des pièges à la démocratie? N'est-il pas plutôt à craindre que le peuple, forcé de patienter encore, et de qui la patience n'est pas la vertu dominante, n'ouvre l'oreille aux déclamations dangereuses des ennemis du régime parlementaire? On ne manquera pas de lui crier bien haut que les assemblées sont impropres à l'action et n'ont jamais rien pu pour les améliorations sociales. Il ira peut-être plus loin et les regardera comme des instruments qu'il se prête sottement à fournir aux intérêts, à l'ambition, à la vanité de ses élus. Il accusera de trahison les mandataires qui lui ont fait des promesses imprudentes, ou qu'on ne peut tenir qu'avec du temps à crédit; car il est loin de se faire une idée juste des difficultés de ces sortes de mandats dont les investis multiples ne sont pas tenus de s'entendre, et en effet ne s'entendent pas, et doivent souvent abandonner ou ajourner leurs prétentions, afin de réserver l'avenir et ne pas ruiner entièrement les affaires de leurs clients.

II y a des raisons d'espérer que le progrès de la religion démocratique — c*est le mot que nous n'avons pas craint ci-dessus d'employer — ce progrès de plus en plus sensible au sein de la société française et qui commence à s'observer jusque dans les points les plus reculés du terri* toire, sera capable de nous porter encore, en dépit de beaucoup de dénllusioQs, jusqu'au moment où les fruits matériels du régime républi-

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cain, c'est*ft-dire les réformes, commenceront à paraître quelque chose de mieui que des aspirations vagues ou des promesses trompées. Mais il ne faut pas se dissimuler non plus que si la religion démocratique gagne du terrain, les forces opposées acquièrent en môme temps des valeurs de résistance, ou même de contre-attaque proportionnées. Elles croissent, disons^le, au delà de tout ce qu'on aurait cru possible. Sans doute, on n'ignorait pas qu'au défaut d'un vrai royalisme dont les ra« cines populaires sont entièrement pourries dans notre pays, il y existait toujours un fond d'habitudes monarchiques extrêmement tenaces ; mais on ne savait pas si bien que la France^ dûment représentée, pût encore se laisser vouer au Sacré-Cœur de Jésus, c'est-à-dire qu'une si grande autorité pût encore y être exercée par un parti de prêtres dont le but avoué est d'usurper l'Ëtat et d'abolir la civilisation. Enfin, on ne connaissait pas tous les dangers de celte autre espèce de fanatisme qui cul« tive les sentiments brutaux, propose des maîtres à la partie la plus ignorante du peuple et à la partie la plus égoïste des classes dirigeantes, et se trouve assez forte pour porter le poids écrasant de son passé, et ne prendre seulement pas la peine de montrer en quoi l'avenir, sous de futurs Césars, pourrait nous être meilleur. On a beau dire que les suc* ces obtenus et confirmés de la propagande bonapartiste, depuis trois ans, sont le simple effet de la complaisance d'une administration aveu<> glée — si ce n'est trop clairvoyante et vraiment criminelle ; — ce serait manquer absolument de sens politique, que de n'apercevoir pas à quel point le triomphe du oésarisme doit être désormais un fait connexe de récheo décisif de la démocratie ou de son impuissance à soutenir un gouvernement légal. Nous sommes entrés dans une de ces phases où les peuples ne peuvent plus faire alterner avec des pouvoirs régulièrement élus que des tyrannies, quelques noms et quelques titres que les tyrans puissent porter; et, en fait, étant donné l'état d'esprit de nos populations, il est inévitable que les mécomptes des républicains et les découragements de l'opinion qui s'attendrait à quelque chose et qui n'obtien« drait rien^ ne profitent pas directement au parti de l'appel an peuple^ c'esu-à-dire au parti des coups d'État suivis de la carte forcée des plé* biscites.

Nous revenons toujours à la nécessité, si ce n'est des réformes effeo* tives, puisqu'en somme il ne dépend pas de la majorité de la Chambre des députés, si bien disposée que nous la supposions à donner satisfac«tion à ses électeurs, de mener à bonne fin aucune entreprise considé* rable en ce sens, au moins d'une attitude franche et nette et d'un travail régulier du parti républicain dans cette assemblée et dans le Sénat, pour porter à la connaissance du pays, très au juste et systématiquement, non plus seulement par des formules vagues, ce que Ton veut pour lui et ce que l'on compte taire dès qu'on aura les maias libres. 9

XAIBI8 ET PRfFBTS. ITt

y a un dotibla bat ipoorsaivre, et c'est ce qui rend la tâche plus difB* oile. L'un est de déterminer ce qui est actuellement possible, et d'ad* mettre à cet égard toute transaction sans laquelle il n'y aurait qu'impuissance et discrédit à attendre. Mais l'autre , dont le premier ne dispense pas, est de définir clairement ce qu'on propose an delà, et ce qu'on attend d'une future assemblée. C'est ainsi qu'on soutiendra éner» giquement l'opinion au dehors ; c'est en tenant tous les yeux fixés sur les conquêtes légales que la seule application de la Constitution doit à la fin nous assurer. Si le parti républicain dans les Chambres est bien inspiré, il cherchera et il trouvera des moyens efficaces de prouver qu'il travaille et n'entend pas consumer quatre années à gérer en intendant fainéant, encore moins à compromettre en des procès stériles la fortune de la démocratie française. Rnomruau

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