‹ Critique philosophiqueChapitre 56 sur 164 · LES 0BI6TNES DE l'eXÉGÈSG MODEttNE. •— SPINOZA · texte numérisé non relu

LES 0BI6TNES DE l'eXÉGÈSG MODEttNE. •— SPINOZA

Israël qui fût semblable à Moïse (Dbutéronomb, ch. xxxiv), etc.Or, il est clair que ces manières de parler, ces témoignages et toute la contexture de cette histoire nous invitent à penser que les livres du Pentateuque ne sont pas de la main do Moïse, mais de celle d'un autre écrivain.

2*^ 11 est à remarquer qu'on ne trouve pas seulement' dans cette histoire de Moïse sa mort, son ensevelissement et le deuil des Hébreux durant trente jours, mais qu'il y est dit expressément : Il ne $^ est jamais vu en Israël aucun prophète comparable à Molsej et que Dieu ait connu comme lui face à face, Or^ ce témoignage, iMoïse n'a pu se le donner à lui-même, et il n'a pu li;i être donné par un écrivain venu immédiatement après lui, mais seuleipent par un écrivain postérieur de plusieurs siècles. Qu'on y regarde, en effets l'auteur parle d*un temps très-éloigné : Il ne s'est jamais rencontré aucun prophète. Et de même quand il est question de la sépulture de Motse, le texte porte que nul ne Va connue jusqu'à ce jour.

3** On remarquera aussi qu'il y a de certains lieux qui ne sont pas désignés daoi le Pentateuque par les noms qu'ils portaient au temps de Moïse , mais par des noms qu'ils ont reçus longtemps après. Ainsi dans la Genèse, il est dit : Abraham poursuivit les ennemis jusqu'à Dan. Or ce nom ne fut donné à la ville dont il s'agit que longtemps après la mort de Josué.

k'* Les récits historiques du Pentateuque s'étendent quelquefois au deli du temps où vivait Moïse ; car il est dit dans Y Exode que les eofauts d'Israêj mangèrent U manne durant l'espace de quarante années jusqu'au moment où ils parvinrent dans des régions habitées, aux confins de Ghana an , c'est-à-dire jusqu'au temps dont il est parlé dans Josué (ch.v].On trouve aussi dans la Genèse: Ce sont les rois qui ont régné au pays SEden avant qu'aucun roi ait régné sur les enfants d'Isroél (ch. xxxvi). Or, il n'est point douteux que Thistoire ne parle en cet endroit des rois qu'avaient eus les Iduméens avant que David les eût subjugués, et qu'il eût établi des gouverneurs dans ridumée. Il est plus cîair que le jour, diaprés tous ces passages, conclut Spinoza, que ce n'est point Moïse qui a écrit le Pentateuque, mais bien un autre écrivain postérieur à Moïse de plusieurs siècles. . Des considérations de même nature lui font rejeter l'authenticité du livre de Jûsué^ du livre des Juges, des livres qui portent le non^ de Saipuêl, des livres des Rois. n Tous ces livres, dit-il, sont évidemment apocryphes, les événements dont on } trouve le récit s'étant passés à une époque très- ancienne. »

Mais il s'agit d'aller au delà de ce résultat négatif, et de déterminer, s'il se peut, les véritables auteurs de ces ouvrages. C'est ce que tente Spinoza. En considérant la suite et l'objet de tous ces livres, il est conduit à admettre qu'ils sont l'ouvrage d'un seul historien, qui s'est proposé d'écrire les antiquités juives depuis les temps les plus reculés jusqu'à la première dévastation de Jérusalem. Il émet ensuite l'opinion que cet historien n'est autre que Esdras, Mais il faut l'entendre exprimer lui-même les raisons qu'il invoque en faveiir de ces deux assertions, a Ces livres, dit-il, sont si étroitement hés, qu'il es( visible, par cet unique point, qu'ils forment un seul et même récit, composé par un seul et même historien. Aussitôt quQ l'histoire de la vie de Moïse est terminée, on passe immédiatement à celle de la vie de Josué en ces termes : Et il arriva quand Moise, le serviteur de

