‹ Critique philosophiqueChapitre 38 sur 164 · LA SITUATION PQLITIQVS PB LA FRANGE · texte numérisé non relu

LA SITUATION PQLITIQVS PB LA FRANGE

Lorsque nous nous oeonpons des affaires du continent noua devons toujours tenir compte de ce fait indéniable que le systôme constitutionnel est à la merci de l'armée et ne subsiste que par la tolérance du pouvoir exécutif. Un magistrat suprême investi du commandement en ebef des troupes arrive toiyours, sHl s*y applique, à s'en faire aimer, et de ce oboment il est en son pouvoir de balayer tout parlement qui peut le contrarier. D'instinct, les officiers sont attachés au pouvoir exécutif, parce que ce pouvoir tient l'épée, et qu'Us ont peu d'amour pour ceux qui discutent et rognent les dépenses militaires. Quant aux simples soldats, à moins d'une très-puissante idée qui emporte le pays tout entier et dont ils subissent l'action en même temps que les autres citoyens, ils suivront leur chef. 11 fuit de là qu*un parlement doit toujours éviter d'acculer le pouvoir exécutif à une extrémité.

Ce cas supposé, un coup d'État ne serait pas impossible, si les intérêts conserva» teurs étaient k ce point alarmés que le maintien de la République parût un danger social, et si en même temps le Président se voyait forcé de contresigner des mesures qu'il regarderait comme un déshonneur d'approuver.

La déclaration de guerre du journal de Gambette contre le ministère Dnfaure paraît être une erreur. Ce sont les monarchistes qui ont tait la République; ce sont les parlementaires et non les républicains de la veille, les républicains purs» qui sont les plus capables d'y accoutumer la Franoe. L'heure n'est pu encore ▼enue de songer i un ministère Gambette. M. Gambette aura plus dc puissance et d'iolhienee réelle à la tète de ses amis à la Chambre que dans un poste où il se trouverait impuissant à satisfaire ceux qui l'y auraient porté. On l'a vu conduire la campagne électorale avec une telle habileté, une telle modération, une telle sAreté de jugement qu'une masse de préjugés contre loi a déjà disparu. Mais nous avons à observer quelle sera sa ligne de conduite, maintenant qu'il est à la tête d'nne nombreuse armée dans la Chambre. La politique raisonnable consisterait à s'abstenir de renverser le ministère tout en exigeant de lui les mesures propres à la consolidation des institutions républicaines.

On a dit que les élections à la Chambre avaient une tendance anticléricale bien marquée, et en fait, comme le clergé soutenait partout les ennemis de la République, il se trouve partager la déroute de ses alliés. Les républicains sont presque tous d'opinion que des mesures doivent être prises pour arrêter le progrès de rultramontanisme qui a été si systématiquement fttvorisé sous chacun des précé« dente régimes. Mais quelles mesures? Pour combattre l'action politique de TÉglise qui, suivant les décisions de son chef infaillible, est hostile à toutes les libertés modernes, il y a, semble-t-il, deux moyens : le premier, qui pourrait être appelé le système américain, est de séparer complètement l'Église de l'État, et dignorer l'existence même des différeniewsectes. Le second, au contraire, est de fortifier raction de l'État sur les diverses Églises ; de les soutenir, d'une main, en tant qo'ettes répandent dans le peuple des notions morales et religieuses, et, de l'autre main, de les contenir, toutes les fois qu'elles tentent d'intervenir dans les affaires politiques. C'est le eystème qui est maintenant appliqué en Prusse, et qui fut suivi par Louis UV dans les articles de 1683 et ensuite par Joseph II en Autriche, et par Guillaume dans les Paye-Bas.

En France, la séparalion de l'ÉgUse d'avec l'État a été inscrite dans le pro»

200 II SITUATION rOUTIQUI DE U FRAlfCB.

gramme de presque tous les répubiicaiiis, aussi bien que de plusieursjîbéraox modérés comme Laboukye et Prcssensé. Elle commencerait par la suppression da budget des cultes. A présent Gambetta lui-même déclare que c'est une mesure à ajourner; et il a probablement raison, car elle donnerait naissance à de violentes lottes et à des résistances désespérées, qu'il s'agit d'éviter par tous les moyens au début d*un régime qui est encore nouveau et exposé à de dangereux hasards. C'est dans le champ de l'éducation nationale que l'on doit arrêter les empiétements de l'oltramontànisme, car en aucun autre champ ils ne sont plus dangereux. Quiconque est maître de l'éducation est maître de l'avenir. Avec le présent Sénat, il sera probablement impossible d'abroger la nouvelle loi sur l'enseignement supérieur, si détestable qu'elle soit ; mais on peut remédier & son défaut principal en restituant les examens aux professeurs de l'État. Les jurys mixtes qui ont été adoptés pour conférer les grades académiques sont le plus mauvais de tous les systèmes, comme l'expérience le montre en Belgique. Quelques partisans de la loi Wallon qui siègent au Sénat, IL Laboulaye entre autres, ont résisté à cet article, et aideraient probablement à l'abolir. On peut soutenir cette thèse que l'exercice des professions libérales devrait être complètement libre ; mais si nous croyons que les examens sont nécessaires comme garanties de capacité professionnelle, c'est l'État seul qui peut par ses représentants décider si ces garanties sont réelles. Les institutions privées doivent être soumises au contrôle et non l'exercer. L'instruction supérieure doit être complètement réorganisée sur la base des anciennes Universités, telles que celles de l'Allemagne d'aujourd'hui et de la France des anciens temps. Elle doit être libéralement dotée et élevée au niveau des institutions scientifiques des autres pays. L'instruction primaire doit être soustraite à l'influence prédominante du clergé et retirée des mains des petits Frères qui prennent peu à peu la place des instituteurs laTques. On doit déclarer l'enseignement libre et obligatoire, comme M. Duruy désirait le faire au temps de l'empire. La République ne peut être solidement établie ni produire de bons résultats que par la diffusion générale des connaissances.

La déclaration de principes communiquée aux deux chambres par le cabinet Dufaure a été conçue dans un excellent esprit et bien accueillie des journaux de toute nuance, à l'exception de la Bépublique française. Ce qui est satisfaisant dans ce document au point de vue européen, c'est qu'il est absolument pacifique. Gambetta lui-même parle dans le même sens. La France parait appliquée àconceur tré toute son activité sur l'œuvre difficile de sa rénovation intérieure. Celte attitude de l'opinion publique est un sérieux gage de paix pour cette cause, entre autres, qu'elle enlève à l'Allemagne tout prétexte, et ce qui est plus important, toute raison de désirer ou de vouloir la guerre. ...•

Dans la chambre précédente, les républicains extrêmes se sont rapprochés des modérés. C'est ce qui a eu lieu aussi dans le pays, et c'est ce qui se produira dans la présente assemblée. Sans douie il est arrivé à des minorités de se trouver transformées en majorités dans un court espace de temps, comme on l'a vu souvent dans les différentes assemblées de la Révolution. Mais à cette époque l'opinion et le courant des chosesétaienl aussi hostiles au gouvernement qu'ils lui sont au^urd'hui favorables. Le besoin de changement était alors aussi impérieux que le besoin de repos

BIBtlOGlUPHUL 201

Test mmlaiimt. G*6tl pourquoi ni la minorité bonapartbto ni la minorité radicale n'ont de chanee d^arri^er à former une majorité. La riolence seulement et de grosses imprudences pourraient fortifier le bonapartisme dans le pays. Un éminent puMiciste, M. Dupont- Wfaite résume ainsi ses Tues optimistes à la fin d'une lettre adressée à celui qui écrit ces lignes, a Le parti républicain augmenté et fortifié, eooune il Test, de tant d'auxiliaires monarchistes, de tant de personnages eonsidérables» pourrait bienlét doTonir ce que le parti libéral fut sous la restauration; c'est«à-dire sérieux, pratique, rassurant, capable en un mot de gouferner la France comme elle a besoin d'être gou? emée pour sa propre paix ni |>our celle de l'Europe. •

(Traduit de la ForMghily BeDtew, avril 1876).

BlBIilOGBAPIlIB

Lh oaiouon paibiaecaus aa L'ioiAnii, d'après M. Sujujwt Marne, (Vojes le n* 52, A* année, de la Critique philosoj^hique,)

Nous continoons nos extraits des parties du beau livre de V Ancien droit qui sa rapportent aux plus hautes généralités de la philosophie de Thistoire. Il s'agit aujoardliui des origines patriarcales, en tant que démontrées par l'histoire du droit. Peu de points ont plus d'importance, à raison surtout des idées a prioi-î, fort différentes, que l'éfolulionnisme est parvenu à répandre et qui sont dénuées de fon* déments historiques. Noos n'aurons que de trés-bréves observations à joindre au passage capital dans lequel M. Maine a traité ce sujet (p. 1 4 5).

• Le résultat des preuves tirées de la jurisprudence comparée est que la condition primitive de l'espèce humaine fut ce qu'on appelle l'état patriarcal. Sans donte, la théorie de cet état se fonda à l'origine sur l'histoire biblique des pa^ trisrches hébreux dans la basse Asie; mais son origine biblique était nn obstacle à ce qu'elle fût accueillie comme uae théorie complète, car la majorité de ceux qui, jusqu'à nos jours, ont étudié avec le plus de soin la théorie des phénomènes sociaux, étaient sous l'influence de préjugés puissants contre les antiquités hébraïques, ou désiraient ardemment établir leurs systèmes sans s'appuyer sur l'histoire religieuse. Aijgourd'hui même on est peut-être disposé à déprécier ces documents, ou plutôt à n'en pas tirer de généralisation comme formant une part des tradîtiona d'un peuple sémitique. Il faut remarquer toutefois que les docu- Bients relatif à l'ancien droit viennent presque exclusivement des instilutions de sociétés appartenant à la race indo-européenne, puisque la plus grande partie nous rient des Romains, des Hindous et des Slaves ; et la difficulté, dans l'état des coanaissanees, est de savoir où s'arrêter, de dire de quelle race d'hommes on ne doit pas aflbnier que la société dans laquelle ils furent primitivement unis n'avait

302 BIBL10GBAPHIB,

pfts la ferma patriarcale.. • Les points qui ressortent nettemeiit de i'histdre sont les suivants : — ' Le parent mâle le plus âgé, l'ascendant le plus vieux est mattre absolu dans sa maison ; il a le pouvoir de rie et de mort sur ses enfants et leur lanuUe aussi bien que sur ses esclaves, et en réalité les relations du père au lia •et du mattre à reaclave ne diffèrent guère en autre chose ^pe dans la eafêtM 4« fils de derentr ou jour chef de {aasifle kunoênie. Las troupeaux des enfsnts appariiennent au père, et les biens du père, qu*i1 possède plutôt comme magistrat que comme propriétaire, sont également partagés après sa mort entre ses descendants au premier degré, le fils atné recoTant quelquefois une part double sous la nom de droit d^ainesse, mais n*ayant plus généralement d'autre ayantage héréditaire qu'une préséance honorifique. On peut tirer des récits de rÉcriture cette conséquence moins apparente : qu'ils nous mettent sur la voie des premières atteintes portées à la puissance paternelle. Les fsmilles de Jacob et d'Ésaû se séparent et forment deux nations ; mais les familles des fils de Jacob restent unies et deviennent un peuple. Gela ressemble au premier germe d'un État, ou d'une république, et d'un ordre de droits supérieur aux relations de famille.

