UN MOT SUR L'JXLUSION DÉTERMINISTE EN HISTOIRE
UN MOT SDR L'ILLUSION DÉTERMINISTE EN HISTOIRE A PROPOS D'UN LIVRE NOUVEAU.
Un livre que, même à cette place, je croîs pouvoir dire curieux, original et de haut intérêt, va, dans quelques jours^ paraître au bureau de la Critique philosophique. II a pour titre : Uchronie; pour sous-titre : YUtopie devant Phistoire. C'est le tableau d'une série historique imaginaire très-différente de celle qui s*est produite effectivement à partir d'une certaine époque. C'est V Histoire de la civilisation européenne, telle qu'elle n'a pas été^ telle qu'elle aurait pu être. La fiction est d'un genre tout nouveau ; je ne sais si elle vient à son heure; mais il me semble qu'après avoir étonné, elle devait être goûtée et trouver le succès, si le pénible travail de notre enfantement politique laissait aux choses de l'esprit un public sérieusement attentif. On voit tout de suite quelle en est la portée philosophique. Ce n'est pas autre chose qu'une application, une illustration littéraire de la philosophie criticiste de l'histoire*
L'illusion déterministe en histoire est assez naturelle ; elle est causée par la vue de l'enchaînement des faits qui est irrécusable. Quand on remonte dans le passé, on va de l'effet donné à la cause; or, l'effet donné est certain, sorti de rambiguïté^j)our nous comme nécessaire, en ce sens qu'il ne peut ptur être anéanti, en ce sens que, s'il aurait pu ne pas être, il ne peut plus n'avoir pas été. Quand on descend vers l'avenir, on va de la cause à l'effet non encore donné ; or, l'effet non encore donné paraît contingent et ambigu relativement à la cause volitive sollicitée et poussée en divers sens. Nous n'envisageons guère les possibles que dans l'avenir, parce que nous n'envisageons les possibles que par rapport à notre activité, que comme mobiles de notre activité* Notre activité ne peut regarder que l'avenir. Quant aux possibles du passé, notre imagination s'y arrête peu, d'autant moins que le passé est plus éloigné de nous; le besoin et le devoir d'agir l'en détournent et la portent du côté opposé; en quoi notre imagination se montre pratique: nous n'avons pas d'action à exercer sur le passé. Cela ûte tout contrepoids à la tendance spontanée de la raison spéculative, qui est de chercher en tout ordre de faits et de données expérimentales des explications et des lois scientifiques. On en vient facilement à mettre en doute et à nier des possibles vers lesquels jamais ne se tourne l'esprit, occupé qu'il est entièrement de l'enchaînement historique réel.
L'illusion déterministe spontanée a été singulièrement fortifiée par les systèmes évolutionnistes et progressistes de notre siècle. Elle était idole de race; elle est devenue en outre idole de théâtre. Les philosophes de l'histoire et du progrès ont trouvé que tout^ dans le passé, le mal
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comme le bien^ était non-seulement inévitable, mais indispensable. Soas tontes les formes s'est répandu ce jugement hégélien que tout ce qm' est réel est rationnel et que tout ce qui est rationnel se réalise. Ce jugement est entré dans les habitudes intellectuelles ; c'est le lien des grands et des petits esprits^ le lieu commun dominateur. Il ne me parait rien de plus important que de combattre ces doctrines qui ont banni de l'histoire la Liberté et la Loi morale, et de dissiper l'illusion qui les a fait naître et à laquelle elles ont donné une si grande puissance mentale. Le livre que j'annonce y est très-propre, en ce qu'il habitue l'imagination à se représenter comme possible une marche de l'humanité autre que celle qui a été suivie. Se donner la représentation du possible et du Traisemblable, sans but pour Tacti vile, s'amuser et s'enchanter de cette représentation qu'elle se donne à elle-même, c'est proprement l'office esthétique de l'imagination, qu'il faut bien distinguer de son rôle pratique. Ici l'amusement est vraiment sain et précieux : la philosophie^ la morale et la politique y trouvent leur compte.
On lira ci-après le morceau que j'extrais d'Uchronie et qui peut don* ner quelque idée de l'ouvrage. F. Pillon.
LE TESTAMENT DE MARC-ADRËLE (Extrait d^chranie).
Les dernières pensées de Marcns Aurelius, écrites au moment de sa résolation tragique, sont d'un intérêt poignant pour l'histoire et pour la morale, en ce qu'elles éclairent la nature du désespoir qui abattit ce grand homme, et celle des vœux qu'un philosophe tel que lui pouvait former pour l'avenir du genre humain. Elles nous touchent d'ailleurs, avec plus d'élévation et de raison, par la même pureté, la même beauté idéale du sentiment, qu'on admire volontiers chez les héros de la seete persécutée de ce temps. Mais la secte ne garda pas longtemps cette fleur de pureté. On la vit se laisser tenter aux grossièretés de la politique vulgaire, sitôt qu'elle put se saisir de quelque pouvoii*.
<c Marcus Aurelius à Cassius, son fils et son collègue, et à Pertinax, leur succès» leur désigné :
n Testament secret, — Tout est dit, mes amis, je vous quiUe. J'ai longuement pensé à nos entretiens et à tes graves instances, Cassius; je me suis rappelé notre eoufratemité de veilles militaires et de rêves politiques, Pertinax, et ma résolution est inébranlable ; je me retire de vous et de la vie. Je vous laisse le fardeau et les misères de l'Empire, si la Providence vous condamne à vivre et à mourir les maîtres. Je vous laisse la gloire du rétablissemdnt de la liberté, si la liberté et le salut de notre vieux monde romain sont dans ses étemels décrets. Pour moi, je reconnais que la possession du pouvoir est incompatible avec la recherche de la perfection de Tâme, qui fut toujours mon but, vous le savez. Je n'ai eu, je n'ai, je ne puis avoir qu'une maxime, être bon : être bon, c'est-à-dire supporter, compatir,
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pardomiir, n'opposer à TinéTitable mal que résigaation et maguanimité. RMgné, magnanime, que je consenre ce9 titres, et soit que le monde me les confirme ou qu'il me les dénie, je sais l'homme nouveau transporté dans l'Ile des Bienheureux. Si, au contraire, je continue une vie d'agitations et de souillures, je suis resclave de la vie, pareil à ces bestiaires ensanglantés qui demandent en grâce d'être gardés encore un jour pour les jeul du lendemain, pour être livrés sur la même arène aux mêmes dents, aux mômes griffes qui les déchirent aujourd'hui. Dès que je vais n'être plus le mattre des événements et que la résignation et la magnanimité m'abandonnent, je dois me confiner dans quelque retraite, ou, si je ne le puis, sortir de l'existence ; et encore alors sans précipitation ni colère, simplement, modestement, comme celui qui aura du moins fait cette chose en sa vie, de la quitter,
» Au moment où je sens les choses de TEmpire me devenir étrangères {res romanœ^ perituraqtie régna, disait déjà le poète il y a deux siècles), je pourrais détourner ma vue du spectacle des changements de ce torrent toujours renouvelé d'Heraclite, où voils flottez en surveillant les écueils. J'allongerais mes regards jusqu'aux rivages fuyants du monde, et au delà, si la méditation de la mort pouvait deviner quelque chose au delà des bornes de la vie. Mais vous laissant attachés aux intérêts dont je me détache, il me semble que je vous dois compte de mes dernières pensées, qui se dressent et s'aiguisent d'autant plus que je les fiiis.
