LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE DE MIGHBLET
Les funérailles récentes de Michelet ont ramené Tattention sur cet écrivain qui, avant tout autre et mieux que tout autre, pourrait et devrait être appelé notre historien national. Il nous parait juste et utile dé mêler quelques notes de critique au concert de discours laudatifs et admiratifs que nous avons entendus sur sa tombe. C'est sa philosophie de rhistdire que nous voulons examiner. Est-elle, comme on le dit souvent, une véritable philosophie de liberté ? Sort-elle du courant déterministe et optimiste du xix* siècle ? Nous ne pouvons Taccorder. Mais il nous faut voir d'abord comment elle est appréciée au dehors^ c'est-àdire par tel critique étranger que nous avons trouvé, en d'autres jugements, fort impartial, et qu'aucune passion patriotique ne porte à exagérer la valeur de nos systèmes français. Nous commencerons donc pardonner la parole au savant professeur anglais Robert Flint qui, dans son livre sur la Philosophie de l'histoire en France et en Allemagne^ a con* sacré quelques pages intéressantes à Michelet. F. Pillon.
Je dois maintenant examiner l'ouvrage dans lequel M. Michelet a présenté la philosophie de l'histoire dans sa forme la plus générale — VlntroductUm à Vhie^ toire universelle. — Cet ouvrage appartient à la période de sa santé spirituelle^ alors que Vico et Guiiot exerçaient une grande influence sur son esprit, quoiqu'il eût une foi au progrès inconnue à Vico et des sympathies démocratiques que Gui* zot ne sentit jamais. Il est court, non développé, touche seulement les sommets des choses, se propose simplement de fixer les positions que les principales nations du monde ont occupées ou occupent encore dans l'histoire de l'humanité. Lorsque son auteur dit qu'il pourrait tout aussi bien l'avoir intitulé : Introduction à r histoire de France, parce que c la logique et l'histoire • lui ont prouvé que a sa glorieuse patrie est désormais le pilote du vaisseau de rhumanité », et qu'il nous assure que son patriotisme n'est pour rien dans cette conclusion où il arrive, nous ne pouvons que sourire de celte Tiaîveté et de cette vanité, en faisant observer que la France peut trouver bien assez k faire à gouverner sa propre barque {tkat France may find quite enougk to do in steering her wm barh).
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. Le point de vue auquel s'est placé M. Hichelet, pour envisager l'histoire universelle, avait été antérieurement celui de flegel. Ce qu*il a vu est en grande partie ce que Hegel avait va. G*est en grande partie ce que doit voir tout œil qui regarde du même point. Si M. Michelet a emprunté beaucoup, ou quelque chose à Hegel, c'est ce que je ne saurais décider. Le simple fait de considérer également rhistoire comme la réalisation progressive de la liberté dans Thumanilé, est certainement insufOsant pour prouver qu'il a emprunté une conception qui est en elle-même si évidente et si naturelle. Et s'il ne l'a pas empruntée^ il peut bien n'avoir rien emprunté, puisque tout ce qui lui est commun avec Hegel est contenu dans cette pensée qui fut sa peusée fondamentale et centrale.
Au début, il déclare que l'histoire est le récit de l'interminable guerre entre l'homme et la nature, entre l'esprit et la matière, entre la liberté et la fatalité; et il se plaint que la doctrine du fatalisme prenne possession de la science, de la philosophie et de l'histoire (1). Prononçant que cette doctrine est pernicieuse en histoire comme ailleurs, il entreprend de montrer que, malgré maintes apparences du contraire, l'histoire est le triomphe progressif de la liberté. La nature, dit-il, reste toujours la même, mais Tbonmie change en mieux. Les Alpes n'ont pas grandi, mais nous avons fait un sentier à travers le Simplon. Lés vents et les vagues sont aussi capricieux que jamais, mais la vapeur nous a rendus indépendants de leurs caprices.
A tout cela je n'ai pas d'objection. C'est un des principaux services que nous devons à M. Michelet et à son ami M. Quinet, d'avoir énergiquement et éloquemment insisté sur cette grande vérité que l'homme est libre, dans un temps où elle était oubliée par la plupart et niée par beaucoup. Ils ne se sont pas trompés en soutenant que l'histoire nous montre une réalisation progressive de la liberté. Ils ne se sont pas trompés, peut-être, même en pensant qu'elle ne peut nous montrer rien de plus noble. Mes doutes ne commencent que lorsque noua allons plus loin, — lorsque nous allons aussi loin que Hegel, aussi loin que Michelet, — lorsque nous affirmons que l'histoire est la réalisation de la liberté dans Tbumanité, — est cela et rien de plus. Dans la réalisation progressive de la liberté, je vois une vérité historique, mais non la vérité totale de l'histoire, non la définition de l'histoire. La croissance en liberté n'est qu'un des divers faits qui sont également essentiels à l'humanité et à son développement. La vérité, la beauté et la moralité ne peuvent pas plus se résoudre dans la liberté que la liberté dans l'une ou l'autre ; elles n'appartiennent pas moins à la substance de l'esprit, et leur évolution pas moins à la substance de l'histoire.
