LA SITUATION POLITIQUE DE LA FRANGE
vus IT JDGÉE DU DEHORS
Les récents éTénements en France méritent la plus sérieuse «ttentioD. Un problème politi<iue y est en débat de la plus haute importance à la fois pour l'Angleterre et pour toutes les nations continentales. Réussira-t-on à fonder définicirement la République dans un grand pays qui a été pendant des siècles accoutumé à la monarchie? c Mais, vont répondre les républicains français, la question est résolue une fois pour toutes. Regardez la Chambre des députés. Nous sommes 330; 92 bonapartistes, 68 orléanistes, 36 légitimistes; en tout pas pins de 1 80 monarchistes. Nous avons ainsi une mi\jorité de deux tiers, et nous avons aussi la nugorité dans le Séoat. Nous sommes par conséquent les mattres ; non« seulement nous maintiendrons les institutions républicaines, mais nous aurons un gouTcmement républicain. » Le moment où chacun dit que la République est définitif ement établie est le plus opportun possible pour demander si elle durera. Las monarchistes Font mise au monde sans le vouloir; les républicains peuvent la tuer sans le savoir.
M. Guisot, qui a détruit la monarchie par peur de la République, reconnaissait cependant que la République qu'il redoutait était la phis noble forme de gouvernement. Si, comme le proclament les constitution^ des pays libres, tous les pouvoirs émanent de la nation, la logique veut que celui qui exerce le pouvoir exécutif soit aussi choisi par la nation. L'hérédité et l'irresponsabilité de la couronne, en la plaçant au-dessus de la volonté nationale, sont évidemment une inconsé*qu -nce dans un pays de self-govemment. Plus les citoyens deviendront instruits et conscients de leurs droits, plus ils se montreront fermement résolus â diriger les affaires publiques soit par eux-mêmes, soit par des délégués de leur propre choix ; moins ils seront disposés à laisser tomber ces pouvoirs dans les mains d'un monarque agissant indépendamment d'eux. Le système républicain semble donc l'idéal vers lequel toutes les nations s'avancent d'un pas plus ou moins rapide.
Nous devons cependant confesser que l'histoire ne confirme nullement ces anticipations. Nous avons vu nombre de républiques se changer en monarchies ; il n'y a pas d'exemples d'une grande monarchie réussissant à se transformer en une république durable. Au moyen àge^ l'Europe était du nord au midi pleine de républiques. De ces républiques il ne reste que la Suisse. Deux grandes nations, la France et l'Angleterre, ont tenté avec d'héroïques efforts de fonder la RépubUqne. Toutes deux ont échoué, et la France a échoué deux fois. La grande république polonaise a été partagée, et Rulhière, en écrivant son histoire, a pensé qu'il ne pourrait trouver de meilleur nom pour la désigner que Y Anarchie de la Pologne. Chacun des grands chocs que l'Europe a subis a été fatal à une république, tant leur constitution semble délicate et peu adaptée pour braver les tempêtes de
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fépoque moderne. Les guerres entreprises & la fin du dernier siècle pour fonder de nouvelles républiques se sont terminées par la mort yiolente de presque toutes les andennea, et la guerre de 4 866 a fermé la carrière des deux qui surviyaient encore en Allemagne : Francfort et Hambourg.
Sans doute, de Tantre côté de l'Atlantique, de nouYelles républiques ont sorgi^ mais celles d'origine latine traînent une existence qui est consumée par l'anardne, sans même être en état d'établir un gouvernement assex fort pour assurer l'ordre. La grande République anglaise seule a prospéré, et son déyeloppement a été si prodigieux, qu'il a rempli d'espérance les amis de la démocratie. On ne doit pas oublier toutefoist que les ÉtaU-Unis ont joui d'avantages tout à fait exceptîonnela que nous n'avons pas besoin en ce moment d'énumérer. Que faut-il donc conclure des faits? Ce n'est pas que la France doit désespérer de fonder la Répul^qoe, mais uniquement ceci, que les républicains français doivent être persuadés que le succès de leur entreprise présente d'énormes difficultés et demande une perspicacité et une prudence infinies. La France est tenue de rester une Répu- Idique sous peine de déshonneur et de ruine, car si le régime existant devait succomber, r£mpire en serait Théritier. Et que pourrait être l'Empire entre les mains d'un jeune homme sans expérience et d'une femme qui est ignorante, bigote et passionnée? Deux dangers menacent la République : d'un cêté^ Timpatience des républicains ; de l'autre, les alarmes des conservateurs. Les Français en général, et apécialement ceux qui s'appellent eux-mêmes enfants de la Révolution, sont, comme chacun sait, doués d'un esprit d'abstraction excessive et de logique déplacée. Cet esprit les conduit à exiger la réalisation de leurs idées, sans donner aoeme attention soit à la nature des choses, soit aux réactions qu'ib peuvent pro* vaquer. Sîtêt qu'ils pensent qu*ils ont la vérité et le droit de leur cAté, tout doit céder. PériuetU les eoUmies plutôt qu'un principe! cela résume cette politique héroïque, mais impraticable.