« Nous avons reconnu trois problèmes, trois dangers, trois plaies de l'Empire : les barbares et l'armée qui les contient, la dépopulation et les esclaves, les chrétiens et l'indifférence politique. Toutefois avons-nous bien pénétré jusqu'au fond de ces questions redoutables ?
» Vous vaincrez les barbares ou ils vous vaincront^ et l'armée vous tuera, vous hommes de liberté, ou vous tuerez l'armée. Avec l'amour de la guerre, avec les nécessités qu'elle crée, une petite république a pu vivre et grandir, une grande a été le jouet, puis la proie des généraux. Avec la paix et ramollissement des mœurs, rien ne vous préservera de l'invasion des peuples restés féroces. Nous avons cru conjurer tous ces périls à la fois, en abolissant la profession militaire pour l'avenir, sans porter atteinte à la qualité de soldat dans le citoyen. Mais si nos successeurs se restreignent aux guerres défensives,- en élevant partout des murailles de Galédonie, l'esprit militaire s'éteindra, et les pierres ne défendront pas l'Empire. Si, au contraire, le peuple romain conserve son caractère conquérant, on verra ce qu'on a toujours vu, le goût des batailles entraîner la suprématie de la force sur l'intelligence et sur tous les biens de la paix, et la guerre ouvrir les voies à l'ambition criminelle, à l'usurpation, à l'injuste doroioation, à toutes les violences et à toutes les tyrannies. Une autre vérité ajoute à mes craintes : je ne puis me dissi-* muler que l'esprit militaire est l'un des éléments de la vertu qui fait le citoyen, j'entends du cœur, de la fierté, de la résistance à l'oppression ; en sorte que l'homme devenant pacifique est en danger de s'abâtardir et de livrer ses droits sans défense. Que penser, que résoudre, dans ces alternatives désolantes, où de quelque côté qu'on regarde on se perd dans les contradictions d'une nature humaine qui vit et qui meurt de ses luttes, en cherche la fin et ne parait même pas pouvoir trouver le vepos en 1^ trouvant? « Ce sont 1^ me dires-vous, soucis de philosophe et non de
pttNtiqua* A cfaiftqna jour suffit son bien. Prenons le nôtre à nôtre helire éi Vw^ proibndissons pas les futurs. » Mais alors je ne suis point né pour la politique; ou plutôt mes maîtres et les Dieux m*ont fait philosophe, et je les en remercie. J*aua rais enoore supporté les perpletités oruelies où me jettent le pouvoir, ma respon» sabilité, des prévisions hasardées au loin. Mais aujourd'hui tu as soin, Guaius, da me faire sentir la nécessité d'agir. Tes arguments sont pressants. H faut <iue l'ai* veugio prétorien égorge le dictateur, ou que le dictateur prudent prévienne Ip crime en arrangeant de ses propres mains une guerre civile dont il s'assurera le sueeés par la trahison. Faites donc, mes amis, et faites vite. Marous^ius mourant ae s'arroge pas le droit de vous blâmer,oar alors où s'arrèterai^at ses malédiotionsT A ses yeux, qui serait pur f Du haut da quel Olympe, dans quel barathre verrait^^il rhistoire plongée et tous nos grands hommes ramper en s'entre«-tuant? Mais lui^ quand il &ut choisir entre ces deux partis, trahir^ être trahi, subir riiyuslice ou la commettre, il ae choisit pas, il meurt.
• Parlons maintenant des esclaves. C'est par eux seuls que nous voulons re(» penpler Fltalie. Ces victimes de la brutalité de nos pères et de la nôtre, les voilé qui deviennent nos enfants adoptifs par la nécessité de onntinuer nos races perdues. Mais tandis que nous affranchissons les uns, les favoris de la maison ou les ebefii de travaux des champs, re(iendrons<«pous longtemps dans la servitude leurs frère» malheureux que nous appelons à Tespéranoe 7 Aurona<-nous encore le courage de vendre et d'acheter Thomme, et de mener de nos frontières sur les marchés do» troupeaux de vaincus, quand nous savons que la culture servile est la perte de nos 'ressources et de notre nation même, et quand notre philosophie nous aoouse d'imr piété, qosnd le droit même du préteur pose en principe Tégalité native des mem* -bres du la famille humaine? Depuis longtemps l'eschivage est le tourment secrat des êmes élevées. Nous n'osons guère publier ee que nous en pensons, mais entre nous, et surtout dans le secret des cmurs, l'aveu de Tiiyostiee s'échappe, la pensée de quelque grande réparation future se fait jour. Nous condamnons la sèche doa^ trine d'Aristote, nous répétons les bons mots si profonds de nos maîtres sublimes les cyniques. Mais aussitôt que nos vciux se font jour dans la pretique» et qu'une réforme commencée exalte les passions, je sens la fermentation naîtra dana le» rangs des opprimés, et Tégoîsme gronder dans les cœurs des oppresseurs. La ré*forme est d'hier, et déjà je vois germer des semences d'insurrections et da guerre» servilea, parce que l'esclave resté dans les chaînes regarde d'un oui plu» haineux Taliranehi son maître qu'il ne faisait le grand seigneur habitant de Borne ; et l'eur thousiaame qui aeeueillit nos décrets s'est tourné peu h peu en mensonge, puis ei conspiration : le sénateur se dit dépouillé d'une terre dont il conserve le revena» et k chevalier nous reproche sa détresse depuis qu'il a perdu le droit de puiser ai trésor. Je ne saurais supporter plus longtemps ce sptctade. Je le fuis pour jamais* Vous, songes quo voua avea donné des gages à la liberté, à celle des esclaves auxr mêmes. Efforcea-voua de les eu rendre dignes. L'esolave, averti de ses droit», sera la ruine de la République, ou la République abolira l'esclavage.
