‹ Critique philosophiqueChapitre 44 sur 164 · LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIEB DE MICHELET · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIEB DE MICHELET

peu; mais, je tous en prie, oh i dites -le moi, si vous le savez, a^est-il élevé an autre autel 7 n

Après des allusions, beaucoup trop braves, aux invasions barbares, au règne de Gbarlemagne, aux croisades, à Torganisalion de TEglise ou empire de Tesprit, et de rÉlat ou empire de la force au moyen âge, se bornant à celte simple affirmation générale que le Moi, la liberté, le principe héroïque du monde, a lentement mais graduellement triomphé dans la science, la religion et l'industrie, M. Miche* let passe à montrer quelle part les personnes politiques nommées Allemagne, Iia« lie, Angleterre et France ont prise à T affranchissement de la race humaine. C'est la plus intéressante partie de son ouvrage, et celle qui est faite avec le plus de sein« Les notes qui l'illustrent sont aussi particulièrement intéressantes et suggestives. En même temps, je me garderais bien d'en garantir sur ma tête l'exactitude. Gela peut être à moitié vrai. Ceux qui lisent les caractères nationaux réussissent rarement aussi bien. J'indiquerai seulement quelles sont les conclusions de M. Michelet. Les eiaminer serait une tftche qui mènerait trop loin ; les remplacer par des conclusions plus certaines une lâche qui dépasserait très-probablement mes forces.

11 commence par exprimer cette pensée très-vraie que l'Europe est un orga** nisme complexe dont l'unité, Tàme et la vie ne sont pas dans telle partie on dans telle autre, mais dans la disposition, le rapport et l'action mutuelle de toutes ses parties, si bien que l'ime d'elles, l'un de ses peuples ne peut s'expliquer que par les autres. Ensuite, il décrit le caractère de l'Allemagne, tel qu'il s'est exprimé dans l'histoire, dans la littérature et dans les mœurs. L'abnégation, le dévouement de l'homme à l'homme et de l'homme à la femme, la sympathie^ l'indécision^ le mysticisme, le panthéisme, ce sont, pense-t-il, les principaux traits de ce caractère. L'Allemagne c est l'Inde de l'Europe, vaste^ vagne, flottante et féconde, comme son dieu le Protée du panthéisme. » Avec le génie allemand contraste, sous tous les rapports, le génie italien, lequel est individuel et indépendant avec non moins de force et de persistance que le premier est doux et facilement discipliné. L'Italien ne peut conseniir à sacrifier sa personnalité mômeà Dieu^ et beaucoup moins à l'homme ; il est capable du plus haut dévouement pour une cause définie ou pour un intérêt précis, non pour un individu, non pour le service d'une idée ou d'un sentiment vague. Il est l'homme de la cité non de la famille, de la tribu ou du pays. La politique, la jmrisprudence , l'art du genre passionné mais sévère, sont les domaines où il excelle. H. Michelet insiste forte^nent sur la perpétuité du caractère italien, sur son identité essentielle dans les temps anciens et modernes. Il soutient que l'influence allemande sur lui n'a été qu'extérieure et si»perficielle, et que les habitants des diverses régions de l'Italie offrent encore lea mêmes particularités de talent et de disposition qui les distinguaient aux jours de la République romaine. Dans l'Allemagne et lllalie, la fatalité est encore forte, la liberté morale encore abaissée par les puissantes influences de race, de localité et de climat ; dans l'une et l'autre, les races et les idées sont imparfaitement et inégalement mélangées. La civilisation qui est la moins simple et la moins naturelle, la plus complexe et la plus artificielle^ la plus européenne^ la plus humaine et la plus libre est cella de la France. La France est beaucoup plua une peraoniiB que

u phuosophib de m'htstoirb db mighbiet. 271

rAIlemagae et que ritalie, mieux organisée, beaucoup plus centralisée, "-*- eu réalité la France seule a un vrai centre^ une tête. Le génie français est essentiellement social et actif; sa tendance est à Ir guerre, à la politique, à la dialectique* Ce qu'il cherche dans la guerre, ce n'est pas le gain égoïste, mais le prosélytisme, rassimilation des intelligences, la conquête des volontés. En littérature, il se dé^ ploif avec le plus d'avantage dans l'éloquence et la rhétorique ; il n'a pas d'égal pour la prose ; mais le sentiment poétique lui fait défaut. L'esprit du peuple franrais est profondémeot démocratique et Ta toujours été dans une grande mesure. L'Angleterre est ranti(hèse de la France ; elle eipiique la France par le contraste. L'Angleterre est « l'orgueil humain personnifié dans un peuple ». Son orgueil se punit lui-même par ses propres contradictions, par l'antagonisme de la féoda* lité al de l'industrie, deux puissances qui ne s'accordent qu'en un point, la soif insatiable du gain qui conduit au dégoftt de la vie et au désespoir. L'école saiamquê représente le mieui la littérature anglaise. Le génie anglais est aristocraUque et héroïque. La première des nations modernes, l'Angleterre a commencé la hitto poDr la liberté, mais elle n'a pas un réel amour de k liberté. BUedésire la liberté sans l'égalité, ce qui est une liberté égoïste et impie ; tandis que la France cherche laliberté avec l'égalité, c'est-i-dire la seule liberté qui soit juste et sacrée. C'est, par conséquent, la France qui doit inaugurer l'ère future d'une nouvelle unité, qui lera une libre unité. Toute solution de problèmes sociaux ou intellectuels est stérile et sans succès tant qu'elle n'a pas été interprétée, traduite et popularisée par la France. La France est le verhê de l'Europe, comme la Grèce a été le verbe de l'Asie.