D Si j'essayais d'exprimer en peu de mots les caractères spécialement juridiques de l'état dans lequel les hommes se montrent à l'origine de l'histoire, je me contenterais de citer quelques vers de VOdyssée : u Us n'ont ni assemblées pour le » conseil ni thémistes, mais chacun a juridiction sur ses femmes et sur ses enfants )) sans se soucier des autres. » Ces vers s'appliquent aux Gyclopes, et je n'exprimerai peut-être pas une idée trop fantastique si je dis que, pour Homère, les Cyclopes sont le type d'une civilisation étrangère moins avancée que la sienne ; car la répugnance presque physique qu*un peuple éprouve pour les hommes dont les mœurs diffèrent beaucoup des siennes se manifeste en ce qu'on les considère comme des monstres, comme des géants ou môme comme des démons, ainsi qu'on le voit presque toujours dans la mythologie orientale. Quoi qu'il en soit, ces yen résument les indications que nous fournissent les antiquités juridiques. Les hommes paraissent au commencement en groupes isolés sous le pouvoir du père de famille. Sa parole est le droit, mais non encore dans la condition de ces thémistes que nous avons analysés dans le premier chapitre de eet ouvrage (i). Lorsque nous arrivons à l'état de société dans lequel ces conceptions primitivea du droit paraissent formées, nous les trouvons enveloppées du mystère et de la

(!)?.&: « Dans Tenfence du genra humain, les hommes ne concevaient une aetlon soutenue ou périodique qu'en supposant Pexittence d'une personnalité dont cette action élait l'œuvre. Ainsi le vent qui soufflait était une personne et une personne divine... Ûa comprend le monde moral comme le monde physique. Lorsque le roi tranchait un diflé* rend par une sentence^ on supposait que son jugement était le résultat d'une inspiration divine. La pertonne qui dictait les sentences des rois on des dieux, les plus grands des rois, était Tbémis. L'emploi du pluriel Thémistes montre la nature particulière de cette coneep* tion. Les Thémistes sont les sentences elles-mêmes dictées au ju^e par la divinité. On parle des rois comme s'ils avaient à leur disposition, pour s'en servir au besoin, une provision de Thémistes ; mais 11 faut bien comprendre que ce ne sont pas des lois, ce sont des jugements. Zeus,ou le roi sur la terre, dit M. Grote, n'est pas un législateur mais un juge.» Ne serait-ce pas là TelTet moins de l'absence de l'idée d'une législation, que d'un accord encore sufflsant sur le contenu fort simple de ta loi? On aurait tort d'oublier qu'il s'agit ici de la race éthique même où s'opéra le passage des ftiuwrsç aux vo'pkot.

sponUnéUé qni semblent caractériser les ordres d'un père tout-puissant; mais, en même temps, comme elles viennent d'un souTeraiii, elles supposent l'union de groupes de famille dans une organisation plus éiendae. La première question qui se présente ensuite est de savoir quelle est la nature de cette union et quel est le degré d'intimité qu'elle suppose. C'est là justement que le droit primitif nous rend un de ses plus grands services et remplit une lacune qui, sans lui, n'aurait pu être remplie que par des conjectures. Toutes les parties de ce droit contiennent les indications les plus claires pour attester que la société des temps primitiCi n'était pas une collection d'individu»^ comme celle de notre temps. En réalité, et an point de vue de ses membres, c'était une agrégation de familles. On peut exprimer le contraste d'une manière plus claire en disant que Vumté de Vcoidenne tociélé était la famille^ et celle de la société moderne Vindividu. Nous devons nous préparer à trouver dans l'ancien droit toutes les conséquences de cette ^fférence. Ce droit est conçu pour un système de petites corporations indépendantes ; par conséquent il est pauvre, parce que le commandement du père de famille j sup* plée : il est rempli de formalités, parce que les affaires dont U s*occuj^ ressens lient beaucoup plus à des affaires internationales qu'à un commerce rapide entre individus.., 11 considère la vie à un point de vue tout différent de celui d'une ju« risprudence développée ; les corporations ne meurent jamais, et par conséquent le droit primitif considère les unités dont il s'occupe, c'est-à-dire les groupes patriarcaux ou de iamille, comme perpétuels et impérissables. Ce point de vue se rattache à l'aspect particulier que présentent les attributs moraux dans les temps très-anciens. L'élévation morale et la dépravation de l'individu sont confondues avec les mérites et les Hautes du groupe auquel il appartient, ou ne sont considérées qu'en seconde ligne. Si la communauté pèche, son péché est beaucoup plus grand que la somme de ceux qui ont été commis par ses membres ; le crime est un acte collectif, et ses conséquences s'étendent à un bien plus grand nombre de personnes que celles qui y ont pris part. D'ailleurs, si l'individu a commis un crime, ce sont ses enfants, ses parents, les hommes de sa tribu ou ses concitoyens qui sont punis avec lui, et quelquefois pour lui. Il arrive ainsi que les idées de resr ponsabilité et de rétribution morale semblent plus claires dans les temps anciens que dans des temps moins reculés; car comme le groupe des familles est immortel et reste indéûniment exposé aux châtiments, Tintelligence des temps primitifs n est pas embarrassée par les questions qui deviennent obscures dès que l'on considère l'individu comme complètement détaché du groupe. L'idée grecque d'un héritage de malédiction marque un pas dans la transition de l'ancien point de vue aux explications théologiques on métaphysiques qui sont venues plus tard. L'héritage que le premier criminel laissait à sa postérité n'était pas le danger du châtiment» mais le danger de commettre de nouveaux crimes qui emportaient avec eux une punition ; et ainsi la responsabilité de la famille se joignait à la nouvelle forme de pensée qui limitait à la personne du criminel les conséquences du crime. 9 Nous aurions une explication bien simple de l'origine de la société, si nous pouvions tirer une conclusion générale des indications fournies par l'exemple biblique déjà cité ; si nous pouvions supposer que des communautés commençaient k exister partoni où une ûtmille restait réunie au lieu de se séparer à la mort de

son patriarche. Dans la plupart des États grecs et i Rome, on TÎt longtemps des Testiges d*iine série ascendante de groupes dont l*État s'éiàît primitiToment formé. La famille, la maison, la tribu des Romains peuvent en être considérées comme ks types, et les descriptions qa*on nous en fait sont telles qu*il nous est difllciU de ne pas y voir un système de cercles concentriques formés successivement au*tour du même point. F^e groupe élémentaire est la famille, liée par la puissance de l'ascendant mâle le plus âgé. L'agrégation des familles forme la gens ou maison. L'agrégation des maisons est la tribu. L'agrégation des tribus forme la république. Pouvons -nous suivre ces indications et affirmer que la république est une collection de personnes liées par la descendance commune de l'auteur d'une hr mille primitive? Nous pouvons au moins être assurés que toutes les anciennes sociétés se regardaient comme procédant d'une même souche et ne pouvaient même pas comprendre que Vunion politique eût un autre motif. L'histoire des idées politiques commence en réalité avec l'idée que la communauté de sang est la seule base possible d'une communauté de fonctions politiques ; et aucun de ces ren- Tersements de sentiments que nous appelons solenneliement révolutions n'a été si surprenant et si complet que le changement survenu lorsque quelque autre principe, celui de Thabitation sur le même sol, par exemple, fut établi pour la première fois comme base d'une action politique commune. On peut donc affirmer des anciennes républiques que leurs citoyens considéraient les groupes dont ils étaient membres comme fondés sur la descendance d'un même auteur.. . La composition de l'État, que l'on considérait comme naturelle, était cependant connue comme artificielle pour une grande part. Cette contradiction entre une croyance, ou théorie^ et un fait notoire est très- embarrassante à première vue ; mais elle BOUS montre bien la puissance avec laquelle les fictions légales font leur œuvre dans Tenfance de la société. Une des premières fictions légales et des plus employées était celle qui permettait de créer artificiellement des relations de famille, et je crois qu'il n'en est aucune à laquelle le genre humain doive une plus profonde reconnaissance. Si elle n'avait pas existé, je ne vois pas comment un groupe primitif, quelle que fût sa natuqe, en aurait absorbé un autre, ni comment deux groupes auraient pu se réunir, si ce n'est par la supériorité absolue d'un cêté et la soumission absolue de l'autre... La conclusion qui résulte des documents est non pas que toutes les sociétés primitives fussent formées par la des* cendance d'un même auteur, mais que toutes celles d* entre elles qui eurent de la soUdarité et de la durée descendaient ou supposaient qu'elles descendaient d'tin même auteur. Un nombre indéfini de causes peut avoir dispersé les groupes primitifs ; mais chaque fois que leurs éléments se réunissaient, c'était sur le modèle ou le principe d'une association de famille. Quoi qu'il en fût en réalité, les idées, le langage et le droit étaient fondés sur cette supposition. Mais quoique tout cela me semble prouvé pour les communautés tor lesquelles nous avons des documents, le reste de leur histoire atteste le caractère essentiellement transitoire et U courte influ :nc6 des plus puissantes fictions légales. A une certaine époque» — probablement aus'^itêt qu'ils se sentirent assez forts pour résister à la pression du dehors — tous ces États cessèrent de se recruter par des extensions artificielles de parenté. Ils deidnrent donc nécessairement des aristocraties chaque fok

qn*ime noaTelle popilatîoii, réunie par quelque cause que ce lùt autour d'eux, ne put réclamer une comuranauté d'origine. Leur dureté à maintenir le principe central da système, sous lequel on ne pouvait obtenir de droits politiques autre-, ment que par une parenté réelle ou artificielle, enseigna aux inférieure tm aoJtrt' principe qid se montra doué d*une wMUé supérieure» Cefuile principe de Vhabi^ taUon da même territoire^ aujourd'hui reconnu partout comme la condition de la communauté des droits politiques. Une nouvelle suite d'idées politiques apparut qui, étant les nôtres, celles de nos contemporains, et, en grande partie, de nos ancêtres, obscurcissent pour nous l'intelligence de la vieille théorie qu'elles ont ▼aincoe et détrônée. »