]> Et le» chrétiens aussi vous perdront, si -vous ne perdei le christianisme. Éeoutex ee» pn^béties da malheur dont ils font retentir leurs oavemaa, et qui, de idelà, sa ftimat fiam les livras jet s'é|alenl ^tu grai^d jour. Ils ont fait Jeur j^
lU m MOT SUR ï!TLumm DfmHnasTK en histodul
priét& des obscurités sibyllines, et, ne les trouvant pas encore asseï noires à leur gré, ils prêtent aux mêmes autorités des oracles de leur invention, pour se donner le Iftche plaisir de nous certifier les calamités qu'ils nous souhaitent. Rien n'ap* proche de la haine atroce et des cris de Yengeance dont ils poursuivent nos cités» notre commerce, nos richesses. Cîomme les Juifs avant Vespasianus, comme lea druides» qui, eux aussi, prophétisèrent un moment la conquête religieuse de l'Italie parles rites sanglants d*un sacerdoce fanatique, nos chrétiens se promettent de célébrer un jour leurs sacrifices sur les ruines de tout ce qui fait notre gloire. S'ils l'emportent jamais, sachons qu'il faut renoncer à tout ce qui est digne d'attacher Yhomme àlavie : âux plaisirs nobles, à la vertu désintéressée, à la liberté que nous possédons, àTespoir de la répandre dans le monde. Ils ne nous affranchiront pas pour cela, quoi qu'ils en disent, de ce culte réel des voluptés, que Thonmie peut bien dissimuler, qu'il salit en le cachant, mais auquel sa nature ne lui permet pas d'échapper. Leur prédilection affectée pour la souffrance, leur attachement de doctrine aux conditions misérables et basses dont ils font des gages de salut mystique, leur dédain de tout ce qui est beau, la condamnation dont ils frappent nos penchants, nos joies et jusqu'à notre être, qu'ils disent corrompu, voueront k Tesdavage, i l'ignorance et'au régne fatal des plus bas appétits cette misérable terre tristement consolée par l'assurance de sa fin prochaine» Et ce qui les rend plus dangereux, plus que les barbares qui ne nous pressent que du dehors, plus que les esclaves que l'affranchissement fût entrer peu à peu dans nos rangs ^ c'est qu'ils nous circonviennent intérieurement de toutes parts, pendant qu'ils mettent leur foi, comme ils la nomment, à se montrer rebelles k tous les moyens d'action que nous pourrions avoir sur eux. C'est aussi que, divisés en sectes soidisant gnostiques, ils font leur profit des extravagances que débitent, sur l'origine du monde et sur la nature du mal, nos écoles pythagoriciennes ou platoniciennes gfttées par l'infection égyptienne oupersane. Ils se trouvent ainsi faire leur profit de toutes les sottises et se recrutent de tous les genres d'esprits égarés.
» Nous les avons interdits de leurs droits de citoyens, sur ce motif très-juste qu'une société qu'ils ne reconnaissent point ne saurait les reconnaître; leur laissant d'ailleurs la faculté de revenir à nous en nous prouvant qu'ils ne sont pas pour nous des étrangers ou des ennemis. Mais, dans leur bassesse, ils se passent trop bien de ces droits que nous leur dénions. Il faudrait donc les forcer à quitter l'Empire, ou du moins l'Italie, la Grèce, la Gaule et l'Hispanie. Mais par quels moyens? En existe-t-il de légitimes 7 Nos prédécesseurs ont voulu les obligera sacrifier aux dieux de la tradition grecque et romaine, sous menace de mort, injustement, selon moi, parce que nous devrions respecter leur croyance alors même qu'ils n'honorent pas la nôtre. Mais ce que nous ne sommes pas tenus de ménager, c'est l'obstination qu'ils mettent à fonder et & maintenir au milieu de nous une association naguère ténébreuse, bientêt envahissante, et de plus en plus incompatible avec les principes civils qui sont le vrai lien de société du peuple romain.
. » Voici donc comme j'opine sur une question qui fut si souvent Tobjet de nos préoccupations les plus sérieuses: difinisses légalement le chrétien, dans le sens •indiqué par nos décrets ; à quiconque, suspect de christianisme, veut conserver la
UN MOT son l'illusion B^TEBIIINISTE SN HISTOIRE. 185
droit de eité romaine, habiter et parcourir librement l'Empire, déférez le serment qae voici : a Je crois à la durée du monde, k la moralité naturelle de » Thomme, à la sainteté des droits et des devoirs sociaux ; je respecte la con-* » science de mes concitoyens et les cultes qu'ils ont fondés, ou qu'ils peuvent
> fonder encore» quand ces cultes ne portent pas atteinte à la liberté
> d'antrui ; je reconnais Tordre politique où mes droits propres sont reconnus ; » je ne place au-dessus de cet ordie, en ce qui est de son domaine, aucune puis- » sance surnaturelle capable de m'obliger ; je renonce à toute action personnelle et à 1 toute association dont le but serait de soumettre la vie civile à une croyance re* 9 Bgieose ; et si je viole mon serment, je consens de ce jour que tout devoir posi- » tif de l'État ou de mes concitoyens envers moi soit anéanti. » En même temps que vous imposez cet engagement solennel, déliez hardiment les faibles nœuds qui lattachent encore nos cultes nationaux an droit civil et politique de Rome. Donnez aux religions la pleine indépendance, proclamez une vérité connue de tous les philosophes, celle de la nature essentiellement humaine et morale de la République et du système de ses lois. Nul ne pourra vous reprocher alors que sous le prétexte d'un simple serment civique, vous obligez le chrétien à faire profession d*uBe religion qui n'est pas la sienne*
> Mais ce serment même, nous savons que le chrétien ne peut le prêter ; il ne le prêtera pas. Vous le bannirez alors, en lui permettant de s'établir dans cer» taines régioife de l'Orient, déjà sacrifiées, ou dont la préservation est impossible; car de penser à condamner au supplice cet homme obstiné dans sa foi et qui n'a pas eoBimis d'autre crime, je n'en ai pas le courage. Quand son fanatisme le ramènera parmi vous, vous songerex à vous défendre. Contre le retour de cet étranger, à qui vous aurez interdit le territoire^ la peine de mort sera sans doute la sanction légale. Vous serez dans la plénitude du droit, vous appliquerez avec persévérance et rigueur un système de persécution devenu nécessaire. Je ne prévois que trop qu'il en faudra venir k, cette extrémité. Les sectaires bannis, dont la prétention avouée n'est que d'obtenir la liberté de prier en paix^ sont, au fond, dévorés par on prosélytisme ardent qui ne leur permet pas de souffrir d'autres religions au monde que la leur. A les entendre, ils acceptent tous les pouvoirs du monde, les républiques et les Césars. C'est le langage des faibles, sincère chez quelques-uns. Mais qu'ils aient la force, ils voudront que la terre entière soit régentée par leurs SunoeQlaniê qui disposent déjà d'une grande autorité parmi eux, et qui, électifs maintenant, se recruteront bientôt d'eux-mêmes et prétendront relever de Dieu seul, comme les sacerdoces l'ont toujours fait chez les barbares.
