‹ Critique philosophiqueChapitre 46 sur 164 · LA STATUE DB SPIHOZA · texte numérisé non relu

LA STATUE DB SPIHOZA

Pardonoez-moU dit-il, en lui parlant teut bas, Mais je pense, entre nous, que yous n'existez pas. Je crois ravoir prouvé par mes malhématiques, r^i à^ pl^t^ écplieri e( ie mi^uTais çritiqqef.

La souscription pour la statue de Spinoza réunit sur sa liste des noms, recommandables à divers titres, de philosophes et de savants venus de différents côtés de l'horizon intellectuel. On se demande quelles raisons ont pu conduire à ce curieux point d'intersection les noms de Simon, Janet, Franck, Lévéque, avec ceux de MM. Liltré, Lewes, Robin, G. Goignet, et puis Taine, Renan, Ribot, Dumont, Viardot, Yacherot; et Max Millier donnant la main à B.iin et Herbert Spencer; et Claude Bernard, Huxley, Tyndall, Broca, Béclard, avec Ludovic Halévy, etc., etc. Est-ce Teffet d'une admiration commune? On peut se rencontrer dans ce sentiment désintéressé; mais alors pourquoi pas plutôt des statues à Galilée et à Newton? Les Dialogues des sciences nouvelles et des systèmes du monde ^ et les Principes mathématiques de la philo' Sophie naturelle ont rendu à Tesprit humain et à la civilisation des services plus essentiels et plus certains que le livre de Y Éthique. Nous avons notre Descartt^s, qui a sorti la pensée française des limbes du moyen âge, et à qui la France n'a accordé jusqu'à ce jour qu'une statue de lieu natali comme à un avocat distingué ou à un maréchal de l'Empire. S'il s'agit de philosophie pure^ on a Malebranche, ce frère chrétien de Spî* npza^ et Thomas d'Aquin, métaphysicien de première force, et bon panthéiste en son temps. Op a Locke et Condillac, qui ont frayé d'autres chemins, et des plus suivis ; on a Berkeley, génie décidément supérieur, dont Stuart Mill a dopné, dans un bel article de critique (1), une appréciation si profonde et si juste. On aurait Hume, enfin; mais à celui-ci les penseurs ne rendront bien justice que quand ils auront fini de le piller, ce qui n'est pas près d'arriver, car il reste beaucoup à prendre dans ses ouvrages.

Si l'admiration n'explique pas suffisamment la manifestation philosophique qui se fait sur le nom de Spinoza, faut-il croire que les doctrines indépendantes les plus opposées entre elles ont saisi l'occasion de fraterniser sur le terrain d'une commune protestation contre l'intolérance cléricale! On comprend alors que le rendez-vous ait été pris dans une gloire des plus odieuses qu'il y ait au sacerdoce, la gloire d'un juif assassiné comme libre penseur par les juifs eux-mêmes, et premier initiateur de l'exégèse biblique, homme d'une vie ascétique et vraiment sainte. Mais, dans ce cas, nous regrettons que cette gloire se trouve être celle

(1) Traduit réoemmeat par it. V« GaaellM dam Ui iMlNe phiksofiUqw de M. Ribot, numéro de mars 1876.

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d'un philosophe dont le nom a fourni un synonyme à panthéisme : spinozisme. Nous aurions préféré qu'on s'adressât, en France surtout, à un représentant de ce rationalisme du xvni* sièole et de la Révolution, en tout si différent de la métaphysique abstraite du penseur qui méprisait le vulg^irç et déclarait n'écrire que pour un petit non^bre d'esprits profoqds (1). Mjiis il faudrait ppur cela qu'on fût arrivé chez nous à la Qn de la grande réaction qui se poursuit avec des phases diverses, depuis trois quarts de siècle, au nom de l'histoire, de la philosophie et de la religion tout à la fois, contre les apriorismes moraux et politiques qui tuèrent l'ancien régime et dont l'abstudon nous expose à é(re ramenés à l'ancien réginie* Le moment venu, c'est la statue de Rousseau que nous proposerions, puisque nous avons déjà celle de Voltaire; et comme la souscription pour la statue de Spinoza trouve à peu près autant de souscripteurs que VÊihique a jamais rencontré de lecteurs capables de la comprendre, de môme nous nous contenterions d'en réunir, pour la statue de Rousseau, autant qu'il y a d'hommes que la lecture d'Emile a rendus meilleurs. Nous les croyons un peu plus nombreux que les premiers,

Rousseau, dans sa vie, a commis de nombreuses fautes^ môme des erioies. Mais combien de saints en ont commis aussi, selon leurs légepdes, et dont les statues sont sur les autels I II faut considérer, outre les crimes, les infortunes, les souffrances, la maladie, les remords, le désespoir, Rousseau a été de tout temps un malade, ce qui n*a rien ôté chea lui au^ services ni au génie. Rousseau, dans ses écrits, a commis de grandes erreurs, et môme des erreurs qui ont eu pour la direction des idées révolutionnaires des conséquences funestes. Oui , m^is cet admirable écrivainj ce grand artiste, cet bomme du peuple malheureux est l'initiateur delà plupart de nos meilleurs sentiments modernes, un rêvé* laieur dans l'ordre de la bonté et de la noblesse du cœur, Et c'est lui qui^ plusi beaucoup plus qu'aucun autre, a inoculé l'idée républicaine à la France. Aucun service ne devrait être prisé plus haut, ce semble, par une nation enfin forcée de voir son salut dans la République seule. Si noire pauvre pays ne persévérait pas à se trahir lui-mômc en reniant tout ce qui fait son originalité et sa vertu depuis qu'il est sorti des hontes, des corruptions, des misèrçs et des cruautés de la société monarchique contre laquelle a protesté Rousseau, c*est à ce grand homme, déiste et nourri de Plutarque, qu'il devrait élever une statue, et non pas au juif émule dca Plotin^ des i.aoTseu et des Bouddha I

Rbnouvibr.

(i) Prélixf dtt Traité théQhgicq-pelitique.

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