LES OttIGIRBS DE L'EXÉGÈSE MODERNE. — SPISOZA. 343

Dieu, fui morf, que Dieu dit à Jo$ué^ etc. Parvenu à la mort de Jo9ué, rhislQrieii se sert de la même transition pour commencer Thistoire des Juges : Et U arriuaf quand Josué fut mort^ etc. Le livre de Rulh est rattaché comme une sorte d'appendice à celui des Juges : Et il arriva au temp$ ^ue les juges jugeaient, etc. C'est de la même façon que le premier livre de Samuel est joint à celui de Butk, et la première trassilion revient encore pour aller de ce premier livre au second, où rbi3«' toire de David n'est pas terminée ; cette histoire se continue au premier livre des Bots qui en amène le second livre, comme il avait été amené lui-même par les livres précédents. Bnfin Tordre même et Tenchalnement des récits historiques nuir* quent aussi l'unité de plan et d'historien. »

Maintenant quel est cet historien T Spinoza reconnaît qu'à ces sortes de questions on ne peut répondre d'une manière certaine ; mais on atteint le probable en resserrant de plus en plus le cercle dans lequel peuvent se mouvoir les hypothèses. « Puisque cet historien, que nous savons être unique, continue son récit jusqu'au temps de la liberté de Joachim, et qu'il ajoute ensuite que lui-même a pris place i la table du roi tout le temps qu'il a vécu, il s'ensuit que ces livres n'ont pas été écrits avant Esdras. Or l'âcriture ne dit point qu'il y ait eu à cette époque aucun personnage, hormis Esdras, qui se soit appliqué à la recherche de la loi divine, et qui ait été un scribe diligent dans la loi de Moïse. Je ne vois donc qu'Esdras qui paisse être l'auteur de ces livres. De plus, nous savons, par le témoignage que rÉcritufa porte de loi, qu'il s'était appliqué non-seulement à rechercher la loi de Dieu, mais aussi & la mettre en ordre ; aussi trouvons-nous ces paroles dans Néhémias : lisent hi le livre de la loi de Dieu expUquéêj et, s'y étant rendus attentifs^ ils ont compris VÉcriture. Or, comme il est fecile de montrer que le DeuiéroTiome contient non-seulement le livre de la loi de Moïse, mais encore une foule d'insertions ajoutées pour l'explication plus complète des choses, je suis porté à croire que ie Deutéronome est justement ce livre de la loi de Dieu écrit, disposé et expliqué par Esdras, qui fut lu par les Juifs dont parle Nehémias.... Je crois que le Deutéronùme est le premier livre qn'Ësdras ait écrit, et ce qui me porte à cette coiyectare, c'est que ce livre coatient les lois de la patrie, c'est-à-dire ce dont le peuple a le plus besoin. J'ajoute qu0 le Deutéronome ne fait point suite, comme les autres livres de l'Écriture, à un ouvrage précédent ; il commence en effet en ces termes, dégagés de tout lien avec U4 discours antérieur ; Voici les paroles qx^ Moïêe, etc. Après avoir terminé ce livre et enseigné au peuple l'antique loi, Esdras s'occupa, si je ne me trompe, de composer une histoire complète de la naiiop hébraïque depuis le commencement du monde jusqu'à la destruction de Jérusalem, et il inséi*a dans cette histoire, au lieu convenable, le livre précédemme^t écrit du Deii^^ono^;et, s'il attacha aux cinq premières parties de son histoire le nom de Moïse, c'estprobablement parce que la vie de Moïse en fait la partie principale. Par k même raison, il donna au sixième livre le nom de Josué, au septième le nom de livre des luges, au huitième le nom de Ruth, au neuvième et peut-être aussi au dixième, le nom de Samuel; enfin, au onzième et au deuxième le nom délivre des Rois. »