Nous ne pouTons, sans trop prolonger nos citations, suivre cette analyse de. l'origine et de la décadence de Tidée patriarcale jusqu'aux détails où l'auteur est naturellement cooduit par son sujet, touchant la marche de la puissance paternelle, de rétat de tutelle des femmes, etc.; mais, afin de rester moins incomplets, nous rapporterons quelques passages très-brefo, pris de ceux où M« Maine étudie l'antique institution de la propriété. Il ne cherche pas à déterminer l'idée philosophique de l'appropriation et du respect du droit du possesseur. 11 constate seulement que la propriété eut dans le système patriarcal une forme collective et ne s'individuafisa que progressivement, du même pas que les autres applications du droit primitif

« Dans mon opinion, l'idée yulgaire relative à l'importance de l'occupation dans les premières périodes de la civilisation est contraire à la vérité. L'occupation est la prise de possession matérielle et consciente ; et la notion qu'un acte de ce genre donne un titre à la propriété des objets qui n'appartiennent à personne, loin d'être un caractère des sociétés primitives, est très*probablement Ui conséquence d'une jurisprudence rafAoée et d'un état de droit avancé. C'est seulement lorsque le droit de propriété a été sanctionné par une longue iaviolabilité, lorsque le plus grand nombre des objets de jouissance sont devenus matière de la propriété privée, que l'on a accordé à la simple possession le pouvoir de conférer au premier, possesseur la propriété des choses qui n'ont pas encore de propriétaire (p. 241 ). »

« Les actes et les motife que supposent ces théories (les théories les plus communes touchant l'origine de la propriété) sont des actes et des motifs individuels. Cest chaque individu qui souscrit pour sa part au contrat social ; c'est le banc de sable mobile dont les grains sont les individus, qui, d'après la théorie de Hobbes, se durcit jusqu'à devenir le roc social, sous la discipline salutaire de la force..* Ce vice se retrouve dans toutes les théories descendues du droit naturel des Romains, qui différait principalement de leur droit civil en ceci, qu'il tenait compte des individus, et c'est précisément par \k qu'd a rendu le plus grand service d la rivilisation, en, affranchissant Vindioidu de Vautorité de la société primitive. L'anômi droit ne connaît è p^u près point les individus :.ce n'est pas d'eux, c'est des familles qu'il s'occupe, c'est du groupe et non de l'homme isolé (p. Si2). >

a n est plus que vraisemblable que c'est la propriété collective et non la propriété individuelle qui est la véritable institution primitive, et que les formes do propriété dont l'étude peut, nousinstruii'e, sont celles qui se rattachent aux droits des fiuuilles et des groupes de parents. Le droit romain ne peut pas nous éclairer

206 BtBLIOGRlPHTE.

dans cette étude, car c*e6t précisément la jurisprudence r^ttaine qui^ transformée par la théorie du droit naturel, a légué aux modernes Tidée (fue la propriété indi- Tiduelle est Tétat normal du droit, et que la propriété collective d-un groupe d^hommes n'est qu'une exception à la régie générale. Il existe une société qui doit toujours être examinée avec soin par celui qui cherche quelque institution perdue de la société primitive. Quelques changements qu'ait pu subir cette institution dans la branche dé la famille indo -européenne qui est établie depuis des siècles dans rinde, on trouvera qu*elle ne s'est pas entièrement séparée de la coquille dans laquelle elle s'est formée. Or, entre les Hindous, nous trouvons une forme de propriété qui doit appeler toute notre attention, parce qu'elle répond exactement aux idées que noire étude du droit des personnes peut nous avoir suggérées sur la condition primitive de la propriété (p. 244). »

Ici l'auteur décrit les a communautés de village » de l'Inde moderne et les rap-proche de diverses formes de communauté, russes, croates, chei les Highlands d'Ecosse, etc., pour conclure que la propriété privée, dans la forme que nous lui connaissons, s'est formée par degrés, principalement par le dégagement des droits individuels des droits collectifs d*une communauté, a Nos études sur le droit personnel ont semblé nous montrer la famille se développant dans le groupe des agnats, puis le groupe des agnats se perdantdans des gentes séparées, enfin la gens remplacée par l'individu ; et nos études actuelles semblent indiquer que chaque pas dans cette transformation correspond à une altération analogue dans la nature de la propriété. S'il y a quelque vérité dans cette indication, il faut observer qu'elle affecte matériellement la solution du problème que se sont généralement proposé les théoriciens sur l'origine de la propriété. La question, peut-être insoluble, qu'ils ont le plus agitée, est celle de savoir quels étaient les motifs qui portèrent les hommes, au commencemerUy à respecter les possessions les uns des autres. On peut encore la poser, sans espérer beaucoup d'y trouver une réponse, sous la forme d'une recherche sur les motifs qui ont porté un groupe ^hommes à respecter le domaine d'un autre groupe. Mais s'il est vrai que le passage le plus remarquable dans l'histoire de la propriété privée est son dégagement graduel de la propriété de la tribu, l'objet des recherches est le même qu'on rencontre à l'origine de toute loi historique : Quels sont les motifs qui ont porté â^ abord les hommes à se lier dans Punion de /"amt^/e? La jurisprudence ne peut, sans l'assistance d'autres sciences, donner la réponse. Elle ne peut que constater le fait (p. 254). »

Il fut un temps où toutes les sciences, aussi bien que la jurisprudence , se seraient contentées d'accepter à titre de faits naturels — de faits primitifs de la nature humaine morale — « les motifs qui portèrent les hommes à se lier dans l'union de famille n, et même les motifs qui obligèrent une famille à comprendre qu'une autre famille pouvait comme elle-même avoir place sur la terre. Il parait que ce temps n'est plus. Mais nous reprendrons une autre fois la question de droit naturel qui s'est posée à M. Maine. Remarquons seulement aujourd'hui que le progrès d'individuation du droit de propriété, tel qu'il résulte de l'histoire du droit, fait corps avec les autres progrès du droit et compose avec eux un progrès général dans la liberté. C'est ce que nos principes de philosophie morale nous auraient permis de prévoir au besoin. Mais une savante analyse historique est un

BiBuoaAAran. 207

puisuBt renfort apporté aux raisons d'ordre psychologique et éoonomique qui démontrent Tintime lien de la propriété individuelle et de la liberté cifile.

Après avoir éclalrci les origines patriarcales, notre auteur est garanti par la nature de son sujet, et des seuls matériaux qu'il ait à son service, du danger de rechercher Torigine des origines et de dévoiler l'histoire des temps préhistoriques. Des savants moins scrupuleux, à qui sufûsent d'obscures inductions, sa jettent sur un autre terrain. Prenant pied sur un grand nombre de passages disséminés d'autears anciens et d'observateurs modernes, ils envisagent la possibilité, si ce n'est même la probabilité, que l'état pauriarcal soit venu à la suite d'un état de famille bien différent, dans lequel la iiqirématie, tout au moins civile, aurait été dévolue ï la femme, source uniqne de toute filiation matériellement cerlifiable. Ils vont encore plus loin et pensent que l'état de promiscuité a précédé l'état de famille. Si ce dernier système procède au fond de la doctrine générale de révolution, d'où se tire l'apriorismede la brotalité primitive de l'homme, on peut trouver qu'il dépasse ses propres prémisses ; car, en admettant que l'homme ait été primitivement dans la même condition morale que les animaux, il resterait à faire voir que les qualités que cet animal était dans le cas de posséder peut-être aussi bien que d'autres, en fait dlnstinct familial, d'amour de la progéniture et de passions jalouses et dominatrices, lai ont permis de prendre, pour arriver à la famille, le chemin de la promiscuité ; et non-seulement qu'il a pu, mais qu'il a dû en être ^insL La tâche est rude à entreprendre. Quant aux textes desquels on peut inférer l'existence soit de sociétés Onoécocratiques, comme on les nomme, soit de tribus vivant dans la promiscuité (1), ils sont à la vérité nombreux et curieux ; mais il y a un malheur, c'est qne les coutumes qui y sont relatées n'ont pas en général de dates fixes, ou, si elles -en ont, n'ont pas les dates qu'il faudrait. Et, en effet, le système qu'on voudrait soutenir n'exige pas seulement qu'on prouve que certains états sociaux ont existé^ n'importe quand ou comment, mais bien qu'on établisse ces deux thèses si différentes de la première, et sans lesquelles la première ne fait pour ainsi dire qu'enfoncer une porte ouverte : 4 ^ que ces étais sociaux sont primitifs^ n'en admettent pas d'antérieurs chez les ancêtres inconnus des peuples ou tribus mêmes qui nous les présentent : d'antérieurs et peut-être de plus conformes au type de moralité qui a prévalu chez les nations occupant la tête de la civilisation ; 2° que Us anciennes sociétés patriarcales ont été précédées par des sociétés d'un toiU autre caractère, chez les Aryens des diverses branches, chez les Sémites hébreux ou arabes, chez les Ghipois; sayoir d'un caractère analogue à celui du communisme sexuel on du régime gynécocra tique. En faveur de l'une ni de l'autre de ces thèses, nous ne connaissons aucun argument régulier^ aucune induction assez précise et à formes logiques assez dégagées pour pouvoir être utilement discutée.

A priori^ et quelque' idée qui nous paraisse la meilleure & se faire des origines morales, de la nature morale propre de cet être qui est l'homme, nous ne voyons pas

(1) Voyez un livre très-riche en documents soigneusement compulsés, mais dont l'interprétation et la critique laissent bien à désirer : Les origines de la famille^ questions sur iet antécédents des sociétés patriarcales, par M. A. Giraud-Teulon. 1 vol. in-12, 1874 (StadoK et Fiichbaobir).