La pusillanimité des conservateurs constitue un autre danger. Sitôt que la protection d'un gouvernement oppressif et répressif vient à leur manquer, ils sont certains que tout est perdu. Le spectre rouge est pour eux un objet de vraie terreur, comme sont les fantômes pour les petits enfants. Ils ont peur du partage de la propriété dans un pays où les propriétaires forment la ms^jorilé do la nation. Ce sont eux qui ont poussé le pays dans les bras de Louis-Napoléon par peur des par» tageux. Aujourd'hui les sectes ne donnent pas signe de vie. Le socialisme n'a pas même montré son drapeau aux dernières élections. Le communisme paraît mort« Les conservateurs ne laissent pas d'être effrayés. Les souvenirs de la Commune — qui, k U vérité, ne sont pas très-gais — hantent leur esprit et les font trembler* Après le ministère Dufaure, ils voient Gambette ; après Gambette, Naquet ; après Raquet, les incendiaires de la Commune rappelés par une amnistie.
Ces alarmes sont puériles, diront les républicains. Dans les deux Chambres, la nuyorité est républicaine, mais d'un républicanisme modéré et raisonnable. La •France n'a jamais été plus tranquille, plus sérieusement appliquée à l'industrie, moins troublée par les factions. Nous ne pouvons tenir aucun compte de ces craintes sans fondement. — Malheureusement, ces craintes sont un fait, et nous devons toojoon tenir compte des iaits, quelque absurdes qu^ils puissent être. De
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teUes appréhensions peuTent atoir deux conaéquences également flcheuses. Voici la première : Les consenrateurs sont les riches, et ce sont les riches qui soutiennent ces arts de luxe dont Tiyent les grandes villes^ et surtout Paris. C'est la confiance des riches qui maintient les prix, et ce sont les prix élevés qui font aller Pindastrie. Le mécanisme existant de l'échange , l'organisation industrielle est chose trèsrparfaite, mais en môme temps trè»-compliquée ; il en résulte qu'elle est très-exposée au dérangement. Pendant deux ans la France a été rassurée. L'activité économique a pris un essor étonnant. Inspirer de Tiaquiétude pour l'avenir, c'est arrêter cet essor, et alors on commence à crier : c Gela ne peut aller ainsi. La vraie république, la république gouvernée par les républicains, tue le crédit^ entrave l'industrie > appauvrit le pays. Combien les affaires allaient mieux sous l'empire I etc. »
La second danger qui peut résulter de ces alarmes est qu'elles peuvent avmr sérieusement prise sur l'esprit du Président. Ce -côté de la question est difficile à tirer au clair ; il est plein d'éléments inconnus, mais chacun sent vaguement qu'il y a Ift un péril. Jusqu'à quel point le Président admet-il la pratique du système cou* stitutionnel qui donne à la Chambre le droit d'imposer des .ministres . au pouvoir exécutif T Se résîgnerait-il à un ministère Gambetta 7 II n'y a pas bien des mois que M. Bufiet déclarait à la Chambre que le Maréchal ne se prêterait jamais à être l'instrument du radicalisme. Le Président lui écrivit une lettre de félicitation pour .ces paroles, quoiqu'elles continssent sans nul doute la menace d'un coup d'État. Maintenant que le pays a donné une grande majorité à ceux que H. Buffet appelait les radicaux,, le Président peut avoir changé de sentiment, mais il peut aussi croire à un danger social qui ne pourrait- être conjuré que par sa main. Un mot piquant •lui est attribué qu'il n'a probablement jamais prononcé, mais qui traduit peut-ôtre ses impressions : répondit naguère : j'y suis, fy reste. Aujourd'hui j'y reste, mois je n'y suis plus. Les soldats, sur le continent, n'aiment pas et ne peuvent pas aimer le système constitutionnel. L'esprit d'une armée est différent de celui d'un parlement. Dans l'armée, le chef commande et les subalternes obéissent. Au parlement tout est discussion et critique. Une chambre qui obéit et ne discute pas, comme le Corps législatif sous le premier empire, est un leurre, ne sert qu'à masquer la déception. Une armée qui discute et qui n'obéit pas est un danger public. 11 y a donc nécessairement, au moins à l'état latent, antagonisme entre l'armée et le parlement. Il est certain que le Président ne peut sentir de sympathie pour le .Sénat ou pour la Chambre, avec lesquels il est appelé à gouverner. Un général accoutumé à commander est mal préparé à jouer le rôle délicat, subordonné, effacé • d'un souverain constitutionnel auquel la majorité impose des oûnistres.et des lois.
Il est peu vraisemblable que le Président ait l'intention de faire un coup d'État en sa propre faveur. 11 n'est pas en position de fonder une dynastie. H n'y gagnerait d(me rien. Mais exaspéré par les exigences des membres de la gauche, alarmé des agitations qu'ils pourraient provoquer, il pourrait consi- ^ dérer comme son devoir de prendre d'énergiques mesures pour « sauver le pays ». ' Déjà il s'est rencontré des personnes autour de lui pour lui donner des conseils de ce genre, et il n'en manquera certainement pas dans l'avenir qui lui diront en toute bonne foi que cette mission s'impose à sa conscience