» Ainsi TOUS servirez, vous protégerez la République par les supplices. En attendant le jour des guerres de religion, que préparera le fanatisme refoulé en Orient, vous poursuivrez, sous le coup des dénonciations et des émeutes, ces infatigables missionnaires qui persistent à braver sous vos yeux les dieux de la liberté. Tous vous consolerez en travaillant, par la régénération de l'éducation antique et la vulgarisation de la philosophie, à abréger le cours des tristes années pendant lesquelles l'Empire est hors d'état de résister à ses ennemis intimes. Moi, le mérite et l'attrait de l'œuvre de paix me retenaient à la vie, mais l'horreur de l'œuvre •*a*yjflnfft souleva mon âme et précipite ma destinée.
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j) Vous connaisiez mdn humeur, je n'id plus beioin de tous dire quel je fini* Malheureux quand je punis, malheureux quand je pardonne, depuis vingt ans bientôt que je porte le poids de l'Empire^ ma conscience n'a pas été une heure sans trouble. J'élôve des temples à la Bonté, pendant que le devoir me dit qu'il faudrait peut-être en élever i la Terreur. Ensuite mon cœur dément oe deyoir, et je doute d'une vertu qui serait souillée d'une si cruelle ressemblance avec le erime. Si je vous dis que j'aime la politique de nos philosophes, tracée pour un monde idéal, mais que je hais et méprise cette politique vulgaire qui ment et qui frappe» et pense atteindre le bien à travers le mal, et faire le bonheur des hommes malgré eux, — ce qu'elle croit leur bonheur, souvent à tort ; — si je vous dis que mon vœu serait de pouvoir gouverner par l'amour et la vérité, tout en reconnaissant qu'un tel gouvernement deviendrait comme inutile du moment qu'il serait pos« sible^ m'accuserei-vous de juger la vie avec faiblesse et d*en méconnaître les dures vertus ? ou me plaindrez-vous, en m'admirent, de ce que je me suis élevé par la philosophie à cette dernière supériorité de la nature humaine : être digne de ne point exercer le pouvoir, comme de ne point le subir?... » {Ccstera deiunt,)
La mort de Marcus Auréiius fut aussi fatale à son collègue et à l'Empire que l'avaient été ses iiTésolutions. On le trouva percé de son épée, avec l'Enchiridion d'Epictètos déroulé, près de lui, et une lettre adressée au sénat, dans laquelle, attribuant à des motifs personnels un acte presque ordinaire à cette époque, il dé* clarait continuer son approbation à la politique inaugurée par luUmêmè et par Gaisius, léguait à ce dernier ses biens patrimoniaux^ en témoignage d'estime seulement, car ils étaient modiques ; enfin désavouait de nouveau Gommodus pour ion fils en le déshéritant. Mais déjà Rome était en révolution. Les ennemis du nouvd ordre de choses répandaient le bruit que Marcus Aurelius était assassiné, sa lettre au sénat supposée. On accusait Gassîus. On rappelait à grands cris l'intéressant Gommodus, banni par les intrigues d'un usurpateur. Toute cette émotion de gens trop intéressés pour être crus serait tombée faute d'aliment populaire ; mais la garde prétorienne, soulevée, entoura en armes la maison de Gassius, que oelut-oi avait continué d'habiter, et ne lui laissa que la ressource de se donner la mort à «on tour en implorant des Dieux le retour de Pertinax et la vengeance. Pendant ee temps, Gommodus était proclamé par le sénat, sous la terreur des événements, et lui-même, qui les ignorait, traversait l'Italie déguisé^ pour se tenir prêt à Tappel des ofGciers du prétoh'e, qui conspiraient pour lui. Il s'empara donc de ce pouvoir convoité dès l'enfance, et ne tarda pas à s'y rouler avec fureur. Mais la pensée de Pertinax et des autres généraux empoisonnait ses joies, et, à Rome même, la violence de la réaction devait en abréger la durée,
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Les piFTTcrLTÉs nx la sctence sociale selok M. REaBiRt Speucer. (Voyex le no 1, 5« année, de U Critique phiio^ophiqHe,)
Après avoir énuméré et illustré par d'îfttéreaaviU eiamplea loa « diffieuUéi 4e
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)a science sociale », les unes qui tiennent à l'intelligence et les autres aux passions, M, Herbert Spencer, dans son Introduction, prend successif ement corps à corps les plus puissants des préjugés qui font obstacle à rétablissement de la vérité daos cet ordre de recherches.
Le chapitre des préjugés qui ont leur source dans V éducation est une forte et saisissante exposition de Tespèce d'antinomie créée dans nos esprits par le double courant d'amour et de haine que l'histoire conduit jusqu'à nous, de génération eo génération, et dont nous recevons les effets mélangés par toutes les voies de rexemi^ey des leçons, des habitudes et de la solidarité. Nous avons à vrai dire deux religions : une religion de l'égotsme et de la guerre, avec un culte très-suivi et très-florissant, du petit au grand, chez les individus et chez les peuples ; une religion de l'altruisme et de la paix, consistant principalement en préceptes qu'il est reçu qu'on ne suit point, mais dont il paratt horrible et scandaleux de secouer le joug en paroles. Dans l'éducation, la combinaison de ces contraires produit les effets les plus étonnanta> fidèlement oontinués dans les discours et les actes des gens, La plasticité de l'esprit, si faible quand il s'agit de comprendre des idées ou des mœurs étrangères, est vraiment merveilleuse dans l'aptitude à se mouler •n des habitudes contradictoires, à recevoir et à transmettre des empreintes in* compatibles. On songe involontairement à ces fils télégraphiques traversés par des courants qui ne s'altèrent pas les uns les autres, mais qui sont capables de porter le oui et le non simultanément quand on les en charge.
L'altruisme, ou religion de l'amour, est réfuté par M. S. Ce penseur est fort loin d'être positiviste sur cet article : au moins positiviste à la manière française. 0 met beaucoup d'esprit et de bon sens i montrer les impossibilités logiques dii pur principe de l'abnégation de soi-môme, en admettant que ce principe fût gé^ néralisabld dans la nature humaine, ce que certainement il ne paraît pas être. Le compromis empirique auquel sont arrivés les hommes, entre les maximes d'égoïsme et les maximes d'altruisme, compromis dont les résultats sont si bizarres, doit se changer en une coordination des « deux vérités k> représentées par chacun des deux extrêmes (p. .199). Nous sommes impatients de savoir sur quel fondement de théorie il sera possible à M. S., arrivé dans le cours de sa construction aux Prtftetpes de morale, de coordonner deux ordres de passions contraires sans em« ployer aucun apriorisme du devoir.