208' BIBU06RAPBIB.

de raboDspourfia'à des époqaes aussi rapprochées qu'on voudra du commencemeot, mais qui ne seraient pas le commencement même, certains groupes humains n*ai«nt point adopté les modes de vifre qu'on soutient si arbitrairement avoir été primitif et universels. Par conséquent, ni observations ni témoignages historiques ou inductions sur les peuples qui les auraient effectivement adoptés ne peuvent apporter le moindre trouble dans nos vues sur la philosophie de Thistoire. Mais les origines historiques des nations qui ont vraiment commencé la civilisation et dont l'esprit, le travail et les traditions ont presque eidusivement déterminé cette civilisation qui noua est venue en héritage, ces origines sont les origines patriarcales. Noua n'apercevons aucun instrument légitime d'une recherche scientifique poussée au delà. Nous dirions Tolontiers que le caractère de l'état patriarcal se fait sentir comme primitif à toute appréciation esthétique des documents que nous possédons sur cet état. Mais, dût notre sentiment nous tromper en cela, comme c'est fort possible, i] resterait toujours vrai que nos connaissances ne vont pas plus loin.

THE FORTNIGHTLY REYIEW Edited by John Morley (London, Chapman and Hall^ 493, Piccadilly).

somiAmE DU NUMÉRO d'avril 1876.

Spiritualisme et matérialisme, par George Henri Lewes. — Macaulay, par John Morley. — Les finances de l'Inde, par sir George Camphell. — La Guyane hollandaise, par W. Giffard Palgrave, — Sur l'orthographe, par le professeur Max MûUer. — Quelques vérités sur l'Egypte, par Greville J. Chester. — La théorie de la valeur, de M. Mill, par Alfred iTar^Aal^,— Madame de Uaintenon, par J.-C. Morison. — Affaires intérieures et étrangères.

Errata. — Dans le numéro 12, page 180, lig. i^ au lieu de devant, liset dans ; — Même page, lig. 9, au lieu de devait lisez devrait.

Le rédacteur-gérant : F. f*iLio:«.

1AR:S. — ViniHKRlK TK K. MAKTIIIXT, HUfc MlOilO*, S

5** ANNÊF. A MU 1876. M» ift

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

UCHRONIE (1)

Noos aroDs déjà appelé l'attention de nos lecteurs sur cet ouvrage. Pour en exposer Tobjet et le plan, pour en faire ressortir i*idée mère, pour en montrer la portée philosophique, nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici l'aTantpropos de Téditeur.

Le manuscrit latin du curieux ouvrage que nous donnons au public porte ce simple titre : Uchronia. La suite, en français, d'une autre main que le corps du livre, nous désigne comme l'auteur un moine de Tordre des Frères Prêcheurs, dont la famille et la patrie ne sont point indiquées , mais qui serait mort à Rome, dans la première année du xvn* siècle, victime de l'inquisition romaine, un peu après Giordano Bruno. Les caractères extérieurs du manuscrit, que son possesseur actuel a pu apprécier très-compétemment, confirment cette date, et donnent celle du commencement du xviii* au morceau le plus récent de la suite dont nous venons de parler. La première partie de cet appendice explique Torigine de l'ouvrage et la manière dont il vint aux mains d'un réformé, de famille française, établie en Hollande^ qui nous raconte son histoire et les aventures de son père. L'ouvrage en lui*môme suppose chez l'auteur une instruction libre et étendue, des notions en bien des choses de science, très-épurées pour son temps, et des sentiments plus rares encore. C'est le seul motif que nous puissions admettre d'en suspecter l'authenticité ; mais ce motif suffit d'autant moins, que les idées de ce moine, extraordinaires en 1600, paraîtront encore étranges à la plupart de nos lecteurs.

Il s'agit de l'histoire d'un certain moyen âge occidental que l'auteur iait commencer vers le premier siècle de notre ère et finir dés le qua* trième, puis d'une certaine histoire moderne occidentale qui s'étend du

(1) Ucaaoïiix (L utopie dans thùtùire), esquisse historique apocryphe du développement delà dvilisatioa européemie tel qu^il n\ pas été; tel qu*i| aurait pu ôire. 1 fort vol. in 8* (Paris, 1876, bureau delà Critique philosophique),

CBIT.PHlLOi. V. * \k

210 UGHRONIE.

cinquième au neuvième. Mais cette histoire, môlée de faits réels et d'événements imaginaires, est en somme de pure fantaisie, et la conclusion de ce livre singulier s'éloigne on ne peut plus de la triste vérité. L'écrivain compose une uckronie, utopie des temps passés. Il écrit l'histoire, non telle qu'elle fut, mais telle qu'elle aurait pu ôtre, à ce qu'il croit, et il ne nous avertit ni de ses erreurs volontaires, ni de son but. Arrivé au terme seulement, il pose la liberté morale de l'homme, en guise de fondement et de réalité sérieuse de son œuvre, mais sans quitter la fiction ; car, supposant alors que certains personnages eussent pris d'autres résolutions qu'ils n'ont fait il y a quinze cents ans, et ces résolutions-là sont celles qu'ils ont véritablement prises, il montre en peu de mots les conséquences de leurs actes, il fait pressentir toute la suite des calamités possibles, interminables, qui en seraient sorties ; et ces calamités sont celles qu'ont éprouvées nos pères et qui pèsent sur nous encore.

On verra que l'un des auteurs de l'appendice a insisté, peut-être un peu lourdement, sur cet aperçu des faits réels. Le moine, auteur de VUckronte^ ne laisse ses passions s'y trahir qu'un moment. Partout ailleurs, vous diriez une sorte de Swedenborg de l'histoire. Visionnaire qui rêve le passé, il s'exprime avec la même assurance que ferait l'historien le plus sage et le plus attentif à expliquer la série philosophique des événements. La publication de ce manuscrit eût été impossible il y a deux siècles ou plus. Ce n'est pas que les institutions aristocratiques ou monarchiques y soient attaquées violemment ; la généralité du point de vue et l'élévation de la pensée éloignaient tout danger à cet égard. Ce n'est pas non plus que la religion catholique s'y trouve outragée : elle n'y est seulement point discutée. Mais supposer que le christianisme aurait pu ne pas triompher anciennement dans l'Occident, s'établir dans l'Orient seul, et ne rentrer en Europe que tard, après qu'il aurait abandonné sincèrement ses vues dominatrices; se faire un idéal de l'histoire, où le progrès des sociétés et l'organisation définitive des nations d'élite, entièrement dus à la philosophie et au développement des mœurs politiques, n'assureraient aux religions que le droit des associations libres, limitées les unes par les autres et par la prérogative morale d'un état rationnel, voilà ce qui aurait fait suspecter à bon droit la piété et les intentions des dépositaires d'un ouvrage de ce genre, s'ils avaient osé le divulguer. Le soupçon sur pareille matière menait alors fort loin, en tout pays, comme chacun sait. Au surplus, Tun de ces dépositaires qui nous a laissé son témoignage anonyme à la fin du manuscrit, et qui nous a dévoilé ingénument les dispositions de son àmc, rie croyait pas que les hommes de son temps fussent en état de participer utilement à ce qui était sa propre vie intellectuelle j il n'espérait môme rien de nos aïeux, rien de nous, postérité déjà reculée. Le livre, comme il l'appelle,

UCHRONIE. 211

lui Tenait de son père^ et il le destinait à ses enfants, comme une nourriture de famille qui les fortifierait en secret.

D'autres raisons s'opposaient à la publication du manuscrit pendant le dix-huitième siècle, ou du moins l'eussent rendue inopportune. Ce siècle, qu'on a nommé siècle de la philosophie, fut bien plutôt celui de la vulgarisation des procédés rationnels et de l'application pratique de la raison à toutes choses. La spéculation proprement dite y est faible, et cela doit être, parce que plus forte, plus élevée, plus désintéressée, elle eût éloigné trop souvent le penseur de ses préoccupations actuelles, humaines, pratiques, politiques. Ce siècle est en quelque sorte le premier de V humanité depuis dix-huit cents ans ; je veux dire qu'on y voit l'humanité s'y prendre elle-même pour objet, raisonner sur soi, travailler sur soi, compter sur soi, viser à s'organiser et à se conduire par soi et pour soi. Ce siècle est donc aussi le siècle de l'histoire, caractère qui nous frapperait en lui plus qu'il ne fait, si nous-mêmes nous n'étions pas historiens et antiquaires en tout, à tout propos, et, si j'ose dire, à tout prix. En effet. Tune des grandes conditions de la possession de l'humanité par elle-même est la connaissance exacte de son passé, dégagé des nuages de la fable, affranchi du prestige des fausses origines divines, des commandements célestes apocryphes, et de ces traditions de droit surhumain, parfois inhumain, qui serrent, arrêtent, enchaînent, étouffent les âmes, fondent la servitude. C'est ainsi que Tenfant devenant homme doit pour se connaître, connaître aussi son enfance, et en reprendre possession comme d'une partie de sa conscience, mais en éclairant les fantômes dont son imagination, informée par des mensonges de nour. rice, a pu être obsédée. On avait écrit l'histoire avant le dix-huitième siècle, mais les grands esprits du siècle précédent la dédaignaient d'ordinaire, car ils la croyaient tenue de conserver par le mensonge les liens qui attachent le peuple aux puissances spirituelles et temporelles. Ils ne songeaient pas qu'avec les fières spéculations, leur unique ressource, ils se réduisaient au rôle d'esclaves déguisés en mattres, au sein des toutes-puissantes habitudes, prêtes à régner le lendemain comme la veille des so^urtm/és de la pensée pure; et que, s'ils s'affranchissaient vraiment par la force du génie, mais seuls, et encore n'était-ce point sans s'exposer aux persécutions et aux supplices, la triste humanité continuait sa route loin d'eux, les maudissait même, aveuglée qu'elle était et serrée dans les liens de sa fausse histoire et de ses traditions puériles. Aussi prenaient-ils souvent le parti de mépriser le vulgaire {odiprofanum...), tandis qu'il aurait fallu le convoquer d'abord au mystère de la connaissance des faits humains, au réel spectacle des événements du monde, et faire ainsi qu'il n'y eût plus de mystères, plus de profanes à écarter. La grande, l'irrécusable révélatrice est l'histoire. L'histoire, écrite au seizième et au dix-septième siècle par des chroni-

212 UOBRONIB.

queurs conûnésà leur temps et à leurs passions^ ou par des politiques ou des dévots, qui respectaient et consacraient de leur mieux le mensonge convenu, Thistoire fut enfin conçue au dix-huitiènie siècle comme une science dont Tobjet est d'apprendre aux hommes ce qu'ils ont été, ce qu'ils se sont faits, sans hypothèse^ sans postulat d'origine ; d'opposer au respect des traditions la critique des traditions, et par là de rendre aux esprits et aux cœurs la libre disposition d'eux-mêmes, et aux sociétés leur autonomie, cette fois réAéchie et savante.