Ce que M. Michelet se propose de prouver historiquement est que si, suivant le cours du soleil et des courants magnétiques, on s'avance de l'est vers l'ouest, de l'Inde vers la France, on trouve que la puissance fatale de la nature se manifeste moins è chaque station. L'auteur part de l'Inde, et montre l'honune en ce pays entièrement dominé par la nature, — comme un pauvre enfant sur le sein de sa
(1) Dans une note il excepte expreuément M. Guixot du reproche de &voriaer U croyanee «tt fatalisme historique. Depuis, il a contribué avec M. Quinet à le représenter comme particulièremeat syjet à critique sur ce point.
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mère, (onr à tour gâté et battu, enWré plutdt que nourri d*ua lait trop fort et trop stimulant pour lui. Nous demandons naturellement : Pourquoi prendre Tlnde poar point de départ? Pourquoi passer par-dessus la Chine qui est encore plus loin à Test ? N'est-ce pas parce que Thomme est moins asservi dans la Chine que dans rinde, moins victime de la superstition ou du despotisme 7 S'il en est ainsi, la coïncidence du cours de l'histoire avec celui du soleil est manquée dès Torigine. Noos demandons naturellement aussi : Pourquoi le cours de Thistoire coïnciderait-il avec le cours du soleil t Comment se fait-il que la liberté doive suivre le même chemin qu'im objet dont le mouvement est nécessité mécaniquement 7 La liberté n'est-elle donc qu'une apparence ? Est-elle réellement soumise à la fatalité? Comment se fait-il qu'il y ait même une apparence de cette sijyétion 7 Nous posons ces questions, mais nous n'obtenons pas de réponses.
Parti de l'Inde, du pays où l'homme est le plus sous la tyrannie de la nature, M. Michelet passe en Perse, où il nous montre la liberté qui commence à se mam£sster dans la fatalité. Le Persan repousse avec horreur la multiplicité des dieux hindous et se réfugie dans la pensée d'une puissance divine de lumière pure et intelligente qui doit vaincre un jour le principe des ténèbres et de la matière. Arrivons en Egypte. Le sol même de l'Egypte est le don du Nil, et nécessairement l'Égyptien dut se sentir tout à fait dépendant de la nature ; toutefois^ grâce à sa foi dans l'immortalité de l'âme, il ne lui sacrifie pas entièrement sa personnalité : les aspirations comprimées dans ce monde eurent recours à un autre. La liberté humaine poursuit sa course de l'Egypte à la Judée, — qui n'est placée dans rO-* rient que pour le maudire avec ses croyances au nom de l'unité et de l'esiirit. Ici, sagement 9 M. Michelet néglige le fait que la Judée n'est pas située à l'ouest de rÉgrpte. Sagement, il sacrifie la conséquence et ainsi évite l'erreur de Hegel qoi, plntdt que d'accorder que la liberté pourrait suivre une autre ligne que la ligne droite, a fait de la Palestine un appendice de la Perse.
Continuant d'après sa méthode de discussion y il indique que TAsie est une masse comparativement uniforme, que TEurope est beaucoup plus articulée, — qu'elle est par conséquent plus parfaitement organisée, — et qu'elle manifeste sa supériorité par un plus haut développement de liberté. Il met en parallèle et en opposition la Grèce et Rome avec l'Asie et l'une avec l'autre, — l'une belle, l'autre sublime et forte. L'une et l'autre abandonnèrent les arts de la paix aux peuples conquis et asservis, de sorte que cette victoire de l'homme sur la nature qui s'appelle industrie ne fut poursuivie que peu loin. Rome rêvait qu'elle avait subjugué le monde et réussi à bâtir une cité universelle et éternelle ; mais l'esclave, le barbare et le chrétien protestèrent, chacun à sa manière, qu'elle se trompait, et contribuèrent, chacun â sa manière, à détruire l'unité mensongère qui portait son nom ; tandis qu'elle rêvait, sa dissolution physique et morale se ^cipitait; la Grèce et l'Asie, qu'elle avait vaincues par ses armes, l'envahissaient et la conquéraient par leurs croyances. Entre les religions qui de l'Asie l'avaient gagnée, il y en avait une profondément différente de toutes les autres, quiimmohiit la chair et glorifiait l'esprit, tandis qu'elles plongeaient et souillaient rhonmie dans la matière, -— le christianisme, qui est encore l'unique asile de Tâffle religieuse, o L'autel a perdu ses honneur?, l'humanité s'en éloigne peu &