Gomme la morale n'est pas encore directement en jeu, l'auteur peut se conten* ter de nous donner pour solution, au lieu du compromis empirique entre la religion d'amour et la religion de haine, que fait le monde, ce môme compromis sous condition de temps, et justifié par la théorie des sélections. Dans le passé, la guerre a, suivant cette théorie, rempli la fonction utile de supprimer les tribus et les individus les moins développés. Elle a servi à perfectionner les sens et l'intelligence, à étendre les sociétés, à plier les hommes à la discipline et au travail et même à faire avancer l'industrie. Mais aujourd'hui la guerre agit dans le sens de la détérioration des races, fortifie l'égoïsme, entretient les habitudes de violence et n'est plus même utile par d les avantages résultant de l'extirpation des races ioférienrei. L'épuration, qui conserve son importance, se poursuit par la guerre vnlmrkUù ; leg «ociétés «ont en concurrence ; 1m mieux douées physiquement,
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moralement et intellecluellement, se propagent rapidement, et les autres disparaissent graduellement, faute de laisser une postérité suffisamment nombreuse »• Cet ordre double de vérités échappant par un côté aux personnes que la religion de la haine influence trop exclusivement, et par un autre aux personnes plus rares qu'anime la religion de Tamour, il en résulte que ceux-ci refusent de rendre jus* tice à la barbarie, et que ceux-là, au contraire, accusent de décadence et de corruption les sociétés qui jouissent d'une longue paix et d'une administration invariable. L'éducation entretient ces deux causes inverses d'aveuglement, et c'est en cela surtout qu'elle fait obstacle à la science sociale, quoiqu'il soit vrai de dire que les autres empêchements agissent aussi, en passant par la filière de l'éducation (203-220).
On remarquera que l'existence d'une science sociale est mise ainsi dans la dépendance de rhypothèse d*un progrès social de l'humanité, fondé sur la concurrence vitale et la sélection des races. Nous pensons, quant à nous, que le double préjugé inhérent aux passions égoïstes et aux passions sympathiques doit être éliminé, quand il s'agit de poser les bases d'une science sociale — tout comme d'une science morale, et pour les mêmes raisons — non point en ayant recours à cette évolution, hypothétique en elle-même, et qui n'a ni une fin certaine à assigner à la société ni un point fixe à offrir à la spéculation sur le bien et le mal, mais en usant de la raison, seule capable d'envisager les principes des relations humaines. Les autres préjugés et obstacles que l'auteur aborde en continuant son analyse ont un caractère plus général et moins lié à son système.
Auguste Comte a fourni à M. S. une illustration très-piquante pour son chapitre des préjugés du patriotisme, et certes on en trouverait difficilemeut une plus concluante, en même temps que plus propre à inspirer au positivisme un sentiment de juste humilité. Citons ce passage (p. 233) : c Une estime excessive de soi-même, tant sous la forme directe que sous la forme indirecte qui constitue le patriotisme, a mené l'auteur (l'auteur de Républiqw occidentale : Système de po^ litiqtie positive) à des erreurs sociologiques étonnantes. Examinez ce plan de réorganisation et de fédération positiviste, dans lequel la France devait naturellement marcher en tête des autres nations ; notez que, selon l'auteur, la transformation dont il donnait une formule si rigoureuse devait s'accomplir dans le cours de sa propre génération ; rappelez-vous ce qui s'est passé depuis lors et examiner les probabilités de l'avenir : vous verrez à coup sûr que le préj ugé du patriotisme produit de grandes altérations dans la conception des phénomènes sociaux. » Après divers traits qu'il cite de la vanité française, et contre lesquels nous ne songeons point à réclamer, d'autant mieux que d'autres nations, et la sienne propre, lui fournissent aussi des exemples frappants de prévention et d'aveuglement, M. S. écrit ces mots h notre adresse : a Tous ces faits nous montrent les fruits d'un sentiment national qui, engendrant la conviction que tout ce qui n'est pas français mérite peu l'attention, exerce une influence désastreuse sur les idées et les progrès de la France. Depuis le morceau emphatique où Victor Hugo intitule la France Sauveur des nations, jusqu'aux déclamations de ceux qui allaient répétant que détruire Paris serait éteindre le foyer de la civilisation, nous retrouvons partout la conviction que la France est le maître, ce qui implique qu'elle n'a pas besoin d'être
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relire. La diflusioa des idées françaises est une chose essentielle pour les autres peuples, la France n'a aucua besoin, au contraire, de s'assimiler les idées des antres. La vérité serait bien plutôt que, plus que toutes les autres, les idées françaises ont besoin de l'influence étrangère pour tempérer ce qu'elles ont de trop arrêté et de trop dogmatique. » Nous introduirions volontiers un amendement dans ce dernier jugement : la France ne se charge que trop bien elle-même de tempérer ses idées, s'il s'agit de l'application, étant la plus routinière des nations, en temps ordinaire, et la plus violente en ses réactions après chaque secousse. Mais ce qu'elle a besoin d'apprendre, c'est l'art de mesurer aux circonstances la partie praticable d*idées ou de principes qui, vus en eux-mêmes, ne sont ni trop arrêtés ni trop dogmatiques, s'ils sont vrais. On sent bien que nous parlons des principes de la révolution, et au surplus la France n'a point la prétention de les avoir mis au monde.
Les préjugés du patriotisme admettent un contraire dans ceux de l'antipatrio-» tisme» comme les nomme l'auteur. Nous croyons ceux-ci moins nuisibles que les premiers, parce qu'ils sont moins répandus et que leurs arguments peuvent servir de stimulants, à la manière des reproches qu'on s'adresse à soi-même. M. S. saisit cette occasion de réfuter les auteurs angjiais qui abaissent leur nation, et il &it lui-m'ême valoir les services rendus par l'Angleterre à la philosophie et aux sciences depuis le commencement du siècle. Nous sommes ici de son avis, et nous l'avons exprimé dans une autre occasion, ainsi qu'il nous fait l'honneur de le remarquer. Nous apprenons d'ailleurs avec plaisir que le préjugé de Tantipatriotisme qui, selon nous, a du bon, n'est pas sans représentants chez nos voisins. Leur réputation la mieux établie dans le monde n'est pas celle de gens qui seraient portés h croire que tout est mieux hors de chez eux (235-260).