Il est de la nature d'une science de supposer et de chercher des lois nécessaires, et il est de la nature des faits, dans les sciences mathématiques et physiques, d'être des faits nécessaires. Une science qui se fonde et qui n'est pas exempte d'erreurs tend naturellement à se modeler sur les sciences déjà connues de genre différent; et comme il y a deux parts dans l'histoire, une pour la critique des événements comme vrais ou probables, une autre pour la recherche de leurs lois de production et d'enchaînement, il ne faut pas s'étonner si l'esprit des historiens qui ont traité cette dernière a été de considérer, non pas seulement la liberté humaine comme astreinte à se mouvoir entre des limites que lui tracent certaines fins que l'humanité ne pourrait s'empêcher d'atteindre tôt ou tard, mais encore tous les actes humains comme déterminés par leurs précédents, et tous les événements écrits d'avance dans nous ne savons quels décrets éternels. En apparence, les écrivains du dix-huitième siècle en France^ et Gondorcet lui-même, ne furent pas décidément enclins à ce point de vue fataliste : c'est que, préoccupés avant tout de leur lutte contre les traditions d'intolérance, de superstition et de barbarie, obligés de stigmatiser les crimes historiques, ils auraient eu mauvaise grâce à proclamer la nécessité des institutions et des actes dont ils niaient hautement la légitimité morale. Quand il nous arrive de nous indigner contre un grand coupable et de le condamner en face, allons-nous lui dire, est-ce le moment de penser nous-mêmes qu'après tout il n'a fait que ce qu'il pouvait faire^ et que nous voyons en lui un agent rationnellement irréprochable? Mais perçons la surface des livres» laissons la satire du passé, interrogeons les pures doctrines des auteurs, demandons à ceux-ci, à Voltaire tout le premier, ce qu'ils pensent de la liberté morale de l'homme, s'ils y croient : la pratique et la con science agissante ont répondu oui ; les théories disent constamment non. Les philpsophies, comme les théologies de tous les temps, à de bien rares exceptions près, quoique importantes, ont penché i l'affirmation d'une nécessité universelle. Le dix-huitième siècle a fait cooune ses devanciers. Autrement qu'aurait-il donc laissé à faire au vingtième? Si les hommes avaient cru fermement et dogmatiquement en leur liberté à une époque quelconque, au lieu de s'approcher d'y croire très-lentement et imperceptiblement par un progrès qui est peut-être Tessence du

VCHROKIB. 213

progrès même, dès cette époque la face du monde aurait été brusquement changée.

Notre apocryphe se serait donc vu accueillir, au siècle dernier, comme on maladroit qui vient jeter le trouble dans un parti uni, discipliné, résolu à ne point se laisser détourner de son œuvre. Ces mêmes hommes qui faisaient la guerre à Paul et à Constantin, alliance avec Celse et Julien, se seraient sentis quelque peu scandalisés à l'apparition d'une histoire imaginaire, destinée à poser comme une vérité philosophique et de conscience, plus haute que Tbistoire même, la réelk pombilité que la suite des événements^ depuis Vempereur Nerva jusqu*à l'empereur Charlemagne f eût été radicalement différente de ce qu'elle a été par le fait. Il ne leur convenait pas de pousser si loin Fenquête; car il fallait, en ce cas, ou abandonner définitivement la conviction acquise de la nécessité morale ; et ils auraient cru perdre terre, aller à la dérive jusque dans une théologie anthropomorphique usant de l'hypothèse ainsi accordée du libre arbitre; ou, appelés de force à voir les conséquences du déterminisme historique, avouer la légitimité supérieure, à titre de nécessité, des actes mêmes qu'ils entendaient bien condamner, l'utilité des égorgements et des bûchers, la vérité des erreurs et des mensonges. On a justifié tout cela depuis eux, nous le savons, mais le cœur leur en aurait levé.

Quoi qu'il en soit, l'œuvre historique du dernier siècle était de réformer l'histoire des faits réels, et non d'imaginer celle des feits possibles ; de critiquer nos origines et non de les feindre changées ; de substituer à la fable reçue d'une église ou d'une monarchie sacrée, la teneur exacte et Tesprit positif des événements dont les hommes furent les auteurs ou les victimes; enfin, de ruiner l'autorité des traditions de fanatisme et de superstition ; à cet eifet, de professer avant tout un profond respect pour la réalité, un inviolable attachement pour la méthode qui la constate avec rigueur, quelle qu'elle soit.

Cette œuvre s'est continuée jusqu'à notre temps, mais avec des tendances plus fatalistes, quelquefois obscures, souvent avouées, et, par suite, en réagissant contre les jugements portés par nos prédécesseurs. La réaction a été religieuse et philosophique : nous avons profité de quelques erreurs de logique et de métaphysique, bien excusables chez nos pères, pour restaurer à rencontre de leur mémoire plusieurs des idolfttries dont ils avaient eu tant de peine à s'affranchir; et nous en sommes venus, dans la carrière des réhabilitations, jusqu'à trouver une justice à rendre à tous les dogmes, une explication à proposer pour des théories contradictoires. Nous avons appris à les admirer toutes, chacune sous le bon point de vue, puis à les mélanger, comme des ingrédients utiles, à de certaines doses ; enfin nous avons conclu de tant de recherches, si intelligentes, si impartiales, non pas au vrai pour le vrai.

21ft nCHBONIE.

parce qu'il est vrai^ mais à Tavantageux, au convenable, au prudent; incapables que nous semblons ôtre désormais de toute croyance ingénue et de tout effort de raison. La réaction a été artistique : nous avons abandonné le culte du rationnel dans les arts pour nous engouer du fantastique et de l'étonnant, que nous avons qualifié de poétique. Nous avons demandé des prodiges^ on nous a rendu les miracles : le miracle des voûtes gothiques a remis en faveur celui des sacrements et des créations épiscopales et monacales, et tout le cortège tant gracieux que bouffon des revenants de la légende dorée. Nous avons trouvé toutes ces choses très-belles, touchantes, consolantes, peu à peu presque vraisemblables; elles nous ont acheminés, de miracle en miracle, à la divinité d'une vierge et à Tinfaillibilité d'un lama. Sommes-nous au bout seule* ment? Et tout cela pour avoir pris d'abord en pitié les pauvres philosophes, dont la raideur ne s'humanisait point avec la poésie de la fable 1

A la vérité; les beautés védiques, bouddhiques, druidiques et autres sont venues en concurrence des beautés du moyen âge. Les doctrines et les engouements devraient se compenser. Malheureusement il y en a une qui tire un avantage incomparable à la fois des habitudes populaires et des intérêts oligarchiques toujours groupés autour d'elle. Celle-là profite seule de toute la réaction que le déterminisme historique conduit contre la philosophie et contre la raison. Ainsi, étant donné le préjugé de la nécessité, tout le nœud de cette réaction est dans le culte de l'histoire ; et comment pourrai t-il en ôtre autrement ? Nous venons de voir que la philosophie, la religion et les arts avaient eux-mêmes réagi en se transformant de manière à n'être avant tout que de l'histoire. Les historiens ont pris à tâche de vivre de la vie du passé : ils ont tout compris, le mal comme le bien^ les nécessités du mal^ les excuses du crime, mieux encore, son indispensable utilité. Ils se seraient crus gens peu intelligents, esprits étroits, philistins, s'ils avaient pensé qu'en Perse on pût ôtre autre chose que Persan. Ils ont donc épousé les préjugés de chaque époque^ à une seule illusion près^ que les témoins ont coutume de se faire au moment : l'illusion d'imaginer que la chose môme qui arrive pourrait n'arriver pas comme elle arrive. Des penseurs encore plus hardis, formant de faits et d'hypothèses déguisées la chaîne et la trame entières de l'histoire, et lisant dans le passé l'avenir, ont fixé le sort de l'humanité future. Par malheur ces grands écrivains, ces illustres professeurs et ces constructeurs du destin, que nous avons applaudis dans la naïveté de notre jeunesse, ces hommes à l'esprit démesurément ouvert, savaient on ne peut mieux pourquoi chaque événement était ce qu'il avait dû être, y compris l'événement d'hier; mais ils ne savaient pas pourquoi, et comnaent etquel serait, même en gros, celui de demain. Cette inexplicable lacune de leur méthode de prévision les a mis dans

UGHRONIE. 215

la triste alternative de se prosterner devant le présent, qui iut pour eux l'objet d'une négation ou d'une improbation anticipée quand il était futur; ou de condamner des faits actuels, inévitables suivant eux, dont ils sont obligés de présenter la justification sitôt qu'ils les trouvent inscrits dans le passé. Chacun sait comment de fâcheux déboires éprouvés par cette philosophie de l'histoire a ruiné le crédit de nos professeurs et faux prophètes, avant môme que nous fussions plongés dans les derniers malheurs où leur science tâche vainement de se reconnaître.

Toutefois l'esprit du fatalisme historique est vaincu^ mais ne se rend pas. Dans l'état actuel d'opiniâtreté des doctrines et de délabrement des idées,nous avons pensé que VUchronie d'un moine duxvi^siècle pourrait n'être pas un complet anachronisme parmi nous. Ce n'est pas que nous nous fassions la moindre illusion. Nous n'ignorons ni la puissance des ' habitudes intellectuelles, ni la difficulté de faire bien accueillir des hommes la responsabilité que leur apporterait la croyance en l'efficacité de leurs volontés libres, au lieu de la commode placidité de l'optimisme : ce ne serait rien moins que la rénovation définitive du genre humain, l'avènement d'un nouvel homme^ mieux nommé que celui dont nul n'a encore vu la face, le nouvel homme de l'Évangile. VUchronie n'aspire pas si haut. Mettons qu'elle ne soit pas vraiment un signe des iefnps, xm tout petit commencement de quelque chose ; n'y voyons qu'une conviction, une direction d'esprit toute personnelle, aujourd'hui comme il T a trois siècles. Examinons alors ce fait curieux. Puisse-t-il nous faire penser. C'est tout au moins une mise* en demeure adressée aux partisans nouveaux, sérieux, trop peu résolus peut-être, d'une liberté humaine, réelle dans le passé qu'elle a fait et qu'elle aurait pu ne pas faire, et grosse d'un immense avenir dont sa propre affirmation doit être le point capital.