MaintODant, de ces assertions il en est peu dont on puisse dhre qu'elles sont eomplétement vndes, et il y en a bon nombre qui ne sont pas bin d'être entière*^ ment fausses. L'appréciation de la France, de son génie, de sa place en Europe^ est la plus inexacte. On peut établir par des masses de preuves de toutes sortes que la centralisation eicessive de la France a été funeste à Tintelligence, au caractère et à la capacité politique des Français, — qu'elle a détruit la liberté, la science et l'art dans les provinces, — qu'elle a été une source de hontes et de misères sans fin pour la nation; et cependant M. Micfaelet y voit un signe de la supériorité de la France sur les autres pays. C'est absolument comme si un homme s'enorgueillissait des dimensions du cancer dont il souffre. Si M. Michelet avait tenté d'énumérer les problèmes sociaux et intellectuels que la France a interprétés, traduits et popularisés à l'avantage de l'Europe, il aurait trouvé qu'elle n'avait pas été plus heureuse sous ce rapport que ses voisins, et qu'elle avait, en réalité, souvent eu besoin d'être enseignée par eux. Les nations n'ont nullement besoin qu'une nation se charge du rôle d'interprète, de traductrice et de vulgari* satrtce pour elle. Chaque nation doit faire ce travail pour elle-^même. La France ne peut devenir le verbe de TEurope qu'à la condition de suivre l'exemple de la Grèce, d'avoir une pensée plus originale que le reste de l'Europe ; ce n'est pas en interprétant, en traduisant et en popularisant les pensées des autres nations. Quel est l'homme cultivé d'Angleterre et d'Amérique qui demande à la France de lui interpréter et de lui traduire les solutions des problèmes sociaux et intellectuels, philosophiques et religieux qui, dans le cours du siècle présent, ont été posés en

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Allemagne? Où donc est la nécessité que la France doive laisser en arrière les autres nations de TËurope dans le chemin de la liberté ? La France a joui si peu de la liberté, elle l'a cherchée si peu, d'une façon si intermittente, et si généralement en des endroits et par des moyens qui donnaient le moins d'espoir de la trouver, — c'est-à-dire dans la rue, à la lumière et à l'aide des passions insurrectionnelles et de la violence, — que la probabilité d'une nouvelle ère de libre unité par elle inaugurée ne paraît pas très-grande. Ce n'est pas une excuse pour M. Miohelet qu'il n'ait fait, en répandant ces illusions, que répéter l'enseignement de M. Guizot. L'un et l'autre auraient dû mieux savoir.

Je laisse de côté ce que je considère comme des erreurs dans les jugementè portés par M. Michelet sur l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre. Supposons qu'il n'ait fait aucune erreur, — supposons que le livre tout entier soit vrai, à la fois dans les raisonnements et dans les faits qu'il contient, — avons-nous là une science de l'histoire? H. Michelet ne l'a pas prétendu, et il est dair que non; nous n'avons qu'un seul aspect de l'histoire, qu'une seule face ou phase de son développemenL £t même cet aspect , cette phase est simplement décrite, non expliquée. On nous dit que la liberté a progressé d'flge en Age, — - que chaque nation, après les autres, a contribué plus ou moins à sa croissance ; on ne nous montre pas Faction des causes pour lesquelles, en chaque ége et en chaque nation, ce résultat a été produit. On suit à travers l'histoire une ligne de pensée suffisante pour relier les principaux Ëtats qui se sont élevés et qui sont tombés dans la soite des temps, et Ton établit cette vérité générale que tous les arts de l'oppression se sont toujours trouvés impuissants à empêcher d'une façon permanente l'avan^ cernent de la liberté, mais ce n'est certainement pas assex pour constituer une science. Ce peut être quelque chose de plus et de diieux que la science, mais c'est aussi quelque chose de moins et d'autre (1).

REVUE DE THÉOLOGIE ET DE PHILOSOPHIE

Et compte rendu des principales publications scientifiques sous la direction de MM. Dandiran et Astié (Lausanne, Georges Bridel).

CONTENU DE LA DEUXIÈME UVaAISON DE 1876.

Essai critique sur le matérialisme au point de vue des éléments de la certitude par A. Dufour, — L'apologétique chrétienne fondée sur l'anthropologie, de ChrisHan-Bdùtiord Batanstarh (seconde partie). — De l'origine des espèces, par f .-A. Hartsen, — La société des frères de Plymouth. — La science théologique, sa dépendance et sa liberté, par J.'-J.-P. Valeton.

(1) Robert Flint, The phihtophy of histùry in France and Germany, p. 290 et sulv«

Le rédacieur'^érani : F. Piuon.

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5«« ANNÉE. i«' JUIN 1876. N» 18

POLITIQUE, SCIENTIFIQUE, LITTÉRAIRE

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