Le chapitre des préjugés de classe est plein de considérations justes et pro^ fondes, appuyées d'exemples excellents d'une haute impartialité. L'auteur y montre comment les jugements de chacun sont influencés par sa position d'employettr ou d'employé^ par son intérêt professionnel, etc. Une forme dominante des erreurs relevées dans ce chapitre consiste en ce que ceux qui, se plaignant de leurs maux, en font porter le reproche sur d'autres personnes, ne mettent pas, comme il serait juste de le faire, au compte de la nature humaine sous des conditions données, une conduite qui serait généralement la leur môme, si d'eux aux antres les rôles étaient changés. On voit sans peine les applications de cette remarque aux griefs des ouvriers contre les patrons. L'erreur est ici psychologique, mais il y a de plus une erreur économique, dont la source est la même, chez l'on-* vrier qui voudrait ne jamais s'arrêter dans la poursuite des hauts salaires : c'est que sa position de travaUleur salarié l'empêche de songer à l'intérêt opposé, qui est pourtant le sien aussi, l'intérêt d'un consommateur de marchandises dont le prix s'élève avec les salaires. Mais l'employé direct est porté par ses habitudes d'esprit à se ranger dans la classe des producteurs payés, quoiqu'il appartienne de tous côtés par son intérêt de consommateur à celle des employeurs indirects. L'auteur d'une si juste remarque ne croit pas pour cela devoir condamner les grèves, pas plus qu'il ne s'étonne des actes d'égoïsme ou même d'improbité qui se rencontrent dans les assodations ouvrières, a Tout en soutenant, dit-il, que la politique des
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tradei'tmion» et la conduite des grévistes dénotent une injostiee égale à celte des classes qui font travailler, il est logique d'admettre, et même d*afflrmer, que les mauTaises actions des trades-combinations sont raccompagne^nent inévitable d'une défense forcée. L'égolsme résistant à l'égoTsme commet nécessaitHiment des fautes du genre de celles dont il se plaint ; il est impossible d'opposer une résistance ef' ficace à des procédés durs sans recoorir soi-même à des moyens durs. Il est d'ailleurs hors de doute que les inconoénients des coalitions oixoriéres^-tout grands qu'Us soient, sont accompagnés de certains avantages qui seront suivis dans la suite par de plus grands.,. Le système industriel actuel est un produit de la nature humaine actuelle, et ne saurait progresser plus vite qu'elle. »
L'auteur n'apporte pas moins d'indépendance et de peiypicacité dans l'analyse des préjugés de la classe qui fait travailler que dans celle des préjugés de la classe qui travaille. Nous recommandons au lecteur ce qu'il dit des mattres et des domestiques, du progrès social attaché à la peine croissante qu'on trouve à se faire servir, enfin des illusions et des misères da la vie des riches et des hommes de plaisir, et de l'effet des préjugés de cette classe pour lui dérober la rue des désavantages de l'organisation sociale qui s'écroule et qu'elle voudrait à tout prix soutenir. Elle parvient à la soutenir, en effet, mais seulement dans la mesure nécessitée par l'état des masses qui ne sont a ni asses prévoyantes, ni asseï con« sciencieuses, ni assez intelligentes (3b4-S83). >
Nous serons brefs sur le préjugé politique et le préjugé théologique. Au sujet du premier, M. S, insiste sur les illusions de ceux qui attendent de grandi effets des constitutions et des lois, mais que la complexité des phénomènes condamne à voir sans cesse leurs espérances trompées, parce que les moyens en lesquels ils ont mis leur confiance amènent des résultats qu'ils n'ont pas prévus. L'impuis* sance des gouvernements, l'infirmité intellectuelle des assemblées, Timpossibilité qu'un peuple arrive à se donner par un moyen quelconque des chefs moraux que son propre état moral ne produit pas et ne comporte pas, voilà des faits constamment méconnus par les hommes politiques : leur vue se porte sur la force directrice et ils négligent les phénomènes dirigés, ou prétendus tels, dont l'évolution emporte tout, et dont une évolution supérieure peut seule produire les transformations sociales demandées. Ainsi, pour employer une formule anciennement connue, des deux faces de la force politique : Vaction des mœurs sur les lois, VaC" tion des lois sur les mceurs, c'est à la première exclusivement que M. S. veut reconnaître une efficacité décisive. La seconde de ces actions n'est pas clairvoyante, pense-t-il, et elle est toujours trompée. La première, qui est infaillible et n'a nul besoin d'être clairvoyante, c'est l'évolution (28&-314).
Et c'est encore l'évolution qui a charge de résoudre les difficultés nées du préjugé théologîque. M. S. n'hésite pas à classer dans ce préjugé, les mettant éga* lement hors de cause, les attaques des protestants contre les catholiques et celles des catholiques contre les protestants, ou des dissidents contre les anglicans et réciproquement. Il n'a point de peine à montrer que les passions religieuses peuvent altérer les jugements sociologiques, ici comme ches les Fijiens et les Samoans. Mais si c'est la meilleure manière de s'en affranchir que d'admettre que chaque espèce de croyances a rendu en son temps ou rend encore a de bons services »,
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ce 11*60 est pas une de nature i satisfaire ceux qui estiment que certaine croyance est bonne et vraie en elle-même et restera toujours bonne et vraie à Texclusion de ses contradictoires, et que certaines autres ont toujours été fausses et nuisibles. Toutefois^ rindifférence religieuse implicite, ou, si l'on veut, la négation uoiverselle qu'implique la réduction de chaque croyance à un mérite tout relatif ou de circonstance, ne portent pas l'auteur à penser que révolution sociale doit mettre ûik au rôle des religions dans le monde. Car, à cette extrémité, il aperçoit un autre préjugé qui fausserait le jugement : à saroir le « préjugé antithéologique. » Dans son opinion, les règles de morale et les préceptes de conduite sont trop ineffieaces, la réflexion, la prévision et le bon sens trop étrangers au commun du monde, pour qu'il y ait à espérer que les sanctions religieuses deviennent superflues et qa*on puisse se passer de ce moyen d'action sur les sentiments des hommes. « Un bon système de morale utilitaire ne peut pas encore être imaginé, même par l'élite, et il est tout à fait au-dessus de rintelligence des masses ; » et d'an autre côté les maximes de la conduite humaine, telles que l'expérience et rhérédité les ont constituées pour servir dans les différentes circonstances, ont pour elles une autorité méritée, en ce qu'elles c incarnent > les découvertes faites dans le cours des âges sur les bons et les mauvais effets de chaque manière d'agir. Enfin, l'on aurait tort d'imaginer que la substance du sentiment religieux pût disparaître, car sa cause subsistera toujours. Cette cause, c'est l'obscurité, jointe à Texis tance nécessaire des origines. « L'enfant peut pour un instant, en se cachant la tète sous sa couverture, échapper à la conscience des ténèbres qui l'enviroonent; mais cette conscience, bien que rendue moins vive, subsiste, et l'imagi» nation continue à s'occuper de ce qui est placé au delà des limites de la perception. Une chose comme une religion de V humanité ne pourra jamais faire plus que de bannir pour un moment la pensée d'une Puissance dont l'humanité n'est qu'un produit secondaire et fugitif — d'une Puissance qui poursuivait le cours de ses manifestations toujours nouvelles, avant que l'humanité n'existât, et dont les manifestations continueront quand l'humanité aura cessé d'ôtre. n