L'éditeur demande pardon au lecteur pour cette ambitieuse préface, si peu convenable à la modestie de son état. Mais, puisqu'il a tant fait que de s'élever dans ces hauts parages, au lieu d'annoncer une simple curiosité littéraire, il croît au-dessous de lui-môme et de son public d'entrer dans les détails dont un archéologue peut s'enquérir au sujet du manuscrit et de sa traduction. Il s'est attaché à la pensée, cela suffit. Que les antiquaires viennent donc consulter et vérifier le texte; il regrettera peu d'avoir à leur en refuser la communication (1), parce qu'il fait peu de cas des antiquités comme telles. Le latin n'est rien, la paléographie n'est rien ici; la pensée est tout; la voici en français à l'adresse de tous ceux qui lisent. En profite qui peut.

Le sous-titre que nous avons adopté, après bien des tâtonnements,

(1) Le propriMdre actuel du manuscrit s'en montra fort jaloux, et refuse d'ailleurs d'être nomnié. Mous blâaont cette détenninatioa, mais nous devons la respecter.

216 BIBUOORAPHIK.

Histoire de h civilisation européenne telle qu'elle n*a pas étéy telle qu'elle aurait pu être^ indique l'objet moral du livre, non le sujet proprement dit, ni l'hypothèse qui en fait le nœud. Il était difficile de faire mieux que d'énoncer en termes généraux la pensée neuve et le genre insolite. Nous venons d'expliquer comment doit se comprendre le développement de cette pensée. Quant à l'ordre à adopter, nous croyons devoir placer en tête de l'ouvrage le partie de l'appendice final où se trouve exposé tout ce que nous savons de l'origine et des premières aventures du livre d'Uchronie. La seconde et la troisième partie du môme appendice nous ont paru offrir une bonne conclusion pour l'ensemble de notre publication, et nous les avons laissées pour la fin.

BlBIilOGBJLPHIB

Lbs Gabiers de Sa«te-Biove (Alphonse Lemem, 1876).

^ Ces Cahiers viennent d'être publiés par le dernier secrétaire de Sainte-Beuve, M. Troobat C'est un recueil de notes, de pensées, de boutades, en général fort piquantes. Voici d'abord quelques coups de plume sur des .hommes célèbres du temps, où les esprib; clairs, médiocrement titrés en admiration et en vénération, trouveront un asses friand régal :

« J'ai dit que Scribe est le seul auteur comique du temps ; mais il y a bien d'autres comiques encore de ce temps-ci et dans un genre plus élevé : Cousin, par exemple, qui est un perpétuel Phédon de haute comédie ou même de comédie Italienne, un Phédon-Scapin. Par malheur, dans ces grands comiques, la comédie est toigours h un seul personnage.

1) Cousin porte dans tout ce qu'il écrit une personnalité qui vraiment serait parfois outrageuse, si elle n'était loi^ours un peu plaisante.

» L'allure ordinaire de Cousin est celle d'un vainqueur : Feni, vidi^ vki; il . court, il triomphe, il se glorifie. 11 monte continuellement au Capitole. Il monte au Capitole, même quand il parle de Pascal, c'est-à-dire d'un homme qui monte le Calvaire.

» Ce qui manque à Cousin, c'est l'entière franchise : il fait de la politique en tout, il a du manège. En philosophie, il ne dit pas son fin mot ; s'il juge M. Royer- Collard, il le tire à lui ; s'il combat Salvandy sur la loi de médecine, il s'inquiète bien moins d'avoir raison sur le fond du débat que de démolir la loi de son adversaire. A l'Académie, il éternise avec Hugo des discussions dans lesquelles ce dernier a pourtant raison quelquefois. Cousin n'est qu'un grand chef ctéook et de parti; ce n'est pas un philosophe.

> Thiers dit de H. Guiiot : ( Guizot est un grand orateur, un grand homme de

BIBUOGRAFHIB. 217

B trOnuie... Mais» n'allei pas vous étonner! en politiqae, Guizot est béie. n Cela ?eai dire qoe comme homme d'État, comme ministre, Guixot manque d'idées, el c'est nste. En revanche, Guiiot dit de Thiers^ qui Toit de loin et qui de près s'engoue et n'y voit goutte : a Mon cher, vous devinez^ et vous ne voyes pas ».

» Bien de plus commun de nos jours que Tinfatuation de certains esprits qui se croient Dieu, fils de Dieu, archange. Pierre Leroux se croit Dieu... de Vigny se croit archange. Pour Lamartine, il est bon prince, il se contente d*è(re un séraphin.

s» Hugo, Lamartine ne font que transporter sur les matières et les thèmes dits politîques leur faculté lyrique ou descriptive ; ils font l'analogue d'une harmonie ou d'une grande ode^ ils le font en prose avec une transposition plus ou moins habile, selon les conditions nouvelles ; mais, en faisant cela, ils se croient des hommes politiques. Erreur d'enfant!

9 J'ai vu mon petit ami libertin (Baudelaire), qui m*a dit les choses les plus étranges en littérature et en poésie, mais spirituel et qui m'ouvre des jours sur les géaérations survenantes. D raifole de Balzac et m'en donne une théorie trèsamnsante, et qui a cela de prédenx pour mm qu'elle est bien au point de vue de cet anteur et qu'elle me le fait comprendre. Mais quand il en vient à Hugo, il me dit : « Cett un âne de génie. » — « Un âne, » dis-je ; et j^essaye de l'en faire démordre, c C'est un mulet obstiné que vous voulez dire T » — <( Non^ c'est bien un âne, • D y tient, et je finis par comprendre sa pensée^ par y entrer même. — Seulement, pour être juste et ne pas déroger à Thérolque, j'igouterai que c'est l'âne d'Ajax, qui tient bon dans le champ hérissé de chardons, et sur qui on brise bien des bâtons avant de le forcer à la retraite^ qu'il fait toujours en bon ordre.

» Mérimée est un observateur malin, précis, un charmant et parfait conteur, mais jamais personne en causant n'a fait moins de dépense d'idées proprement dîtes. — Cette justesse d'observation, Mérimée ne la porte que dans les faits précis, positifs, presque matériels : il ne l'a pas dans ses jugements littéraires ni mo-

» Je n'ai jamais vu d'homme aussi dépourvu de jugement proprement dit, et ayant aussi peu la juste mesure des choses que Gharies Nodier. Et, en général, dans cette école dont j'ai été depuis la An de iS97 jusqu'à juillet 4830, ils n'avalent àb jugement personne, ni Hugo, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps; je fis nn peu comme eux durant ce temps ; je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la luitaisie. Au sortir d'une école toute rationalbte et critique comme l'était le Globe^ au sortir d'un commerce étroit avec M. Daunou, ce m'était un monde tout nouveau et je m'y oubliai, savourant les douceurs de la louange qu'ils ne ménageaient pas, et donnant pour la première fois carrière à certaines qualités et facultés poétiques et romanesques que jusqu'alors j'avais comprimées en moi avec sooifranee. Je sentais bien par moments le faux d'alentour ; aucun ridiode, aucune exagération ne m'échappait; mais le talent que je voyais à côté ■e rendait courage, et je me flattais que ces défouts resteraient un peu le secret de ma iMniOe. Hâas ! ils n'ont que trop éclaté depuis à la face de tous. Je m'éibf^ faîs eepeatet, nous imae indirecte (la seule qui ttt admise en ee cercle chap-

218 BIBUOGAAPHIE.

touîlleux), d'éclairer, de rectifier la marche, d'y apporter des enseignements critiques, et dans la manière dont je présentais mes amis poètes au public, je tâchais de leur insinuer le vrai sens où ils devaient se prendre eux-mêmes, se diriger pour assurer à leurs talents le plein succès.

)> Je connais Leroux à fond et Tai fort apprécié dans un temps. J'ai vécu presque deux ans avec lui, le voyant tous les jours. En 4 830, nous fîmes le Globe ensemble, et je lui servais de plume; car la sienne alors n'était guère plus taillée qu'un sabot. Mais il était plein d'idées et avait ce que j'appelais un cerveau ubéveux ; il ne s'agissait que de le traire. Je l'ai vu refuser ces places dont parle Béranger ; il aurait mieux fait de les accepter... Quand il se fit saint-simonien, c'est moi qui lui rédigeai sa profession de foi ; il n'a fait qu'y mettre deux ou trois pâtés en y touchant. Je l'aimais, je faisais grand cas de lui, mais dans une certaine mesure, mais non pas comme d'un Dieu ni d'un révélateur. Or, c'est ce dernier rôle, ni plus ni moins, qui le tente^ et toute son ambition s'y est tournée. Il s'est mis à endoctriner des femmes et des ouvrières^ à avoir des dévotes et des séides. Tous moyens lui sont devenus bons... Dès que j'ai eu bien avéré ce point, il n'a plus été pour moi qu'un charlatan, chez qui le vrai et le faux s'amalgament selon les vues et les intérêts de la circonstance.

» M. Saint-Marc Girardin est une de mes antipathies ; il a dans la voix des notes fausses que je retrouve jusque dans son esprit. Jeune, il n'a jamais eu de cœur ni de foyer. C'est ce qu'on appelle un homme d'esprit assurément, c'est surtout un bel esprit, mais ce n'est ni un vraiment bon esprit ni une intelligence vigoureuse, et ceux qui le croient et qui sont délicats d'ailleurs, je leur en demande bien pardon, se trouvent en défaut de goût sur ce point-là*

> Littré, malgré tout son mérite et sa science, est un esprit roide et rude, un peu agreste, tout d'une pièce. Il croit d'une manière absolue aux résultats de la logique ; il y croit en politique, en littérature, sans s'apercevoir qu'il faut à tout instant corriger et contrôler ces résultats, en politique par l'expérience^ et en littérature par un sens vif, délicat, mobile, qui à chaque point remet tout en question ; et ce sens exquis s'appelle le goût. S'il avait fait usage de ce dernier sens, il n'aurait pas poussé si loin sa traduction et parodie d'Homère en vieux gaulois. H aurait compris que ce n'était là qu'un paradoxe ingénieux, bon à laisser à l'état d'aperçu, et il n'aurait jamais eu le courage d'en poursuivre l'application au delà du second ou du troisième vers, — tout au plus au delà du premier couplet. L'ennui, cette sentinelle vigilante du goût, l'aurait averti.

a Le principal mérite de Musset est d'avoir réintroduit dans la poésie française l'esprit que semblaient en avoir banni l'imagination et le lyrisme. »

Entre toutes ces notes de Sainte-Beuve nous remarquons celles qui ont été écrites sur la Révolution de (848. Nous voulons les citer* Elles ne déplairont pas, croyons-nous, à ceux qui n'ont pas eu la main dans cette histoire, ou qui, même après y avoir pris part d'un côté ou de l'autre, peuvent et savent aujourd'hui l'envisager d'un libre regard intellectuel.