Passant à l'examen des autres livres de l'Ancien Testament, Spinoza expose $e& conjectures sur l'origine et la date de ces livres. 11 pense que les deux livres des

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Paralipoménes eut été écrits longtemps après Esdras, et peut-être même depuis la restauration du Temple par Judas Macchabée , que les Psaumes ont été réunis au corps d*ou?rage et divisés en cinq livres à Tépoquedu second Temple; que les Proverbes ont été recueillis vers cette même époque ou tout au moins sous le règne de Josias ; que les livres des Prophètes ne sont que des fragments, et que les prophéties qu'ils contiennent ont été recueillies dans d'autres livres ; que le livre da Job est une traduction ; que ni le fond de cette composition ni le style ne portent le caractère d'un auteur accablé par la maladie et couvert de cendres ; qu'ils trahissent au contraire le travail et le loisir du cabinet ; que les premiers chapitres du livre de Daniel, écrits en chaldéen, ont été tirés des chronologies chaldéennes ; que les livres de Daniel, à*Esdras,à'Esiher et de Néhémias, sont très-probablement du même auteur ; que cet auteur est inconnu ; qu'ils ont été écrits longtemps après que Judas Macchabée eût rétabli le culte du Temple, et que les récits historiques qu'il renferme ont été puisés dans les Annales des princes et des pontifes; qu'avant le temps des Macchabées il n'y a point eu de canon des livres saints ; que ce sont les pharisiens de l'époque du second Temple qui, de leur autorité privée, ont ehoisi entre beaucoup d'autres et consacré les livres que nous possédons maintenant.

Spinoza dit peu de chose du Nouveau Testament. On doit toutefois noter qu'il a très-bien vu la différence qui sépare le christianisme de Paul du judéo-christianisme, et que l'existence de tendances doctrinales opposées dans l'Eglise primitive ne lui a pas échappé, c Si nous parcourons, dit-il, les Epitres avec quelque attention, nous verrons que les Apôtres sont d'accord sur la religion elle-même, mais qu'ils sont loin de l'être sur les fondements. Car Paul, voulant conârmer les hommes dans la religion, et leur montrer que le salut dépend de la seule grâce de Dieu, a enseigné que personne ne peut se gioriiier par ses œuvres, et a développé toute cette doctrine de la prédestination. Jacques dit, au contraire, dans son Epître, que l'homme se justiGe par ses œuvres, et non pas seulement par la foi, etil comprend en très-peu de mots toute la doctrûie de la religion, après avoir mis de côté toutes les discussions spéculatives de Paul. Ensuite, il n'est pas douteux que c'est pour avoir édifié la religion sur divers fondements, que les Apôtres ont donné lieu à ces nombreuses discordes et à ces schismes qui, depuis eux, ont sans cesse déchiré l'Eglise, et qui certainement continueront à la déchirer, jusqu'à ce qu'enfin la religion soit dégagée un jour des spéculations philosophiques, et ramenée à ce petit nombre de dogmes très-simples que le Christ a enseignés à ses disciples. Cela fut impossible aux Apôtres, parce que l'Évangile était inconnu aux hommes, et que, pour éviter d offenser leurs oreilMs par la nouveauté de ses doctrines, ils approprièrent cet enseignement, autant que cela pouvait se faire, à l'esprit du temps, et l'édifièrent ainsi sur les principes les plus connus à cette époque et les plus vulgairement reçus : c'est pourquoi il n'est pas un apôtre qui soit plus philosophe que Paul, appelé particulièrement à prêcher les gentils. Mais les autres qui prêchèrent les Hébreux, c'est-à-dire des contemptenrs de la philosophie, s'accommodèrent aussi à leur esprit sur ce point, et enseignèrent la religion dégagée des spéculations philosophiques. »

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