En attribuant ainsi, et très-justement selon nous, aux effets du préjugé antithéologique, l'opinion si répandue chez les philosophes d'une évolution historique allant de la religion à la pure positivité, ou le rêve d'une religion humanitaire et v^i^itotre venant en remplacement des religions u/tromofuJaines, M. S. ne renonce pas, Gonune on pourrait le croire, à tirer parti du système de révolution pour nous conduire à des conséquences peu différentes de celles qu'il combat. L'évolution l'eligiense, non plus qu'aucune autre évolution, ne saurait, observe-t-il, éliminer les propres éléments sur lesquels elle opère. Mais cette évolution spontanée n'en aura pas moins pour effet de mettre finalement les théologistes et les antithéologistes d'accord, et de désintéresser ceux-ci de leurs espérances, en même temps que ceux-là de leurs craintes. Attendre une a religion de l'humanité n eomnie « religion de l'avenir, x> c'est s'arrêter à une vue u qui ne i^epose ni sur l'induction ni sur la déduction. » Mais si nous désirons savoir comment les idées de Cause et d'Origine, ces principes de religion qui se sont lentement transformés dans le passé, continueront à se transformer dans l'avenir, sans jamais disparailrc, nous le pouvons : « Nous n'avons qu'à observer qu'il y a eu jusqu'à pré-
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sent décroissance dans le caractère concret du sentiment religieux, pour conclure que, dans l'avenir, ce caractère concret diminuera encore, laissant un résida de conscience pour lequel il n*est pas de forme convenable, mais qui n*en est pas moins persistant et puissant (34 5-336).
Déclarer que révolution doit conduire le sentiment religieux du concret à l'abstrait, ne lui laisser en conséquence, à la fin, qu'une existence sans forme, c'est dire que la religion n'aura plus d'objet déterminé et que la croyance s'étendra dans lé vide, gardant ceci pour toute affirmation : que ce vide est quelque chose et que ce rien de la connaissance est le. principe du monde. L'expérience et les sciences se réservent tout le surplus du domaine universel, d*où les religions positives sont exclues, puisqu'elles prétendraient avoir des objets concrets. M.Gladstone a^t-ii eu tort de caractériser ce système par une ingénieuse plaisanterie que nous rapporte M. S. lui-même? « Ceci rappelle (M. Gladstone parle de la place faite à la religion, comparativement à la science, et de la transaction proposée par M. S. pour réconcilier ces deux adversaires), ceci rappelle, dit-il, la vieille anecdote de cet homme qui, voulant se débarrasser d'un importun, lui dit : Monsieur, ma maison a deux côtés et nous allons nous les partager. Vous prendrez le dehors, d La réplique de M. S. est ingénieuse aussi, mais pourquoi refuse-t-il de sentir le sel de l'argument? a La comparaison ne me paraît pas du tout heureuse, dit-il, car elle admet une interprétation exactement opposée à celle que M. Gladstone a dans Tesprit. La doctrine qu'il combat est que la science, incapable d'aller plus loin que le dehors des choses, ne pourra jamais atteindre ni même concevoir la puissance qui réside on elles ; cela étant, on pourrait représenter exactement la situation respective de la religion et de la sdence, en faisant de la comparaison une application retournée (p. 425). > Très-bien, voudrions-nous répliquer à notre tour ; mais votre application retournée consiste simplement à soutenir que le dehors a plus de prix que le dedans, à cause de ce qu'il renferme de puissance abstraite et absolument indét irminable. M. Gladstone appelle côté du dehors celui qu'on ne lui offre que vide de toute réalité concrète ; le côté du dedans, la maison, c'est, au contraire, tout ce qu'il est possible de déterminer, et M. Gladstone a le droit de se plaindre qu'en le livrant à la science, à l'exclusion des croyances religieuses, on mette celles-ci à la porte, avec invitation à remercier (1).
Nous nous sommes légèrement écartés de notre sujet, qui était l'exposition det difficultés de la science sociale, au point de vue de M. S. Elles sont tellement graves pour la plupart et si fortement déduites, qu'elles semblent avoir pour inévitable conclusion l'impossibilité des prévisions, par conséquent de la science, et le triomphe du principe conservateur, l'évolution devant faire son œuvre toute seule et ne pouvant qu'être entravée par nos fausses mesures. Mais il faudra voir cela de plus près en étudiant les chapitres que l'auteur consacre non plus aux difficultés» mais à la préparation de la science sociale.
(i) Voyes notre article sur la question, n<* 17, première année delà Critique philoso* phique.
Le rédacteur-gérant : F. PiLLo:*.
lAUiS. — riiraiMciiis tu e. ukurisit, bub kioiiob, S
h"-* ANNP.E. 27 AVRIL 1876. R» 13
POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE
NOTES DIVERSES
Dans une conférence donnée dernièrement par Louis Blanc et Victor Hugo pour renvoi d'ouvriers français à l'exposition de Philadelphie, le grand po6te a répandu sur un public enthousiasmé ce flot d'antithèses, les unes belles et très-belles, les autres qui ne se distinguent ni par la justesse ni par le bon goût, mais qui toutes ont ce mérite d'exprimer de hautes pensées, de nobles espérances pour l'humanité et la patrie, et de comroaniquer aux auditeurs une flamme généreuse. Nous avons eu seulement le déplaisir de rencontrer dans le discours de Victor Hugo une pensée, noble en elle-même, et à sa place sur les lèvres de Tardent promoteur de l'amnistie, mais malheureusement appuyée sur cette théorie optimiste de l'histoire qu'il faudrait laisser aux adversaires de la Révolution et de la raison. Ce sont eux, en effet, hégéliens, saints-simoniens, doctrinaires, socialistes de l'évolution et de l'aulorilé, qui l'ont donnée pour mot d'ordre à la grande réaction menée par le xix* siècle contre 1 esprit du xvm*. Tout mène à bien, et tout est bien qui mène à bien, dans le cours de l'histoire : nulle maxime, selon nous, n'est mieux faite pour décourager l'humanité des eff'orts héroïques sans lesquels elle ne parviendra jamais à substituer la justice sociale aux habitudes solidaires de la guerre et de la haine.