« 24 février 18^8. — Quels événements ! quel songe I je m'attendab i bien des choses, mais pas sitôt, ni* de la sorte. Que la sagesse de tous les prétendus sages

HIBUOeBAPHlB» 219

parait petite maintenant ! Que la prudence des prudents est vaine ! Je suis tenté de croire au néant de tout jugement, du mien en particulier, moi qui me mâle de juger les autres et qui suis si débile de yue.

a — Mais ce sont des folies que tout ce qui se passe, me dit madame*.. — Et à mon tour je réponds : Mais dites-moi donc ce qu'est cette sagesse qui étant maîtresse de tout ne sut prévoir ni prévenir le triomphe de ces folies. Ce sont des folies, dites- vous. Mais qui donc aujoui^'hui a le droit de parler de sagesse ?

c Fragment de lettre à madame H. Â..... Vous m'écriviez l'autre jour de Guiaot, qu'il était ôi^n habUe; vous me parlez atgourd'hui de sa fleanbUiié.U, Guizot n'était rien de tout cela; et ce qui l'a perdu, c'est précisément, avec un esprit supérieur, de n'être point habile, d'être roide, d'être antipathique, comme d'autres sont sympathiques ; de n'avoir à aucun degré le sentiment de l'opinion publique et populaire et de l'irriter sans cesse. 11 y a longtemps que M. Mole à caractérisé la politique de M. Guizot une politique à outrance; nous en recueillons les firuits. — Les hommes que j'ai loués et dont j'apprécie tout le jugement (M. Mole, etc.) ne sont pas de ceux entre les mains desquels un État périt ; ils peuvent manquer de force et de fermeté ; mais ils ne manquent certes pas de prévoyance ; et c'est la prévoyance qui de tout temps a faitfaute aux doctrinaires, à cette secte douée entre toutes

B'ane intrépidité de bonne opinion

Enfin la chose est &ite et Ton n'a plus le choix. Chacun a fait autre chose que ce qu'il voulait, et la plupart trouvent qu'ils ont trop réussi. On voulait pousser Guizot dehors et le mettre à la porte ; mais il s'est trouvé que cette porte où on le poussait était une fenêtre, et l'on a sauté de trois étages là où l'on ne comptait descendre que d'un ou de deux degrés. On est tout étonné du saut et de ne pas s'être fait plus de mal. On se hâte, et l'on n'a qu'une forte commotion et ui\ trèsgrand étonnement.

« Fragment de lettre à F Voilà en effet de grandes choses faites^ l'essentiel

est de les tenir et d'avoir la suite comme on a eu l'élan. Je suis un peu vieux pour recommencer quelque chose, mais j'assiste avec intérêt et avec sollicitude. C'est aux jeunes à faire leur œuvre, et à nous consoler si nous regrettons, à nous raffermir si nous nous méfions. Je crois que le monde en masse s'est amélioré, et que bien des choses sont aujourd'hui possibles qui ne l'étaient pas auparavant. On ne saurait pourtant se dissimuler qu'on a fait là un fameux saut en quelques heures. En 1830, le bon Ballancbe me disait avec sa joue enflée et sa parole un peu bégayante : a Je crois, monsieur, que nous avons franchi à la fois deux degrés d^initiaiion, » ici on en a bien franchi trois d'un seul bond. Puisse notre sagesse se mettre vite au pas 1 Les intentions sont bonnes, les cœurs assez généreux ; mais cette corruption contre laquelle on criait tant et qui était un peu réelle ne va pas se dépouiller en un jour. Gare les intrigants et la curée ! gare... bien d'autres choses.

» Rien ne ressemble comme les journées de Février à une déposition d'empereur romain dans un tumulte.

210 BIBLI06BAPHIE.

> J'ai totgoars dit que Guizot était un grand professeur d'histoire ! QaeHe leçon (Heroière il Tient de nous donner Ift.

» Si nous sommes destinés à expier à nos dépens et & redresser par expérience toutes les idées fausses qui ont cours sur la société moderne et sur la nature humaine, nous en avons pour longtemps et l'école sera dore.

» Nous sommes en mer, nous venons de nous embarquer pour un grand inconnu ; trouverons-nous sur notre route une Amérique ? En attendant, nous voil& emportés sans retour sur le grand Océan. •

» Nous sommes dans la chaudière d*Éson. La liberté, la propriété, le mariage mème« tels que nous sommes accoutumés à les entendre, né sont sans doute pas des formes définitives de la société, et si ces formes sont destinées à subir quelque transformation profonde, ce ne peut être que par une suite de secousses du genre de celles- auxquelles nous assistons. Nous ne sommes qu'au commencement.

M Les politiques de ces dernières années jouaient une partie d'échecs et ne faisaient attention qu*à leur échiquier; mats la table sur laquelle posait cet échiquier, ils n'y songeaient pas. Or, cette table était une table vivante, le dos du peuple qui s'est mis à remuer, et en un clin-d'œil, au diable Féchiquier et les pions. < » L'opposition constitutionnelle est bien attrapée et confuse du résultat qu'elle a obtenu. Il faut convenir qu'il est dur de cou?er si longtemps une réforme pour mettre tout d'un coup au monde une révolution. Ce n'est pas la montagne qui esl accouchée d'une souris, c'est la souris qui est accouchée de la montagne. — Puisse celle-ci ne pas être la Montagne trop à la lettre !

• » Il arrive bien souvent que l'idée qui triomphe parmi les hommes est une folie pure ; mais, dès que cette folie a éclaté, le bon sens d'im chacun s'y loge insensiblement, l'organise, la rend viable , et la folie ou l'utopie devient une institution qui dure des siècles. On en pourrait citer plus d'un exemple (le christianisme et ce que nous voyons).

» Le quiproquo de Paris court l'Europe, la mystifie, et devient une immense vérité en la bouleversant tout entière. 0 historiens, qu'en dites^vous? et toutes ces grandes explications du passé où il n'entre pas le plus petit mot pour rire, qu'en pensei-vous maintenant? Il y a longtemps, pour mon compte, que j'en pense ce qu'il faut : ironie et dérision universelle.

» C'était du temps de ce bou>Gouvemement prorisoire qui fit tant de choses et qui en laissa tant faire. La fortune de la France s'ahtma tout entière en moins de quinze jours, mais c'était sous l'invocation de l'égatité et de la fraternité. Quant à la liberté, elle n'existait que pour les fous, et les gens sages se seraient gardés d'en user. < Les gros ont terriblement peur, t» disait ma portière; mais les petits triomphaient et c'était leur règne. On ne parla jamais tant de l'organisation du travail, et jamais on ne travailla si peu. On se promenait tout le jour, on plantait des arbres de la liberté à tous les coins de rues, on illuminait bon gré, mal gré, et l'on pérorait dans les clubs et sur les places jusqu'à minuit. La Bourse retentissait de désastres le matin, et elle était resplendissante de lampions et de feux d'artifice le soir. C'était l'anarchie la plus gaie pour le petit peuple de Paris, qui n'avait plus de police et qui la faisait lui-même. Les gamins couraient les rues avec des drapeaux; les ouvriers sans ouvrage, et payés pourtant, basaient une procession

BIBUOeRAPHIE. 211

coBlioueile; les catins ayaient jeté leur bonnet, et sur les trottoirs on prenait sans se gêner la taille des plus honnêtes citoyennes : il faut ijouter qu'elles ne s'en

fâchaient pas trop

» On chantait à tout bout de champ le chœur des Qirondiîa, et l'oa se repaissait de discours. Ceux de Lamartine Taisaient merveille comme eussent fait ceux d'Ulysse, et il était la sirène du moment. On riait pourtant et l'esprit français se retroorait : on disait que Louis Blanc faisait chou blanc. Il y avait de la bonne grâce populaire et de la gentfllesse dans ces premiers jours de soleil du printemps le plus licencieux. Le mauvais goût s'y mêlait : le peuple de Paris en a quand il donne dans le sentimental. On avait de petits jardins grotesques qu'on arrosait so^neusemeat autour des arbres de la liberté. On mettait de ridicules inscriptions sur les bannières : j'en ai vu une, portée en pompe par les cureurs d'égoots, où on lisait en grosses lettres : Les égouHen de Paris. Hais il ne s'agissait pas de rire trop haut, et encore moins d'écrire et d'imprimer que tout cela allait fort mal. Le citoyen Girardin a failli en pâtir. J'ai vu des ouvriers acheter à la fois plusieurs numéros de la Presse et les déckirer à beUes dents pour les détruire. Je demandai pourquoi : c Aussi, me répondit^n, il a Vair de mépriser le Gouvernement provisoire. » Le petit peuple adorait son Gouvernement provisoire, comme jadis le bon roi Louis XII, et plus d'une personne simple en parlait avec attendrissement : a II faut » avouer que nous sommes si bien gouvernés ! ils parlent et bien ! » Tous les fous sortaient et se mettaient en avant, tous se portaient pour l'Assemblée nationale. En abordant les gens, il ne fallait pas demander : « Gomment vous portei«vous? » mais : a Oà vous portei-vous? » Toutes les têtes étaient à l'envers, et dans ce moment de grandes phrases et de flagornerie popukiire universelle, rien ne m'a jamais mieux montré Tétemelle enfance de cette sotte humanité, et que les Fran* çais» les Parisiens surtout, sont encore et toqjours ce peuple fou et charmant, mobile, insouciant, amasé, peuple imprévu, dont chaque quiproquo fait le tour du monde; peuple d'enfants, de gamins et de badauds, tout comme du temps de Villon et de Rabelais; peuple l^er, capricieux, orageux [fretis acrior Âdriœ)y qui i>eiU avoir la maUrise en toutf qu'un mot soulève ou apaise, qu*une parole dorée sédnit, qu'eojole aujourd'hui Lamartine etqu'a si bien connu Voltaire (S avril 4 8&8). »

Sainte-Beuve était peu susceptible de se laisser échauffer par l'idéal : on comprend sans peine que les cêtés.de comédie, de sotte et banale rhétorique, d'enflure littéraire et de romantique dépience de la révolution de 48b8 l'aient vivement frappé. Des observations et réflexion; qui précèdent, on peut rapprocher certains passages de la correspondance de Proudhon.

tt 95 février 4848. «— La République est placée sous la tutelle de quelques honnêtes gens et de blagueurs de première force, mais d'uoe incapacité rare. La 2h février a été fait sans idée ; il s'agit de donner au mouvement une direction, et déjà je le vois se perdre dans le vague des discours...

■ J'entends des ouvriers qui crient : Vive la Bépublique! A bas l'escamotage! Pauvres gens I L'escamotage les enlace ; ceux-là mêmes qui vont gouverner en sont les agents aveugles et les premières dupes. L'intrigue est partout; le bavarda^ triomphe: nous avons fait. une répétition du 10. août et- du 99 juillet, en-

223 BIBU06RAPHIB.

tratnés par TÎTresse de nos romans historiques ; sans que nous nous en apercerions, nous sommes devenus tous des personnages de comédie.

» Ce qui se passe sous mes yeux, et & quoi j'ai participé sans y croire, est chose toute factice, où je ne reconnais rien de primitif et de spontané. Puissé-je ne pas nie tromper ! Mais c'est de ce jour que je crois à notre décadence, à moins que des idées graves et fortes, empruntées ailleurs qu'aux discours de Robespierre, ne viennent retremper nos intelligences et nos caractères.

» 1" mars 4848. — Les pantins dansent à l'Hôtel-de-Ville comme il y a huit jours au Palais-Bourbon. La corruption est la même, l'égoïsme est aussi grand, les mystifications sont aussi plaisantes, les puffs tout aussi énormes. 11 n'y a que ce bon et brave peuple qui, restant aussi le même, toigours confiant, toujours croyant, toujours dupe, vaille cependant quelque chose.

9 9 avril 4848. -» Le gouvernement provisoire est fou, et tous les républicains sont fanatisés. On répète en miniature 93 ; on ne sait que la Convention et Robespierre ; l'hallucination est complète. Ledru-Rollin se drape dans son énergie révolutionnaire ; les clubs applaudissent ; on fait les motions les plus bouffonnes. Enfin rien ne manque à la comédie, qui est d'autant mieux jouée que les acteurs se prennent tout à fait au sérieux. Braves gens au fond pour la plupart, mais d'une ignorance, d'une étroitesse d'idées qui me désolent. Il n'y a personne dans le gouvernement, ni parmi les clubistes, qui comprenne ni l'époque, ni la révolution, ni la question, ni la situation. La littérature en vogue, la démocratie bavarde, toutes les utopies, tous les ré?es sont au pouvoir... Le gouvernement provisoire va de Tavant ; il a établi une amende de 50 francs pour la première fois et 100 francs pour la seconde contre les chefs d'ateliers qui feront travailler plus de dix heures ; il paie 1 fr. 50 et 2 fr. par jour une masse de fainéants qui font semblant de piocher sur le bord des routes et qui, le soir, assistent aux clubs où ils appuient les motions ré?olutionnaires. On fait, on défait, on refait les décrets ; on y met des considérants dignes de M. de la Palisse : tout ce qu'on fait est coup do tête et casse-cou. Jamais pareil vertige n'a saisi un pays. Et les candidatures 1 Ici, à Lyon, partout, on les compte par centaines ; c'est à dégoûter les plus courageux (1). »

Nous terminerons en citant deux conversations curieuses de Sainte-Beuve avec M. Thiers sur la philosophie de l'histoire, où l'on voit la résistance qu'opposait le bon sens quelque peu étroit, mais robuste de ces deux enfants du xvm* siècle aux doctrines historiques qui ont été si funestes à la santé intellectuelle et morale du dix-neuvième.

« J'ai entendu hier (27 novembre iSkl) M. Thiers causer admirablement et avec bien de la justesse.

» Croyez-vous, lui ai-je dit, à la philosophie de l'histoire, telle qu'on Ta entendue dans ces derniers temps? (Je pensais à Cousin.) Pour moi, je n'y crois pas.

— 11 faut s'entendre , m'a-t-il répondu ; voici une comparaison qui m'est familière sur ce sujet : je suppose un homme sur une barque qui descend un fleuve ; il

(i) Correspondance de Proudhon, tome deuxième.

peut se laisser aller au courant^ ou bien il peut ramer, remonter, croiser, composer en un mot avec le courant. G* est là ce que peut faire Thomme aux prises avec la force des choses, car il a le libre arbitre.

0 On ne peut d'ailleurs se refuser à voir dans certains événements des rapports nécessaires, des lois. Prenez la Révolution française et la Révolution d'Angleterre; malgré toutes les différences de temps , de Heu , de doctrine , quel rapport frappant dans la marche ! Comparez Gromwell et Napoléon^ Gromwell bien moindre, mais un grand homme aussi et qui a eu le mérite de durer

v On a dit que si Napoléon avait gagné la bataille de Waterloo, il se serait maintenu, il aurait pu transmettre le sceptre à son fils. Pas le moins du monde. Il n*y a rien de tel que Vanaetme possession pour durer. M. de Talleyrand a inventé IfB mot de légitimité à l'usage des Bourbons ; ce mot était bête comme eux (car ils étalent surtout bêtes), le mot était digne de ceux qui dataient en rentrant:... e$ de mon régne le vingt et unième. Mais le vrai mot, la chose vraie, c'est le droit à' ancienne possession

B Voyez le grand Frédéric. Dans la première partie de son règae, il a fait toute s les folies, tons les coups de tête imaginables, de même que dans la seconde moitié il a été un politique accompli. Dans la première il n'était alors qu'un grand capitaine. Les Autrichiens lui ont pris deux fois sa capitale, les Russes une fois. Croyezvous que, s*il n'avait pas été un fUs de famille^ un fils de roi^ ses ennemis n'aunûent pas eu un prétendant tout prêt contre lui? Au lieu de cela, ils se contentèrent de lever une contribution sur Berlin, et partirent dès qu'ils surent qu'il levait le camp pour accourir au secours de sa capitale.

» Napoléon, en 1815, a dit une parole admirable: € Si j'avais été seulement c mon petit-fils, je me serais relevé même du pied des Pyrénées. » Il se résigna avec ce profond jugement des choses. Un 6u^or à sa place^ entendez-vous bien ? un Imtor se serait obstiné et aurait peut-être gagné encore une bataille, et qui ne l'aurait avancé en rien. C'est égal, on a toujours raison de gagner une bataille quand on peut, et de faire preuve de son libre arbitre contre les choses...

» — En efifet, repris-je» les lois générales s'en tirent ensuite comme elles peuvent, et, si l'on a pu leur donner un croc-en-jambe, c'est tant mieux. »

9 Et comme il était en verve, il reprit : a Buffon a fait un admirable discours sur rhonune, il y a des observations profondes sur la vie, sur la mort, des choses éiemellement vraies, mats c'est sur l'homme physiologiqtte, non pas sur l'homme en société et dans l'ordre politique. Les animaux, une fois décrits, restent lel mêmes ; les mœurs des castors ne changent pas, mais l'homme qui a... » il allait dire, le libre arbitre, je l'interrompis pour lui dire : « qui a C esprit de contradisHon, » et il poursuivit :

9 L'homme ne se comporte pas de même dans tous les temps et dans tous les pays ; il y a une variété infbiie dans son unité. C'est difficUe à saisir. Cousin a dit autrefois là-dessus des choses brillantes ; mais pour faire une vraie philosophie de l'histoire, il faudrait avoir étudié de près et avoir pratiqué les réalités politiques. Peut-être un jour un esprit qui aura la pratique consommée et qui sera assez généralisateur pourra établir des lois...

» — A la bonne heure, repris-je, cette philosophie de l'histoire^ telle que

22k BIBUOGRAPHIJS.

Machiaîel Tentendiût, et telle que vous la déûnissez là, fondée sur une observation précise et rigoureuse, je suis prêt à y croire, o

« On causait hier (2 avril 18.48) chei Thiers, comme dans le bon temps, de Cicéron, de César, de la République romaine. Cousin d'un côté pour César, Thiers et Hignet pour Cicéron. Thiers prétendait que Cicéron était Thomme sage, politique, le bon citoyen ; Cousin disait que César avait vu que la République ne pouvait durer, qu'elle était morte, et que dés lors il n*avait pas hésité à prendre en main cette chose inévitable, TEmpire. Thiers lui opposait que César n'avait pas raisonné de la sorte, que c'était un grand coquin (le plus aimable des coquins), mais un coquin, le chef de la soldatesque, qu'il n'avait obéi qu'à son ambition ; que Cicéron, au contraire, en s'interposant entre lui et Pompée, en tâchant de faire durer encore quelques années une République bien affaiblie il est vrai» bien corrompue, mais qui avait pour elle des siècles, avait été l'homme de sens et le politique patriote. On s'agitait, on s'animait de part et d'autre : Thiers se trouvait combattre le système de fatalité historique qui veut, après coup, que les.ehoses accomplies n'aient pu se passer autrement. « Quand les choses sont irrévocables, il est tout simple, disait-il, de venir raisonner de la sorte avec Montesquieu, avec Machiavel ; mais le devoir de l'honnête homme vivant et du vrai politique est de lutter jusqu'au bout et d'essayer tout ce qui est possible. N'est-ce donc rien que de faire durer un régime défaillant quelque vingt années de plus 7 Je vous assure que je me serais très-bien accommodé que le régime de la monarchie constitutionnelle durât quelque vingt ans encore. » — Je me hasardai à dire : a II y a une infinité de manières différentes dont une chose qui est en train de se faire peut tourner. Quand elle est faite, on n'en voit plus qu'une. Ce que nous avons vu en Février en est un grand exemple. La chose pouvait tourner de bien des manières différentes ; dans cinquante ans, on soutiendra que c'était une nécessité. Il y a bien des défilés possibles dans la marche des choses humaines. » Cousin dit : <( En histoire, j'aime les grandes routes, je crois aux grandes routes. » — Je répliquai : « Ces grandes routes, c'est l'histoire le plus souvent qui les fait. > — « Oui, dit Thiers, on fait la grande route en élargissant le défilé où l'on a passé. « — « Et aux dépens des autres défilés où l'on aurait pu passer, ajoutai-je, lesquels disparaissent et sont comme non avenus pour l'histoire. »

a Thiers convint ingénument que l'événement du2& Février avait été pour lui la plus grande leçon d'histoire et avait modifié ses idées sur les lois absolues. »

Ereatum. — Dans le n** 43, page 498, ligne Wt m Ueu de répondit, lisez j'ai répondu.

Le rédacteur-gérant : F« PiuON.

rA»]i, — * ;airBJiisiiiB db b. mabtimbt, bub maioK, 9

5«« imtE. a MAI 1876. No 15

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

Page 1