Voici le passage, dont le sentiment est plus louable que la doctrine :
« H ne sortira pas de nos lèvres une parole de rancune et de colère. Ce que fait l'histoire est bien fait. Dix-huit siècles de monarchie finissent par créer une force des choses, et, à un moment donné, cette force des dioses abat l'oppression^ détrône l'usurpation et relève cet immense vaincu, le peuple. Elle fait plus que le relever, elle le couronne. C'est ce couronnement du peuple que l'on appelle la République. La souveraineté légitime est aujourd'hui fondée. Au sacre d'un homme, fait par un prêtre. Dieu, l'étemel juste, a substitué le sacre d'une nation, fait par le droit. »
Ce serait une œuvre peu digne de l'éternel juste que d'avoir fondé la
ciiT.paiLOt. t. . 13
19& KOTES DIVERSES.
souveraineté légitime^ et sacré une nalion par le droit, en prenant pour instruments Tinfatuation d*un empereur, la vanité dévole d'une femme, la corruption d'une armée, la discipline d'une autre, Thabileté d'un ministre, la science d'un général, ensuite l'obstination d'un prétendant, la division des chefs d'une oligarchie et finalement les sages réflexions de M. Wallon I Car il a fallu tout cela depuis six ans pour relever et couronner cet immense vaincu, le peuple français. Il est à plaindre, ce pauvre peuple, s'il n'a pas pour garder sa couronne de meilleures garanties que les accidents historiques par la main desquels Dieu la lui a fait remettre !
Si la force des choses abat Toppression, la force des choses aussi Rétablit et la rétabliL Ne comptons pas sur cette force, à moins que nous ne la conduisions. Dix-huit siècles de monarchie n'ont pas créé la force des choses qui a détruit la monarchie à un moment donné ; mais les sentiments et les doctrines de liberté et de civilisation qui avaient pré* cédé de beaucoup les dix-huit siècles de monarchie, et que ni la monarchie, ni l'Église n'avaient pu détruire, ont fait irruption par la Renaissance et par la Réforme. Cette force des hommes — non pas des choses — après mille tentatives avortées, a rendu les conditions de la liberté au monde; elle seule peut les conserver et les développer. La force des choses, c'est-à-dire des habitudes et des traditions, lui est ordinairement contraire : elle doit la surmonter.
Ce que fait l'histoire n'est pas toujours bien fait. Victor Hugo ne croyait pas à cette infaillibilité morale de Thistoire quand il protestait contre la lâcheté de tout un peuple :
J'accepte l'âpre exil, n'eût*il ni fia ni terme ; Sans chercher à savoir et sans considérer Si quelqu'un a plié qu'on aurait cm plus ferme, Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
Si Ton n'est plus que mille, eh bien I j'en suis. Si même Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ; S'il en demeure dix, je serai le dixième ; Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là !
L'auteur de ces vers sublimes ne se préoccupait pas alors de ce que pouvait faire l'histoire. Il faisait^ lui, son devoir. Et en effet l'histoire est une masse confuse qui ne veut et ne fait rien. Ce sont les hommes qui font, et ce que font les hommes n'est pas toujours bien fiait.
Après le grand auteur, un petit écrivain : petit, très-petit. Après l'aigle^ l'insecte, dirait Victor HugOi
NOTES DIVERSES. 19S
tin membre du conseil municipal de Reims a appelé FaUenlioû de ses collègues sur un petit livre intitulé Prêtres et nobles, qui aurait été distribué dans quelques écoles communales de cette ville. On y Ut, sous la signature d'un ihonseigneur clérical, prêtre et noble bien connu, que les révolutionnaires et les républicains a sont en pratique la même chose b^ à savoir des ennemis de la religion, des sciences, des lettres et des arts; des gens remarquablement bêtes pour la plupart et presque tous pétris de vices. Ce jugement» vu la source dont il vient, est emprefnt d'une cer« taine modération. Mais voici un appel au fanatisme qui cesse d'être plaisant. Ces révolutionnaires^ dit l'auteur du petit livre à l'adresse du peuple et des écoliers, a sont tous des gueux qui n'ont rien à perdre. Ils n'ont d'autre but que d'attraper, à droile ou à gauche, le plus d'argent possible. £t que font-ils de cet argent, de cet argent volé? Us boivent, ils mangent, ils se vautrent dans toutes les débauches, comme des êtres immondes qu'ils sont, et, l'ivresse dans le corps, la révolte dans la tête, tarage dans le cœur, le blasphème sur les lèvres, le fusil ou la pique dans les mains, les pieds dans la boue, le démon dans Tâme, ils crient: Vive la liberté I Tive la République! »
Excitation à la guerre civile, excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres, ces termes de la loi semblent faiblir pour qualifier la manière dont ce prêtre parle des républicains, dans un pays où ils feraient la majorité du corps électoral et des grands corps de l'Etat, mais où la République compte beaucoup d'ennemis dansles châteaux, dans les églises et malheureusement encore ailleurs. On se demande quels discours, quels outrages il serait possible d'imaginer et de jeter à 4a face du parti dont on n'est pas, si l'on tenait à mettre un minimum d'intervalle entre la parole violente et l'acte violent, entre la phrase et le coup de fu* sil?On ne trouve pas mieux que ce langage des petits livres de ce conserva* teur. Ainsi les républicains sont peints aux esprits faibles comme des être damnéspour lesquels la transportationseraitévidemment une peinedouce. Jadis, c'est le vieil esprit clérical, les institutions salutaires de la torture et du bûcher auraient plus sûrement délivré le monde de cette race impie. De tels sentiments, qu'on est bien en droit de prêter à qui écrit de ce style, répondent exactement, comment ne s'en aperçoit-il pas? à la haine qui devait animer les assassins des Otages sous la Commune. Ces égarés n'avaient probablement pas meilleure opinion d'un évêque, d'un jésuite ou d'un monseigneur que ce monseigneur ne paraît l'avoir d'un révolationnaire ou d'un républicain, qui est, dit-il, a en pratique la même chose». Seulement Terreur de ce prêtre et de ce noble est moins excu' sable, et, pour le supposer sincère, il faut le ranger charitablement parmi les « gens remarquablement bêles >, car il s'en trouve aussi de ceux-là dans la caste dont il est. En tout cas, c'est un rôle peu enviable pour un eonserrateur que d'attiser ainsi les plus mauvaises passions, et poui*